‹ Traite des etudes. --Chapitre 119 sur 127 · Faire parler des choses inanimées · texte numérisé non relu

Faire parler des choses inanimées

Cicéron, dans l'une des Catilinaires ^ , introduit la patrie, et la fait parler tantôt à Catilina , tantôt à lui-même. Appius, dans le beau discours qu'il fait au sujet de la continuation du siège de Veïes, introduit de même la république, qui représente aux soldats que, puisqu'elle les paye pour toute l'année, ils lui doivent le service pour toute l'année. An si ad calculas eum respublica

' Bossuet. * Héchier.

' FonteaeUe* ' Bossuet.

» Pro MUone n. 86. - « I Catil. n. 18 et 27

vocet, non merito dîcat: Annua xra hahes, annuam oper-am ede ? An tu œquum censés militia semestri solidum te stipendium aceipere ' ?

3. Les discours mis dans la bouche même des personnes font tout un autre effet que si l'on se contentait de les rapporter par un simple récit; et ils sont merveilleux pour exciter ou l'indignation , ou la compassion.

C'est par cette figure que Cicéron , dans le dernier de ses plaidoyers contre Verres , peint la cruelle avarice d'un geôlier qui mettait à prix les larmes et la douleur des pères et des mères, qui leur faisait acheter chèrement la triste consolation de voir et d'embrasser leurs enfants, et qui exigeait d'eux de l'argent pour faire mourir d'un seul coup ces malheureuses victimes de la cruauté de N^xrhs. Aderat janitor carcerîs^carnifexprxtoris, mors terrorque sociorum et civlum, lictor Sextius , cuî ex omnî gemîtu doloreque certa mer ces comparabatur, Utadeas, tantum dabîs : ut tibi cibum intro ferre liceat, tantum. Nemo recusabat. Quid, ut uno ictu securis afferam mortem filîo tuo, quid dabis f nediu crucîetur? ne sœpius ferîatur? ne cum sensu dolorîs aliquo aut cruciatu spirîtus auferatur'^ Etiam ob hanc causant pecunia lictori dabatur. O magnum atque întolerandum dolorem! o gravem acerbamque fortunam! Non vîtam liber uni, sed mortis celeritatem pretîo redimere cogebantur ».

Milon n'était pas d'un caractère qui lui permît de descendre à de basses supplications. Cicéron lui met dans la bouche un discours plein de grandeur et de noblesse, et en même temps extrêmement tendre et touchant. Faleant, mqnit,valeant cives meî. Sint incolurnes, sint florentes , sint beati. Stet hœc urbsprX' Clara, mihique patria caris sima,quoquo modo mérita de me erit. Tranquilla republica cives mei {quoniam mihi cum illis non licet ) , sine me îpsi, sed per me tamen perfruantur. Ego cedam atque abibo. etc. ^. L'effet de cette figure ^ est de rendre comme présentes les personnes que l'on fait parler , et de faire qu'on s'imagine les voir et les entendre elles-mêmes.

* Tit. Liv. lib. 5 , n. 4. mala deflentes , sed sensam ac Tocem

* 7 Verrin. 117, 118. auribus aceipere miserorum , quorum ' Pro Milone , a. 93. etiam mutus adspectus lacrymas mo?et. «

* « Non audire judex videtur aliéna (Quimt. l 6, c. 1.)

502 TBÀITÉ DES ÉTUDES.

4. L'orateur va encore plus loin. Il ouvre quelquefois les tombeaux , et en fait sortir les morts pour faire des exhortations ou des réprimandes aux vivants. On a deux beaux exemples de cette ^gure dans le plaidoyer de Cicéron pour Cœlius \ On peut les consulter.

D'autres fois, il adresse son discours aux morts. « Grande reine, « je satisfais à vos plus tendres désirs quand je célèbre ce mo- « narque; et ce cœur qui n'a jamais vécu que pour lui se réveille, « tout cendre qu'iKest, et devient sensible , même sous ce drap « mortuaire , au nom d'un époux si cher *. »

Ces sortes de fictions ^ , pour plaire , demandent, comme l'a observé Quintilien , d'être soutenues d'une grande force d'éloquence : car les choses extraordinaires , incroyables , et qui sont comme hors de la nature , n'ont point un effet médiocre. Il faut nécessairement ou qu'elles fassent une forte impression , parce qu'elles vont au delà du vrai; ou qu'elles soient regardées comme des puérilités , parce qu'elles sont fausses.

L'hypotypose 4 est une figure qui peint l'image des choses dont on parle, avec des couleurs si vives , qu'on s'imagine les voir de ses propres yeux , et non simplement en entendre le récit. Et c'est en quoi consiste principalement la force et le pouvoir de l'éloquence, qui ne domine point assez pleinement , et qui n'a pas tout le succès qu'elle doit avoir si elle frappe simplement les oreilles sans remuer l'imagination et sans aller jusqu'au cœur.

1. Ces images se font quelquefois en peu de mots, et ce ne sont pas les moins vives.

Virgile peint en un vers et demi la consternation de la mère d'Euryale au moment qu'elle apprit sa mort :

> Pro Cœl. n. 33-36. bis , ut cerni potins videatur, quam au-

2 Bossuet. diri. w ( Id. ibid. )

3 a Magna quœdam vis eloquentiae de- « Magna virtus est , res , de quibus -sideratur. Falsa enim et incredibilia na- loquimur, clare , atque ut cerni videantura necesse est aut magis moveant , tur, enuntiare. Non enim satis efficit , quia supra vera sunt; aut pro vanis ac- neque, ut débet, plene dominatur oratio, Gipiantur, quia vera non sunt. » (Quint, si usqae ad aures Tolet , atque ea sibi Ub. 9,cap. 2^) judex, de quibus cognoscit, narrari

* « TTCOTUTroJCTiç dicitur proposita crédit , non exprimi , et oculis mentis os'

^ueedam forma rerum ita expressa ver- tendi » ( Id. lib. 8,c. 3. )

Miserae calor ossa reliqoit ; Excussi manibus radii, revolutaquê pensa ^

Cicéron peint en deux lignes la colère , ou plutôt la fureur de Verres. Ipse inflammatus scelere ac furore in forum venit. Ardebant oculi : toto ex ore crudelitas eminebat ».

Il fait ailleurs en aussi peu de mots un autre portrait de Verres encore plus beau , quoiqu'il frappe moins d'abord : comme il est de certains tableaux dont la beauté n'est aperçue que par les connaisseurs. Stetît soleaius prœtor populi romani cum pallio purpureo tunicaqîie talari, rnuliercula nixus in littore ^. Quintilien développe d'une manière admirable toute la force et l'énergie renfermée dans cette courte description. J'en rapporterai les paroles mêmes , parce qu'elles peuvent servir de modèle aux maîtres pour entendre et pour expliquer les auteurs. An quisquam , dit-il , tam procul a 'concipiendis imaginibus rerum abestf utquum illaîn Verrem legit, stetit soleatus, etc., non solùm ipsum os intueri videatur, et locum , et habitum, sed quœdam etiam ex iis, qux dicta non sunt, sïbi ipse adstruat? Ego certe mihi cerner e videor et vultum, et oculos, et de/ormes utriusque blanditias, et eorum qui aderant tacitam adversationem ac timidam verecundiam^. Qu'on change quelques mots dans la description de Cicéron , et qu'on en dé»

range d'autres en mettant «te^i^ Ferres in littore mtm mu-

liere coUoquens, cet excellent tableau perdra une grande partie de sa vivacité et de ses couleurs. La principale beauté consiste à peindre un préteur du peuple romain dans l'attitude où le représente Cicéron , appuyé nonchalamment sur une femme. Ces deux mots, muliercula nixus, sont une peinture parlante, qui présente .aux yeux et à l'esprit tout ce que Quintilien y voit. In littore, réservé pour la fin, y ajoute le dernier trait , comme on l'a déjà remarqué ailleurs , et marque la licence effrénée de Verres , qui , paraissant en cette indigne posture sur le rivage et aux yeux de tout le monde, semble braver insolemment la bienséance et l'honnêteté publique.

' JEn. Ub. 9 , V. 475. 3 ibid. n. 85.

« 7 Verrin. n. 160. * Quintil. lib. 8, c 3.

504 TAAITE DES ÉTUDES.

Nos poètes sont pleins de ces descriptions courtes et viveg.

Son coursier, écumant sous son maître intrépide, Nage tout orgueilleux de la main qui le guide ».

Et ailleurs :

Quatre bœufs attelés , d'un pas tranquille et lent , Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Mais rien n'est plus achevé que le portrait qui suit :

La Mollesse oppressée Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée , Et , lasse de parler, "succombant sous l'effort , Soupire , étend les bras , ferme l'œil , et s'endort.

2. Les descriptions que j'ai rapportées jusqu'ici sont courtes, et ne peignent qu'un simple objet. Il y en a de plus longues et de plus détaillées , qui ressemblent à ces tableaux où l'on représente plusieurs personnages , dont toutes les attitudes frappent et se font remarquer. Telle est cette description d'un repas de débauche , qui était dans une harangue de Cicéron qui n'est pas parve» nue jusqu'à nous: ^idebar mihi videre altos întrantes, altos aufem exeuntes, partim ex vino vacillantes, partim hesterna potatione oscitantes. Fersabatur inter hos Gallius unguentis oblifus , redimitus coronis. Humus erat Immunda^ lutulenta vino, coronis languiduHs et spinîs cooperta piscium. Quintilien, qui nous a conservé ce beau morceau, nous en fait sentir la beauté et le prix par un seul mot, mais plein de vivacité, et qui dit tout : Quid plus videret , qui intrasset? Il fait lui-même une excellente description d'une ville prise d'assaut et pillée, qui mérite bien d*étre lue. On en trouve beaucoup de pareilles dans Cicéron, qui n'échapperont pas à l'exactitude d'un bon maître. Nos auteurs français , soit poètes , soit orateurs , en peuvent fournir aussi un grand nombre.

Josabet , dans Athalie, décrit merveilleusement la manière dont elle sauva Joas du carnage.

* Despréaaz.

Hélas ! l'état horrible où le ciel me l'offrit Revient à tout moment effrayer mon esprit. De princes égorgés la chambre était remplie : Un poignard à la main , l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbares soldats , Et poursuivait le cours de ses assassinats. Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue : Je me figure encor sa nourrice éperdue , Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain , Et, faible, le tenait renversé sur son sein. Je le pris tout sanglant. En baignant son visage, Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage; Et , soit frayeur encore , ou pour me caresser. De ses bras innocents je me sentis presser *.

La peinture que fait M. Fléchier des hôpitaux peut servir de modèle dans ce genre : c'est dans l'oraison funèbre de la reine. « Voyons-la dans ces hôpitaux où elle pratiquait ses miséricor- * des publiques ; dans ces lieux où se ramassent toutes les infir- « mités et tous les accidents de la vie humaine; où les gémisse- « ments et les plaintes de ceux qui souffrent remplissent l'âme « d'une tristesse importune; où l'odeur qui s'exhale de tant de « corps languissants porte dans le cœur de ceux qui les servent « le dégoût et la défaillance; où l'on voit la douleur et la pau- « vreté exercer à l'envileur funeste empire; et où l'image da la « misère et de la mort entre presque par tous les sens : c'est là « que , s' élevant au-dessus des craintes et des délicatesses de la h nature pour satisfaire à sa charité au péril de sa santé même « on la vit toutes les semaines essuyer les larmes de celui-ci , « pourvoir aux besoins de celui-là ; procurer aux uns des remèdes « et des adoucissements à leurs maux , aux autres des consola- « tions de l'esprit et des secours pour la conscience. »

Ces endroits sont fort propres à former le goût des jeunes gens. On doit les avertir que le moyen le plus sûr de réussir dans ces sortes de descriptions est de consulter la nature ' , de la bien étudier , et de la prendre pour guide ; en sorte que chacun sente

' Racine. est : ad se refert quisque quœ audit ; et

* « Naturam inlueamur, banc seqna- id facillime accipiunt animi, quod co-

mir. Omnis eloquentia circa opéra vitse gnoscunt. » ( Qpiht. lib. 8 , cap. 3 ) TR. DES ÉTUD. T. 1. 29

506 TBAITÉ DES ÉTUDES.

en soi-même la vérité de ce qu'on dit , et trouva dans son proprt fonds les sentiments qui sont exprimés dans le discours. Pour cela il faut se représenter vivement toutes les circonstances de la chose qu'on veut décrire », et se la rendre présente à soi-même par la force de l'imagination, comme si l'on en était réellement témoin, et qu'on la vît de ses propres yeux. Et pourquoi», dit Quintilien , l'imagination en cette rencontre ne ferait-elle pas en faveur de l'orateur ce qu'elle fait à l'égard des personnes passionnées; d'un avare, par exemple, ou d'un ambitieux, qui, dans ces espèces de songes et de douces rêveries où ils se forment mille projets chimériques de fortune ou de richesses , se livrent tellement à l'objet de leur passion, et en sont si fortement occupés, qu'ils croient effectivement le voir, le posséder, et en être les maîtres ?

Il fournit lui-même un modèle de cette manière de faire une description , que je rapporterai tout entier, parce qu'il montre aux jeunes gens comment ils doivent s'y prendre pour bien composer. Ut hominem occisum querar, non omnia , quds înre prœsenti accidîsse credîbile est , in oculis habebo? Non perçussor îlle subitus erumpet? non expavescet circumventus? exclamabit, velrogabit, velfugietf nonferientem, non concidentem videbo ? non anîmo sanguis , et pallor , et gemitus , extremus denique exspirantis hiatus insidet^f Cet endroit paraît copié d'après Cicéron, qui décrit ainsi une pareille action: Nomie vobis hœc, qux audistis, cernere oculis videmini , judicesf Non illum miserum ignarum casus sui, redeuntem a cœna videtis ? non positas insidias ? non impetum repentinum ? Non versatur ante oculos vobis in cœde Glaucia f Non adest iste Roscius ? non suis manibus in curru collocat Âutomedon'

« Per quas ( çavTaffia; ) imagines spes iaancs , et velut somnia quaedam

om absent! um ita reprssentantnr vlgilantium , ita nos hœ de qoibas loqui>

anirao, al cas cernere oculis ac prsesea- mur imagines prosequuntur, ut peregri-

tcs liabere videamur. H as quisquis bene nari , navigare , prseliari , populos al-

«onceperit , is erit affectibus potentissi- loqui, divitiarum quas noa habemus

mus. Hune quidam dicunt eÙçaVTaaitO- osum videamur disponere ; nec cogitare ,

TOV, qui sibi res, voces, actus , secua- «ed facere : hoc animi Titium ad utili

j,»'™,u„,.p«m.«„g.,.,.(.d.iib.6, -ir^ruiî'srro"!"^ '

' « Nam si inter otia animornm , et

tem illum, sut sceleris acerbissimi nefarîseque victorix nuncium ^?

Images.

Les derniers mots de la description que je viens de citer m'avertissent d'indiquer ici aux jeunes gens une des sources les plis ordinaires des beautés du discours , qui consiste à donner , pour ainsi dire , du corps et de la réalité aux choses dont on parle , et aies peindre par des traits visibles qui frappent les sens, qui remuent l'imagination , et qui montrent un objet sensible. Cette manière a quelque rapport à la figure précédente , qui est l'hypotypose , si elle n'en fait pas partie. Non suis manibus in eurru collocat Automedoniem illum? Ces mots, suis manibits, produisent ici l'effet dont je parle , et présentent à l'esprit une image. Il en est de même de ces deux vers , que j'ai déjà cités :

Un poignard à la main /l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbaii«s«okkts....

Ce trait, un poignarda la main, en fait toute la vivacité. Il y a une infinité de manières de peindre ainsi les objets qu'on dé^ crit : j'en rapporterai plusieurs exemples , dont le lecteur fera l'application à la règle que j'ai indiquée.

Tendit ad vos virgo vestalis manus supplices easdem, quas pro vobis dits immortalibus tendere consuevit... Prospicite ne ignis iUe œternus, nocturnis Fonteiœ laboribus vigiliisqm servatus, sacerdotis Festx lacrymis exstinctus esse diratur*.

Hœc magnitudo malejicii facit ut, nîsi pêne manifestum parricidium proferatur , credibilenon sit... Pêne dicam respersas manus sanguine paterno judices videanl oportet, si tantum facinus, tam immane, tam acerbum, credifuri sint 5.

« Quel peuple n'a pas ressenti les effets de sa valeur ? et quel « endroit de nos frontières n'a pas servi de théâtre à sa gloire.? »

' Pro Ro8C. Amer, n 98. ' Pro Ro>c. Amer. n. 68.

* Pro M. Font. n. 37,38.

508 TBAITE DES ETUDES.

« Dans le tumulte des armées, il s'entretenait des douces el « secrètes espérances de sa solitude. D'une main il foudroyait « les Amalécites, et il levait déjà l'autre pour attirer sur lui « les bénédictions célestes. »

« Elle lui a montré à lever ses mains pures et innocentes vers « le ciel. »

« Avant que d'entrer dans les charges , il voulut en connaître « les devoirs. Le premier tribunal où il monta fut celui de sa « conscience, pour y sonder le fond de ses intentions. »

a Quand il rétablissait le culte de Dieu dans ses conquêtes , et « que , marchant sur ces remparts qu'il venait de foudroyer , il « allait lui offrir pour premier hommage , au pied de ses autels « renouvelés, les lauriers qu'il avait cueillis.... »

« Je ne crains pas de mêler ses louanges au sacrifice qu'on « offre pour elle , et je prends sur l'autel tout l'encens que je « brûle sur son tombeau. »

« Qu'est-il besoin de lever le voilé qu'elle a jeté sur ses ac- « lions .î* »

« Il s'appliqua à découvrir la vérité au travers des voiles du « mensonge et de l'imposture, dont les cupidités humaines la « couvrent ^ »

« Est-ce dans la cour , est-ce dans les armées , est-ce sous le « casque et sous la curirasse , que s'apprennent de telles véri- « tés *? »

« Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles « douleurs ne se cachent pas sous la pourpre, ou qu'un royaume « est un remède universel à tous les maux ? »

« Il me semble que je vois encore tomber celte fleur. » On parle de la mort d'un prince enfant.

« Quand tout cédait à Louis, et que nous crûmes voir revenir « le temps des miracles où les nmrailles tombaient au bruit des j « trompettes , tous les peuples jetaient les yeux sur la reine , et « croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait « tant de villes ^. »

« Sous un air serein et tranquille ( il s'agit de Louis XIV ) , il i

' Fléchier. » Bossaet.

* MascaroB.

« formait ces foudres dont le bruit a retenti par tout le monde, et « ceux qui sont encore sur le point d'éclater '. »

Pour comble de prospérité , Il espère ( Vimpie ) revivre en sa postérité •. Et d'enfants à sa table une riante troupe Semble boire avec lui la joie à pleine coupe '.

Avant que de finir cet article, je dois avertir, en général ^, que l'usage des figures demande beaucoup de discernement et de prudence. Elles servent comme de sel et d'assaisonnement au discours pour relever le style , pour éviter une façon de parler vulgaire et commune , pour prévenir le dégoût que causerait une ennuyeuse uniformité; et dès lors elles doivent être employées avec mesure et discrétion. Car si l'usage en devient trop fréquent, elles perdent cette grâce même de la variété qui fait leur principal mérite ; et plus elles sont brillantes , plus elles choquent et lassent par une affectation vicieuse , qui marque qu'elles ne sont point naturelles , mais recherchées avec trop de soin , et comme amenées par force.

Il n'est pas nécessaire de faire observer qu'il y a des figures qui sont devenues si communes et si triviales, qu'elles ont perdu toute leur grâce , surtout lorsqu'elles sont très-longues. Miserum est exturbari fortunîs omnibus : miserius est injuria. Acerbum est... acerbius. Calamitosum est... calamitosius. Funestum est....funestius. Indignum est.... indignius. Luctuosum est.... luctuosius. Horribile est.... horribilius *. L'auditeur prévient la réponse , et est fatigué par cette espèce de refrain , qui est toujours sur le même ton. Il en est de même de cette autre figure, qui est encore plus ennuyeuse : Qui sunt qui f aidera saepe ruperunt? Carthaginienses. Qui sunt qui in Italia crudele bellum gesseruntf Carthaginienses. Qui sunt, etc. ^ .►*

' Pellisson. amittet.... Nam et secretae , et extra tuI-

3 Racine. garem asnm positse , ideoque magis no-

^ (( Una in re maxime utilis , ut quo- biles , nt novitate anrem excitant , ita

tidiani et semper eodem modo formati copia satiant : nec se obvias fuisse di-

sermunis fastidium levet, et nos a val- centi, sed conqnisitas, et ex omnibus la-

gari dicendi génère defendat. Quo si tebrisextractascongestasquedeclarani. ■'

quis parce, et quum res poscet, utetur, ( QtmrTiL. 1. 9, c. 3. )

yelut adsperso quodam condimento, * Pro Quint, n. 95.

jucundior erit. At qui nimium affecta- * Cornif. 1. 4 Terit, ipsam illam gratiam varietatis

510 TBAITÉ DES ÉTUDES.

§ VI. Des précautions oratoires.

Je donne ici ce nom à de certains ménagements que l'orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle, à des tours étudiés et artificieux dont il se sert pour dire de certaines choses qui autrement paraîtraient dures et choquantes. J'appelle Xo\xlCQ\di précautions oratoires, parce qu'en tout cela il y a un art et une adresse propres certainement à la rhétorique , qui méritent bien qu'on y rende les jeunes gens attentifs. Quelques exemples rendront la chose plus sensible.

Chrysogonus , affranchi de Sylla, avait tant de crédit auprès de son maître, tout-puissant alors dans la république , qu'aucun avocat n'osa plaider contre lui en faveur de Roscius. Il n'y eut que Cicéron qui eut le courage , tout jeune qu'il était , de se charger d'une cause si délicate. Il a grand soin , dans toute la suite de son plaidoyer, d'avertir en plusieurs endroits ' que Sylla n'avait eu aucune connaissance de toutes les injustices de son affranchi; qu'on s'était fort appliqué à les lui cacher; qu'on avait fermé tout accès auprès de lui à ceux qui auraient pu lui en donner avis ^ ; qu'enfin il n'était pas étonnant que Sylla , chargé seul du soin de rétablir et de gouverner la république , eût ignoré ou négligé plusieurs choses , puisqu'il en échappait beaucoup à la connaissance et à l'attention de Jupiter même dans le gouvernement de l'univers. Onsent bien que de telles précautions étaient absolument nécessaires.

Cicéron , dans le plaidoyer intitulé Divinatio in Verrem, est obligé de montrer qu'il est plus digne que Cécilius de plaider contre Verres. Une telle cause ^, pour ne point choquer , devait être maniée avec beaucoup d'adresse et d'habileté; caries louanges qu'on se donne à soi-même sont toujours odieuses , surtout quand elles roulent sur l'esprit et sur l'éloquence. Cicéron, après avoir prouvé que Cécilius n'a aucune des qualités nécessaires pour soutenir un plaidoyer si important , n'a garde de se

' Pro Rose. Amer. n. 21 et 22, 25, que in loco verser. Nam qnum omnis ar-

91 , 110, 127. rogantia odiosa est , tara illa ingenii at-

2 N. 131. que eloquentiœ multo molestissima. »

' « Intelligo quant scopuloso difficili- f N 36. )

TBAITÉ DES ÉTl/DES. 5f|

les attribuer à lui-même : une vanité si grossiôie aurait révolté tous les esprits. Il dit * seulement qu'il a travaillé toute sa vie pour les acquérir, et que si, malgré un long travail, il n'a pu en venir à bout, il n'est pas étonnant que Cécilius, qui n'a jamais eu aucune idée de cette noble profession , en soit absolument incapable.

En plaidant pour Flaccus , il avait à réfuter le témoignage de plusieurs Grecs qui avaient déposé contre sa partie. Pour le faireavec plus de succès, il entreprend de décrier la nation même, comme peu délicate sur ce qui regarde la bonne foi et la sincérité. II ne commence pas brusquement par un reproche si dur; il met d'abord comme à l'écart beaucoup d'honnêtes gens qui n'ont point pris de part à l'aveugle passion de quelques-uns de leurs compatriotes. Il donne ensuite de grandes louanges à la nation en général, dont il relève extrêmement le génie , l'habileté , la politesse, le goût pour les arts , et le merveilleux talent pour l'éloquence ; mais il ajoute que cette nation ne s'est jamais piquée d'exactitude et de sincérité dans les témoignages. Ferumtamen hoc dico de toto génère Grœcorum : tribuo illis litteras-, do multariim artium disciplinam ; non adimo sermonis leporem, îngeniorum acumen, dicendi copiam ; denîque etiam, si qua sibî alla sumunt, non repugno : testimoniorum relîgio nem etjidem nunquam ista natîo coluit, totiusque hvjusce rei qusesit vis, qux auctorilas, quod pondus, ignorant '.

On sait que Cicéron excellait surtout à émouvoir les passions, et que , par les discours tendres et touchants qu'il mettait dans la bouche de ses parties, en finissant ses plaidoyers, il faisait souvent couler les larmes des yeux de tous ceux qui l'écoutaient. a grandeur d'âme et la noble fierté dont se piquait Milon ôtait à son avocat cette ressource si puissante. Mais Cicéron * sut tirer avantage de son courage même , pour lui gagner la faveur des juges ; et il prit sur lui le caractère et le personnage de suppliant, qu'il ne pouvait donner à sa partie.

• « tortasse dices : Quid? Ergo hœc ^ pro Flacco, n. 9

i:i te sunt omnia? Utinam quidem es- 3 « Ergo et ille capta vit ex illa prae-

stnt I Verumtamen ut esse possent ma- stantia animi favorem , et in locum 1»-

Hiio studio mihi a pueritia est élabora- crymarum ejus ipse successit » ( Q»i«-r-

tum. » ( N. 40. ) T11-. lib.6,cap. 1.)

512 TBAITR DES ETUDES.

Le respect inviolable que les enfants doivent à leurs pères et mères , lors même qu'ils en sont traités avec dureté et avec injustice, rend très-difficiles certaines conjonctures où ils sont obligés de parler contre eux ; et c'est dans ces occasions où la bonne rhétorique fournit des tours et des ménagements qui, sans rien faire perdre des avantages de la cause , savent rendre à l'autorité paternelle tout ce qui lui est dû. Il faut alors qu'on sente » qu'il n'y a qu'une nécessité indispensable qui arrache de la bouche des enfants des plaintes que le cœur voudrait supprimer, et qu'au travers même de ces plaintes on entrevoie un fond nonseulement de respect, mais d'amour et de tendresse. On peut voir un bel exemple de ce précepte dans le plaidoyer pour Cluen tins * , que sa mère avait traité avec une cruauté inouïe.

La règle que je viens de toucher regarde tout inférieur qui a des prétentions légitimes à faire valoir contre un supérieur qu'il doit respecter et honorer.

Il y a des occasions où des raisons d'intérêt ou de bienséance ne nous permettent pas de nous expliquer en termes clairs et précis, et où ^ cependant nous voulons faire entendre au juge ce que nous n'osons lui dire ouvertement. Un fils , par exemple , ne peut gagner son procès sans découvrir un crime dont son père est coupable. Il faut 4, dit Quintilien, que les choses mêmes conduisent insensiblement le juge à deviner ce qu'on ne veut pas lui dire ; que , tout autre motif étant écarté , il soit comme forcé à voir l'unique qui reste, mais que le respect pour un père empêche de découvrir. Et pour lors il faut que le discours du fils, suspendu , entrecoupé et interrompu de temps en temps comme par un silence forcé et par de vifs sentiments de tendresse , fasse connaître la violence qu'il se fait pour ne pas laisser échapper des paroles que la force de la vérité semble vouloir arracher de sa

' « Hoc illis commune remedium est , mas. » ( Idem , lib. 9 , c. 2. )

si in tota actione aequaliter apparent , * « Res ipsae perducant judicem ad

non hoaor modo , sed etiam caritas : suspicionem , et amoliamur caetera , ut

praeterea causa sit nobis justa sic di- hoc solum supersit : in quo multum

cendi; neque id moderate tantum fa- etiam affectas javant , et interrupta si-

ciamus , sed etiam necessario. » ( Id. lentio dictio , et cunctatioues. Sic enim

lib. H, cap. I.) liet, utjudex quœrat illud nescioquid,

' N. 12 et 17. quod ipse fortasse non crederet', si au-

^ « In quo per qaamdam saspicio- diret : et ei , quod a se inventam cxis-

nem , qaod non dicimus , accipi volu- timat , credat. » ( Ibid. )

TBÀITE DES ETUDES. 513

bouche. Par là le juge est porté à chercher ce je ne sais quoi qu'il ne croirait peut-être pas si on le lui avait découvert , mais dont il est pleinement convaincu parce qu'il croit l'avoir trouvé de lui-même.

Il y a aussi des personnes d'un caractère si respectable et d'une réputation si universelle , que leur nom seul est un poids qui accable leurs adversaires. Tel était Caton à l'égard de Muréna ; et l'on ne peut trop faire remarquer aux jeunes gens l'art merveilleux avec lequel Cicéron « , sans toucher à la personne même de Caton, qui devait être pour lui comme sacrée, et qui certainement était inaccessible et invulnérable à la censure la plus maligne, sut pourtant lui ôter une partie de son autorité et de son crédit par le portrait qu'il fit de la secte des stoïciens , qu'il tourna en ridicule avec tant d'esprit et d'agrément, que Caton lui-même ne put s'empêcher d'en rire.

Y eut-il jamais une affaire plus délicate et plus difficile à manier que celle dont Cicéron se chargea en osant se déclarer contre la loi agraire ? On appelait ainsi la loi qui ordonnait des distributions de terre pour ceux d'entre le peuple qui étaient les plus pauvres. Cette loi avait dans tous les temps servi d'appât et d'amorce aux tribuns pour gagner la populace et pour se l'attacher. Elle paraissait en effet lui être très-favorable, en lui procurant un repos tranquille et une retraite assurée. Cependant Cicéron entreprend de la faire rejeter par le peuple même , qui venait de le nommer consul avec une distinction qui était sans exemple. S'il eût commencé par se déclarer ouvertement contre cette loi , il aurait trouvé toutes les oreilles et tous les cœurs fermés , et le peuple se serait généralement révolté contre lui. Il était trop habile et connaissait trop les hommes pour en user ainsi. C'est une chose admirable de voir pendant combien de temps il tient l'esprit de ses auditeurs en suspens, sans leur laisser entrevoir en aucune manière le parti qu'il avait pris , ni le sentiment qu'il voulait leur inspirer. Il emploie d'abord tous les traits de son éloquence pour témoigner au peuple la vive reconnaissance dont il

' « Quam molli antem articulo tracta- sectae , quibusdam in rébus factam da- TÎt Catouem , cujus naturam summe ad- riorem videri volebat 1 » ( Qui»til. lib. mira tus, non ipsius vitio, sed stoicae II, cap. I.) OQ

Ù14 . TBAITÉ DES ETUDES.

était pénétré pour le bienfait signalé qu'il venait d'en recevoir. lï en relève avec soin toutes les circonstances , qui lui étaient si honorables. Il marque ensuite les devoirs et les obligations que lui impose un consentement si unanime du peuple à lui donner le consulat. Il déclare que , lui étant redevable de tout ce qu'il est , il prétend bien , et dans l'exercice de sa charge et pendant toute sa vie , être populaire. Mais il avertit que ce mot a besoin d'explication : et, après en avoir démêlé les différents sens; après avoir découvert les secrètes intrigues des tribuns , qui couvraient de ce spécieux nom leurs desseins ambitieux ; après avoir loué hautement les Gracques , zélés défenseurs de la loi agraire, et dont la mémoire , par cette raison, était si chère au peuple romain ; après s'être ainsi insinué peu à peu et par degrés dans l'esprit de ses auditeurs, et s'en être enfin rendu maître absolu , il n'ose pas encore cependant attaquer ouvertement la loi dont il s'agissait; mais il se contente de protester qu'en cas que le peuple , après l'avoir entendu , ne reconnaisse pas que cette loi , sous un dehors flatteur , donne en effet atteinte à son repos et à ' sa liberté , il se joindra à lui et se rendra à son sentiment. C'est ici un modèle parfait de ce qu'on appelle dans l'école exorde par insinuation ; et il me semble qu'un seul endroit comme celui ci est bien capable de former l'esprit des jeunes gens , et de leur apprendre la manière adroite et respectueuse avec laquelle ils doivent combattre le sentiment de ceux à qui la reconnaissance et la soumission ne leur permettent pas de résister directement. Il eut à Rome tout l'effet qu'on en devait attendre; et le peuple , détrompé par l'éloquent discours de son consul , rejeta lui-même la loi.

L'endroit de la harangue de Cicéron pour Ligarius où l'on examine ce qu'il fallait penser du parti de Pompée, demandait d'être traité avec une extrême délicatesse. Tubéron avait taxé de crime la conduite de ceux qui avaient porté les armes contre César. Cicéron relève et condamne la dureté dé cette expression; et, après avoir rapporté les différents noms qu'on donnait à la démarche de ceux qui s'étaient déclarés pour Pompée ; erreur, crainte, cupidité, passion, prévention, entêtement, témérité: « Pour moi, dit-il, si l'on me demande quel est le propre et vérita-

H ble nom que l'on doit donner à notre malheur , il me semble « que c'est une fatale influence qui a aveuglé les hommes et les » a entraînés comme malgré eux; en sorte qu'on ne doit pas s'é- 1 tonner que la volonté insurmontable des dieux l'ait emporté « sur les conseils des hommes. » Ac mîhi quidem, si proprium et verum nomen nostri mali quaeratur , fatalis quœdam calamitas incldisse videtur, et improvidas homînum mentes occupavisse : ut nemo mirari debeat, humana consilia divîna necessitate esse superata*. Il n'y avait rien dans cette définition d'injurieux pour le parti de Pompée ; et, loin de devoir choquer César, elle était très-flatteuse pour lui.

Nos écrivains , quand ils ont eu à parler des dernières guerres civiles qui troublèrent la France , semblent avoir eu en vue l'endroit de Cicéron que je viens de rapporter; mais ils ont bien enchéri sur leur modèle.

« Hélas ! malheureuse France , pour être défaite de cet en- « nemi , ne t'en restait-il pas assez d'autres sans tourner tes mains « contre toi-même? Quelle fatale influence te porta à répandre « tant de sang?... Que ne peut-on effacer ces tristes années de la « suite de l'histoire , et les dérober à la connaissance de nos ne- « veux ! Mais puisqu'il est impossible de passer sur des choses « que tant de sang répandu a trop vivement marquées , mon- « trons-les du moins avec l'artifice de ce peintre qui, pour cacher « la difformité d'un visage , inventa l'art du profil. Dérobons à « notre vue ce défaut de lumière , et cette nuit funeste qui , for- « mée dans la confusion des affaires publiques par tant de divers « intérêts , fit égarer ceux même qui cherchaient le bon che- « min». »

« Souvenez-vous, messieurs, de ce temps de désordre et de « trouble où l'esprit ténébreux de discorde confondait le droit « avec la passion, le devoir avec l'intérêt, la bonne cause avec « la mauvaise ; où les astres les plus brillants souffrirent presque « tous quelque éclipse , et les plus fidèles sujets se virent entraî- « nés malgré eux parle torrent des partis, comme ces pilotes qui, « se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont contraints de

I Pro Ligar. n. 17.

' Mascaron, Orais. funèbre de M. de Turennc.

• quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner pour « un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice « de Dieu; telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage « revient aisément à soi ; et il y a dans la politique , comme dans « la religion, une espèce de pénitence plus glorieuse que l'inno- « cence même , qui répare avantageusement un peu de fragilité « par des vertus extraordinaires et par une ferveur continuelle ». » « Que dirai-je donc ? Dieu permit aux vents et à la mer de « gronder et de s'émouvoir, et la tempête s'éleva. Un air empoi- « sonné de factions et de révoltes gagna le cœur de l'État , et « se répandit dans les parties les plus éloignées. Les passions « que nos péchés avaient allumées rompirent les digues de la « justice et de la raison ; et les plus sages même , entraînés par le « malheur des engagements et des conjonctures contre leur pro- « pre inclination , se trouvèrent , sans y penser, hors des bornes « de leur devoir ». »

$ \U. Des passions.

Je serais extrêmement long si j'entreprenais de toucher, même légèrement , tout ce qui regarde cette matière , l'une des plus importantes qui soient dans la rhétorique. On sait que les passions sont comme l'âme du discours ; que c'est ce qui lui donne une impétuosité et une véhémence qui emportent et entraînent tout; et que l'orateur ^ exerce par là sur ses auditeurs un empire absolu, et leur inspire tels sentiments qu'il lui plaît, quelquefois en profitant adroitement de la pente et de la disposition favorable qu'il trouve dans les esprits, mais d'autres fois en surmoU' tant toute leur résistance par la force victorieuse du discours , et les obligeant de se rendre comme malgré eux. César ne put s'en défendre lorsqu'il entendit le plaidoyer de Cicéron en faveur de Ligarius, quoiqu'il se tînt fort sur ses gardes contre son éloquence, étant sorti de chez lui très-déterminé à ne point pardonner à ce dernier.

> Fléchier, Or, fuuèbre de M. de Tu- que omnium reçîna rerum oratio , ut

renne. non modo inclinantem erigere , aut stan-

2 Fléchier, Or. funèbre de M. le Tel- tem inclinare, sed etiam adversantem lier. et repugnantem , ut imperator bonus ac

3 « Tantam vim habet illa, quaercc. fortis, capere possit. » (. Cic. de Orat. Va bono poeta dicta est flexanima at- lib. 2, n. 187. )

Je me contente de renvoyer les jeunes gens à la lecture des péroraisons de Cicéron , et de les exhorter à y faire eux-mêmes Tapplication des excellents préceptes que Cicéron et Quintilieu nous ont laissés sur ce sujet. Le plus important de tous est que * , pour toucher les autres , il faut être louché soi-même ; et , pour rêtre, il faut se bien pénétrer du sujet que l'on traite , en être pleinement convaincu , en sentir toute la vérité et toute l'importance , se représenter fortement l'image des choses dont on veut se servir pour émouvoir les auditeurs , en faire des peintures vives et touchantes : et elles seront telles, si l'on a bien soin d'étudier la nature et de la prendre toujours pour guide. Car d'où vient qu'on voit des personnes ignorantes" s'exprimer si éloquemment dans le premier mouvement de leur douleur ou de leur colère , sinon parce que ces sentiments ne sont point étudiés ni contrefaits , mais puisés dans la vérité et dans la nature même.?

Un Athénien vint trouver Démosthène 3, et le pria de vouloir plaider pour lui contre un citoyen de qui il disait avoir été fort outragé. Et comme il racontait ce prétendu mauvais traitement d'un ton tranquille et froid , sans s'émouvoir, sans s'échauffer : Il n'est rien de tout cela , dit Démosthène ; vous n'avez point été maltraité comme vous le dites. Comment! répliqua l'autre en haussant la voix et paraissant tout ému , je n'ai point été maltraité ? je n'ai point été outragé ? A ce ton Démosthène reconnut la vérité, et se chargea de la cause. Cicéron 4 rapporte quelque chose de pareil d'un orateur nommé Callidius, contre qui il plaidait. Quoi! lui dit-il, s'il était vrai qu'on en eût

' « Summa drca movendos affecius et ira noaaumquam indoctis quoqae

in hoc posita est , ut moveamur ipsi. . . eloquentiam faciat , quam quod illU

Primam est ut apud nos valeant ea quae inest vis mentis , et veritas ipsa mo-

Talere apud jadicem Tolumus , affîcia- rum ? »> ( Id. ibid. ) murque aatequam afficere conemur. . . ^ Plut, in vita Deraosth. Ubi miseratione opus erit , nobis ea de * « Hoc ipsum posui pro argumente,

quibus querimur, accidisse credamus, quod ille tam soluté egisset, tam le-

atque id animo nostro persuadeamus. niter, tam oscitanter. Tu isthuc, M.

Kos illi simus, quos gravia, indigna, CalUdi , nisi fingeres , sic ageres?... Ubi

tristia passos queramur. Nec agamus dolor? ubi ardor animi, qui etiam ex

rem quasi alienam , sed assumamus pa. infantium ingeniis elicere voces et que*

ramper illum dolorem. Ita dicemus, relas solet? Mulla perturbatio animi,

qose in simili postro casu dicturi esse- nulla corporis... Itaque tantum abfuit

mas. » ( Qdihtil. lib. 6 , cap. 2. ) ut infiammares nostros animos : som.

3 « Quid enim aliud est causse, ut lu- num isto loco vix tenebamas. 'In Bruto,

Cectes utiqae in recenti dolore diser- n. 277-278. 'issime quaedam exclàmare Tideantur,

518 TBÀITE DES ETUDES.

voulu à votre vie , comme vous le prétendez, auriez-vous parlé d'un tel attentat avec cet air de langueur et de nonchalance qui, bien loin de remuer vos auditeurs , n'était propre qu'à les endormir? Est-ce là le langage de la douleur et de l'indignation, qui mettent dans la bouche des enfants même des plaintes vives et animées ? Ces deux exemples nous montrent qu'il faut être toucl'é soi-même si l'on veut toucher les autres , et ressentir en soi les mouvements qu'on veut leur inspirer. Si vis me flere, dolendum estprirmtm ipsi tibi ».

LapeVoraeso», à proprement parler, est le lieu des passions '. C'est là que l'orateur, pour achever d'abattre les esprits et pour enlever leur consentement, déploie sans ménagement, selon l'importance et la nature des affaires , tout ce que l'éloquence a de plus fort, de plus tendre et de plus affectueux.

Quelquefois il n'attend pas à la fin du discours pour exciter ainsi les mouvements. Il les place après chaque récit, quand la cause en a plusieurs ; ou après chaque partie du récit , quand il est trop long ; ou enfin après la preuve de chaque fait ; et c'est ce qu'on appelle amplification. Les Verrines en fournissent beaucoup d'exemples.

L'orateur emploie aussi les mouvements dans les autres parties du discours , mais d'une manière plus courte ^, et avec beaucoup plus de retenue et de réserve. Omnes hos affectus.... alise quoque partes recipiunt, sed breviores 4. Et c'est ce qu'Antoine observa avec tant de succès d ans son beau plai doy er pour Norbanus : Ut tu illa omnîaodio, invidia, mîsericordia miscuisti *! dit Sulpicius , après avoir parcouru et indiqué toute la suite et toutes les parties de ce discours.

« J'admire , dit Quintilien ^ , ceux qui prétendent que dans le « récit on ne doit point exciter de passions. Si par là ils entendent « seulement qu'on ne doit pas s'y arrêter longtemps , comme « on le fait dans la péroraison , ils ont raison ; car il faut y évi- « ter les longueurs. Mais je né vois pas pourquoi , en instrui- « sant les juges , on ne songerait point à les toucher ; vu que,

' Horat. * Quintil. 1. 6, cap, 1.

2 Qttintil. lib. 6, cap. I. s Cic. de Orat. I. 2 , n. 2C3.

3 « Degustanda haec (miseratio) proœ-. * Qaiiitil. I. 4, cap. 2. mio, non consumenda.» (Quiht. 1. 4,c. I .")

TfiAÏTE DES ETUDES. 519

« si l'on a pu réussir dès lors à leur inspirer quelques sentiments « de colère ou de compassion , on les trouvera bien mieux dis- « posés à recevoir et à goûter les preuves. C'est ainsi queCicéron « en a usé en décrivant le supplice d'un citoyen romain », et en « rapportant dans un autre endroit la cruauté que Verres exerça « sur Philodamus. » Quîdf Philodami casum nonne per totam expositionem incendit invîdîa^f {paroles qui montrent que cette narration entière est touchante et pathétique. ) « En effet, d'at- « tendre 3 à la fin d'un discours pour attirer la compassion sur «« des choses qu'on aura racontées d'un œil sec , c'est s'y pren- « dre un peu tard. » Un récit de choses graves et touchantes serait très-imparfait, s'il n'était vif et passionné.

L'endroit du supplice de Gavius, dans la dernière Verrine^, suffit seul pour justifier les règles qu'on vient d'établir. Cicéron , après avoir préparé au fait ^ par une espèce d'exorde ^ qui est fort animé , et avoir raconté comment et pourquoi Gavius fut amené à Messine devant Verres , vient à la description du supplice 7. Il insiste d'abord sur deux circonstances ': sur ce qu'un citoyen romain a été frappé de verges au milieu dé la place publique de Messine, et sur ce qu'il a été mis en croix. Ces circonstances sont racontées , non froidement et sans passion , mais d'une manière extrêmement vive et touchante: Cxdebatur vir- (lis in medioforo Messanx civis romamts , judices , quum înterea nullus gemitus, nulla vox alia illius miseri inter dolorem crepitunique plagarum audiebatur, nisî hxc : Civis romanus su m. Mac se commemoratione civitatis omnia verbera depulsurum , crucîatumque a corpore dejecturum arbitrabatur. Is non modo hoc nonperfecît, utvirgarum vim deprecareiur , sedj quum imploraret sxpius usurparetque nomen civitatis, eruXfCrux, inquam, infelîci et œrumnoso, qui nunquam îstam potestatem viderai, comparabatur .

Ce récit, déjà fort pathétique par lui-même, est suivi de l'amplification*, dans laquelle Cicéron, avec son éloquence ordinaire,

« 7 Verrin. n. 171. * N. 157,158.

^ 3 VerriD. n. 176. 6 N. 159.

^ K Sérum est advocare his rebat af- ^ N. IGO, 161.

fectum.quas securus narrav^ris. » * N. 161-167. < 7 Verrin. n. 157, 171,

fait sentir toute l'indignité de ce traitement. O nomen dulce Ubertatis ! ojus eximium nostrx civitatis ! etc.

Il rapporte une dernière circonstance du supplice, et reproche à Verres d'avoir choisi exprès, pour faire mourir ce citoyen romain , un endroit d'où ce pauvre malheureux pouvait, du haut de la potence , envisager l'Italie en expirant : ut ille , qui se civem romanum dîceref, ex cruce Italiam cerner e, ac domum suam prospicere posset '. Cette pensée, fort touchante, quoique exprimée en deux lignes , est aussitôt après étendue et développée. Italiœ conspectus ad eam rem ab isto electus est, ut ille y in dolore cruciatuque moriens, perangusto freto divisa sercitutis ac libertatis jura cognosceret ; Italia autem aluni' num suum extremo summogue supplicio a/fectum videret.

L'amplification ne manque pas de suivre, et elle met cette circonstance dans tout son jour. Facinus est vinciri civem romanum, etc. ».

Enfin Cicéron termine tout cet endroit par une figure également hardie et pathétique , et par une dernière réflexion qui intéresse tous les' citoyens, et qui semble tenir lieu d'épilogue-, en disant que, s'il parlait dans une solitude, les rochers les plus durs seraient touchés du récit d'un traitement si indigne : combien donc , à plus forte raison , doivent l'être des sénateurs et des juges , qui par leur état et leur place sont les protecteurs des lois et les défenseurs de la liberté romaine ! Si in aliqua desertissima solitudine ad saxa et scopulos hœe conqiieri etdeplorare vellem, tamen omnia muta atque inanima tanta et tam indigna rerum atrocitate commoverentur , etc. ^,

Voilà un modèle parfait de la manière dont une narration peut être passionnée , soit dans le récit même , soit par les réflexions qui le suivent.

Une espèce de hasard 4 fournit sur-le-champ à Crassus un trait

* N. 168. suilima gravitate et celeritateverborum : 2 N. 169. Brute , quid sedes ? Quid illam anum patri ' N. I70-I7I. nuntiare vis tuoî quid illis omnibus,

* «Quastragœdiaaegitidem (Crassus), quorum imagines duci vides? quid maquum casu iu eadem causa cum funere joribus tuis? quid L. Bruto, qui hune effcrretur anus Junia I Proh dii immor- populum dominatu regio liberavit? quid taies, quae fuit itta, quanta vis, quam te facereî cui rei, cui gloriae , cui virinezspectata , quam repentinal quum, tuti studereîPatrimonione augendo, etc. conjectis oculis , gestu omni imminenti , Tu lucem adspicere aades ? tu hos in-

TEAITÉ DES ÉTUDES. 52 1

d'éloquence très-vif et très-vé ément. Cicéron nous l'a conservé dans le second livre de l'Orateur. Pendant qu'il plaidait contre Brutus , le convoi d'une dame romaine , parente de ce dernier , passa dans la place publique, où l'on sait qu'était le barreau. Alors interrompant son discours : « Quelle nouvelle voulez-vous, dit- « il à Brutus, que cette morte aille porter à votre père? Que « souhaitez- vous qu'elle dise à ces illustres Romains dont on « porte ici les images , à vos ancêtres , à ce Brutus qui délivra le « peuple de la domination des rois ? A quoi leur dira-t-elle que « vous vous appliquez ? De quelle belle action, de quelle vertu, de « quelle sorte de gloire leur apprendra-t-elle que vous vous pi- « quez ?» Et , après avoir fait un long dénombrement de tous ses défauts: « Pouvez-vous encore après cela , continua-t-il, sou- « tenir la lumière du jour , vous montrer dans cette ville , vous « présenter devant vos citoyens ? La vue même de cette morte, « et de ces images qui semblent vous reprocher tous vos déré- « glements , ne doit-elle pas vous remplir de crainte et d'hor - « reur ? »

Quelquefois ce n'est qu'un trait et un -sentiment , jeté dans le discours, qui produit cet effet. Cicéron, dans le court récit qu'il fait en parlant pour Ligarius , pouvait, selon la remarque de Quintilien , se contenter de dire : Tum Ligarius nuîlo se implicari negotio passus est. Mais il y joint une image» qui rend ce récit et plus vraisemblable et plus touchant. Tum Ligarius domum spectans, et ad suos redire cupiens, nullo se implicarî negotio passus est '.

Virgile, en moins d'un vers , décrit d'une manière fort tendre la mort d'un jeune homme qui avait quitté Argos , lieu de sa naissance , pour s'attacher à Évandre :

Et dulces moriens reminiscitur Argos ^.

Ce tendre regard d'un jeune homme mourant vers sa patrie qu'il

faeri? tu in foro, tu in urbe, tu in cl- ' « Ita, quod exponebat , et rationc ▼ium esse conspectu? Tu illam mor- fecit credibile, et affectus quoque imtuam, tu imagines ipsas non perhor- plevit. » ( Quint, lib. 4 , c. 2. ) rescia? < ^ Cic de Orat. lib. 2 , n. 225 , * p^o Lig. n. 3. 2â6. ) '3 ,cn. Ub.x, V. 782.

522 TBAlTé DES ÉTUDES.

ne reverra plus» , et ce triste souvenir de ce qu'il avait de plus doux et de plus cher au monde , forment en trois mots un tableau parfait, dulces... remîniscitur... moriens.

Ces endroits sont fort touchants, parce que les images qu'ils expriment réveillent un sentiment d'amour et de tendresse pour la patrie , que chacun porte dans son cœur ; et ils ont plus de rapport à cette sorte de mouvement dont il va être parlé.

Outre cette première > espèce de passions plus fortes et plus véhémentes , à laquelle les rhéteurs donnent le nom de iraôo? , il y en a une autre sorte qu'ils appellent ^60? 3, qui consiste dans des sentiments plus doux , plus tendres , plus insinuants , mais qui n'en sont pas pour cela moins touchants ni moins vifs ; dont l'effet n'est pas de renverser, d'entraîner, d'emporter tout comme de vive force, mais d'intéresser et d'attendrir en s'insinuant doucement jusqu'au fond du cœur. Ces passions ont lieu entre des personnes liées ensemble par quelque union étroite; entre un prince et des sujets, un père et des enfants , un tuteur et des pupilles , un bienfaiteur et ceux qui en ont reçu du bien. Elles

* « Quid ? Non idem poeta penitus ul- ad omnem vitae consuetudinem accom-

timi fati cepit imaginera ? ut diceret, Et modatum : alterum quod iidem TCaÔTQTt-

dnlces moriens reminiscitur Argos. ( Id. j^^^ nominant, quo perturbantur animl

''":?• \ ,,,.., , ., , ... et concitantur, in quo uuo régnât ora-

2 „ Affectus igitur hos concitatos , lUos ^j^ jjj^^ superius come , jucundum , ad mites atque compositos esse dixerunt : benevolentiam conciliandam paratum . ia altero vehementercommotos, mal- hoc veliemens, incensum, incitatum , t ro lenes : deniqne hos imperare, illos ^^^^^ eripiuntur ; quod quum rapersuadere:hosad perturbationem.il- pj^e fertur, sustineri nullo pacto polos ad benevolentiam praevalere. » ( Id. f^^j „ ( CiC Orat. n. 128. )

bb. 6^, cap. 3. ) ,^ j^^^ semper fortis oratio quœritar,

3 HdO(;iderit,quod anteomniabo- ^ed sœpe placida, summissa, lenis , nitate commendabitur : non solnm mite quee maxime commendat reos... Horum ac placidum, sed plerumque blandnm, jgitur exprimere mores eratione , justos, et hnmanum j et audientibus amabile at- integros, religiosos, timidos, perfeque jucundum. In quo exprimendo sum- rentes injuriarum , mirum quiddam vama virtus ea est , ut fluere omnia ex jgt . ^x Jiqc yel in principiis , vel in re natura rerum hominumque videantur, narranda , Tel in perorando tantam haquo mores dicentis ex oratione pellu- ]t,et vim , si est suaviter et cum sensu ceant et quodam modo agnoscantur. tractatum, ut ssepe plus quam causa Quod est sine dubio inter conjunctas yaleat. Tantum autem efficitur seu^u maxime personas, qùoties perferimus, quodam ac ratione dicendi , ut quasi ignoscimus, satisfacimus , monemus , mores oratoris efflngat oratio. Génère procul ab ira, procul ab odio.... Hoc ^^^^^ quodam sententiarum, et génère omne bonum et cornera virura poscit. » verborum , adhibita etiam actione leni

(Qdintii.. lib. 6, cap. 3. ; facilitateque signiflcandi, efficitur ut

« Duo snnt , quœ bene tractata ab probi , ut bene morati , ut boni viri esse

oratore admirabilera eloquentiam faciant : yideantur. » (^Idem, de Orat. n. 183,

quorum alterum est quod Graeci rjôixov 184. ) Tocant, ad naturara , estadraores, et

TRAITE DES ÈTUDEîS 523

consistent, pour ceux qui sont supéneurs et qu on a offensés, dans un certain caractère de douceur, de bonté, d'humanité, de patience , qui est sans fiel et sans aigreur, qui sait souffrir l'injure et l'oublier, et qui ne peut résister aux prières et aux larmes ; et, pour les autres, dans une facilité à reconnaître leurs fautes , à les avouer, à en marquer leur douleur, à s'humilier, à se soumettre , et à donner toutes les satisfactions qu'on peut désirer. Tout cela doit se faire d'une manière simple et naturelle, sans étude et sans affectation; l'air, l'extérieur, le geste, le ton , le style, tout doit respirer je ne sais quoi de doux et de tendre qui parte du cœur et qui aille droit au cœur. Les mœurs de celui qui parle doivent se peindre dans son discours sans qu'il y pense. On sent bien que non-seulement pour l'éloquence , mais pour le commerce ordinaire de la vie , rien n'est plus aimable qu'un tel caractère ; et l'on ne peut trop porter les jeunes gens à s'y. rendre attentifs , à l'étudier et à l'imiter.

On en trouve un bel exemple dans l'une des homélies de saint Jean Chrysostome au peuple d'Antioche. Comme cet endroit est fort éloquent et fort capable de former le goût des jeunes gens , qu'il me soit permis de m'y étendre un peu plus que ne semble peut-être le demander la matière que je traite actuellement , et d'en faire une espèce d'analyse et d'abrégé.

L'empereur Théodose avait envoyé des officiers et des troupes à Antioche, pour punir cette ville rebelle d'une sédition dans laquelle on avait renversé les statues de l'empereur et de l'impératrice Flaccille sa femme , qui pour lors était m«rte. Flavien , évêque d'Antioche , malgré la rigueur de la saison , malgré son extrême vieillesse , et la maladie d'une sœur qu'il laissait mourante, partit sur-le-champ pour aller implorer la clémence du prince en faveur de son peuple. Quand il fut arrivé dans le palais, et qu'il fut en présence du prince dès qu'il l'aperçut il s'arrêta de loin , baissant les yeux , versant des larmes , se couvrant le visage , demeurant muet, comme s'il eût été lui-même coupable. Voilà un exorde plein d'art , et un silence infiniment plus éloquent que toutes les paroles qu'il aurait pu employer. Aussi saint Chrysostome remarque-t-il que par cet extérieur lugubre et pathétique son dessein était de préparer une entrée à son discours , et de

s'insinuer peu à peu dans le cœur du prince, pour y faire succéder aux sentiments de colère et de vengeance dont il était plein ceux de douceur et de compassion , dont sa cause avait besoin.

L'empereur, le voyant en cet état , ne lui fit point de durs reproches , comme il avait lieu de s'y attendre. Il ne lui dit point : Quoi ! vous venez me demander grâce pour des rebelles , pour des ingrats , pour des gens indignes de vivre , et qui méritent les derniers supplices? Mais, prenant un ton de douceur, il lui fit un long dénombrement de tous les bienfaits dont il avait comblé la ville d'Antioche ; et à chacun de ces bienfaits il ajoute : « Est-ce donc là la reconnaissance que j'en devais at- « tendre? Quel sujet de plainte ces citoyens avaient-ils contre « moi? quel mal leur avais-je fait? Mais pourquoi porter leur « insolence jusque sur les morts? En avaient-ils reçu quelque in- « jure? Quelle tendresse n'avais-je pas témoignée pour leur ville ! « Ne sait-on pas que je l'aimais plus que ma patrie même , et « que c'était pour moi la joie la plus douce de penser que bientôt « je serais en état d'y faire un voyage » ? » v

Pour lors le saint évêque, ne pouvant soutenir plus longtemps de si tendres reproches : « H est vrai ( dit-il, en pous- « sant de profonds soupirs ) , la bonté dont vous nous avez ho- « norés, seigneur, ne pouvait aller plus loin : et c'est ce qui a augmente notre crime et notre douleur. De quelque manière « que vous nous traitiez, vous ne pouvez nous punir comme « nous le méritons. Hélas ! l'état où nous sommes est déjà pour « nous une cruelle punition. Quoi! toute la terre saura notre « ingratitude!

« Si les barbares avaient renversé notre ville, elle ne serait « point sans ressource et sans espérance , tant qu'elle vous aurait « pour protecteur; mais à qui maintenant aura-t-elle recours, « depuis qu'elle s'est rendue indigne de votre protection ? '

« L'envie du démon , jaloux de son bonheur , l'a précipitée « dans cet abîme de maux dont vous seul la pouvez tirer. J'ose « le dire , seigneur , c'est votre affection même qui nous les a « attirés en excitant contre nous la jalousie de cet esprit malin.

* Honiel. 20

« Mais , à l'exemple de Dieu , vous pouvez tirer un bien infini du « mal qu'il a prétendu nous faire.

« Votre clémence , dans cette occasion , vous fera plus d'hon- « neur que vos victoires les plus éclatantes. On a renversé vos « statues : si vous pardonnez ce crime, on vous en élèvera d'au- « très , non de marbre ou d'airain , que le temps fait périr, mais « qui subsisteront éternellement dans le cœur de tous ceux qui « entendront parler de cette action. »

Il lui propose ensuite l'exemple de Constantin, qui, étant pressé par ses courtisans de se venger de quelques séditieux qui avaient défiguré une de ses statues à coups de pierres , ne fit que passer la main sur son visage , et leur répondit en souriant qu'il ne se sentait point blessé.

Il lui remet devant les yeux sa propre clémence, et le fait souvenir d'une de ses lois, dans laquelle, après avoir ordonné qu'on ouvrît les prisons et qu'on fît grâce aux criminels dans le temps de la solennité de Pâques , il avait ajouté cette parole mémorable : Plût à Dieu que je pusse de même ouvrir les tom' beaux et rendre la vie aux morts ! Ce temps est venu , seigneur ; vous le pouvez maintenant, etc.

Il intéresse l'honneur de la religion dans cette affaire : « Tous « les Juifs et les païens , dit-il , ont les yeux ouverts sur vous , « et attendent l'arrêt que vous allez prononcer. S'il nous est « favorable , pleins d'admiration , ils s'écrieront : Certes il faut « que le Dieu des chrétiens soit bien puissant. Il met un frein à la « colère de ceux qui ne reconnaissent point de maître sur la terre, « et des hommes il sait en faire des anges. »

Après avoir répondu à l'objection qu'on pouvait lui faire sur les suites fâcheuses qu'il y avait à craindre si ce crime demeurait impuni, et avoir montré que Théodose, par un exemple si rare de clémence , pouvait édifier toute la terre et instruire tous les siècles à venir , il continue ainsi :

« Il vous sera infiniment glorieux , seigneur , d'avoir accordé •« ce pardon à la prière d'un ministre du Seigneur; et l'on verra « bien que , sans faire attention à l'indignité de l'ambassadeur , « vous n'aurez respecté en lui que la puissance du maître de la « part de qui il vient.

« Car ce n'est pas seulement au nom des habitants d'Antioche « que je parais ici : j'y viens de la part du souverain Maître des « hommes et des anges , vous déclarer que si vous pardonnez « aux hommes leurs fautes , le Père céleste vous pardonnera les « vôtres. Souvenez- vous , grand prince, de ce jour terrible où « vous paraîtrez devant le Roi des rois pour y rendre compte de « vos actions. Vous allez vous-même prononcer votre jugement. « Les autres ambassadeurs ont coutume d'étaler devant les prin- « «es vers qui on les envoie des présents magnifiques : pour moi, 0 je ne présente à votre majesté que le saint livre des Évangiles ; a et j'ose vous exhorter à imiter votre maître, qui tous les jours A ne cesse de faire du bien à ceux qui l'outragent.»

Enfin il conclut tout son discours en assurant le prince que s'il refuse à cette ville infortunée la grâce qu'elle lui demande , il n'y rentrera jamais, et ne considérera plus comme sa patrie une ville que le prince le plus doux qui soit sur la terre regarde avec indignation , et à qui il n'aura pu se résoudre de pardonner.

Théodose ne put résister à la force de ce discours. Il eut de la peine à retenir ses larmes ; et , dissimulant autant qu'il pouvait son émotion, il dit "ce peu de mots au patriarche : « Si Jésus- « Christ, tout Dieu qu'il est, a bien voulu pardonner aux hommea « qui le crucifiaient , dois-je faire difficulté de pardonner à mes « sujets qui m'ont offensé , moi qui ne suis qu'un homme mortel « comme eux, et serviteur du même maître? » Alors Flavien se prosterna, et lui souhaita toutes les prospérités qu'il méritait par Faction qu'il venait de faire. Et comme ce prélat témoignait quelque envie de passer la fête de Pâques à Antioche : « Allez , mon « père (lui dit Théodose en l'embrassant), et ne différez pas d'un a moment la consolation que votre peuple recevra par votre « retour, et par les assurances que vous lui donnerez de la grâce « que je lui accorde. Je sais qu'il est encore dans la douleur « et dans la crainte. Partez , et portez-lui pour la fête de Pâques « l'abolition de son crime. Priez Dieu qu'il bénisse mes armes, « et soyez assuré qu'après cette guerre j'irai moi-même consoler « la ville d'Antioche. »

Le saint prélat partit sur-le-champ ; et, pour avancer la joie

de ses citoyens, il dépêcha un courrier plus prorapt que lui, qui tira la ville de l'inquiétude et de l'alarme où elle était.

Je prie encore , en finissant , qu'on me pardonne la longueur de cette espèce de digression. J'ai cru que l'extrait de cette éloquente homélie pouvait être aussi utile aux jeunes gens qu'aucun endroit des auteurs profanes. Il y aurait beaucoup de réflexions à faire , principalement sur deux caractères incompatibles en apparence, et qui se trouvent néanmoins réunis dans le discours de Flavien, l'humilité et l'abaissement d'un suppliant, la noblesse et la grandeur d'un évêque ; mais qui sont tellement tempérées l'une par l'autre, qu'elles se prêtent toujours un mutuel secours. On le voit d'abord tremblant , suppliant et comme abattu aux pieds de l'empereur. Puis , vers la fin du discours, il paraît revêtu de tout l'éclat et de toute la majesté du maître dont il est le ministre. Il commande, il menace, il intimide : toujours grand cependant dans son abaissement , toujours humble dans son élévation. Mais je me contente de la réflexion qui est naturelle au sujet qui m'a donné lieu de rapporter cette histoire. Il me semble que ces deux discours de Flavien et de Théodose peuvent être proposés comme un modèle excellent dans ce genre de passions douces et tendres. Je ne prétends pas par là en exclure les passions fortes et véhémentes qui y sont quelquefois mêlées : mais si je ne me trompe , ce sont les premières qui y dominent.

ÏIN DU TOME PREMTEB.

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