RÉFLEXIONS
Quand on lit cette traduction, qui est de M. l'abbé d'Olivet, on croit lire un original. Tout y est coulant et naturel. L'énergie et la beauté du texte latin y sont rendues avec une fidélité qui n'a rien de forcé , rien de contraint. Du moins cela me paraît ainsi. La crainte d'être trop long ne me permet pas de m'étendre beaucoup sur ce qu'on pourrait y remarquer : je ne ferai que quelques légères observations.
(N. 15.) Collège. Il me semble que ce mot, dans notre langue, offre une autre idée que celui de gymnasium en latin, où il ne signifie ordinairement qu'un lieu d'exercice corporel.
(N. 15.) Hôtel de ville. Je sens bien qu'on a rendu ainsi forum, faute d'un autre mot qui eût rapport à nos usages. Forum ne peut-il pas signifier ici un lieu où l'on rendait la justice ; un lieu où se tenaient les assemblées du peuple , et où par conséquent on remarquait un certain ordre et une certaine subordination?
{Ihid.) Pour commander et pour gouverner. Ces deux mots signifient à peu près la même chose. Le latin dit plus : esse aliquem intelligat, qui prœsit, et cui pareatur : « qu'il y a quel- « qu'un qui gouverne, et qui se fait obéir. » Car on peut commander, et n'être pas obéi.
{Ibid.) Depuis un temps infini. J'ai cru, pour conserver à la preuve que j'apporte ici toute sa beauté , pouvoir substituer cette expression à celle dont s'est servi le traducteur, depuis une éternité; d'autant plus que les termes latins paraissent m'en laisser la liberté : immensa et infinita vetustas.
(N. 94.) Qui n'ont point de sens. Cette expression est ambiguë. Elle peut signifier les sens, comme la vue, l'ouïe, etc., et le jugement. N'aurait-il pas été plus clair de mettre, qui n'ont point de senliment 1
{Ibid.) P^oltiger témérairement. Je n'aurais pas cru que ce mot en irançais pût signifier au hasard, comme femere en latin.
(N. 97.) Si bien proportionnées. Je ne blâme point cette traduction ; mais je ne sais si elle rend bien ici la force du mot original. Car aptus i outre sa signification ordinaire, que le tra» ducteur paraît avoir suivie , en a une autre plus fine et plus délicate , qui est conjunctus, alligatus , comme : fulgentem gladium e lacunari, seta equina aptum, demitti jussit (Cic.) Non sane optabîlis isfa quîdem est apta rudentibus fortuna. (Cic.) Or, dans cet endroit, aptus a certainement cette dernière signification : tamque omnia înter se connexa et apta. Le traducteur a rapporté ces mots aux deux membres précédents, au lieu qu'ils regardent en général tous les autres mouvements du ciel.
Conduites avec tant de raison , que notre raison s'y perd elle-même. Cette traduction est fort heureuse. Elle rend toute la force du tour latin, et ne lui cède point en beauté : qux quanto consilio gerantiir nullo consilio assequî possumus.
Rien ne peut être plus utile aux jeunes gens , pour leur apprendre les règles et les beautés de la langue française , que de leur feire traduire de pareils endroits d'auteurs, et de comparer ensuite leurs traductions aveccelles des habiles maîtres qu'on a en main , en y joignant les réflexions nécessaires. Cet exercice est facile pour ceux qu'on enseigne en particulier, et il n'est pas tout à fait impraticable pour ceux même qui étudient au collège. Car ces sortes de manières de traductions n'étant proposées que rarement, et étant tirées de différents livres , il est difficile que les écoliers aient tous ces livres : et d'ailleurs il ne leur est pas toujours aisé de deviner de quel auteur elles sont tirées. On peut aussi dans les classes faire quelquefois traduire sur-le-champ aux écoliers de pareils endroits , soit de vive voix , soit par écrit , et substituer ces jours-là à la correction de leurs thèmes ce travail, qui ne demandera pas beaucoup plus de temps , et qui leur sera infiniment utile.
Il n'y aura pas moins de profit pour eux à leur lire quelques endroits de traductions vicieuses, en les obligeant d'en porter leur jugement , d'en marquer les défauts , et, s'il se peut, de les corriger sur-le-champ.
Te me contenterai d'en apporter ici un exemple, ti'est l'endroit
du traité de Cicéron intitulé Brutus, où il est parlé des Commentaires de César.
Tum Brutus' : Orationes quidem ejus (Caesaris) milii vehementer probantur; complures autem legi. Atque etiam commentarios quosdam scripsit rerum suarum : valde quidem , inquani , probandos : nudi enim sunt , recti , et venusti , omni ornatu orationis, tanquam veste , detracto. Sed dura voluit alios habere parata, unde sumerent qui vellent scribere historiam, ineptis gratum fortasse fecit, qui volent illa calamistris inurere : sanos quidem homines a scribendo deterruit. Kibil enim est in historia pura et illustri brevitate dulcius.
Voici comment M. d'Ablancourt a traduit ce passage dans sa préface sur les Commentaires de César :
« Il a laissé, dit Brutus*,des commentaires qui ne se peuvent « assez estimer. Ils sont écrits sans fard et sans artifice , et dé- « pouillés de tout ornement, comme d'un voile. Mais, quoiqu'il « lésait faits plutôt pour servir de mémoires que pour tenir lieu « d'histoire , cela ne peut surprendre que les petits esprits , qui « les voudront peigner et ajuster : car par là il a fait tomber la « plume des mains à tous les honnêtes gens qui voudraient l'en- « treprendre. »
Il y a dans cette traduction des endroits faibles , et même quelques fautes contre le sens , que des écoliers un peu forts , et déjà versés dans le latin , apercevront facilement.
Nudi sunt , recti, et venusti, ne me paraît pas assez fidèlement rendu par ces mots, ils sont écrits sans fard et sans artifice , qm hq font pas sentir que cette simplicité, exprimée par les premiers mots, nudi, recti, a beaucoup de grâce et d'élégance, venusti.
Mais le traducteur n'a point du tout entendu ces mots , omni ornatu orationis^ tanquam veste , detracto , qui font pourtant une des grandes beautés de ce passage : dépouillés de tout ornement, comme d'un voile. L'ornement fut-il jamais comparé à on voile ? Le propre de ce dernier est de cacher , de couvrir , de voiler : et l'ornement, qui est comme le vêtement du discours, sert, au contraire, à en relever et à en faire valoir la beauté. Le
I In Bruto, seu de clar. Orat. p. 262, personne, et non en ceUe de Brutu* » C'est Cicéron qui parle en sa propre CREV
sens de cet endroit est donc que les Commentaires de César sont d'un style simple , naturel , et en même temps pleins de grâce et d'élégance, quoique dénués de tout ornement et de toute parure.
Cela ne peut surprendre que les petits esprits, etc. Le latin n'est point encore ici rendu , ineptis gratum fartasse fecit. Le dessein de César , en écrivant ses Commentaires , n'avait été que de fournir des mémoires , des matériaux à ceux qui voudraient en composer une histoire en forme. En cela , dit Brutus , il peut avoir fait plaisir à de petits esprits, qui ne craindront point d'en défigurer les grâces naturelles par le fard et l'ajustement qu'ils y ajouteront.
Je ne sais si cette expression, à tous les honnêtes gens, convient ici : sanos quidem homines a scrihendo deterruit. Quand on parle de composition et d'ouvrage d'esprit, il ne s'agit point A' honnêtes gens , mais de gens de bon sens, Ol écrivains sensés.
Une critique de cette sorte, faite avec modestie, et de manière qu'on commençât par faire dire aux jeunes gens ce qu'ils pensent , serait , ce me semble , fort propre non-seulement à leur apprendre la langue, mais encore plus à leur former le jugement.
ARTICLE IV
De la Composition.
Quand les jeunes gens seront en étal de produire quelque chose d'eux-mêmes, il faudra les exercer dans la composition française, en les faisant commencer par ce qu'il y a de plus facile et de plus à leur portée, comme sont des fables et des récits historiques. Ils doivent être aussi formés de bonne heure au style épistolaire , qui est dun usage universel pour tous les âges et pour toutes les conditions , et où cependant l'on voit peu de personnes réussir , quoique un air simple et naturel , qui paraît une chose assez facile , en doive faire le principal ornement. Il ne faut pas leur laisser ignorer les bienséances qui doivent être gardées selon la qualité et le rang des. personnes à qui l'on écrit ; et l'on peut facilement s'en faire instruire , quand on n'en a pas l'expérience par soi-même.
A ces premières compositions l'on fera succéder des lieux communs , des descriptions , de petites dissertations , de courtes
harangues, et d'autres choses pareilles. L'important serait de les tirer toujours de quelque bon auteur , dont on leur ferait ensuite la lecture , et qui leur servirait de modèle. J'en apporterai quelques exemples.
Mais un des exercices les plus utiles pour les jeunes gens , et qui tient quelque chose des deux genres d'écrire dont j'ai parlé, savoir, la traduction et la composition , c'est de leur proposer quelques endroits choisis des auteurs grecs ou latins, non pour en faire de simples traductions où Ton est assujetti aux pensées de son auteur, mais pour les tourner à leur manière , en leur laissant la liberté d'y ajouter ou d'en retrancher ce qu'ils jugeront à propos. Par exemple , la vie d'Agricola par Tacite, son gendre , est un des plus beaux morceaux de l'antiquité pour la vivacité de l'expression, pour la beauté des pensées , pour la noblesse des sentiments; et je ne sais s'il y a aucun autre ouvrage plus capable de former un sage magistrat , un intendant de province, un habile politique. J'y joindrais volontiers l'admirable lettre de Cicéron à son frère Quintus. J'avais coutume d'engager les bons écoliers , au sortir de la rhétorique , à composer en français , pendant les vacances , la vie d'Agricola ; et je les exhortais à y faire entrer toutes les beautés de l'original , mais en se les rendant propres par le tour qu'ils y donneraient , et tâchant même, si cela était possible , d'enchérir quelquefois sur Tacite. J'en ai vu plusieurs y réussir d'une manière qui m'étonnait, et je crois que les plus habiles maîtres dans la langue n'en auraient pas été malcontents.