‹ Traite des etudes. --Chapitre 3 sur 127 · SOIN DE FORMER LES MOEURS · texte numérisé non relu

SOIN DE FORMER LES MOEURS

[ Nécessité de travailler a former les mœurs. ] Si l'instruction n'a. vait pour but que de former l'homme aux belles-lettres et aux sciences ; si elle se bornait à le rendre habile, éloquent, propre aux affaires, et si en cultivant l'esprit elle négligeait de régler le cœur, elle ne répondrait pas à tout ce qu'on a droit d'en attendre , et ne nous conduirait pas à une des principales fins pour lesquelles nous sommes nés. Pour peu qu'on examine la nature de l'homme , ses inclinations , sa fm , il est aisé de reconnaître qu'il n'est pas fait pour lui seul , mais pour la société. La Providence l'a destiné à y remplir quelque emploi. Il est membre d'un corps dont il doit procurer les avantages ; et , comme dans un grand concert de musique , il se doit mettre en état de bien soutenir sa partie , pour rendre l'harmonie parfaite.

Maïs , dans cette variété infinie de fonctions qui partagent et occupent les hommes , les emplois que l'État a le plus d'intérêt de voir bien remplis sont ceux qui s'exercent par les talents de l'esprit, et qui demandent des connaissances supérieures, et plus relevées. Les autres arts , les autres professions , peuvent être négligés jusqu'à un certain point, sans que l'Éfat en reçoive un si notable préjudice. Il n'en est pas de même des emplois qui exigent de la conduite et de la sagesse, puisqu'ils donnent le mouvement à tout le corps de l'État, et qu'ayant plus de par ta l'autorité, ils influent plus directement dans les succès du gouvernement et dans la félicité publique.

[Il n'y a que la probité qui remplisse dignement les postes. ] Or, c'est la vertu seule qui met les hommes en état de bien remplir les postes publics. Ce sont les bonnes qualités du cœur qui donnent le prix aux autres , et qui , en faisant le vrai mérite de l'homme , le rendent aussi un instrument propre à procurer le bonheur de la société. C'est la vertu qui lui donne le goût de la véritable et de la solide gloire ; qui lui inspire l'amour de la patrie et les motifs pour la bien servir; qullui apprend à préférer toujours le bien public au bien particulier , à ne trouver rien de nécessaire que le devoir, rien d'estimable que la droiture et l'équité , rien de consolant que le témoignage de sa conscience et l'approbation des gens de bien, rien de honteux que le vice. C'est la vertu qui le rend désintéressé pour

DISCOURS PBELIMIIVÀIBB. 9

le conserver libre ; qui l'élève au-dessus des flatteries, des reproches, des menaces et des malheurs; qui l'empêche de céder à l'injustice, quelque puissante et quelque redoutable qu'elle soit ; et qui l'accoutume , dans toutes ses démarches, à respecter le jugement durable et incorruptible de la postérité , et à ne lui point préférer une fausse et courte lueur de gloire , qui s'évanouit avec la vie comme une légère fumée.

[La fin de toutes les études est de rendre Vhomme meilleur.]Yoi\à ce que se proposent les bons maitres dans l'éducation de la jeunesse. Ils estiment peu les sciences, si elles ne conduisent à la vertu. Ils comptent pour rien la plus vaste érudition , si elle est sans probité. Ils préfèrent l'honnête homme à l'homme savant, et, en instruisant les jeunes gens de ce que l'antiquité a de plus beau , ils songent moins à les rendre habiles qu'à les rendre vertueux, bons fils , bons pères, bons maîtres, bons amis, bons citoyens.

Sans cela en effet faudrait-ii faire tant de cas de ces sortes d'études, qui, selon l'expression d'un sage païen, ne seraient propres qu'à nourrir l'orgueil , et seraient incapables de corriger aucun défaut ? £x studiorum liheralium vana ostentatione , et nihU sanantibus litteris. ' Serviraient-elles à quelqu'un pour guérir ses faux préjugés , ou pour affaiblir ses passions ? Le rendraient-elles plus courageux, plus juste, plus libéral? Cujus ista errores minucnt? cujus cupiditates prement? Quem fortiorem , quem justiorenif quem liheraliorem facient ^ ?

Sénèque avait emprunté cette solide pensée de la philosophie de Platon, qui établit en plusieurs endroits de ses écrits ce grand principe , que le but de l'éducation et de l'instruction des jeunes gens , aussi bien que du gouvernement des peuples , est de les rendre meilleurs ; et que quiconque s'écarte de cette fin, quelque mérite qu'il paraisse avoir d'ailleurs, n'est point véritablement digne de l'estime ni de l'approbation du public. C'est le jugement que ce grand philosophe portait de l'un des plus illustres citoyens d'Athènes, qui avait longtemps gouverné la république avec une réputation extraordinaire, qui avait rempli la ville de temples, de théâtres, de statues, d'édifices publics ; qui l'avait ornée par les monuments les plus célèbres , et rendue toute biillante d'or ; qui avait épuisé ce que la sculpture , la peinture et l'architecture ont de plus beau et de plus grand, et avait

* S«NBc. Epitt. 59. î Id. de Brev. vit., cap. 14.

établi dans ses ouvrages le modèle et la règle du goût de toute la postérité '. Mais Platon demandait si l'on pouvait nommer un seul homme , citoyen ou étranger , esclave ou libre , à commencer par ses propres enfants, que Périclès eût rendu par ses soins plus sage et plus homme de bien. Il remarquait très-judicieusement qu'il avait au contraire, par sa conduite , fait perdre aux Athéniens les vertus de leurs ancêtres , et qu'il les avait rendus paresseux , mous, causeurs, curieux, amateurs des folles dépenses, admirateurs des choses vaines et surperflues. D'où il laissait à conclure que c'était à tort qu'on donnait de si grandes louanges à son administration, puisqu'il n'en méritait pas plus qu'un écuyer qui, s'étant chargé de dresser un beau cheval, ne lui aurait appris qu'à broncher, qu'à être rude, pesant, vicieux, ombrageux.

Il est aisé de faire l'application de oc principe à l'étude des belleslettres et des sciences. Il nous apprend, non à les négliger, mais à en tirer tout le fruit qu'on en doit attendre; à les considérer , non comme notre fin, mais comme des moyens qui peuvent nous y conduire. Elles n'ont pas pour objet immédiat la vertu ^ , mais elles y préparent ; et elles sont à son égard ce que les premiers éléments de la grammaire sont à l'égard des belles-lettres mêmes et des sciences, c'est-à-dire des instruments très- utiles, si l'on sait en faire un bon usage.

[Manière de former les mœurs.] Or, l'usage qu'on en doit faire est de se servir adroitement de tout ce qui se rencontre de maximes , d'exemples et d'histoires remarquables dans la lecture des auteurs , pour inspirer aux jeunes gens de l'amour pour la vertu et de l'horreur pour le vice.

[ Nécessité d'opposer à la corruption naturelle de l'homme , et au torrent des mauvaises coutumes, de bons exemples et de bons principes.] Il y a dans le cœur de l'homme , depuis sa corruption , une malheureuse fécondité pour le mal, qui altère bientôt dans les enfants le peu de bonnes dispositions qui y reste , si les parents et les maîtres ne travaillent continuellement à nourrir et à faire croître ces faibles semences du bien , restes précieux de l'ancienne innocence ; et s'ils

* Plat, in Gorgîa. ratura , per quam pueris elementa tra-

3 « Quare ergo liberalibus studiis filios dnntur, non docet libérales artes , sed

erudiraus ? Kon quia virtutem dare pos- mox percipiendis locum parât : sic libe-

•unt , sed quia auimum ad accipiendam raies artes non perducunt animum ad

virtutem préparant. Quemadmodum virtutem, sed expcdiunt » (Ssurnc.

prima illa, ut antiqui vocabaut , litte- Epist.SQ.)

DISCOUBS PBÉLTMINÀTRE. 11

n'arrachent avec un soin infatigable les ronces et les épines qu'un si mauvais fonds pousse sans cesse.

Cette pente naturelle au mal est fortifiée le plus souvent dans les ieunes gens par tout ce qui les environne. Y a-t-il beaucoup de pères qui sachent ' jusqu'où l'on doit porter la retenue et la circonspection en présence des enfants, ou qui veuillent se gêner jusqu'au point de ne jamais tenir devant eux aucun discours qui puisse former quelque faux préjugé dans leur esprit? Tout ne retentit-il pas autour d'eux des louanges que l'on donne à ceux qui amassent de gros biens, qui ont un grand équipage, qui font bonne chère, qui sont logés et meublés magnifiquement ? Ne se forme-t-il pas de tous ces suffrages comme un cri pu-blic et une voix ^ bien plus dangereuse que celle des Sirènes dont parle la fable, qui, après tout , n'était entendue qu'aux environs du rocher qu'elles habitaient; au lieu que celleci se fait entendre dans toutes les villes et presque dans toutes les maisons? Rien ne se dit impunément ^ devant les enfants. Un mot d'estime ou d'admiration échappé à un père sur les richesses suffit pour en allumer en eux un désir qui croilra avec l'âge, et ne s'éteindra peut-être jamais.

A toutes ces voix enchanteresses il est donc nécessaire d'en opposer une qui se fasse entendre au milieu de ce bruit confus d'opinions dangereuses, et qui dissipe tous ces faux préjugés. Les jeunes gens ont besoin (s'il m'est permis de me servir de ce terme) d'un moniteur fidèle et assidu % d'un avocat qui plaide auprès d'eux la cause du vrai, de l'honnête, de la droite raison; qui leur fasse remarquer le faux qui règne dans presque tous les discours et toutes les conversations des hommes , et qui leur donne des règles sûres pour faire ce discernement.

Mais qui sera ce moniteur? Le maître chargé de leur éducation en fera-t-il la fonction ? et sera-ce par des leçons réglées qu'il entreprendra de les instruire sur ce point? Au seul nom de leçons ils prennent

««Maxima debeturpuero reverenlia.» cupiditas altius sedit, crevîtque nobi»-

( Juv. Sat. XIV , 47 . ) cum. » ( Id. Epist. 115.)

' « Illa vox, quse timebatur, erat blan- * « sit ergo aliquis custos , et aorem

da , non tamen publica : at haec , quae subinde pervellat , abigatqae riunore» ,

timenda est, non ex nno scopulo, sed ex et reclamet populis laudantibus... Ntoes-

omni terrarum parte circamsonat. » sarium est admoneri, et habere aliqaem

{Sta. Epist. SI.) advocatum bonae mentis, eque tanto

^ « Nulla ad aures nostras vox impune fremitu falsorum , anam denique audirc

perfertur. » (Id. Epùt. 94. ) voeem... quae tantii clamoribus ambiti»

« Admirationem nobis parentes auri sis eisurdato salutaria insusurret. » (14

argentiqne fecernnt : et teneris infusa Epist. 34. )

12 DISCOUBS PB£LIMINÀIHE.

l'alarme, ils se tiennent sur leurs gardes , et leur esprit se fcmie à tout ce qu'on leur dit , comme si l'on avait dessein de leur dresser des embûches.

Il faut leur donner des maîtres qui ne leur soient point suspects , et dont ils ne puissent se défier. Pour les préserver ou les guérir de ia contagion du siècle présent ' , il faut les transporter dans d'autres pays et d'autres temps , et opposer au torrent des fausses maximes et des mauvais exemples qui entraînent presque tout le monde les maximes et les exemples des grands hommes de l'antiquité , dont les auteurs qu'ils ont entre les mains leur parlent. Ils écoutent volontiers les leçons que leur font un Camille , un Scipion , un Gyrus : et ces sortes d'instructions , cachées et comme déguisées sous le nom d'histoire , font d'autant plus d'impression sur eux, qu'elles paraissent moins recherchées , le pur hasard semblant les leur présenter.

[ Opposer à l'amour des richesses et des plaisirs , qui devierit le goût dominant, les exemples de Vantiquité qui y sont contraires.] Le goût de la véritable gloire et de la véritable grandeur se perd tous les jours parmi nous de plus eu plus. Des hommes nouveaux', enivrés de leur subite fortune, et dont les dépenses insensées ne peuvent venir à bout d'épuiser les biens immenses , nous accoutument à ne trouver rien de grand et d'estimable que les richesses, et des richesses énormes ; à regarder non-seulement la pauvreté , mais même une honnête médiocrité , comme une honte insupportable ; à faire consister tout le mérite et tout l'honneur dans la magnificence des bâtiments , des meubles , des équipages , des tables.

Quel contraste l'histoire ancienne n'oppose-telle pas à ce mauvais goût ! Elle noug montre des consuls et des dictateurs qu'on allait prendre à la charrue. Quelle bassesse en apparence ! Mais ces mains ^ endurcies par des travaux rustiques soutenaient l'État chancelant et sauvaient la république. Loin de songer à s'enrichir 'i , ils refusaient l'or qu'on leur présentait, trouvant qu'il était plus beau de comman-

• c Si velis vitiis exui , longe a vitio- salutem publicam stabilierunt. « ( Val.

rum cxemplis recedendum est... Ad me- Mxx. lib. 4, c. 4. )

Uores transi. Cum Catonibut rive , cum * « Curio ad focum sedenti magnum

Laelio , cte. » ( Id. Epist. 104.) auri pondus Samnites quum attulissent ,

' « Homines novi... omnibus modis pe- repudiati ab e» sunt. Non enim aurum

cuniam trahunt, vexant : tamen summa habere , praeclarum sibi videri dixit, sed

lubidiuediTitias suas vinc«re nequeunt. » iis qui haberent aurum imperare. » (Gie,

(Saw,ust. Catil. cap. 20. de Senect. a. B5. )

' « Scd illus rustico opère attritse maaus

-der à ceux qui en avaient , que de le posséder eux-mêmes. Les plus grands hommes , comme Aristide chez les Grecs, qui avait gouverné les finances de toute la Grèce pendant plusieurs années , Valérius Pui)licola, Ménérjius Agrippa, et tant d'autres Romains, mouraient souvent sans laisser de quoi fournir aux frais de leurs funérailles , tant la pauvreté était en honneur chez eux, et les richesses méprisées. On voyait un vénérable vieillard, illustré par plusieurs triomphes • , ■manger au coin de son feu les légumes qu'il avait lui-même cultivés et cueillis dans son jardin. Ils ne se piquaient pas d'habileté à ordonner un repas * ; mais en récompense ils savaient bien l'art de vaincre les ennemis dans la guerre et de gouverner les citoyens dans la paix. Magnifiques dans les temples et dans les édifices publics ^ , «t ennemis déclarés du luxe des particuliers , ils se contentaient pour eux-mêmes de maisons fort modestes , qu'ils ornaient des dépouilles •des ennemis , et non de celles des citoyens.

Auguste , qui avait élevé l'empire romain au plus haut point de grandeur où il ait jamais été , et qui , à la vue des superbes bâtiment» <Iont il avait enrichi Rome ^f se vantait avec complaisance, mais avec vérité , qu'il laissait toute de marbre une ville qu'il avait trouvée toute de brique ; Auguste , dis-je, pendant tout son règne, qui dura plus de quarante ans , ne s'écarta jamais en rien de l'ancienne simplicité de ses pères. Ses maisons * , soit à la ville , soit à la campagne , n'avaient rien de magnifique. Il conserva toujours des meu- "bles dont le luxe des particuliers aurait rougi dans la suite. Il coucha toujours dans la même chambre , sans en changer, comme les autres , selon les saisons. Il ne porta presque jamais d'autres habits que ^eux que l'impératrice Livie ou sa sœur Octavie avaient filés.

Des traits de cette sorte frappent les jeunes gens. Et qui n'en serait touché ? On les aide à faire les réflexions que Sénèque dit qu'il faisait en voyant dans une maison de campagne de Scipion l'Africam ^es bains d'une extrême simplicité ; au lieu que de son temps on en

* f Fabricius ad focum cœnat illas gloriatns , marmoream se relinqnere , Ipsas radices, quas m agro repnrgando qoam lateritiam accepisset » ( Soxt. in triumphalis senex vulsit. » ( Sewkc. de Aug. cap. 28. )

Provid. cap. 3. ) * « Habitabat œdibns neque laxitate

' « Param scite convivium exorno... neque cultu conspicuis. » (Ibid. cap. 72.)

At illa raulto optuma reipublicae doctus « Instrnmenti ejus et supellectilis par»

sum, hostes ferire, etc. » ( Sali-ust. cimonia apparct etiam nunc, résidai»

/ugurtk. cap. 85.) lectis atque menais, quorum pleraque vix

^ « In suppliciis deornm magnifici , privatae elcgautiae sint. » ( Sukt. in ^ug.

■ domi parci. >» (Id. in Catil. c. 0. ) cap. 73. )

* « Urbem excoluit adeo , nt jure «it

avait porté la magnificence à un excès incroyable. J'ai un grand plaisir ', dit-il, lorsque je compare les mœurs de Scipion avecles nôtres. Ce grand homme, la terreur de Garlhage et l'honneur de Rome, après avoir cultivé son champ de ses propres mains , venait prendre le bain dans cet obscur réduit , habitait sous ce petit toit , se contentait d'une salle pavée si grossièrement. A qui maintenant une telle médiocrité suffirait-elle? On croit être logé pauvrement et sordidement, si les richesses et la magnificence n'éclatent même dans les bains.

0 quelle merveille ^ ! s'écrie-t-il ailleurs, de voir un homme qui avait passé par le commandement des armées , le gouvernement des provinces , les honneurs du triomphe, et la plus honorable magistrature de Rome; et, pour dire encore quelque chose de plus grand, de voir Gaton n'avoir pour tout équipage qu'un seul cheval, qui portait avec son maître tout son petit bagage! Y a-t-il aucune leçon de philosophie qui puisse être plus utile que de telles réflexions?

De quel poids ne sont point les admirables paroles de ce même Scipion dont nous venons de parler, par lesquelles il déclare à Masinissa qu'entre toutes les vertus la continence est celle dont il se pique le plus , et que les jeunes gens n'ont pas tant à craindre de la part des ennemis armés que de la part des voluptés qui environnent cet âge de tous côtés ; et que quiconque a su leur mettre un frein et les dompter, a remporté une victoire plus glorieuse que n'était celle qu'ils venaient de remporter contre Syphax! Non est, non (mihi trede) tantum ah liosiibus armatis œtati nostrœ periculunv, quantum ab circumfusis undique voluptatihus. Qui cas sua temperantia frenavit ac domuit , nœ multo majus decus majoremque victoriam sibi peperit, quam nos Sypliace victo habemus ^.

Il était en droit de parler ainsi , après l'exemple de sagesse qu'il avait donné quelques années auparavant à l'égard d'une jeune et belle princesse qu'on lui amena parmi les prisonniers de guerre.

^ « Magna me Toinptas subit contem- didus , nisi parietes magnis et pretiosi»

plantem mores Scipionis ac nostros. In orbibus refulserint. ( Sen. Epist. 86. )

hoc angulo ille Cartbaginîs horror, cui ^ « O quantum erat seculi decus , im-

Roma débet quod tantum semel capta peratorem triumphalem, censorium , et

e«t, abluebat corpus luboribus rusticis (quod super omnia haec est) Catonem,

fessum : exercebat enim opère se , ter- uno caballo esse contentum , et ne toto

ramque ( ut mos fuit priscis ) ipse subi- quidem I partem enim sarcinœ , ab utro-

gebat. Sub hoc ille tecto tam sordido que latere dépendantes , occupabant. »

•tetit : hoc illum tam vile pavimentum (Id. Epist. 87.)

sustinuit. At nuac quis est qui sic lavari ' Tix.-Liv. 1. 30, n. 14. sustineat ? Pauper sibi ridetur ac sor-

DISCOUBS PBELIMINÀIBE. 1 ^

Ayant appris qu'elle était promise en mariage à un jeune seigneur du pays , il la fit garder chez lui avec autant de retenue que si elle avait été dans la maison maternelle. Quand ce seigneur fut arrivé,, il la lui remit entre les mains , après lui avoir fait un discours plein de cette grandeur et de cette noblesse romaine qui ne se trouve presque plus que dans les livres ; et, pour mettre le comble à une si belle action , il ajoute à la dot de cette princesse la rançon que le pèreet la mère lui avaient apportée pour racheter leur fille. Cet exemple est d'autant plus merveilleux * , que Scipion était alors jeune , sans engagement, et vainqueur. Une telle générosité lui gagna les cœurs de tous les peuples d'Espagne^, et le leur fit regarder comme un dieu descendu du ciel sous une forme humaine, qui se rendait maître de tout, moins par la force des armes que par ses bienfaits et par sa générosité. Remplis d'admiration et de reconnaissance , ils firent graver cette action sur un bouclier 3 d'argent dont ils firent présent à Scipion : présent infiniment plus estimable et plus glorieux, que tous les trésors et que tous les triomphes.

[Accoutumer les jeunes gens à préférer aux actions les jjIus éclatantes celles de bonté et de générosité. ] Par ces exemples on accoutume les jeunes gens à sentir le beau ; à goûter la vertu ; à n'estimer et n'admirer que le vrai mérite; à juger sainement des hommes, non par ce qu'ils paraissent, mais parce qu'ils sont ; à ne point suivre les préjugés populaires; et surtout à ne se laisser point éblouir par un vain éclat d'actions brillantes, qui souvent dans le fond n'ont rien de solide et de grand.

' « Ejdmiae formse virginem.... accer- Drakenborch ( dans son édition de Siliuj

sitis parentibus et sponso inviolatam Itaîicus } , etc.

tradidit, et juveuis, et cœlebs, et victor. » Winckelmann prouve que cette expli-

(Val. Max. lib. 4, c. 3. ) cation est insoutenable, et qu'il fant

' « Venisse diis simillimum juvenem, Toir dans ce sujet Briséis renduii à

Tincentem omnia , quum armis , tum Achille. M. Millin a développé l'opinion

benignitate ac beneficiis, » ( Tix. Liv. de Winckelmann , et l'a confirmée par

lib. 26, n. 50. ) de nouveaux rapprochements ( Monx^

2 M. Massieux , dans sa Dissertation menis inédits, 2^ livraison ). sur les Bouclier» votifs, remarque que Ce monument n'a jamais pu être an Scipion , retournant à Rome , emporta bouclier votif : tous les boucliers de ce ce bouclier, qui , au passage du Rhône, genre portent une inscription ou une tête périt avec une partie du bagage. 11 était au milieu. On croit généralement que demeurédausce fleuve jusqu'à l'an 1656, c'est un de ces plateaux appelés par que quelques pécheurs le trouvèrent. Il les Grecs ôtffxoi , TTivaxeç ; par les Laest aujourd'hui dans le Cabinet du roi. tins, lances , tympana , dont les riches

— Spon est le premier qui ait vu, ornaient leurs somptueux buffets,

dans le sujet représenté sur ce bouclier, D'après le style de la sculpture , on

la Continence de Scipion. L'opinion de pense que ce monument est du tcmp» -

cet antiquaire fut adoptée généralement, de Septime Sévère. — L. et reproduite par Massieux, Montfaucon,

16 DISGOUHS PRELIMINAIRE.

On leur apprend à préférer les actions de bonté et de libéralité à celles qui attirent le plus les yeux et l'admiration des hommes; et, par cette raison , à ne pas moins estimer Scipion l'Africain , second de ce nom, lorsque, adopté dans une riche famille, il abandonne tout son bien à son frère aîné, que lorsqu'il renversa Garlhage et Numance.

On leur insinue qu'un service rendu généreusement à un ami dans le pressant besoin l'emporte sur les victoires les plus éclatantes. C'est la belle réflexion que fait Gicéron dans un de ses plaidoyers. L'endroit est des plus éloquents ; et l'on ne manque pas d'en expliquer tout l'art et d'en développer toutes les beautés aux jeunes gens : mais on n'oublie pas aussi de les rendre attentifs à l'excellente maxime qui le termine. Gicéron expose d'un côté les vertus guerrières de César ' , qu'il met dans tout leur jour en le représentant comme Tainqueur , non-seulement des ennemis , mais encore des saisons; et de l'autre , la protection généreuse qu'il accorde à un ancien ami . tombé dans la disgrâce, et réduit à la disette par un malheur imprévu ; et après avoir pesé comme dans la balance de la vérité ces deux sortes de qualités , il prononce en faveur de la dernière. « Voilà, dit-il, ce qu'on doit appeler une action véritablement grande « et digne d'admiration. Qu'on pense tout ce qu'on voudra du juge- « ment que j'en porte; mais, pour moi, je crois devoir préférer à «'toutes les autres vertus de César celle qui, dans une si grande for- « tune et une si haute élévation , le rend attentif aux besoins d'un « ancien ami, et sensible à sa misère.» [ Réflexions sur le point d'honneur et sur les duels. ] Je finirai ces

I « Multas equidem C. Caesaris virta- tium judicio expenditur : equitem roma-

tes , magnas iucredibilesque cognori. num, veterem amicnm saura, studiosum,

Sed sunt caeterie majoribus quasi thea- amaatem, observautem sui, non libidine,

tris propositae, et pane populares : cas- non turpibus impensis cupiditatum atque

tria locum capere , exercitum instruere, jacturis , sed experientia patrimonii am-

cxpugnare urbes, aciem hostium profli- plificandi, labentem excepit, corruere

gare; liane vim frigorum , liiememque, non sivit, fulsit et sustinuit re, fortuna,

quam nos Tix hujus urbis tectis susti- fide, liodieque sustinet, nec amicum pen-

nemus , excipere ; hia ipsis diebus hos- dentem corruere patitur; nec illiusanimi

tem persequi , tum quum etiam feras lati- adem perstringit splendor sui nominis ,

bulis se tegant, atque omnia bella jure nec mentis quasi luminibus officit alti*

gentium conquiescant : sunt ea quidem tudo fortunae et gloriae. Sint sane illa

magna , quis negat? Sed muguis excitata magna, quae rêvera magna sunt. De ju-

sunt prsemiis ad memoriam hominum dicio animi mei , ut volet , quisque sen-

aempiternam. Qno minus admirandum tiat. Ego enim hanc in tantis opibus ,

est eum facere illa , qui imniortalitatem tanta fortuna, liberalitatem in suos ,

concupiverit. Haec mira laus est, quae memoriam amicitlae, reliquia omnibus

non poetarum carminibus , non anna- virtutibus antepono. « ( Pro Rabir.

lium monumentis celebratur, sed pruden- Post. , n. 42 , 43 , 44. )

remarques par un trait d'histoire bien capable d'instruire la jeune noblesse. Eurybiade, Lacédémonien , généralissime de i a flotte des Grecs alliés armée contre les Perses , ne pouvant souffrir que Thémistocle, chef des Athéniens', encore tout jeune, soutint trop vivement un avis contraire au sien , leva la canne sur lui avec un geste menaçant et des paroles piquantes. Que feraient nos jeunes officiers dans une pareille conjoncture? Thémistocle, sans se troubler ni s'émouvoir : Frappe , dit-il, mais écoute : nàxa^ov [xèv, àxouaov Ss. Eurybiade, surpris d'une telle modération, écouta en effet ; et ayant, selon l'avis du jeune Athénien , donné le combat dans le détroit de Salamine , il remporta cette célèbre victoire qui sauva la Grèce et acquit à Thémistocle une gloire immortelle.

Un maître entendu sait profiter d'une telle occasion , et il ne manque pas de faire observer aux jeunes gens que , ni chez les Grecs ni chez les Romains , ces vainqueurs de tant de peuples , qui étaient certainement de bons juges du point d'honneur, et qui savaient bien en quoi consistait la véritable gloire, il n'y a jamais eu pendant une si longue suite de siècles un seul exemple de duel particulier. Cette barbare coutume de s'entr' égorger, quelquefois pour une seule parole échappée par hasard, et de laver dans le sang de ses meilleurs amis une prétendue injure; cette barbare coutume, dis-je, qu'il nous plait d'appekr noblesse et grandeur d'âme, était inconnue à ces fameux conquérants. «Ils réservaient, dit Salluste, leur haine « et leur ressentiment pour les ennemis, et ne savaient disputer que « de gloire et de vertu avec leurs concitoyens. [ Jurgia, discorclias, simultates cum hostibus exercebant : cives cum civibus de virtute pugnabant •.

[ La connaissance du caractère et des vertus des grands hommes porte à les imiter. ] On remarque avec raison que rien n'est plus capable d'inspirer des sentiments de vertu * , et de détourner du vice , que la conversation des gens de bien , parce qu'elle s'insinue peu à peu , et qu'elle pénètre jusqu'au cœur. Les entendre , les voir souvent , tient lieu de préceptes. Leur présence seule , lors même qu'ils se taisent , parle e\, instruit. C'est là le fruit que l'on doit principalement tirer de la lecture des auteurs. Elle nous met, pour ainsi dire, en

* SàLLiîST. Cat. c. 9. cendit in pecfora : et vim praeceptorutn

^ « NuUa res magis animi» honesta obtinet fréquenter audlri, aspici frequea-

taduit , dubiosque et in praTum inclina- ter. Occursus mehercule ipsc sapientium

biles rcvocat ad rectum, quara bonoram juvat : et est aliquid quod ex magno viro

»irorum couver»atio. Paulatjm enim des- >el tacente proficias. » (Sbk. Epist. 94.)

18 DISGOUllS PRÉLIMINAIBE.

liaison avec tout ce que l'antiquité a eu de plus grands hommes. Nous conversons , vous voyageons , nous vivons avec eux. Nous entendons leurs discours ; nous sommes témoins de leurs actions. Nous entrons insensiblement dans leurs sentiments et dans leurs maximes. Nous prenons d'eux cette noblesse et cette grandeur d'âme , ce désintéressement, cette haine de l'injustice, cet amour du bien public , qui éclatent de toutes parts dans leur vie.

[ Les réflexions sur les mœurs doivent être courtes. ] Quand je parle ainsi, ce n'est pas que je croie qu'il faille beaucoup insister sur les réflexions de morale. Les préceptes qui regardent les mœurs , pour faire impression , doivent être courts et vifs , et lancés comme un trait. C'est le moyen le plus sûr de les faire entrer dans l'esprit, et de les y faire demeurer. Non multis opus est, sed efficacibus. Facilius intrant , sed et hœrént. C'est Sénèque qui parle ainsi : et il ajoute une comparaison bien propre à ce sujet. Il en est ' , dit-il, de ces réflexions comme de la semence. Elle est peu de chose ea elle-même; mais si elle tombe dans une terre bien préparée, elle se développe peu à peu ; et par des accroissements insensibles , de trèspetite qu'elle était d'abord , elle s'étend et s'élève considérablement. Ainsi les préceptes dont nous parlons ne sont quelquefois qu'un mot, qu'une courte réflexion ; mais ce mot , cette réflexion , qui paraissent dans le moment même comme tombés et perdus , produiront leur effet dans le temps.

Il ne faut donc pas s'attendre que cet effet soit prompt , et encore moins qu'il soit général. C'est beaucoup qu'un petit nombre en profite ; et ce petit nombre ne laissera pas d'être utile à la république. C'est la réflexion que faisait Cicéron en traitant une matière pareille à celle dont je parle ; et il avait marqué auparavant ^ qu'on ne pouvait rendre un plus grand et plus important service àl'Élat que

ï « Seminis modo spargenda sunt : ^ « Quod munus reipublicae afferr»s

quod quamvis sit exiguum , quum occu- majus meliusve possumus , quam si do-

pavitidoneumlocum, vires suas explicat, cemus atque erudimus juventutem , Lia

et ex minimo in maximos auctus diffiin- prsesertim moribus atque temporibua ,

ditur. Idem facit oratio. Nam late patet, quibus ita prolapsa est, ut omnium opibus

si aspicias : in opère crescit, Pauca sunt refrenanda atque coercenda sit? Nec

quœ dicuntur : sed si illa animus bene Tcro id effici posse confido, quod ne pos-

exceperit, convalescunt et exsurgunt. tulandum quidem est, ut omnes adoles-

Ekdem est , inquam , praeceptorum con- centes se ad studia convertant. Pauci

ditio, qune seminum. Multum efficiunt , utlnam ! quorum tamen in republica late

etsi angusta sunt : tantum , ut dixi, patere poterit industria. » (Cic, de Di-

idonea mens rapiat illa, et in se trabat. » vin. 2 , n. 4 , 5. ) «,S«K«c. Epist. 38. )

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de travaillera l'instruction de la jeunesse, surtout dans un temps où, à cause de la licence effrénée des mœurs, elle avait besoin d'être retenue et arrêtée par tous les moyens imaginables.

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