‹ Traite des etudes. --Chapitre 33 sur 127 · D£S ÉTU». T · texte numérisé non relu

D£S ÉTU». T

en temps comparer aux jeunes gens deux traductions d'un même endroit, et de leur en faire remarquer à eux-mêmes les différences en bien et en mal , surtout après qu'ils l'ont aussi traduit de leur côté. Par là ils en peuvent mieux sentir et les beautés et les défauts ; et ils apprennent ce qu'il faut suivre et éviter pour réussir dans la traduction.

Je laisse au lecteur à décider laquelle des deux traductions que je lui présente ici doit être préférée; et je ne crois pas qu'il ait beaucoup de peine à se déterminer. Mon jugement dans cette cause me paraîtrait suspect à moi-même, et je craindrais quelque surprise du côté de l'amour-propre et de la prévention, M. Mongault ayant été autrefois mon disciple en rhétorique , où je me souviens encore que dès lors il se distinguait par un goût particulier et une étude exacte de la langue française. Sans entrer dans un examen suivi de ces deux traductions , je me contenterai de proposer ici quelques réflexions et quelques doutes pour former le goût des jeunes gens.

Le début par où commence la traduction de M. deSaint-Réal n'est guère naturel , et n'a point du tout l'air d'une lettre. (N. 1 .) Autant par votre lettre que par la copie que vous m'envoyez de celle de mon frère, je vois, etc.

Je vois qu'il y a une grande altération dans les sentiments et dans les dispositions oii mon frère était à votre égard. Cela me paraît exprimé d'une manière beaucoup moins dure et moins choquante que dans la traduction de M. de Saint-Réal : Je vois une grande altération dans son amitié pour vous, et même dans son estime. J'en dis autant de ce qui suit : ne sachant d'où peut venir un ressentiment si violent. M. Mongault a adouci cette pensée : je ne conçois pas ce qui a pu si fort aigrir mon frère.

(N. 2.) J'avais bien remarqué qu'on Pavait prévenu contre vous, et qu'on avait rempli son esprit de soupçons fâcheux. Cette traduction de M. Mongault est naturelle et élégante ; mais elle ne rend pas , ce me semble , toutes les beautés du latin. Illud a mejam ante intelligehatur.... subesse nescio quid opinionis încommodx, sauciumque ejus animum, et insedisse quasdam odiosas suspiciones.

Il y a une grande délicatesse dans ces mots , sKoesse nescio quid opinionis incommodx. Toutes les expressions tendent à adoucir et à excuser l'indisposition de Quintus à l'égard de son beau-frère. Ce n'était point un jugement flxe , ni injurieux , mais une prévention peu avantageuse , qui n'était pas encore bien déclarée, et qui ne se montrait point au dehors : c'est ce que signifie , subesse nescio quid opinionis incommodx. Mais comment rendre cela en français?

Sauciumque ejus animum- Cela présente une belle idée : // avait l'esprit blessé. Cette pensée est omise dans M. Mongault. Je ne sais si elle n'est pas trop fortement exprimée dans M. de Saint-Réal : Son esprit était ulcéré.

(N. 5.) Cette légèreté y ou j pour parler ainsi, cette flexibilité de sentiments, est ordinairement une marque de bon naturel. M. de Saint-Réal avait mis mollesse de sentiments, qui en français ne fait pas un bon sens , quoiqu'il réponde davantage au latin : esse hanc agilitatem , ut ita dicam , mollitiemque nafiirœ plerumque bonitatis.

Entre amis on doit se pardonner non-seulement les faiblesses et les défauts, mais même les torts réciproques. Ce dernier mot est bien plus juste que celui de l'autre traducteur, et même les outrages les uns des autres; et rend mieux le latin, sive injurias.

(N. 3.) Je me promettais , ou plutôt je ne doutais point que cette entrevue ne suffit pour raccommoder tout. Je ne sais si notre langue souffre qu'on joigne ainsi deux verbes avec un régime qui ne convient qu'à l'un d'eux; car on ne peut pas dire : (N. 5.) Je me promettais que cette entrevue ne suffît. Je doute aussi que cette expression , les meilleures gens sont ceux qui se fâchent le plus aisément, puisse être d'usage, même dans le style épistolaire. Mais c'est de M. Mongault , devenu en cela mon maître comme en bien d'autres choses, que je dois recevoir des leçons sur ce qui regarde les délicatesses de la langue française.

Lettre XVIll.

(N 1 .) 11 y a dans le commencement de cette lettre un endroit

I4S TBAITE DES ETUDES.

fort obscur, et qui mériterait une longue dissertation ; mais je ne puis pas m'y étendre beaucoup. Abestfrater àcpsXéaraTo? , et ama?itissîmus. Metellus , non homo , sedlitlus, atque aeVj et solitudo mera. Les deux traducteurs ont suivi la conjecture de quelques habiles interprètes', qui corrigent ainsi cet endroit : abestfrater àçsXsoTot-oç , et amantissimus mei. Non homo, sed littus, atque aer^ et solitudo mera. Et l'un etl'autrelui donnent ce sens : Je n'ai plus mon frère , qui est du meilleur caractère du monde, qui m'aime si tendrement, et à qui je pouvais m'ouvrir de mes plus secrètes pensées avec autant de sûreté qiHaux rochers et aux campagnes les plus désertes.

Je doute que cette correction , quoiqu'elle ait de si bons garants, doive être admise.

r Quand il s'agit de changer le texte d'un auteur, il faut y être comme forcé par une nécessité presque indispensable , et par une sorte d'évidence : ce qui ne me paraît pas se rencontrer ici.

2" Si par ces mots , littus, atque aer, et solitudo mera, on entend le profond, secret dont le frère de Cicéron était capable, que fait ici aer'^ Peut-on dire qu'on confie son secret ii un homme comme à l'air? Aussi les deux traducteurs ont omis ce not.

3° Cicéron ne cherchait-il qu'un homme d'un profond secret, à qui il pût confier en sûreté ses plus secrètes pensées? N'avait-il pas besoin, comme il le dit lui-même , d'une personne dont l'entretien et les conseils pussent adoucir ses peines et ses chagrins ?

4" Cette expression, woTi homo, porte-t-elle naturellement l'idée d'une louange et d'une qualité avantageuse .5* Les deux traducteurs l'ont bien senti, et l'ont supprimée.

5° Ce qui suit, tu autem, qui, etc., ubinam es? semble supposer qu'auparavant il a été parlé de plusieurs personnes : Mon frère est absent. Metellus ne m'est bon à rien. Mais vous, mon cher ami, où êtes-vous?

6" Enfin , il me semble que le texte , sans y rien changer, fait un fort beau sens. Cicéron avait dit auparavant qu'il n'avait per-

* Malespines, Lambin, et Jimius.

sonne avec qui il pût s'entretenir familièrement, ni s'ouvrir de ses peines pour en recevoir quelque consolation ; car, ajoute-t-il, mon frère, qui m'aime si tendrement, n'est point ici. Pour Métellus , ce n'est point un homme ordinaire , dont la conversation puisse m'être d'aucun secours : sa compagnie est pour moi comme la plus affreuse solitude , où l'on ne voit que le ciel et les rochers. Mais vous , mon cher ami , dont l'entretien et les conseils ont adouci tant de fois mes peines et mes chagrins...., où êtes-vous à présent? Métellus, non homOy sedlîttus^ atque aer, etsolitudo niera. Tuautem.... ubinam es?

Cependant je suis bien éloigné de condamner absolument l'autre sens, qui peut être fondé sur de bonnes raisons. Je me contente de proposer le mien , pour lequel j'ai aussi de fort bons garants. J'ai cru devoir insérer de temps en temps dans mes réflexions de ces sortes de critiques , pour former l'esprit des jeunes gens.

(N. 2.) lia sum ab omnibus destitutus, ut tantum requietih habeam, quantum cum uxore, et filiola, et mellito Cicérone consumitur. Ces deux derniers mots ,^^/ïo/a et mellito Cicérone, font toute la beauté de cet endroit, parce qu'ils expriment le langage naturel d'un père plein de tendresse pour des enfants tout aimables. Il n'est pas possible , je crois , de rendre ces mots dans notre langue; et les deux traducteurs y ont également renoncé.

Nam illx ambitiosas nostrœ fucosœque amicitiœ sunt in quodam splendore forensi , fructum domesticum non habent. Cette pensée est fort belle, parce qu'elleest dans le vrai. M. Mongault l'a ainsi rendue : Ces amitiés extérieures, que l'intérêt et l'ambition concilient , ne sont bonnes que pour paraître en public avec honneur, et ne sont d'aucun usage dans le particulier. Les deux épithètes que Cicéron donne aux amitiés du monde , ambitiosœ etfucosœ , ne paraissent pas rendues ici avec assez d'exactitude. Ambitiosas amicitiœ ne sont pas des amitiés que l'intérêt et l'ambition concilient, mais des amitiés de pompe, d'éclat, d'appareil, et, comme le dit M. de Saint-Réal, des ami tiés importantes et fastueuses. L,efucosx signifie aussi quel que chose de plus qu'extérieures , et marque de/ausses amitiés , qui n'ont qu'un vain extérieur.

II, Preuves de la Divinité ^ tirées du second livre de Cicéron sur la nature des dieux.

jy. 15. Quartam causam (affert Cleanthés ) , eamque vel maximam , sequabilitatem motus , conTersionem cœlo, solis, lunae siderumque omnium distinctionem, varietatem , pulchritudinem , ordinem :

quarnm rerum aspectus ipse satis indicaret, non esse ea fortuita. Ut si quis in domum aliquam , aat in gymnasium , sut in forum venerit ; quum videat omnium rerum rationem , modum , disciplinam, non possit ea sine causa fieri judicare, sed esse aiiquem intelligat , qui praesit , et cui pareatur : multo magis in tantis motionibus, tantisque vicissitudinibus , tam multarum rerum atque tantarum ordinibus, in quibus nihil unquam immensa et infinita vetustas mentita sit , statuât necesse est , ab alîqua mente tantos naturae motus gubernari.

N. 93, Hic ego non mirer esse quemquam, qui sibi persuadeat, corpora qusedam solida atque individus vi et gravitate ferri , mundumque efflci ornatissimum et pulcberrimum ex eorum corporum concursione fortuita? Hoc qui existimat fieri potuisse , non intelligo cur non idem putet, si innumerabiles uni us et viginti formas litteramm, vel aureae, vel quales libet, aliquo conjiciatur, posse ex his in terram excussis annales Ennii , ut deinceps legi possint, effici ? quod nescio an ne in uno qnidem versu possit tantum valere fortuna

iV. 94. Isti autem quemadmodum asseverant, ex corpusculis non colore, non qualitate aliqua , quam woiOXYjTa Grœci vocant, non sensu praeditis, sed concurrentibus temere atque casu, mundum esse perfectum ? vel innumerabiles potius in omni puncto temporis alios nasci , alios interire? Quod si mnndum efficere potest concursus atomorum , car porticum , cur templnm , cur domum , cur urbem non potest , quse sant minus operosa , et multo quidem faciliora ? Certe ita temere de mundo effutiunt , ut mihi quidem nunquam bunc admirabilem cœli ornatum, qui locus est proximus, su pexisse videantur.

TV". 95. Prœclare ergo Aristoteles :

c( Si essent, inquit, qui sub terra semper

iV. IB. La quatrième preuve '■ de Cléanthe , et la plus forte de beaucoup , c'est le mouvemen . églé du ciel , et la distinction , la vaiucté , la' beauté , l'arrangement du sol-il, de la lune et de tous les astres. 11 n'y a qu'à les voir, pour juger que ce ne sont pas des effets du hasard. Comme quand on entre dans une maison , dans un collège , dans un hôtel de ville, d'abord l'exacte discipline et la sage économie qui s'y remarquent font bien comprendre qu'il y a là quelqu'un pour commander et pour gouverner : de même , et à plus forte raison , quand on voit dans une si prodigieuse quantité d'astres une circulation régulière , qui depuis un temps infini ne s'est pas démentie un seul instant , c'est une nécessité de convenir qu'il y a quelque intelligence pour la régler.

iV. 93. Ici ne dois-je pas m'étonner qu'il y ait un homme qui se persuade que de certains corps solides et indivisibles se meuvent eux-mêmes par leur poids naturel, et que de leur concours fortuit s'est fait unmonde d'une grande beauté?

Quiconque croit cela possible , pourquoi ne croirait-il pas que, si l'on jetait à terre quantité de caractères d'or, ou de quelque matière que ce fût, qui représentassent les vingt et une lettres , ils pourraient tomber arrangés dans un tel ordre , qu'ils formeraient lisiblement les annales d'Ennius ? Je doute si le hasard rencontrerait assez juste pour en faire un seul vers.

JV. 94. Mais ces gens'-là comment assnrent'ils que des corpuscules qui n'ont point de couleur, point de qualité, point de sens , qui ne font que voltiger témérairement et fortuitement , ont fait ce monde-ci , ou plutôt en font à tout moment d'innombrables qui en remplacent d'autres ? Quoi I si le concours des atomes peut faire un monde, ne pourraitil pas faire des choses bien plus aisées , un portique , un temple , une maison , une ville ? Je crois , en vérité , que des gens qui parlent si peu sensément de ce monde n'ont jamais ouvert les yeux pour contempler les magnificences célestes, dont je traiterai dans un moment.

JV. 95. Aristote dit très-bieu : « Supposons des hommes qui eussent toujours

> Tour montrer que les hommes ont une idée de l'existence des dieux.

liahitavissent bonis et illustribus domiciliis, quse essent ornata signis atque picturis, instructaque rébus iis omnibus , quibus abundant ii qui beati putantur, nec tamen exissent nnquam supra terram : accepissent autem fama et auditione, esse quoddam numen et Tim deorum ; deinde aliquo tempore , patefactis terrœ faucibus , ex illis abditis sedibus evadere in haec loca quse nos incolimus, atque exire potuissent : quum repente terram et maria , cœlumque vidissent ; nubium magnitadinem , yentorumque vim cognovissent ; aspexissentque solem , ejusque tum magnitudinem pulchritudinemque , tum etiam efflcientiam cognovissent, quod is diem efficeret, tolo cœlo luce diffusa : quum autem terras nox opacasset, tum cœlum totum cernèrent astris distinctum et ornatum, lunseque luminum varietatem tum crescentis, tum senescentis, eorumque omnium ortus et occasus, atque in omni aeternitate ratos immutabilesque cursus : hœc quum vidèrent, profecto et esse deos , et hîBC tanta opéra deorum esse arbitrarentur »

N. 96. Atque hœc quidem ille. Nos autem tenebras cogitemustantas,quantae quondam eruptione aetneorum ignium flnitimas regiones obscuravisse dicuntur, ut per biduum nemo hominem homo agnosceret : quum autem tertio die sol illuxisset , tum ut revixisse sibi viderentur. Quod si hoc idem ex aeternis tene- , bris contingeret , ut subito lucem aspiceremus : quaenam species cœli videretur ! Sed assiduitate quotidiana , et consuetudine oculorum assuescunt animi; neque admirantur, neque requirnnt rationes earum rerum, quas semper vident, proinde quasi novitas nos magis, quam magnitudo rerum debeat ad exquirendas causas excitare.

IV. 97. Quis enim hune hominem dixerit , qui , quum tam certos cœli motus, tam ratos astrorum ordines, tamque omnia inter se connexa et apta vident , neget in his ullam inesse rationem, eaque casu fieri dicat, quae quanto coQsilio gerantur, nuUo consilio assequi possumus ? An quum machinatione quadam moveri aliquid videmus , ut sphaeram , ut horas, ut alia permulta;nou dubitamus quin illa opéra sint rationis : quum autem impetum cœli admirabili cura celeritate moveri vertique videamus, constantissime conficientem vicissitudines anniversarias cum summa sainte et conservatione rerum omnium : dubita-

habité sous terre, dans de belles et grandes maisons , ornées de sculptures et de tableaux , fournies de tout ce qui abonde chez ceyx que l'on croit heureux. Supposons que , sans être jamais sortis de là, ils eussent pourtant entendu parler des dieux, et que, tout d'un coup la terre venant à s'ouvrir, ils quittassent leur séjour ténébreux pour venir demeurer avec nous, que penseraient-ils en découvrant la terre , les mers , le ciel ; en considérant l'étendue des nuées, la violence des vents ; en jetant les yeux sur le soleil ; en observant sa grandeur, sa beauté , l'effusion de sa lumière qui éclaire tout? Et quand la nuit aurait obscurci la terre , que diraient-ils en contemplant le ciel tout parsemé d'astres différents ? en remarquant les va • riétés surprenantes de la lune, son croissant, son décours? En observant enfin le lever et le coucher de tous ces astres, et la régularité inviolable de leurs mouvements , pourraient-ils douter qu'il n'y eût en effet des dieux , et que ce ne fût là leur ouvrage ? »

lY. 96. Ainsi parle Aristote. Figuronsnous pareillement d'épaisses ténèbres, semblables à celles dont le mont Etna, par l'éruption de ses flammes , couvrit tellement ses environs, que l'on fut deux jours, dit-on, sans pouvoir se connaître, et que le troisième, voyant reparaître le soleil, on se croyait ressuscité. Si' nous sortions d'une éternelle nuit, et qu'il nous arrivât de voir la lumière pour la première fois , que le ciel nous paraîtrait beaul Mais parce que nous sommes faits à le voir, nos esprits n'en sont plus frappés , et ne s'embarrassent point de rechercher les principes de ce que nous avons toujours devant les yeux : comme si c'était la nouveauté , plutôt que la grandeur des choses , qui dût exciter notre curiosité 1

iV. 97. Est-ce donc être homme que d'attribuer, non à une cause intelligente, mais au hasard , les mouvements du ciel si certains , le cours des astres si régulier, toutes choses si bien liées ensemble, si bien proportionnées, et conduites avec tant de raison, que notre raison s'y perd elle-même? Quand nous voyons des machines qui se meuvent artificiellement, une sphère, une horloge, et autres semblables, nous ne doutons pas que l'esprit n'ait eu part à ce travail. Douteronsnous que le monde soit dirigé , je ne dis pas simplement par une intelligence, mais par une excellente , par une divine intelligence , quand nous voyons le ciel se

tBI TRA.ÎTE DES ETUDES.

mus quin ea non solnm ratione fiant, sed mouvoir avec une prodigieuse vitesse, ctiam excellenti divinaque ratione I et faire succéder annuellement l'une i

l'autre les diverses saisons qui vivifient, qui conservent tout ?

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