‹ Traite des etudes. --Chapitre 24 sur 127 · A PROCULUS · texte numérisé non relu

A PROCULUS

«i Vous me priez de lire vos ouvrages dans ma retraite , et de « vous dire s'ils sont dignes d'être publiés. Vous m'en pressez : « vous autorisez vos prières par des exemples. Vous me conju- « rez même de prendre sur mes études une partie du loisir que « je leur destine, et de la donner aux vôtres. Enfin vous me ci- « tez Cicéron , qui se faisait un plaisir de favoriser et d'animer

' Lib. 3. epist. 15.

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« les poètes. Vous me faites tort. 11 ne faut ni me prier ni me « presser. Je suis adorateur de la poésie , et j'ai pour vous une « tendresse que rien n'égale. Ne doutez donc pas que je ne « fasse avec autant d'exactitude que de joie ce que vous m'or- « donnez. Je pourrais déjà vous mander que rien n'est plus « beau, et ne mérite mieux de paraître; du moins autant que « j'en puis juger par les endroits que vous m'avez fait voir : si « pourtant votre prononciation ne m'en a point imposé; car « vous lisez d'un ton fort imposteur. Mais j'ai assez bonne « opinion de moi pour croire que le charme de l'harmonie ne « va point jusqu'à m'ôter le jugement. Elle peut bien le sur- « prendre, mais non pas le corrompre ni l'altérer. Je crois « donc déjà pouvoir hasarder mon avis sur le corps de l'ouvrage, t La lecture m'apprendra ce que j'e dois penser de chaque partie. < Adieu. »

Je n'examinerai dans cette lettre qu'un seul endroit , qui n'est pas le moins difficile ni le moins beau. Confido tamen me non sic aurîbus duci, ut omnes aculei judicii mei illarum delinîmentis refrîngantur . Hebetantur fartasse, et paululum retunduntur ; revelli quîdem extorquerique nonpossunt.

Pour bien faire entendre aux jeunes gens cet endroit , il faut commencer par l'explication de la métaphore , qui en fait toute la beauté et toute la difficulté. Cette métaphore consiste dans le mol aculeus, qui signifie une pointe, comme une pointe de dard ou de javelot , dont l'effet est de percer , de pénétrer. Or trois choses peuvent ou affaiblir ou empêcher entièrement cet effet: si la pointe est émoussée , hebetari, retundi; si elle est rompue, refringi; enfin, si elle est arrachée entièrement du bois où le fer tient , revelli, extorqueri.

Pline exprime la pénétration du jugement par l'image d'une pointe , qui peut bien avoir été émoussée par l'impression que la grâce de la prononciation avait faite sur ses oreilles , mais non pas rompue , encore moins totalement emportée.

On pourrait douter si ces deux idées , delinimenta et refringunt, cadrent bien ensemble, et si elles sont bien assorties, l'une exprimant la douceur et l'agrément , l'autre la force et la violence. Mais je ne sais si ce ne serait point porter l'exactitude

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trop loin que d'exiger une telle précisiou , et s'il ne suffit pas que les charmes de la prononciation puissent produire sur le jugement l'effet dont il s'agit, sans qu'il soit nécessaire de trouver dans la nature quelque sorte de douceur qui émousse une pointe , qui la rompe ou qui l'arrache.

Le traducteur a rendu ainsi cet endroit : J'ai assez bonne opinion de moi pour croire que le charme de l'harmonie ne va point jusqu'à m'ôter le jugement. Elle peut bien le surprendre, mais non pas le corrompre ni V altérer. Je ne doute point qu'étant d'aussi bon goût qu'il est, il n'ait fait tous ses efforts pour exprimer la métaphore latine. Mais voyant que notre langue n'en était pas susceptible, et sentant bien que, s'il voulait s'assujettir servilement aux expressions , il défigurerait la pensée , il a suivi le conseil qu'Horace donne sur un autre sujet, qui est d'abandonner une matière qu'on désespère de pouvoir bien traiter :

Et quje desperat tractata nitescere posse . relmqLuit.

Ainsi, en conservant le fond de la pensée, il lui a donné un autre tour qui paraît plus naturel et n'est pas moins beau que celui du latin.

Et c'est ici une des grandes règles de la traduction , qu'il faut bien inculquer aux jeunes gens, et qui est nécessaire, surtout pour les métaphores , qui sont pour l'ordinaire le tourment et le désespoir des traducteurs , et qu'il est souvent impossible de faire passer dans une autre langue sans en altérer toutes les grâces.

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