‹ Traite des etudes. --Chapitre 2 sur 127 · PREMIER OBJET DE L'INSTRUCTION · texte numérisé non relu

PREMIER OBJET DE L'INSTRUCTION

AVANTAGES DE l'êTUDE DES BEAUX -ARTS ET DES SCIENCES POUR FORMER l'eSPRIT.

[Différence que V étude met entre les hommes.] Pour concevoir une juste idée de l'importance des fonctions de ceux qui sont destinés à apprendre aux jeunes gens les langues, les belles-lettres, l'histoire, la rhétorique, la philosophie, et lés autres sciences qui conviennent à cet âge , et pour connaître combien de telles études peuvent contribuer à la gloire d'un royaume , il ne faut que considérer la différence que les bonnes études mettent , non-seulement entre les particuliers, mais aussi entre les peuples.

Les Athéniens n'occupaient pas un fort grand terrain dans la Grèce : mais jusqu'où leur réputation ne s'étendit-elle point ? En portant les sciences à leur perfection , ils portèrent leur propre gloire à son comble. La même école forma des hommes rares en tout genre. De là sortirent les grands orateurs, les fameux capitaines, les sages législateurs , les habiles politiques. Cette source féconde répandit les mômes avantages sur tous les beaux-arts qui semblent y avoir le moins de rapport : la musique , la peinture , la sculpture , 1 architecture. Elle les rectifia, les ennoblit , les perfectionna ; et , comme s'ils étaient sortis de la même racine et nourris de la même sève , elle les fit tous fleurir en même temps.

Rome , devenue la maîtresse du monde par ses victoires , en devint l'admiration et le modèle par la bsauté des ouvrages d'esprit qu'elle produisit presque eu tout genre ; et par là elle s'acquit sur les peuples qu'elle avait soumis à son empire une autre sorte de supériorité , infiniment plus flatteuse que celle qui ne vient que des armes et des conquêtes.

L'Afrique , autrefois si fertile en beaux esprits et en grandes lumières , est tombée, par l'oubU des belles-lettres , dans une stérilité entière , et même dans la barbarie , dont elle porte le nom , sans que, pendant le cours de tant de siècles, elle ait produit un seul homme qui se soit distingué par quelque talent , et qui ait fait ressouvenir du

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mérile de ses ancêtres , ou qui s'en soit souvenu lui-même. On en peut dire autant de l'Egypte en particulier, qui avait été considérée comme la source de toutes les sciences.

Le contraire est arrivé parmi les peuples de l'Occident et du Septentrion. Ils ont été longtemps regardés comme grossiers et barbares, parce qu'ils étaient sans goût pour les ouvrages d'esprit. Mais , aussitôt que les bonnes études y ont pénétré , ils ont donné de grands hommes quiont égalé en toute sorte de littérature et de profession ce que les autres nations avaient eu de plus solide , de plus éclairé , de plus profond , et de plus sublime.

On voit tous les jours qu'à mesure que les sciences passent chez de nouveaux peuples , elles les transforment en d'autres hommes , et qu'en leur donnant des inclinations et des mœurs plus douces, une police mieux réglée , des lois plus humaines , elles les tirent de l'obscurité où ils avaient langui jusque-là, et de la grossièreté qui leur était naturelle. Ils deviennent ainsi une preuve évidente que , dans les différents climats , les esprits sont à peu près les mêmes ; que les sciences seules y mettent une si honorable distinction; que, selon qu'elles sont ou cultivées ou négligées , elles élèvent ou rabaissent les nations, qu'elles les tirent des ténèbres ou les y replongent, et qu'el- , les semblent décider de leur destinée.

Mais , sans parcourir l'histoire , il suffit d'ouvrir les yeux sur ce qui se passe dans la nature. Elle nous montre la différence infinie que la culture met entre deux terres , d'ailleurs assez semblables. L'une , parce qu'elle est abandonnée, demeure brute, sauvage , hérissée d'épines ; l'autre , remplie de toutes sortes de grains et de fruits , ornée d'une agréable variété de fleurs , rassemble dans un petit espace tout ce qu'il y a de plus rare , de plus salutaire , de plus délicieux, et devient, par les soins de son maître, un heureux abrégé de toutes les beautés des saisons et des régions différentes. Il en est ainsi de notre esprit , et nous sommes toujours payés avec usure du soin que nous prenons de le cultiver. C'est ce fonds que tout hopime qui sent la noblesse de son origine et de sa destinée est chargé de mettre en valeur; ce fonds * si riche et si fertile, si capable de productions immortelles, et seul digne de toute son attention.

[L'étude donne à l'esprit de l'élévation et de Vèt&ndue.] En effet, l'esprit se nourrit et se fortifie par les sublimes vérités que l'étude

* « Kihil est feracias ingeniis , iis prsMertim quœ disciplinis excalta sunt. i (C«. Orat. n. 48.)

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lui fournit. Il croit et grandit pour ainsi dire avec les grands hommes dont il étudieles ouvrages, de même qu'on prend les manières et les sentiments de ceiix avec qui l'on vit ordinairement. 11 se pique, par une noble émulation , d'atteindre à leur gloire , et il l'espère par la vue du succès qu'ils ont eu. Il oublie sa propre faiblesse, et il fait d'heureux efforts pour s'élever avec eux au-dessus de lui-même. Stérile quelquefois de son propre fonds , et renfermé dans des bornes très-étroites , il invente peu , et s'épuise aisément. Mais l'étude supplée à sa stérilité, et lui fait tirer d'ailleurs ce qui lui manque. Elle ^tend ses connaissances et ses lumières par des secours étrangers , porte plus loin ses vues, multiplie ses idées, les rend plus variées, plus distinctes , plus vives : elle lui apprend à envisager les vérités par plusieurs faces, lui découvre la fécondité des principes, et l'aide à en tirer les conséquences les plus éloignées.

[L'étude donne de la justesse.] Nous naissons dans les ténèbres de l'ignorance, et la mauvaise éducation y ajoute beaucoup de faux préjugés. L'étude dissipe les premières, et corrige les autres. Elle donne à nos pensées et à nos raisonnements de la justesse et de l'exactitude. Elle nous accoutume à mettre de l'ordre et de l'arrangement dans toutes les matières dont nous avons ou à parler ou à écrire. Elle nous présente pour guides et pour modèles les hommes les plus éclairés et* les plus sages de l'antiquité ' , qu'on peut bien appeler en ce sens, avec Sénèque, les maîtres et les précepteurs du genre humain. En nous prêtant leur discernement et leurs yeux, elle nous fait marcher avec sûreté à la lumière que portent devant nous ces guides choisis, qui , après avoir passé par l'examen rigoureux de tant de siècles et de tant de peuples, et avoir survécu à la ruine de tant d'empires, ont mérité par un suffrage unanime d'être pour tous les âges suivants les arbitres souverains du bon goût et les modèles achevés de ce que la littérature a de plus parfait.

[ L'étude donne de la capacité pour les affaires. ] Mais l'utilité de l'étude ne se borne pas à ce qu'on appelle science ; elle donne aussi de la capacité pour les affaires et pour les emplois.

Paul Emile , qui remporta une célèbre victoire sur Persée , dernier roi des Macédoniens, savait bien comment se formaient les plus grands hommes. Plutarque observe le soin particulier qu'il prit de l'éducation de ses enfants. Il ne se contenta pas de leur faire apprendre leur

' « Qaam venerationem parentibas generis humani , a quibus tanti boni meis debeo} eamdem illis praeceploribus initia fluxerunt. v (Sbhec. Epist. 64. )

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propre langue par règles , comme c*était alors la coutume ; il leur fit aussi étudier la langue grecque. Il leur donna toutes sortes de maîtres, de grammaire, de rhétorique, de dialectique, outre ceux qui devaient les instruire de l'art militaire ; el il assistait lui-même , le plus souvent qu'il lui était possible , à tous leurs exercices. Quand il eut vaincu Persoe, Une daigna pas même jeter les yeux sur les richesses immenses qui se trouvèrent dans ses trésors. 11 permit seulement à ses enfants , qui , selon l'historien , aimaient fort les lettres ' , de prendre les livres de la bibliothèque de ce roi. '

Le succès répondit aux soins d'un père si éclairé et si attentif. Il eut l'avantage de donner à Rome un second Scipion l'Africain , vainqueur de Carthage et de Numance , et qui ne fut pas moins recommandable par son goût merveilleux pour les belles-lettres et pour toutes les sciences, que par ses vertus militaires \ Ce grand homme avait toujours auprès de lui , soit pendant la paix , soit pendant la guerre , l'historien Polybe et le philosophe Panétius , qu'il honorait d'une amitié particulière. « Personne (dit un historien en parlant de « Scipion ) ne savait mieux que lui entremêler le repos et l'action , ni « mettre plus à profit les vides que lui laissaient les affaires. Partagé « entre les occupations de la guerre et celles de la paix , entre les « armes et l'élude , ou il exerçait son corps dans les dangers , ou il « cultivait son esprit par les sciences. » Il y a apparence que c'est de lui que Cicéron dit ' qu'il avait toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon; car je ne sais si cela peut aussi convenir au premier Scipion.

Lucullus * tira aussi un grand secours de la lecture des bons auteurs et de l'étude de l'histoire. En le voyant paraître tout d'un coup

* « Mova xà PtêXta xoî» ^ccaùévai; nophontem in manibus habebat. » (Cic

çiXoYpafJLfJiaToOffi toi; Oi£<rtv eue- '*^: ^ ' ^*''- Çm«*<- »• 62. ) TOeJ^ev è^eXéaOai. » ( Plut, in .Emilio , « Magnum ingenium Luculli , ma-

e 28 i — L gnumque optimarum artium studium ,

' « Scipio'tam degans liberalium stu- *"™ «™°'» Hberali. et digna hominc nodiorum omnisque doctrinœ et auctor et î'*'' ^^ *» percepta doctrina... Ab co laus admirator fuit, ut Polybium Panœtium- '""?"»*<>"» non admodum eipectabaque, prœcellentes ingenio viros, domi *"«•- . ««1 "icredibiiis quaedam ingénu militiœque secura habuerit. Neque enim 'nagnit«dp non desideraTit indocilem quisquam hoc Scipione elegantius iater- ?/"* di8c.«plinam. Itaque, quum totum yalla uegetiorum otio dispunxit , sem- 'j" 5* na^>gationem consumpsisset parperque aut belli aut pacis serviit arti- f.™ "» percontando a peritn, partira rébus : sempcr inter arma ac studia ver- ^"' f**" legendis, m Asiam factus ira- <atu. , aut corpus periculis , aut animum Pf **«•: ^«P/* ' ?"«" e"et Roma profedisciplinis exerçait. » (vLi,. Patkrc. ctus rei mihtaris radis. . {Uh.i,Acar 1. I , cap. 13. ) <^«"»- Q^'^- "• i et 2. )

' « Africanus semper sncraticum Xe-

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à la tête des armées , on admira sa capacité consommée. Il était parti de Rome sans avoir encore un grand usage de l'art militaire , dit Giccron ; et il arriva en Asie capitaine tout formé et parfait. C'est que son génie excellent , cultivé par l'étude des beaux-arts , lui tint lieu d'expérience, qui semble pourtant ne pouvoir se suppléer.

Brutus passait une partie des nuits à s'instruire de l'art militaire par les relations des campagnes des plus fameux capitaines , et ne comptait pas pour perdu le temps qu'il donnait à lire les historiens, et surtout Polybe , ^ur les ouvrages duquel on le trouva occupé à travailler peu de temps avant la fameuse bataille de Pharsale.

Il n'est pas difficile de comprendre que le soin particulier que les Romains prirent , dans les derniers temps de la république , de bien cultiver l'esprit des jeunes gens, devait naturellement ajouter un nouveau mérite et un nouveau lustre aux grandes qualités qu'ils avaient d'ailleurs , en les mettant en état d'exceller également dans les exercices des armes et du barreau , et de soutenir avec un pareil succès les emplois de l'épée et ceux de la robe.

Il arrive quelquefois que des généraux d'armée, faute d'avoir cultivé leur esprit par l'étude des belles-lettres, diminuent eux-même& l'éclat de leurs victoires par des relations sèches, informes , languissantes; et que leur plume soutient malles exploits de leur épée. Ils sont en cela bien différents de César, de Polybe , de Xénophon et de Thucydide, qui, par la vivacité de leurs peintures , transportent le lecteur sur le champ de bataille, lui rendent raison delà disposition des troupes et du terrain , des commencements et des progrès du combat , des inconvénients survenus et des remèdes appliqués , des balancements différents , et de leurs causes ; et par ces divers degrés^ le conduisent comme par la main à l'événement.

On en peut dire autant des négociations , des magistratures , des intendances , des commissions ; en un mot , de tous les emplois qui obligent à parler, soit en public, soit en particulier; à écrire, à rendre compte de son ministère ; à ménager les esprits , à les gagner, à les persuader : et quel emploi y a-t-il qui n'exige presque tous cesdevoirs ?

[ Autres avantages deVétude. ] Rien n'est plus ordinaire que d'enteu-. dre des gens du monde , qu'une longue expérience et de sérieuses réflexions ont instruits, se plaindre amèrement de ce que leur éducation a été négligée , et regretter de n'avoir pas été nourris dans le goût des sciences , dont ils commencent trop tard à connaître Tu*

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sage et le prix. Ils avouent que ce défaut les a éloignés des emplois importants , ou les a laissés fort au-dessous de leurs charges , ou les a même fait succomber sous leur poids.

Lorsque , dans de certaines occasions d'éclat et dans des places distinguées , on voit un jeune magistrat, cultivé par les belles-lettres , s'attirer des applaudissements du public , qui est le père qui ne désirât pas an tel fils ? et qui est le fils un peu sensé qui ne désirât pas un tel succès ? Tous alors s'accordent à sentir l'avantage des sciences ; tous comprennent combien elles sont capables d'élever un homme au-dessus de son âge, et quelquefois même au-dessus de sa naissance.

Mais quand cette étude ne servirait qu'à acquérir l'habitude du travail, à en adoucir la peine, à arrêter et à fixer la légèreté de l'esprit , à vaincre l'aversion pour une vie sédentaire et appliquée , et pour tout ce qui assujettit et captive , ce serait déjà un très-grand avantage. En effet, elle retire de l'oisiveté, du jeu , de la débauche. Elle remplit utilement les vides de la journée, qui pèsent si fort à tant de personnes, et rend très-agréable un loisir ' qui, sans le secours des belles-lettres, est une espèce de'mort, et comme le tombeau d'un homme vivant. Elle met en état de juger sainement des ouvrages qui paraissent ; de lier société avec les gens d'esprit ; d'entrer dans les meilleures compagnies ; de prendre part aux entretiens les plus savants ; de fournir de son côté à la conversation , où sans cela on demeurerait muet ; de la rendre plus utile et plus agréable , en mêlant les faits aux réflexions , et relevant les uns par les autres.

J'avoue que souvent, dans les conversations , dans lés affaires, dans les discours même que l'on a à composer, il n'est point question d'histoire grecque ou romaine, de philosophie, de mathématique: cependant l'élude ^ de ces sciences , quand elle est bien faite , donne à l'esprit une justesse , une solidité , une précision , une grâce même dont les connaisseurs s'aperçoivent facilement.

Mais il est temps de passer au second avantage qu'on doit retirer de l'étude, et à la seconde vue que les maîtres doivent se proposer dans l'instruction des jeunes gens , qui est de régler leurs mœurs et de former en eux l'honnête homme.

' « Otium sine litteris mors est , et etiam aliud agentes nos ornât ; atqoe ,

homiuis vivi sepultura. » ( Sbwec. Epist. ubi minime credas, eminet et excellit. •

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