‹ Traite des etudes. --Chapitre 108 sur 127 · aut inanibus locis bacchatur, aut casuris · texte numérisé non relu

aut inanibus locis bacchatur, aut casuris

3 « Singnia banc habent in specié ve- si leviter excutiantur, flosculis nitet , aut

nustatem, at non solum salutis, sed praecipitiaprosublimibushabet. i (Idem,

etiam voluptatis causa inventa ea$e vi- lib. 12, cap. 10. ) deantur.... Habent non plus utilitatis.

chasses , ou qui s'égare en des lieux communs vides de sens , ou ^ui brille de je ne sais quelles petites fleurs qui tombent dès qu'on vient à les secouer, ou qui se guindé enfin jusqu'aux nues pour attraper le sublime. Tout cela n'est point vraie éloquence, mais vaine et ridicule parure ; et pour le bien faire sentir aux jeunes gens, il faut les rendre extrêmement attentifs à cette exacte sévérité des bons écrivains , soit anciens , soit modernes , qui ne sortent point de leur sujet et n'outrent rien : car ces fausses grâces et ces fausses beautés disparaissent » , quand on leur en oppose de solides.

IX. Je dirais volontiers des grâces du style fleuri, par rapport aux beautés d'un style plus solide et plus mâle , ce que Pline remarque des fleurs en les comparant aux arbres. La nature ^ , dit-il , semble avoir voulu se jouer et comme s'égaye» dans cette variété de fleurs dont elle orne les champs et les jardins : variété incompréhensible, et que nulle description ne peut exprimer , parce que la nature est bien plus habile à peindre que l'homme à parler. Mais comme elle ne produit les fleurs que pour le plaisir, aussi ne leur donne-telle souvent pour durée que le court espace d'un jour : au lieu que pour les arbres destinés à la nourriture de l'homme et aux usages de la vie , elle leur accorde plusieurs années , et quelquefois des siècles entiers ; sans doute pour nous avertir que ce qui est fort brillant passe bien vite , et perd bientôt sa vivacité et son éclat. Il est aisé de faire l'application de cette pensée aux beautés du style dont nous parlons ici, auxquelles on sait que les orateurs donnent ordinairement le nom de fleurs ^.

§ IV. Réflexions générales sur les trois genres d'éloquence.

Il serait inutile d'examiner lequel de ces trois genres d'élo-

' « Evanescant hsec atqae emoriuntar tam varie ladeati. Qnippe reliqua usns

comparatione melioram : ut lana tiacta alimentiqae gratia genuit, ideoque se-

fuco citra purpuram placet.... Si vero cula annosqae triboit iis. Flores vera

jodiciam his corraptis acrius adhibeas , odoresqne in diem gignit : magna ( ut

jam Ulad qnod fefellerat, ezaat mentitum palam est ) admonitione hominam , quaa

colorem , et quadam six enarrabili fœdi- spectatissime floreaut, celerrime marces-

tatepaUe8cat.»(QuiNTii.. lib. 12, cap.IO.) cere. » (Pu». Hist. mi. lib. 21 , cap. I.)

* « Inenarrabiils floram varietas : 3 « Ut conspersa sit verborum senten-

qnando naUi potest facilius esse loqui , tiammqne floribas , id non débet esse

quam reram naturse pingere , lascivienti fosnm sqnabiliter per oinnem oratio-

pr3C8ertim,etinmagnogaudiofertilitatis nem. » (Cic. de Orut. lib. 3> n. 96.)

quence convient le mieux à Torateur, puisqu'il doit les embrasser tous , et que son habileté consiste à savoir les employer à propos ' , selon la différence des matières qu'il traite , de sorte qu'il puisse les tempérer l'un par l'autre , et mêler également tantôt la force à la douceur, et tantôt la douceur à la force. D'ailleurs ces trois genres > , dans la diversité de styles qui les distingue, ont pourtant quelque chose de commun qui les réunit î. savoir, un certain goût de beauté solide et naturelle , ennemie de tout fard et de toute affectation.

Mais je ne puis m'empêcher de remarquer que cette éloquence fleurie et brillante qui , pour ainsi dire , pétille partout d'esprit qui prodigue sans mesure les grâces et les beautés , dont on fait pour l'ordinaire tant de cas , à laquelle on donne assez souvent la préférence sur toutes les autres , qui paraît si fort du goût de notre siècle , et qui était presque inconnue aux bons écrivains de l'antiquité , est pourtant d'un très-médiocre usage , et renfermée dans des bornes très -étroites. Cette sorte d'éloquence n'est point certainement celle qui convient ou à la chaire ou au barreau. Elle n'est pas propre non plus pour les écrits de piété et de morile , pour les livres de controverse , pour les dissertations savantes , les réfutations , les apologies , ni pour une infinité de pareils ouvrages de littérature. L'histoire , qui doit être écrite naturellement , ne s'accommoderait pas d'un style si affecté ; et il paraîtrait encore plus insupportable dans les lettres , dont la simplicité fait le principal caractère. A quoi se trouvera donc réduite cette éloquence si vantée.? Je laisse au lecteur le soin de parcourir les endroits et les occasions où elle peut être raisonnablement admise , et de juger si elle mérite tous nos soins et toute notre estime.

Ce n'est pas que tous ces autres ouvrages soient ennemis de l'ornement. Cicéron en est une grande preuve, et il peut seul

> « Magni judicii , summœ etiam fa- plena qasedam , et tamen teres , et te-

cultatis esse debebit moderator ille et nuis,at non sine nervis ac viribus; et

quasi tempcrator hnjns tripartitse va- ea , quae particeps utriusque generis ,

rietatis, Nam et jadicabit quid cnique quadam mediocritate laudatur. His tri-

opus ait ; et poterit , quocnraque modo bus figuris insidere quidam venustatis

postulabit causa, dicere. » (Idem, non fuco illitus , sed sanguine diffusus

Orat. n. 70. ) débet color. » ( Id. de Orat, lib. 3,

2 « Si habitum etiam orationis et n. 199. quasi colorem aliquem requiritis , est

nous suffire pour nous former dans tous les genres d'éloquence. Ses lettres peuvent nous donner une juste idée du style épistO' laire. Il y en a de pur compliment, de recommandation , de remerciement , de louange. Quelques-unes sont gaies et enjouées , où il badine avec esprit ; d'autres, graves et sérieuses , où il examine des questions importantes : dans d'autres il traite des affaires publiques ; et celles-là ne sont pas à mon sens les moins belles ^ Celles, par exemple, où il rend compte, d'abord au sénat et au peuple romain , puis en particulier à Caton , de la conduite qu'il a gardée dans le gouvernement de sa province , sont un parfait modèle de la netteté, de Tordre et de la précision qui doivent régner dans des mémoires et dans des relations ; et l'on doit surtout y remarquer la manière adroite et insinuante qu'il emploie pour se concilier les bonnes grâces de Caton , et pour se le rendre favorable dans la demande qu'il devait faire de l'honneur du triomphe. Sa fameuse lettre à Luccéius, où il le prie d'écrire l'histoire de son consulat , sera toujours regardée avec raison comme un monument éclatant de son éloquence aussi bien que de sa vanité *. J'ai parlé ailleurs de la. belle lettre qu'il écrivit à son frère Quintus , où toutes les grâces et toutes les finesses de l'art sont mises en usage. Ses traités de rhétorique et de philosophie sont des chefs-d'œuvre dans leur genre ; et les derniers montrent comment les matières les plus subtiles et les plus épineuses peuvent être traitées avec élégance et délicatesse. Pour ses harangues , elles renferment tous les genres d'éloquence, toutes les différentes sortes de styles, le simple , l'orné , le sublime.

Que dirai-jedes auteurs grecs.? Le caractère propre d'Homère , n'est-ce pas d'exceller également dans les petites et dans les grandes choses , et de joindre à une sublimité merveilleuse une simplicité qui n'est pas moins admirable? Y a-t-il un style plus délicat , plus élégant , plus nombreux , plus élevé que celui de Platon? Est-ce sans raison que, parmi cette foule d'orateurs qui parurent en même temps à Athènes, Démosthène a eu le premier

Epist. 2 et 4. 1. 15 , ad fam. ^ Epist. 12, 1. 5 , ad fam.

424 TBAlfK DES ETUDFS.

rang % et a été regardé presque comme la règle de l'éloquence? Enfin , pour ne point parler de tous les anciens historiens , est-il un homme sensé qui se lasse de la lecture de Plutarque? Or, de tous ces auteurs si anciennement et si généralement estimés , y en a-t-il un seul qui ait donné dans ce goût de pointes , de pensées brillantes , de figures recherchées , de beautés entassées les unes sur les autres? Et combien ce style, qui est banni de presque tous les discours sérieux, doit-il paraître quelque chose de petit, de mince, de puéril, en comparaison de cette noble simplicité ou de cette sag« grandeur qui font le caractère de tous les bons ouvrages , et qui sont d'usage pour toutes les matières , pour tous les temps et pour toutes les conditions !

Mais , pour en juger ainsi , il ne faut que consulter la nature. On ne peut nier que ces jardins si peignés , si ajustés , si enrichis de tout ce que l'art a de plus éclatant ; ces parterres d'un goût si délicat, ces jets d'eau, ces cascades, ces bosquets, n'aient beaucoup d'agrément. Mais oserait- on comparer tout cela au magnifique spectacle que présente une belle campagne » , où l'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou le cours tranquille d'un fleuve qui roule ses eaux avec majesté ; ou ces longues et agréables prairies que les nombreux troupeaux qui y paissent sans cesse rendent comme vivantes et animées ; ou ces gazons naturels qui semblent inviter au repos ^ , et dont l'éclatante verdure n'est point ternie par des ouvrages de marbre; ou ces riches coteaux si merveilleusement diversifiés par des maisons , des arbres , des vignes , et encore plus par un champêtre inculte ; ou ces hautes montagnes qui semblent se perdre dans les nues ; ou enfin ces grandes forêts , dont les arbres , presque aussi anciens que le monde , ne doivent leur beauté qu'à celui qui «n est le créateur ? Voilà ce qu'est le style le plus fleuri, auprès de la grande et sublime éloquence.

' « Quorum longe princeps Démo- spelTmcarnm concavas altitudines , saxo

sthenes ; ac penelex oraadi fuit. » (Quiir- rum asperitates , impendentium montium

T<L. lib. 10, cap. I.) altitudines, immensitatesqne campo-

» «Terra vestita floribus, herbis , rum. ))(Cic. de JVaf. Deor. lib. 2, n. 98. )

arboribus , frngibus : quorum omnium 3 ' Viridi si margine clauderet unda*

incredibilis multitudo insatiabili Tarie- Herba , nec ïngenium violarent marmora

tate distinguitur. Adde hue fontinm ge- tophum.

iidas perennitates , liquores perlucidos ( Juvbk. lib. i, tat.i.) amnium, riparum vèstitus Tiridi8simos|,

Le célèbre Atticus, si connu par les lettres que Cicérou lui a écrites, se promenant avec lui dans une île fort agréable près de l'une des maisons de campagne que ce fameux orateur * aimait plus quetoutes les autres, parceque c'était le lieu de sa naissance, lui disait ,^en admirant la beauté du paysage , que la magnificence des plus superbes maisons de campagne, ces salles pavées de marbre , ces lambris dorés , ces vastes pièces d'eau qui faisaient l'admiration des autres , que tout cela lui paraissait petit et méprisable quand il le comparait avec cette île , ce ruisseau, cette campagne si riante qu'il avait pour lors devant les yeux ; et il remarque judicieusement que ce sentiment n'est point l'effet d'une bizarre prévention , mais qu'il est dans la nature même.

Il en faut dire autant des ouvrages de l'esprit ; et l'on ne peut trop le répéter aux jeunes gens , pour les mettre en garde contre un mauvais goût de pensées brillantes et de tours ingénieux et recherchés , qui semble vouloir prendre le dessus , et qui a toujours été l'avant-coureur de la chute et de la décadence prochaine de l'éloquence. Quintilien avait raison de dire que * , s'il fallait nécessairement choisir entre la simplicité encore grossière des anciens écrivains , et la licence démesurée des nouveaux il préférerait sans hésiter les premiers aux seconds.

Je terminerai cet article par quelques extraits d'un discours que l'on peut , ce me semble , proposer comme un modèle achevé de cette éloquence noble et sublime, et en même temps naturelle et sans affectation, dont j'ai tâché de marquer ici les caractères. Ce discours fut prononcé par M. Racine , dans l'Académie française , à la réception de deux académiciens , dont l'un étaitThomas Corneille, qui succédait au célèbre Pierre Corneille, son frère. M. Racine, après avoir comparé ce dernier aux

' « Hoc ipso in loco... scito me esse videat , irriserit? Itaque, ut ta panlo

natum. Quare id est nescio quid et la- ante de lege et jure disserens, ad uatu-

tet ia animo ac sensu meo , quo me plus ram referebas omnia ; sic in his ipsis

hic locus fortasse delectet. » ( Cic. de rébus, quae ad quietem animi delectatio.

Leg. lib. 2 , n. 3. ) nemque quaeruntur, natura dominatur. »

« Equidem, qui nunc primum hue ( Ibid. n. 2. )

venerim , satiari non queo : magnifi- ' « Si necesse sit , veterem illum hor-

casque Tillas , et pavimenta marmo- rorem dicendi malim , quam istam no-

rea, et laqueata tecta contemno. Duc- vam licentiam. » ( Quiktil. lib. 8>

tns vero aquarum , quos isti tubes et cap. 5. ) cHripoB Tocant , qais non , quum baec

426 TBAITÉ DES ÉTUDES.

Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide , dont la fameuse Athènes

ne s'honore pas moins que des Thémistocle, des Périclès, des

Alcibiade, qui vivaient en même temps qu'eux, continue ainsi :

« Oui , monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra

« l'éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de

« gens inutiles dans les Étas, nous ne craindrons point de le dire

« à l'avantage des lettres et de ce corps fameux dont vous faites

« maintenant partie : du moment que des esprits sublimes , pas-

« sant de bien loin les bornes communes , se distinguent , s'im-

« mortalisent par des chefs-d'œuvre comme ceux de monsieur

« votre frère , quelque étrange inégalité que durant leur vie la

« fortune mette entre eux et les plus grands héros , après leur

« mort cette différence cesse. La postérité, qui se plaît, qui s'ins-

« truit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés, ne fait point de

« difficulté de les égaler à. tout ce qu'il y a de plus considérable

« parmi les hommes , et fait marcher de pair l'excellent poëte et

« le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui

« d'avoir produit Auguste, ne se glorifie guère moins d'avoir

*i produit Horace et Virgile. Ainsi , lorsque dans les âges suivants

« on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses , et de

« toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admira-

« tion de tous les siècles à venir, Corneille , n'en doutons point ,

« Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La

« France se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus

« grand de ses rois a fleuri le plus grand de ses poètes. On croira

« même ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste mo-

« narque lorsqu'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré desesbien-

« faits cet excellent génie ; que même deux jours avant sa mort ,

« et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance,

« il lui envoya encore des marques de sa libéralité; et qu'enfin

« les dernières paroles de Corneille ont été des remereîments

«t pour Louis le Grand. »

A l'occasion de M. Bergeret, secrétaire du cabinet, qui fut

reçu ce même jour à l'Académie française , M. Racine fit un

éloge magnifique de Louis XIV, dont j'insérerai ici une partie.

'i Qui l'eût dit au commencement de l'année dernière , et dans

« cette même saison où nous sommes , lorsqu'on voyait de toute»

« parts tant de haines éclater, tant de ligues se former, et cet « esprit de discorde et de défiance qui soufflait la guerre aux « quatre coins de l'Europe ; qui l'eût dit , qu'avant la fin du prin- « temps tout serait calme? Quelle apparence de pouvoir dissiper « sitôt tant de ligues? Comment accorder tant d'intérêts si con- « traires ? Comment calmer cette foule d'États et de princes , « bien plus irrités de notre puissance que des mauvais traite- « ments qu'ils prétendaient avoir reçus ?*N' eût-on pas cru que « vingt années de conférences ne suffisaient pas pour terminer « toutes ces querelles ? La diète d'Allemagne , qui n'en devait « examimer qu'une partie , depuis trois ans qu'elle y était appli- « quée , n'en était encore qu'aux préliminaires. Le roi cependant, « pour le bien de la chrétienté , avait résolu , dans son cabinet , « qu'il n'y eût plus de guerre. La veille qu'il doit partir pour se « mettre à la tête d'une de ses armées , il trace six lignes , et les « envoie à son ambassadeur à la Haie. Là-dessus les Provinces « délibèrent , les ministres des hauts alliés s'assemblent ; tout « s'agite , tout se remue. Les uns ne veulent rien céder de ce « qu'on leur demande; les autres redemandent ce qu'on leur a « pris; mais tous ont résolu de ne point poser les armes. Le roi « cependant d'un côté fait prendre Luxembourg , de l'autre s'a- « vance lui-même aux portes de Mons : ici il envoie des généraux « à ses alliés, là il fait foudroyer Gênes; il force Alger à lui de- « mander pardon; il s'applique même à régler le dedans de son « royaume , soulage les peuples, et les fait jouir par avance des « fruits de la paix ; et enfin , comme il l'avait prévu , voit ses « ennemis, après bien des conférences, bien des projets, bien « des plaintes inutiles , contraints d'accepter ces mêmes condi- « tions qu'il leur a offertes , sans avoir pu en rien retrancher, y « rien ajouter, ou , pour mieux dire , sans avoir pu , avec tous a leurs efforts , s'écarter d'un seul pas du cercle étroit qu'il lui « avait plu de leur tracer. »

Il y a certainement dans ces deux endroits du beau , du grand , du sublime. Tout y plaît, tout y frappe; et ce n'est point par des grâces affectées , par des antithèses bien mesurées , par des pen sées éblouissantes : rien de tout cela ne s'y trouve. C'est la solidité et la grandeur des choses mêmes et des idées qui enlève;

428 TBAITÉ DES ÉTUDES.

ce qui fait le caractère de la vraie et de la parfaite éloquence , telle qu'on l'a toujours admirée dans Démosthène. L'éloge du roi est terminé par une image tout à fait noble , qui renferme une allusion délicate à un fait célèbre de l'histoire romaine , et laisse beaucoup plus à découvrir qu'elle ne montre : sans avoir pu s'écarter cTun seul pas du cercle étroit qu'il lui avait plu de leur tracer. On s'imagine assister à l'entrevue où le fier Romain Popilius ayant prescrit de la part du sénat des conditions de paix à Antiochus, et voyant que ce roi cherchait à éluder , l'enferma dans un cercle qu'il traça autour de lui avec la baguette qu'il avait à la main ^ , et l'obligea de lui rendre une réponse positive avant que d'en sortir. Ce trait d'histoire , dont on laisse au lecteur le soin et le plaisir de faire lui-même l'application, a beaucoup plus de grâce que si Ton avait cité l'endroit d'où il est tiré.

ARTICLE II

' De ce que Pon doit principalement observer en lisant ou en expliquant les auteurs.

Je réduirai ces observations à sept ou huit chefs , qui sont : le raisonnement et les preuves , les pensées , le choix des mots , leur arrangement , les figures , certaines précautions oratoires , les passions. Je mêlerai quelquefois à ces observations des exemples tirés des meilleurs auteurs, qui serviront à éclaircir les préceptes , et apprendront l'art de composer.

§ I. Du raisonnement et des preuves.

C'est ici la partie de l'art oratoire la plus nécessaire , la plus indispensable, qui en est comme le fondement, et. à laquelle on peut dire que toutes les autres se rapportent : car les expressions, les pensées, les figures, et toutes les autres sortes d'ornements dont nous parlerons dans la suite , viennent au secours des preuves , et ne sont employées que pour les faire valoir, et

* « Popilius virga quam in mana ge- stupefactas tam violento imperio , pa-

rebat circumscripsit regem, ac, Prius- rumper quum hœsitasset : Faciam , in-

quam hoc circula excédas , inquit, redde quit, quod eenset senatus. » (Liv. lib.

responsum senatui qiiod referam. Ob- 45, a, 12. )

pour les mettre dans un plus grand jour. Elles sont au discours ce que sont au corps la peau et la chair » , qui en font la beauté €t l'agrément., mais non la force et la solidité ; qui couvrent et embellissent les os et les nerfs , mais qui les supposent et n'en peuvent tenir lieu. Je ne disconviens pas qu'il ne faille s'étudier à plaire » , et encore plus à toucher ; mais on fera l'un et l'autre avec bien plus de succès , lorsque l'on aura instruit et convaincu les auditeurs ; à quoi l'on ne peut parvenir que par la force du raisonnement et des preuves.

Il faut donc que les jeunes gens, quand ils examinent un discours , une harangue , un ouvrage , se rendent surtout attentifs aux preuves et aux raisons ; qu'ils les séparent de tout l'éclat extérieur qui les environne , dont ils pourraient se laisser éblouir ; qu'ils les pèsent et les considèrent en elles-mêmes ; qu'ils examinent si elles sont solides , si elles font au sujet , et si elles sont à leur place. Il faut que toute la suite , toute l'économie du discours soit bien présente à leur esprit ; et qu'après qu'on le leur aura expliqué , ils soient en état de rendre raison du dessein de l'auteur, et de dire sur chaque endroit : Ici il veut prouver telle chose , et il la prouve par telles raisons.

Parmi les preuves il y en a de fortes' et de convaincantes 3, sur chacune desquelles il faut insister, et qu'il faut montrer séparéments de peur qu'elles ne soient obscurcies et confondues dans la foule. Il y en a d'autres , au contraire , plus faibles et plus légères , qu'il faut entasser ensemble , afin qu'elles se prêtent un mutuel secours, en suppléante la force par le nombre. Quîutilien donne un exemple fort sensible de ces dernières. Il s'agissait d'un homme accusé d'avoir tué un de ses proches pour recueillir sa succession ; et voici les preuves qu'on en apportait :

'^ ' « Caetera , quae continuo orationis conseqaî nisi argumentatione , aliaque

tracta magis decurrunt , io auxilium at- omni flde rerum, non possnmus. ( Ibid. ; qae ornamentam argamentoram compa- 3 « Firmissimis argumentorum singa-

rantar, nervisque illis , qaibns caasa lis înstandom , inflrmiora congreganda

continetur, adjiciant superinducti cor- sunt : quia illa per se fortiora non opor-

poris speciem. » ( QaiwTiL. lib. 5, tet eircumstantibns obscarare, nt qua-

cap. 8. ) lia sont appareant ; haec Imbecilla na-

^ < Nec abnnerim esse aliqnid in de- tara , mutao aaxilio sustinentar. Itaqae

lectatione , maltnm vero in commovendis si non possant yalere quia magna sant ,

affectibus. Sed haec ipsa plus valent , valebunt quia multa sunt, » ( Quistil.

quum se didicisse judex putat : quod lib. 5 , cap. 12. ^

430 TBÀITÉ DES ETUDES.

HaeredUatem sperabas, et magnam hxredltatem; pauper ems, et tum maxime a creditoribus appellabarîs ; et oj fenderas eiim ciijus hxres eras, et mutaturum tabulas sciebas. C'est-à-dire : « Vous espériez une succession , et une grande «succession; vous étiez pauvre, et actuellement pressé par vos « créanciers ; vous aviez offensé celui qui vous avait nommé son « lîéritier, et vous saviez qu'il devait changer son testament. » Ces preuves S considérées séparément, sont légères et communes ; mais jointes ensemble elles ne laissent pas de frapper, non comme la foudre, qui renverse, mais comme la grêle, dont les coups redoublés se font sentir.

11 faut éviter de trop insister sur des choses qui ne le méri^ tent pas : car alors nos preuves *, outre qu'elles sont ennuyeuses , deviennent encore suspectes par le soin même que nous prenons d'en accumuler un trop grand nombre, qui semble marquer que nous nous en défions nous-mêmes.

On demande s'il faut placer les meilleures preuves au commencement, pour s'emparer tout d'un coup des esprits 3, ou à la fin, pour y laisser une plus forte impression; ou partie au commencement, partie à la fin, selon l'ordre de bataille que nous voyons dans Homère 4 ; ou enfin s'il n'est pas mieux de commencer par les plus faibles, afin qu'elles aillent toujours en augmentant. Cicéron semble dire dans quelques endroits s qu'il faut commencer et finir par ce que l'on a de plus fort , et jeter entre deux ce qu'on a de plus faible ; mais dans ses Partitions oratoires il avoue qu'on ne peut pas toujours ranger ses preuves comme on le voudrait ^, et qu'un orateur sage et prévoyant doit sur cela consulter la disposition de ses auditeurs , et se régler sur leur goût. Quiutilien «rnssi , sans rien décider, marque que l'ordre et l'arrangement des preuves doit être différent selon l'exigence des matières que l'on traite , de sorte pourtant que jamais le discours n'aille en

• « SingnlaleTÎa snnt, et communia; s de. i. «.de Orat. n. 314; et in universa vero nocent , etiamsi non ut Orat. n. 50.

fulmine, tamen ut grandine. » (Ibid. ) « < Spmperne ordinem collocandi ,

2 « Nec tamen omnibus semper quae quem volumus, tenere possumus? Non invenerimus argumentis onerandus est sane : nam auditorum aures moderantur judex : quia et taedium afferunt, et fi- oratori prudenti et provido, et quod dem detrahunt. » { Ib. ) respuunt immutandum est. » (Cic. i

3 Quint. 1. 5 , cap. 12. PaHit. orat. n. 15. )

* llliad. 4 , 297.

TBArré DES ÉTUDES. 431

déclinant , et ne finisse par de minces et de faibles raisons, après qu'on en a employé d'abord de fortes.

, La liaison des preuves entre elles n'est pas une chose indiffé* rente, et elle contribue beaucoup à la clarté et à Tornement du discours. Elle dépend de la justesse et de la délicatesse des transitions ' , qui sont comme un nœud dont on se sert pour unir des parties et des propositions qui souvent paraissent n'avoir aucun rapport, qui sont indépendantes et comme étrangères à l'égard les unes des autres, et qui, sans ce lien commun, s'entre-heurteraient mutuellement, et ne pourraient cadrer ensemble. L'art de l'orateur consiste donc alors à savoir, par de certains tours , et de certaines pensées ménagées adroitement, mettre entre ces diffé« rentes preuves une union si naturelle , qu'elles semblent faites les unes pour les autres , et que toutes ensemble elles forment , non des membres et des morceaux détachés , mais un corps et un tout continu.

M. Fléchier avait commencé l'éloge de M. de Turenne par celui de l'ancienne et illustre maison de la Tour-d'Auvergne , qui a mêlé son sang à celui des rois et des empereurs ; qui a donné des maîtres à l'Aquitaine , des princesses à toutes les cours de l'Europe, et des reines même à la France.

Il veut ensuite parler du malheur qu'a eu ce prince de naître dans l'hérésie. Pour joindre cette partie avec la précédente, il emploie une figure nommée par les rhéteurs correction , qui lui fournit une transition toute naturelle. « Mais que dis-je.î* Il « ne faut pas l'en louer ici , il faut l'en plamdre. Quelque glo- « rieuse que fût la source dont il sortait , l'hérésie des derniers « temps l'avait infectée. »

Il y a encore une observation plus importante. Il ne suffit pas d'avoir trouvé des preuves solides * , de les avoir rangées dans l'ordre qui leur convient, de les avoir bien unies ensemble : il faut savoir les développer et leur donner une juste étendue pour

* « ïta res diversae distantibas ex sed etiam continua. »( Quimtil. lib. 7 >

locis, quasi invicem ignotae, non coUi- c. I. )

dentur, sed aliqua societate cum prio- 2 » Quœdam argumenta ponere satis

ribus ac sequentibus se copulaque tenc- non est : adjuvenda sunt. » ( Quint, lib.

bunt.... Ita ut corpus sit, non membra.... 6, ïap. 12. Ac Tidebitur non solum composita oratio.

en faire sentir tout le poids, et pour en tirer tout l'avantage possible ; c'est ce qu'on appelle ordinairement amplification. C'est en cela que consistent principalement la force et l'art de l'orateur ; et c'est en quoi Cicéron a surtout réussi. J'en rapporterai tjn seul exemple , tiré de son plaidoyer pour Milou.

A plusieurs preuves , par lesquelles Cicéron avait montré que Milon était bien éloigné d'avoir formé le dessein de tuer Clodius , il ajoute une réflexion tirée de la circonstance du temps , et il demande s'il est vraisemblable qu'à la veille presque des assemblées du peuple romain où se devaient donner les charges , Milon , qui songeait à demander le consulat , eût été assez imprudent pour aliéner de lui tous les esprits par un si lâche assassiiidit : Pr8esertîm , judices , quum honoris amplissimi contentio et dies comUiorum subesset ». Cette réflexion est fort sensée ; mais si l'orateur s'était contenté de la montrer simplement sans lui prêter le secours de l'éloquence , elle n'aurait pas fort touché les juges. Il la fait donc valoir d'une manière merveilleuse, en montrant comment , dans une telle conjoncture, on est circonspect et attentif jusqu'au scrupule à ménager les bonnes grâces et les suffrages des citoyens. « Je sais , dit Cicéron, jusqu'où va la « timidité de ceux qui briguent les charges , et combien la de- « mande du consulat entraîne avec elle de soins et d'inquiétudes. « Nous craignons non-seulement ce qu'on peut nous reprocher « ouvertement , mais ce qu'on peut penser de nous en secret et « dans le fond du cœur. Le moindre bruit , la fable la plus vaine «* et la moins fondée nous alarme et nous déconcerte. Nous étuu dions avec inquiétude les yeux , les regards , les paroles de tout « le monde : car rien n'est si délicat , si fragile, si incertain , ni « si variable, que la volonté des citoyens à l'égard de quiconque « prétend aux charges publiques. Non-seulement ils s'irritent et a s'offensent de la faute la plus légère , ils conçoivent même sou- « vent de capricieux et d'injustes dégoûts pour les plus belles ac- « lions. » Quoquidem tempore (scioenim qtiam timidasit amhitîo, quantaque et quajn sollicita cupiditas consulatiis) omnia , non modo quœ reprehendi palam , sed etîam quae obscure cogitaripossunt , tîmemus : rumorem ffabulamfictam,falsam

> Pro Milone , n. 42 et 43.

TRAITÉ DES ÉTUDES. 43î»

perhorrescîmus : or a omnium atque oculos intuemur. Nihil enim est tam molle, tam tenerum, tam aut fragile aut flexibile, quam voluntas erga nos sensusque civium, qui non modo improhitati irascuntur candidatorum , sedetiam inrectefactis sxpefastidiunt. Est-il possible de mieux peindre, d'un côté la bizarre légèreté du peuple, de l'autre les craintes et les inquiétudes continuelles de ceux qui briguaient ses suffrages ? Il conclut ce raisonnement d'une manière encore plus vive en demandant s'il y a la moindre vraisemblance que Milon , uniquement occupé depuis si longtemps de l'attente de ce grand jour , eût osé se présenter devant l'auguste assemblée du peuple , les mains encore fumantes du sang de Glodius, et portant sur son front et dans toute sa contenance l'orgueilleux aveu de son crime. ffunc diem îgitur campi speratum atque exoptatum sibi proponens Milo , cruentis manibus scelus et facinus prae se ferenset confitens, ad illa augusta centuriarum auspicia veniebat? Quam hoc non credibile in hoc ! Quam idem in Clodio non dubitandum, qui se , interfecto Milone, regnaturum putaretî

Il faut avouer que ce sont ces sortes d'endroits qui convainquent, qui touchent, qui enlèvent l'auditeur. On doit pourtant prendre garde de ne les pas pousser trop loin , et se défier d'une imagination trop vive , qui, s'abandonnant à ses saillies , s'arrête mal à propos sur des choses étrangères au sujet ou de peu de conséquence , ou qui insiste trop longtemps sur les choses mêmes qui méritent quelque attention. Gieéron avoue de bonne foi qu'il était autrefois tombé dans ce dernier défaut. En plaidant pour Roscius^ , il fait de longues réflexions sur le supplice des parricides, qui étaient enfermés tout vivants dans un sac, et ensuite Jetés dans la mer ». L'auditoire fut enlevé par la beauté de cet, endroit, et interrompit l'orateur par ses applaudissements. En effet il est difficile de rien trouver de plus lumineux ni de plus brillant. Cependant Cicéron^, dont le goût et le jugement s'é-

* Pro Rose. Amer. n. 70 , 72. mataritatem , et quasi senectutem. »

' « Quantis illa clamoribus adoles- ( fd. in Bruto, n. 8. )

centuli diximus de supplicio parricida- « Quae nequaquam satis deferbuissc

ruml » (Gic. in Orat. a, 107. ) post aliqaando sentire cœplmus.... suni

3 « Quam ipsa oratio jam nostra ca- enim omnia sicut adolescentis , non tam

n-sceret » haberetqae suam qaamdam re et maturitate , quam spe et exspecta-

TII. DES ÉTUD. ï. 1. -.

434 TBÀTTÉ DES ETUDES.

taienl perfectionnés par un long usage , et dont l'éloquence , comme il le dit lui-même , avait acquis par l'âge une espèce de maturité , reconnut dans la suite que si cet endroit avait été si fort approuvé , ce n'était pas tant pour des beautés solides et réelles que dans l'espérance de celles qu'il promettait pour un âge plus avancé.

C'est , comme je l'ai déjà remarqué , un exercice fort utile pour faciliter aux jeunes gens l'invention des preuves , que de leur proposer un sujet traité par quelque bon auteur, et de leur faire trouver sur-le-champ ce qu'on peut dire sur ce sujet , en les interrogeant de vive voix , et en les aidant par des ouvertures qu'on leur donne.

Sext. Roscius , pour qui Cicéron plaida , était accusé d'avoir tué son père, et l'accusateur n'apportait aucune preuve solide contre lui. On demandera aux jeunes gens ce qu'ils auraient à dire contre cet accusateur. Ils répondront sans doute que , pour donner quelque vraisemblance à une telle accusation , il faut que les preuves soient en grand nombre , bien convaincantes , et tout à fait incontestables. On doit faire voir quel fruit le fils pouvait tirer de la mort de son père ; montrer dans sa vie précédente des dérèglements et des désordres qui préparent à croire un tel crime ; et quand tout cela serait démontré, produire des preuves certaines d'un fait si incroyable , marquer le lieu , le temps , les lémoins , les complices ; sans quoi l'on ne pourra croire un fils coupable d'une action si noire, qui suppose un monstre qui a étouffé tous les sentiments de la nature. On aura pris soin auparavant de leur raconter l'histoire de deux enfants qu'on trouva endormis auprès de leur père qui avait été tué , et que les juges renvoyèrent absous , persuadés de leur innocence, par cette tranquillité où on les avait trouvés ; et les jeunes gens ne manqueront pas de faire ici usage de cette histoire. La fable même viendra à leur secours en leur montrant des enfants qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leurs mères , livrés par l'ordre des dieux aux Furies vengeresses. Enfin , la nature du supplice que les Romains avaient établi contre les parricides , en faisant voir

tîone laadati. » ( Id. in Orat. n. 107. ) « nia pro Roscio juveoilis redundantia. » ( Ibid. n. 108, )

TBAITE DES ÉTUDES. 435

l'énormité de ce crime , montrera aussi la nécessité où est un accusateur d'en apporter des preuves bien évidentes et bien certaines. Des jeunes gens trouveront par eux-mêmes une partie de ces raisons ; et des interrogations faites à propos leur feront dire le reste. Après cela on leur fera lire l'endroit même de Cicéron , qui leur apprendra comment chaque preuve en particulier a dû être traitée.

Les discours de Cicéron et les harangues de Tite-Live peuvent fournir une infinité de pareils exemples. Je choisis dans ce dernier une harangue fort courte , mais fort éloquente , et qui suffira seule pour montrer aux jeunes gens la manière dont il faut lire les auteurs , et celle dont ils doivent composer.

Explication dune harangue de Tite-Live.

Je suppose qu'on donne à un jeune homme pour matière de composition le discours de Pacuvius à son fils Pérolla^ . Voici quel en est le sujet. Capoue, par les intrigues de Pacuvius, et malgré l'opposition de Magius , qui tenait pour les Romains , et avec qui Pérolla était uni d*amitié et de sentiments, s'était rendue à Annibal , qui bientôt après y fit son entrée. Cette journée se passa en joie et en festins. Deux frères , qui étaient les plus considérables de la ville , donnèrent à manger à Annibal. Tauréa et Pacuvius , seuls de tous les Capouans, furent admis à ce repas ; et le dernier obtint avec beaucoup de peine celte grâce pour son fils Pérolla , dont les engagements avec Magius n'étaient pas inconnus à Annibal , qui voulut bien pourtant lui pardonner tout le passé, à la prière de son père. Après le repas, Pérolla conduisit son père dans un endroit écarté ; et là , tirant de dessous sa robe un poignard , il lui déclara le dessein qu'il avait formé de tuer Annibal , et de sceller par son sang le traité fait avec les Romains. Pacuvius , tout hors de lui-même , entreprend de détourner son fils d'une si funeste résolution. Ce discours , dans de telles circonstances , doit être fort court , et n'avoir que douze ou quinze lignes tout au plus.

Il faut commencer par chercher en soi-même des motifs capables de convaincre et de toucher le fils. Il s'en présente trois assez

' TU. Liv. lib 23 , n. 9.

436 TBATTE DES ETUDES.

naturellement. Le premier se tire du danger où il s'expose en attaquant Annibal au milieu de ses gardes. Le second regarde le père même , qui est résolu de se mettre entre Annibal et son fils, et qu'il faudra par conséquent percer le premier. Un troisième se tire de ce que la religion ade plus sacré , la foi des traités , l'hospitalité, la reconnaissance. Voilà le premier pas qu'il faut faire en composant , qui est de trouver des preuves et des moyens : et c'est ce qui s'appelle en rhétorique invention , et qui en est la première partie.

Après qu'on a trouvé des raisons , on songe à l'ordre qu'il faut leur donner ; et cet ordre demande , dans une harangue aussi courte que celle-ci , qu'elles aillent toujours en croissant , et que les plus fortes soient mises à la fin. La religion n'est pas pour l'ordinaire ce qui touche le plus un jeune homme du caractère de celui dont il s'agit : c'est donc par là qu'il faut commencer. Son propre intérêt , son danger personnel , le touchent bien plus vivement : ce motif doit tenir la seconde place. Le respect et la tendresse pour un père, qu'il faudra égorger avant que d'arriver à Annibal , passent tout ce qu'on peut imaginer : c'est donc par où il faudra finir. Voilà ce qui s'appelle en rhétorique disposition y et qui en est la seconde partie.

Reste Vélocution, qui fournit les expressions et les tours, et qui , par la variété et la vivacité des figures , contribue le plus à l'agrément et à la force du discours. Voyons comment Tite-Live traite chaque partie.

L'entrée , qui tient lieu d'exorde , est courte , mais vive et touchante : Per ego te ^tfili) qiiœcumquejura liber os jungunt parentihuSf precor quœsoque , neante oculos patris facere et pati omnia infanda velis. Cet arrangement confus , per ego te, convient fort au trouble d'un père qui est tout hors de lui-même: amens metu, dit Tite-Live. Ces mots, quxcmnque jura liberos jungunt parentibus, renferment ce qu'il y a de plus fort et de plus tendre. Cette proposition, neante oculos patris facere et pati omnia infanda velis, qui représente le crime et les suites fu-

» a Mon fils , je tous prie et tous con- yeux de votre père une action également

jure, par tous les «roits les plus sacrés criminelle en elle même, et funeste par

de la nature et du sang, de ne point les suites qu'elle aura pour vous. » entreprendre de commettre sous les

TBAITÉ DES ÉTUDES. 437

nestes d'un tel meurtre , est comme l'abrégé de tout le discours. Il pouvait dire simplement, ne oecîdere Annihalem in conspectu meo velis. Quelle différence !

i V MOTIF , tiré de la religion. Il se subdivise en trois autres , qui ne sont presque que montrés , mais d'une manière fort vive et fort éloquente, sans qu'il y ait aucune circonstance omise , ni aucun mot qui ne porte: l** la foi des traités confirmée parle serment et les sacrifices ; T les droits sacrés et inviolables de l'hospitalité ; 3° l'autorité d'un père sur son fils. Paucse horx sunt », întra quas jurantes quîcquîd deorum est, dextrx dextrasjungentes,Jidemobstrînximus, ut sacratas fide manusdîgressi ab colloquîo extemploîn eum ar mar émus î Sur gis abhospitali menstty adquam teriius Campanorum adhibitus ab À7inibale es, ut eam ipsam mensam cruentares hospitîs sanguine! Annibalem paterfilio meo potui placare : filium Annibali non possum î

Ile MOTIF. Sedsitnîhil sancti* ; non fides , non religio , nonpietas: audeantur infanda, si non pemiciem nobis cum scelere afferunt. Ce n'est là qu'une transition; mais combien est-elle ornée! Quelle justesse et quelle élégance dans cette distribution , qui reprend en trois mots les trois parties du premier ïAoxW. fides , pour le traité ; religio, pour l'hospitalité ;pietas , pour le respect qu'un fils doit à son père. Audeantur infanda , si non pemiciem nobis cum scelere afferunt. Cette pensée est fort belle, et conduit naturellement du premier motif au second.

Unus aggressurus es Annibalem^ ? Quid illa turba tôt libero^

' « 11 n'y a que peu de moments que lasl après avoir obtenu d'Annibal la grâce

nous nous «ommes liés par les serments de mon flls , serait-il bien possible que

le\plus solennels , que nous avons donné je ne pusse obtenir de mon flls celle d'An-

à Aunibal les marques les plus saintes nibal 1 »

d'une amitié inviolable ; et , sortis à ^ « Mais ne respectons rien , j'y con*

peine de cet entretien , nous armerions sens , de tout ce qu'il y a de plus sacre

contre lui cette même main que nous lui entre les hommes ; violons tout ensemble

avons présentée pour gage de notre fl- la foi , la religion , la piété ; rendons-

délité 1 Cette table , où président les nous coupables de Faction du monde la

dieux vengeurs des droits de l'hospita- plus noire , si notre perte ne se trouve

lité , où vous avez été admis parnne fa- pas ici infailliblement jointe avec le

veur que deux seuls Campaniens parta- crime. >>

gent avec vous , vous ne la quittez cette ' « Seul vous prétendez attaquer Antable sacrée que pour la souiller un mo- nibal ? Mais quoi l cette foule d'hommes ment après du sany de votre hôte! Hé- libres et d'esclaves qail'environnentj tous

rum servorumque f quid in unum intenti omnium ocuii? quid tôt dextrx ? torpescent ne in amenda iUa ? Fultum ipsius An^ nibalis, quem armati exercitus sustinere nequeunt, quem horret populus romanus, tu sustinebis ? Quelle foule de pensées, de figures , d'images ! et cela pour dire qu'il ne peut pas attaquer Annibal sans s'exposer à un danger certain de mourir. Quelle admirable opposition entre des armées entières qui ne peuvent soutenir le visage d' Annibal , le peuple romain même que ses regards font trembler, et un faible particulier tu!

IW MOTIF. Et, alia auxilia desint ' , me ipsumferire, corpus meum opponentem pro corpore Annibalis sustinebis ? Atqui per meum pectus petendus ille tîbi transjigendusque est.

Je n'admire pas moins la simplicité et la brièveté de ce dernier motif, que la vivacité du précédent. Un jeune homme serait bien tenté d'ajouter ici quelques pensées, et d'étendre cet endroit : Pourrez-vous tremper vos mains dans le sang d'un père ? arracher la vie à celui de qui vous l'avez reçue ? etc. Mais un maître comme Tite-Live sent bien qu'il ne faut que montrer un tel motif, et que vouloir l'amplifier, c'est l'affaiblir.

PÉRORAISON. Deterreri hic sine tepotius *,quam illîcvinci. Faisant preces apud te meœ, sicut pro te hodie valuerunt. Jusqu'ici Pacuvius avait employé les figures les plus vives et les plus pressantes : tout était animé et plein de feu : ses yeux , son visage, ses mains en disaient sans doute encore plus que sa langue. Tout d'un coup il s'adoucit , il prend un ton plus tranquille, et finit par les prières , qui dans la bouche d'un père sont plus fortes que toutes les raisons. Aussi le fils ne put-il tenir contre cette dernière attaque. Les larmes qui commencèrent à couler de ses yeux firent voir qu'il était ébranlé. Les baisers du

ces yenx attachés sur lui pour veiller de me frapper moi-même lorsque je le

sans cesse à sa sûreté; tant de bras couyrirai de mon corps, et que je me

toujours prêts à s'employer à sa défense: présenterai entre lui et vos coups? Car,

espérez- vous qu'ils demeurent glacés et je tous le déclare, ce n'est qu'en me

immobiles au moment que vous vous perçant le flanc que vous pouvez aller

porterez à cet excès de fureur ? Soutien- jusqu'à lui. »

drezvous le regard d' Annibal , ce regard ^' « Laissez-vous fléchir en ce moment, redoutable que ne peuvent soutenir des plutôt que de vouloir périr dans une enarmées entières , et qui fait trembler le treprise si mal concertée. Souffrez que peuple romain ? » mes prières aient sur vous quelque pouï « Et quand même tout autre secours voir, après qu'elles ont été aujourd'hui lui manquerait, aurez- vous le courage si puissantes en votre faveur. »

TfiÀITB DES ÉTUDES. 439

père , qui le tint longtemps tendrement embrassé , et ses prières redoublées avec instance, achevèrent de le persuader. La (;r ymanfem inde juvenem cernens, médium complectUur, atque osculo hxrenSj non ante precibus abstitU, quampervicit ut gladium poneret , Jidemque daret nihilfacturum taie.

§ II. Des pensées.

Pensée est un mot fort vague et fort général , qui a plusieurs significations bien différentes , aussi bien que le mot latin sententia. On voit assez que ce que nous examinons ici sont les pensées qui entrent dans les ouvrages d'esprit, et qui en font une des principales beautés.

C'est ici proprement ce qui fait le tond et comme le corps du discours : car l'élocution » n'en est que le vêtement et la parure. Il faut donc inculquer de bonne heure aux jeunes gens ce grand principe, si souvent répété dans Gicéron et dans Quintilien , que les mots ne sont que pour les choses » ; qu'ils ne sont destinés qu'à mettre au jour et tout au plus à embellir nos pensées ; que les expressions les plus choisies et les plus brillantes ^ , si elles sont dépourvues de sens , ne doivent être regardées que comme un son vide et méprisable, qui n'a rien que de ridicule et d'insensé ; qu'au contraire il faut faire cas des pensées et des raisons solides, quoique destituées de tout ornement, parce que la vérité par elle-même , de quelque manière qu'elle se montre , est toujours estimable ; en un mot, que l'orateur peut donner quelque soin aux mots 4 , mais qu'il doit sa principale attention aux choses.

On fera rémarquer aussi aux jeunes gens que dans les bons auteurs les pensées dont ils embellissent leurs discours sont simples, naturelles, intelligibles; qu'elles ne sont point affec-

> (( Qaoramdam elocutio res ipsas ef- (Idem, lib. 12, cap. 1.0. )

feminat; qnae illo Terboram habita Tes- 3 « Quid est tam fariosam quam ver-

tiuntur. » ( Qoimt. Proœm. lib. 8. ) boram val optimorum atque omatissi-

," (( Sit cura elocationis qaam maxima , moram sonitns inanls, nalla sabjecta

dam sciamas tamen nihil verboram causa sententia nec scientia ? » ( Cic. de Oral.

esse faciendum, qanm verba ipsa rerum lib. I , n. 51. )

gratia sint reperta. » ( Idem , ibid. ) * « Curam ergo Terborum , rerum volo

« Quibus ( verbis ) solam a nabira sit esse sollicitudiuem. » ( Quimtii.. Proœm.

offlcium attributum , servire sensibus. *» » lib. 8. )

tées ni recherchées , et comme amenées par force , pour faire montre d'esprit ; mais qu'elles naissent toujours du fond même de la matière qui y est traitée , dont elles paraissent si inséparables, qu'on ne voit pas comment les choses auraient pu se dire autrement, et que chacun s'imagine qu'il les aurait dites de la même manière. Un exemple rendra ces observations plus sensibles.

Combat des Horaces et des Curîaces.

La description de ce combat » est , sans contestation , un des plus beaux endroits de Tite-Live, et des plus propres à apprendre aux jeunes gens comment il faut embellir un récit par des pensées naturelles et ingénieuses. Pour en bien connaître l'art et la délicatesse, il ne faut que la réduire à un récit tout simple, en n'omettant aucune des circonstances essentielles, mais les dépouillant de tout ornement. J'en marquerai les différentes parties par différents chiffres , pour les mieux distinguer, et pour les pouvoir ensuite plus facilement comparer avec la narration même de Tite-Live.

1. Fœdere icto , trigemini , sicutconvenerat, arma capiunt. 2. Statim in médium inter duas acies procedunt. 3. Consederant utrinque pro castris duo excrcitus , in hoc spectaculum totis animis intenti. 4. Datur signum, infeslisque armis terni juvenes concurrunt. 5. Quum aliquandiu jnter se aequis viribus pugnassent, duo Romani, super alium alius, Yulneralis tribus Albanis, exspirantes corruerunt. 6. lUi superstitem Romanum circumsistunt. Forte is integer fuit. Ergo, ut segregaret pugnam eorum , capessit fugam, ita ratus secuturos , ut quemque vulnere affectum corpus sineret. 7. Jam aliquantum spatii ex eo loco ubi pugnatum est, aufugerat, quum, respiciens, videt magnis intervallis sequentes ; unum haud procul ab sese abesse : in eum magno impetu redit, eumque interficit. 8 Mox properatad secundum , eumque pariter neci dat. 9. Jam œquato marte singuli supererant, numéro pares, sed longe viribus diversi. 10. Romanus exsultans : Duos, inquit , fratrum manibus dedi, tertium causœ belli hujuscBf ut Romanus Albano imperetf dabo. H. Tum gladium superne illius jugulo defigit : jacentem spoliât. 12. Romani ovantes ac gratulantes Horatium accipiunt. Inde ex utraque parte suos sepelinnl.

' Lib. I , u. 25.

TBAITÉ DES ÉTUDES. 441

Il s'agit d'étendre ce récit, et de renrichir de pensées et d'images qui intéressent et qui frappent vivement le lecteur, et lui rendent cette action si présente , qu'il s'imagine non la lire , mais la voir de ses propres yeux ; en quoi consiste la principale force de l'éloquence. Il ne faut pour cela que consulter la nature ; en bien étudier les mouvements ; examiner attentivement ce qui a dû se passer dans le cœur des Horaces , des Curiaces , des Romains, des Albains, et peindre chaque circonstance avec des couleurs si vives , mais si naturelles , qu'on s'imagine assister à ce combat. C'est ce que Tite-Live fait d'une manière merveilleuse.

1. Fœdere îcto, trigemini, sicut convenerat , arma capîunt 2. Quum sîd utrosque adhortarentur , deos patrtos , patriam ^ ac parentes j quidquid cîoium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tune arma, illoriim întueri manus ; féroces et suopte ingenîo, etpleni adhortantium voclbuSj înmedîum inter duas actes procedunt.

11 était naturel que chaque parti exhortât les siens , et leur représentât que la patrie entière était attentive à leur combat. Cette pensée est fort belle, mais le devient bien plus par la manière dont elle est tournée. Une exhortation plus longue serait froide et languissante. Eu lisant les derniers mots , on croit voir ces généreux combattants s'avancer au milieu des deux armées avec une noble et intrépide fierté.

3. Consederqnt utrinque pro castris duo eocercitus, perîculi magis prœsentis quam curœ expertes : quîppe împerîum agebatur, in tam paucorum virtuteatquefortunapositum. Itaque ergo erectî suspensique in minime gratum spectaculum animo

1. « Le traité conclu, les trois frères, 3. « Elles étaient rangées de côté et de part et d'autre , prennent les armes d'autre autour du champ de bataille, comme on en était convenu. » exemptes à la vérité du péril présent ,

2. « Pendant que chaque parti exhorte mais non pas d'inquiétude , parce qu'il les siens à bien faire leur devoir, en leur s'agissait de savoir lequel des deux peureprésentant que les dieux , la patrie , pies commanderait à l'autre , et que la leurs pères et leurs mères , tout ce qu'il valeur d'un si petit nombre de combaty avait de citoyens dans la ville et dans tants allait décider de leur sort. Occupés l'armée, ont les yeux attachés sur leurs de ces pensées, et dans l'attente inarmes et sur leurs bras; ces généreux quiète de ce qui allait arriver, ils donathlètes, pleins de courage par eux- nent donc toute leur attention à un specmèmes , et animés encore par de si puis- tacle qui ne pouvait pas ne les poii^t santés exhortations, s'avancent au mi- alarmer. »

lieu des deux armées. »

intenduntur. Rien ne convenait mieux ici que cette pensée, péricuit magis prxsentis quam curx expertes : et Tite-Live en apporte aussitôt la raison. Quelle image ces deux mots, erectî suspensique , peignent à l'esprit!

4. Datur signum , infestisque armis , velut acies , terni juvenes, magnorum exercituum anîmos gerentes , concurrunt. Nec hîSj nec îllis perîculum suum, publicum imperîum servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patrix foriuna quamipsifecissent. Ut primo statimconcursu increpuere arma, micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit; et neutro inclinata spe, torpehat vox spiritusque. On ne peut rien ajouter à la noble idée que nous donne ici Tite- Live des combattants. Ces trois frères étaient de part et d'autre comme des armées entières , et en avaient le courage : insensibles à leur propre péril , ils ne s'occupaient que de la destinée publique, confiée uniquement à leurs bras : deux pensées magnifiques , et puisées dans le vrai. Mais peut- on lire ce qui suit sans se sentir encore saisi d'horreur et de frissonnement , aussi bien que les spectateurs du combat.? Ici les expressions sont toutes poétiques; et l'on fait remarquer aux jeunes gens que ces expressions poétiques , dont il ne faut user que rarement et avec sobriété, étaient appelées par la grandeur même du sujet, et par la nécessité d'égaler par les termes le merveilleux du spectacle.

Ce morne et triste silence , qui les tenait tous comme suspen^ dus et immobiles , se changea bientôt en cris de joie du côté des Albains , quand ils virent tomber morts deux des Horaces. De l'autre côté les Romains demeurèrent sans espérance , mais non sans inquiétude. Alarmés et tremblants pour celui des Horaces qui restait seul contre trois , ils n'étaient plus occupés que de son péril. N'était-ce pas là la véritable disposition des deux ar-

4. « On donne le shgnal ; et ces braves ment de leur courage. Dès qu'on enhéros marchent trois à trois , les uns tendit le choc de leurs armes et qu'on contre les autres , portant en eux six le vit briller leurs épées , les spectateurs , courage de deux grandes armées. In- saisis de crainte et d'alarme , sans que sensibles de part et d'autre à leur pro- l'espérance peuehât encore de part ou pre péril, ils n'ont devant les yeux que d'autre, restèrent tellement immobiles^ la servitude ou la liberté de leur patrie, qu'on eût dit qu'ils avaient perdu l'uiout le sort désormais dépend unique- sage de la voix et de la respiration, m

mées après la chute des deux Romains ? et le tableau qu'en fait Tite-Live n'est-il pas copié d'après nature ?

5. Consertis deinde manîbus, quumjam non motus tantum corporum agitatloque anceps telorum armorumque, sedvulr nera quoque et sanguis spectaculo essent ; duo Romani svper allum alius j vulneratis tribus Albanis , exspirantes cormerunt. Ad quorum casum quum conclamasset gaudio albanus exercitus j romanas legiones jam spes tota , nondumtamen cura, deseruerat, exanimesvice unius quem très Curiatiicircumsleterant.

Je rapporterai le reste de ce récit sans presque y faire aucune réflexion , pour éviter une ennuyeuse longueur. Je dois seulement avertir que ce qui fait la principale beauté de cette narration , aussibien que de l'histoire en général , selon la judicieuse remarque de Cicéron ' , c'est la merveilleuse variété qui règne parîout , et les divers mouvements de crainte , d'inquiétude , d'espérance, de joie, de désespoir, de douleur, causés par des changements subits et des vicissitudes inopinées, qui réveillent l'attention par une agréable surprise, qui tiennent jusqu'à la fin l'esprit du lecteur comme en suspens , et qui , par cette incertitude même, lui procurent un plaisir incroyable, surtout quand le récit se termine par un événement intéressant et singulier. Il sera facile d'appliquer ces principes à tout ce qui suit.

6. Forte is integerfuit; ut universis solus nequaquampar, sic adversus singulosferox. Ergo, ut segregaret pugnam eo-

5 « Ensuite , lorsqu'eu étant venus aux scripto retinere posait. Nihil est enim

mains , ce ne fut plus seulement le mou- aptius ad delectationem lectoris , quam

vement des bras et l'agitation des armes temporum varietates fortunœque vicis-

qui servirent de spectacle, mais qu'on situdines.... Ancipites variique casus ha*

aperçut des blessures et qu'on vit cou- bent admirationem , exspectationem ,

1er le sang , deux Romains tombèrent laetitiam , molestiam , spem , timorem.

morts aux pieds des Albains, qui tous trois Si vero exitu notabili concluduntur, ex-

avaient été blessés. A. leur chute, l'ar- pletur animus jucundissimse lectionis

mée ennemie poussa de grands cris de voluptate. » ( Cic. Eptst. 12, iib. 5, ad

Joie , pendant que de l'autre câté les famil. )

légions romaines demeurèrent sans es- 6. « Heureusement il était sans blespérance , mais non sans inquiétude . sure ; ainsi , trop faible contre tons entremblant pour le Romain qui était reste semble, mais plus fort que chacoa d'eux , seul, et que les trois Albains avaient il use d'ua stratagème qui lui réassit. Pour entouré. » diviser ses ennemis , il prend la fuite ,

' « Multam casus nostri tibi varie- persuadé qu'ils le suivraient plus ou

tatem in scribendo suppeditabunt , pie- moins vite, selon qu'il leur restait plui

nam cujusdam voluptatis quae vehe- ou moins de force. » ment«r animos homiuum in legendo

444 TBAITÉ DES ETUDES.

rum, capessitfugam, itarafus secuturos , utquemque vidnere affectum corpus sineret.

7,Jam aliquantum spatîi ex eo loco, ubipugnatum est, aufugerat, quum respiciens videt magnis intervallis sequentes : ununi haudproculab sese abesse. In eum magno impetu redit; et, dura albanus exercîtus îiiclamat Curiatiis ut opemferant fratrî, jam Horatîus cdsso hoste victor secundam pvgnam petebat. ,

8. Tum clamore, qualis ex însperato faventium solet, Romani adjuvant militem suum : et ille defungi prœlio festinat. Prius îtaque quant aller, qui nec procid aberat, consequiposset, et alterum Curiatium conjîcit.

9. Jamque œquato marte singuli super erant, sed necspe nec viribus pares. Alterum intactum ferro corpus, et geminata Victoria, ferocem in certamen tertium dabant : aller fessum vulnere ,fessum cursu trahens corpus, vidusque fratrum ante se strage, victori objicitur hosti. Nec illudprxlium fuit.

Quelle beauté d'expressions et de pensées ! quelle vivacité d'images et de descriptions !

10. Romanus exsultans : Duos, inquit, fratrum manibus dedi : tertium causse belli hujusce , ut Romanus Albano imperet , dabo. Maie sustînenti arma gladium superne jugulo dejîgit ; jacentem spoliât.

7. « Déjà il était assez loin de l'en- était égal , les forces et l'espérance ne droit où l'on avait combattu , lorsque, l'étaient pas. Le Romain, sans blessure , tournant la tête, il voit les Cnriaces à et fier d'une double victoire, marche une assez grande distance les ans des plein de confiance à ce troisième comautres , et l'un d'eux tout proche de lui. bat. L'autre , au contraire , affaibli pat Il revient sur celui-ci de toute sa force ; le sang qu'il a perdu , et épuisé par et , tandis que l'armée d'Albe crie à ses la course , se traîne à peine , et, déjà frères de le secourir, déjà Horace, vain- vaincu par la mort de ces frères, comme queur de ce premier ennemi , court à une victime sans défense, présente la une seconde victoire. » gorge à son vainqueur. Aussi ne fut-ce

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