‹ Traite des etudes. --Chapitre 53 sur 127 · DE LA POÉSIE EN GENEBÀL · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE EN GENEBÀL

Les réflexions que j'ai à faire sur la poésie en général se réduiront à examiner quelle est la nature et l'origine de la poésie ; par quels degrés elle a dégénéré de sa première pureté; si la lecture des poètes profanes peut être permise dans des écoles chrétiennes ; enfin si l'usage des noms et du ministère des divinités païennes peut être toléré dans le christianisme.

ARTICLE PREMIER

De la nature et de l'origine de la poésie.

Si l'on veut remonter jusqu'à la première origine de la poésie, on ne peut douter, ce me semble, qu'elle ne prenne sa source dans le fond même de la nature humaine , et qu'elle n'ait été d'abord comme le cri et l'expression du cœur de l'homme , ravi , extasié , transporté hors de lui-même à la vue de l'objet seul

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digne d'être aimé, et seul capable de le rendre heureux. Fortement occupé de cet objet, qui faisait en même temps sa joie et sa gloire, il était naturel qu'il s'empressât d'en publier la grandeur bienfaisante , et que, ne pouvant renfermer en lui-même ses sentiments , il empruntât le secours de la voix : que la voix , n'expliquant pas assez fortement tout ce qu'il sentait , il en soutînt et relevât la faiblesse par le son des instruments , tels que furent d'abord les tambours , les cymbales et les harpes , que les mains touchaient et faisaient retentir avec bruit : qu'il leur associât même les pieds, afin qu'à leur manière ils exprimassent par leur mouvement et par une cadence nombreuse les transports qui l'agitaient.

Quand ces sons confus et inarticulés deviennent clairs et distincts , et forment des paroles qui portent des idées nettes des sentiments dont l'âme est pénétrée, alors elle dédaigne le langage commun et vulgaire. Un style ordinaire et familier lui paraît trop rampant et trop bas. Elle s'élève au grand et au sublime, pour atteindre à la grandeur et à la beautéde l'objet qui la charme. Elle cherche les pensées et les expressions les plus nobles ; elle accumule les figures les plus hardies ; elle multiplie les comparaisons et les images les plus vives ; elle parcourt la nature et en épuise les richesses, pour peindre ce qu'elle sent et. pour en donner une haute idée; et elle se plaît à imprimer à ses paroles le nombre, la mesure et la cadence qu'elle avait marquée par les gestes de ses mains en jouant des instruments , et par le tressaillement de ses pieds en dansant.

C'est là proprement l'origine de la poésie ; c'est ce qui en forme le fond et l'essence ; c'est de là que partent l'enthousiasme des poètes , la fécondité de l'invention , la noblesse des idées et des sentiments , les saillies de l'imagination , la magnificence et la hardiessedes termes, l'amour dugrand, du sublime, du merveilleux : c'est de là que , par une suite nécessaire , naît l'harmonie des vers, la chute des rimes, la recherche des ornements, le penchant à répandre partout des grâces , de l'agrément et des charmes ; car le souverain bien étant aussi la souveraine beauté , il est naturel à l'amour de chercher à embellir et à parer tout ce

qu'il aime, et de se représenter sous une figure agréable tous les objets qui lui plaisent.

Il est aisé de reconnaître tous ces caractères de la poésie , si Ton remonte aux premiers temps où elle était pure et sans mélange; si l'on examine les plus anciennes pièces que nous ayons dans ce genre , tel qu'est le célèbre cantique de Moïse sur le passage de la mer Rouge. Ce prophète , aussi bien qu'Aaron » , Marie, et les autres Israélites spirituels, découvrant dans ce grand événement l'affranchissement de la tyranie du démon que Jésus-Christ devait procurer au peuple de Dieu , et portant leur vue jusqu'à la parfaite liberté qui sera accordée à l'Église à la fin du monde , lorsqu'elle sera transportée des misères de cet exil dans le bonheur de la patrie céleste , se livraient aux transports d'une joie que l'espérance d'une félicité éternelle devait leur inspirer. Pour les Israélites charnels, qui se bornaient à la terre, ils voyaient dans leur délivrance miraculeuse , que la ruine des Égyptiens rendait certaine , un bonheur aussi complet que les sens pouvaient se le figurer. Il était naturel aux uns et aux autres de faire éclater l'excès de leur joie par le chant et par la poésie », comme ils firent , et d'y associer leurs mains par le bruit des tambours, et leurs pieds par la danse.

On remarque les mêmes caractères dans le cantique de Débora, dans ceux d'Isaïe et dans les psaumes de David , qui , dans les cantiques de joie et d'actions de grâces, joint presque toujours aux cris d'allégresse le son de la harpe et de la guitare, et les tressaillements. Il y invite tous les auditeurs ; et il en donna l'exemple le jour de la translation de l'arche, où, s'abandonnant sans réserve aux mouvements de sa joie , il jouait de sa harpe, €t dansait de toute sa force ^.

On doit conclure de tout ce qui vient d'être dit que le véritable usage de la poésie appartient à la religion, qui seule propose à l'homme son véritable bien , et qui ne le lui montre que dans Dieu : aussi n'était-elle chez le p3uple saint consacrée qu'à la

I Gantantes canticam Moysi , serri tympanis et choris, quibus praecinebat .

Dei.... ( Apocal. 15 , 3. ) dicens : Cantemns Domino, etc. » \Exod

' « Sumsit Maria prophetissa, soror 15, 20, 21.) Aaron , tympanum in manu saa ; egres- 3 « David saltabat toti» viribus ante

•aequesant omnes mulieres post eam cam Dominam. u (2 Reg. 6 , H. )

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rergion : elle ne s* occupait qu'à chanter les louanges du Créateur, qu'à relever ses divins attributs , qu'à célébrer ses bienfaits ; et l'éloge même des grands hommes , qu'elle faisait quelquefois entrer dans ses cantiques , avait toujours rapport à Dieu.

C'est ce qui a fait, même chez les anciens peuples idolâtres , la première matière de leurs vers ; tels que sont les hymnes qu'on chantait pendant les sacrifices et dans les festins qui en étaient la suite ; telles que sont les odes de Pindare et des autres poètes lyriques ; telle qu'est la théogonie d'Hésiode.

Des dieux la poésie descendit peu à peu aux demi-dieux , aux héros , aux fondateurs des villes , aux libérateurs de la patrie ; et elle s'étendit à tous ceux qu'on regardait comme les auteurs de la félicité publique , et comme des génies tutélaires. Le paganisme, prodiguant la divinité à tout ce qui portait le caractère d'une bonté assez puissante pour procurer des avantages qui passaient la portée ordinaire des hommes et qui tenaient du merveilleux , crut qu'il était juste de faire entrer en partage des louanges des dieux ceux qui partageaient avec eux la gloire de procurer au genre humain les plus grands biens qu'il connût, et le seul bonheur qu'il désirât.

Les poètes ne pouvaient traiter ces grands sujets sans faire l'éloge de la vertu , comme étant le plus bel apanage de la Divinité , et comme ayant servi de principal instrument aux grands hommes pour les élever à la gloire qu'on admirait en eux. Par l'inclination naturelle qu'on a d'orner tout ce que l'on aime et que l'on veut rendre aimable aux autres , ils s'appliquèrent à relever par les plus vives couleurs la beauté de la vertu , et à répandre tous les charmes et tous les agréments possibles dans leurs maximes et dans leurs instructions , afin de les faire mieux goûter aux hommes. Mais ce n'était point par le motif d'un amour sincère qu'ils eussent pour la vertu en elle-même, puisqu'ils ensevelissaient dans un profond silence toutes les vertus obscures, quoique souvent plus solides, et toujours plus nécessaires à la vie ordinaire du commun des hommes , et qu'ils réservaient toutes leurs louanges pour celles qui attiraient les applaudissements populaires , et qui brillaient avec plus d'éclat aux yeux e l'orgueil et de l'ambition.

ARTICLE II

Par quels degrés la poésie a dégénéré de son ancienne pureté.

Comme les hommes , entièrement plongés dans les sens , y faisaient consister tout leur bonheur, et se livraient sans mesure au plaisir de la bonne chère et aux attraits de Tamour charnel, c'était une conséquence naturelle que, regardantes dieux comme souverainement heureux ^ , et par état , ils leur attribuassent la félicité la plus complète dont ils eussent eux-mêmes l'expérience et l'idée ; qu'ils se les représentassent comme passant leur vie dans les festins et dans la volupté , et qu'ils y attachassent les suites ordinaires et les vices qu'ils en jugeaient inséparables *.

Ce principe de leur théologie les conduisit bientôt à se faire un devoir de religion de consacrer par des sacrifices solennels et par des fêtes publiques toutes ces passions et tous ces désordres qu'ils supposaient dans leurs dieux ; et ils s'y portèrent par le plaisir secret de voir retracée dans de si respectables modèles l'image de leurs propres passions , et d'avoir pour fauteurs et pour complices de leurs débauches les dieux mêmes qu'ils adoraient : de là était venu l'usage si ancien des bois sacrés qui accompagnaient presque toujours les temples , afin de couvrir par leur ombre et par leurs retraites les plus grandes infamies ; de là le culte de Béelphégor, dont il est parlé au chapitre 25 des Nombres , et qui se réduisait , selon l'Apocalypse , à manger et à commettre la fornication , edere et fornicari ^ ; de là ce qu'Hérode rapporte des cérémonies de Babylone , et ce que le prophète Baruch en avait dit longtemps avant lui ; de là ces différentes sortes de mystères qui cachaient tant d'ordures , et dont le secret était si sévèrement commandé.

Dans l'école d'une théologie si profane , que pouvait dire la poésie, elle qui était particulièrement consacrée à la religion, et qui était l'interprète naturelle des sentiments du cœur ? Son ministère exigeait qu'elle chantât les dieux tels que la religion

' Maxapa; eOSaijxova;. broisie, etc. ; les mariages, les jalousie»,

î L'ivresse de Baccbus et de Silène, les les querelles , les divorces, les adultères,

plaisanteries de Momus , les fonctions les incestes , etc.

de l'échansonne Hébé, le nectar et l'am- ^ Apoc. *? , 24.

publique les lui montrait, et qu'elle les représentât avec les caractères , les passions et les aventures que leur donnait la renommée. C'était la religion qui lui inspirait ces invitations : Jdsis, Ixtitix Bacchus dator^\ c'était la religion qui lui dictait cette maxime : Sine Cerere et Baccho frîget Venus*. Comment la poésie se serait-elle dispensée de suivre les égarements du paganisme , pendant que le paganisme lui-même suivait les égarements du cœur? Elle devait nécessairement dégénérer à proportion de ce que ces deux sources , dont elle dépendait , dégénéraient, et elle ne pouvait se défendre de contracter las vices de l'une et de l'autre. A juger donc sainement des choses , ce n'est pas la poésie qui est la première cause de l'impiété païenne ni de la corruption des mœurs; mais c'est la corruption du cœur qui , après avoir infecté la religion , a infecté la poésie , puisque celleci ne parle que la langue que le cœur lui dicte.

On doit néanmoins avouer que la poésie à son tour a beaucoup contribué à entretenir cette double dépravation. Il est certain que cette théologie profane et sensuelle aurait eu infiniment moins d'autorité sur les esprits, moins d'éclat et de cours parmi le peuple même, si les poètes n'avaient épuisé en sa faveur tout ce qu'ils avaient d'esprit , de délicatesse et de grâces , et s'ils ne s'étaient étudiés à employer les couleurs les plus vives pour farder des vices et des crimes , qui seraient tombés dans le décri sans la parure qu'ils leur prêtaient pour en couvrir la difformité , l'absurdité et l'infamie.

C'est le fondement des justes reproches que les sages du paganisme ont fait aux poètes. C'est le sujet de la plainte que Gicéron forme en particulier contre Homère , d'avoir communiqué aux dieux les défauts des hommes, au lieu de donner à ceuxci les vertus des dieux : Fingebat hxc Homerus, et humana ad deos transferebat : dîvina mallem ad nos^. C'est le motif qui porta Platon à bannir de sa république les poètes , sans même en excepter Homère , qui n'a pourtant jamais eu de plus grand admirateur que lui, ni peut-être de plus fidèle imitateur 4. Est- <^ 1 dit-il , une belle leçon de tempérance pour les jeunes gens,

1 y,»''K- 3 Lib. I,Tusc. n. 6

^"«at. 4 Ub. 3 , de Republ.

d'entendre dire à Ulysse chez Alcinoûs que le plus grand bonheur et le plus grand plaisir de la vie est de se trouver à une bonne table et d'y faire bonne chère? Ce que dit Phénix des présents, qui seuls sont capables d'apaiser les dieux et les hommes , et ce que fait Achille en ne rendant le corps d'Hector qu'à prix d'argent, est-il bien capable de leur inspirer des sentiments de générosité? Apprendront-ils à mépriser les douleurs et la mort , et à faire peu de cas de la vie , quand ils verront les dieux et les héros se désoler pour la mort de quelque personne qui leur était chère, et qu'ils entendront dire à Achille même qu'il aimerait mieux être sur la terre le valet du plus pauvre laboureur que le roi de tous les morts dans les enfers? Ce qui révolte davantage Platon contre Homère , c'est ce que ce poète rapporte des dieux : leurs querelles, leurs divisions, leurs combats, leurs blessures, leurs vols, leurs adultères, et leurs excès pour les débauches les plus infûmes ; tous faits , selon lui, supposés, et qui n'auraient pas dû être mis au grand jour, quand même ils auraient été vrais. Cicéron impute aussi aux poètes ces absurdes fictions qui rendent les dieux du paganisme si ridicules, et il en fait un long dénombrement r.

L'un et l'autre se trompaient en ce point, qu'ils ne remontaient pas jusqu'à la première source du désordre. Homère n'était point l'inventeur de ces fables : elles étaient bien plus anciennes que lui, et faisaient partie de la théologie païenne. Il peignait les dieux tels qu'il les avait reçus de ses pères , et tels qu'ils étaient crus et connus de son temps. C'était donc à la religion même qui supposait de tels dieux , et non à la poésie qui les représentait sous l'idée qu'on en avait, que Platon devait s'en prendre. Et c'était là en effet le secret motif de la loi par laquelle il chassait de sa république les poètes : car toute la théologie du pagaùisme était partagée entre deux écoles , celle des poètes", et celle des philosophes. Les premiers conservaient

I a Necmultoabsurdiorasuntea quse, relas, lamentationes , effusas in omni

poetarum vocibas fusa , ipsa suavitate iutemperantia libidines , adulteria ., vin-

nocaerunt : quia et ira inflammatos , et cula , cum humano génère concubitus ,

libidine furentes induxerant deos , fece- mortalesque ex immortali procréâtes. »

runtquc ut eorum bella, pugnas, prœlia, Lib. ï , de Natiir. Deor. n. 42. )

vulnera videremus : odia prseterea, dis- ' « Per idem temporis intervallum

sidia, discordias, ortas. interitus, que- extiterunt poetae , qui etiam theolog»

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le précis de la religion populaire , qui était établie par des coutumes et des traditions immémoriales , autorisée par les lois de l'État , liée aux fêtes et aux cérémonies publiques. Les philosophes, rougissant en secret des erreurs grossières du peuple, enseignaient à l'écart une religion plus pure, et dégagée de cette multitude de dieux pleins de vices et de passions honteuses. Ainsi Platon , en excluant de sa république les poètes . bannissait , par une conséquence nécessaire , toute la religion populaire pour y substituer la sienne; et par ce détour adroit il se mettait à couvert de la ciguè de Socrate, qui avait blessé la délicatesse du peuple en s'expliquant trop ouvertement contre les superstitions de la religion ancienne et dominante.

Cette réflexion sert à lever la contradiction qui paraît dans la conduite que les Athéniens tinrent à l'égard d'Aristophane et de Socrate. On ne sait pourquoi ils sont si impies au théâtre et si religieux dans l'Aréopage , et pourquoi les mêmes spectateurs couronnent dans le poète les bouffonneries si injurieuses aux dieux , pendant qu'ils punissent de mort le philosophe qui en avait parlé avec beaucoup plus de retenue.

Aristophane, en représentant sur le théâtre les dieux avec des caractères et des défauts qui excitaient la risée, ne faisait qu'en copier les traits d'après la théologie publique. Il ne leur imputait rien de nouveau et de son invention , rien qui ne fût conforme aux opinions populaires et communes. Il en parlait comme tout le monde en pensait , et le spectateur le plus scrupuleux n'y apercevait rien d'irréligieux qui le scandalisât, et ne soupçonnait point le poète du dessein sacrilège de vouloir jouer les dieux.

Au contraire , Socrate combattant la religion même de l'État, renversant le culte héréditaire et paternel avec toutes ses solennités, ses cérémonies, ses mystères, choquant tous les préjugés établis et reçus, paraissait un impie déclaré; et le peuple , irrité d'une témérité si sacrilège qui attaquait tout ce qu'il respectait comme plus sacré , croyait devoir allumer tout le feu de son zèle pour venger sa religion : car il faut nécessairement une religion à l'homme; il ne peut s'en passer. Les principes en sont

dicerentur, quoniam de diis carmina Del, cap. 14. ;

faeiebant. » ^ S. AuG. lib 18, de Ou. 1^

246 TBAITE D£S ÉTUDES.

trop profondément gravés dans le eœur pour l'étouffer. Mais il veut qu'elle soit indulgente, commode, complaisante, et que, loin de gêner ses penchants naturels ou de les condamner, elle les autorise. C'était une religion de ce caractère que les Athéniens aimaient ; et c'était en la leur représentant avec ces couleurs qu'Aristophane attirait leurs applaudissements et leurs louanges.

Le même motif inspira aux Romains beaucoup d'indulgence pour le théâtre , et les engagea même à consacrer en quelque sorte la licence qu'il se donnait contre les dieux, en la faisant entrer dans les cérémonies de la religion , dont les jeux scéuiques faisaient partie ; quoique , d'un autre côté , la sévérité des magistrats fût fort attentive à mettre l'honneur des citoyens à l'abri des traits de la satire. En effet , ces jeux ne décriaient point les dieux dans l'esprit du peuple, qui était accoutumé dès son enfance à les respecter avec les mêmes passions que la scène leur donnait , et qui , par ces sortes de plaisanteries , ne perdait rien pour eux de sa vénération ordinaire : au lieu que les satires déshonoraient véritablement les grands hommes de la république dans l'esprit du peuple romain; et, en les faisant regarder parle public avec moins d'estime et de respect, elles les rendaient moins utiles au service de l'État et au commandement.

Saint Augustin reproche aux Romains , avec autant de force que d'esprit, une conduite si bizarre*. Quoi! dit-il en s'adressant à Scipion, dont il avait cité quelques paroles sur ce sujet , vous trouvez qu'il est beau d'avoir interdit sous peine de mort aux poètes d'attaquer aucun des Romains , pendant qu'on leur laisse toute liberté de déchirer les dieux ! Votre sénat vous est donc plus cher que le Capitole? Vous préférez donc Rome au ciel, et votre réputation à celle des dieux? Vous liez la langue des poètes quand il s'agit de décrier vos citoyens , et vous leur permettez de se déchaîner, sous vos yeux mêmes et en votre présence , contre les dieux , sans que ni sénateur, ni censeur, ni pontife, s'oppose aune telle licence! Vous trouvez qu'il aurait été indigne qu'un Plante ou un Naevius eût osé mal parler des Scipions ou de Caton , et vous souffrez que votre Térence dé-

* s. Aug. 1. 2 , de Civ. Dei , cap, 12.

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crie impunément et déshonore Jupiter, en le donnant aux jeunes gens pour maître et précepteur dans le crime!

Saint Augustin, dans le même endroit , reproche aux mêmes Romains une autre contradiction non moins ridicule ni moins insensée*. Ceux qui représentaient dans les jeux scéniques des pièces de théâtre étaient déclarés infâmes , et, comme tels , jugés indignes d'exercer aucune charge dans la république , et chassés honteusement de leur tribu'; ce qui était la peine la plus infamante dont les censeurs punissent les citoyens.

Il faut remarquer que ces jeux scéniques avaient été établis chez les Romains par l'ordre même et par l'autorité des dieux, et qu'ils faisaient une partie du culte religieux qu'on leur rendait. Nec tantum hxcagi voluerunt, sed sibi dicari^ sibi sacrari, sibi solemniter exhiberi. Comment donc, leur dit saint Augustin, peut-on punir un acteur qui est le ministre de ce culte divin ? de quel front déclare-t-on infâmes ceux qui représentent ces pièces de théâtre, pendant qu'on adore comme dieux ceux qui les exigent? Quomodo ergo abjicitur scenîcus, per quem coliiur deus? et theairicœ illius turpitudinis qua fronte notatur actor, si adoratur exactor'^ Mais par quelle autre bizarrerie aussi extravagante note-t-on d'infamie les acteurs de ces pièces, pendant qu'on comble d'honneurs et de louanges les poètes qui en sont les auteurs .? Qua ratione rectum est , ut poeticorum figmentorum et ignominiosorum deo rum in/amentur actores, honorentur auctores 1 Macrobe nous a conservé une petite pièce de vers qui est d'un goût exquis , où le poète Labérius, auteur des Mimes, qui était devenu chevalier romain, et que Jules César avait obligé, malgré sa répugnance , de paraître sur le théâtre, exhale sa juste douleur de s'être ainsi déshonoré lui-même à jamais par une lâche complaisance pour le prince. C'était le prologue de la comédie qu'il représentait. J'ai cru le devoir insérer ici tout entier.

' s. Aag. 1. 2 , de Civ. Del , cap. 13. carere, sed etiam tribu moveri notatione

' « Qaum artem ludicram scenamque censoi-ia voluerunt. » ( Cic lib. 4 , de

totam probro ducerent, genus id homi- rep. apud S. Ano. lib. 2, de CMt Dei,

•am non modo honore ciTium reliquorum cap. 9 et 13.

248 TBAITJ]: DES ÉTUDES.

PROLOGUS LABERII MIML

Nécessitas, cujus cursus transversi impetum Voluerunt multi effugere, pauci potueronti Quo me detrusit pêne extremis sensibus?

Quem nulla ambitio , nulla unquam largitio , NuUus timor^, vis nulla , nulla auctoritas Mo ver e potuit in ju venta de statu ; Ecce in senecta ut facile labefecit loco Viri excellentis mente clémente édita , Submissa placide blandiloquens oratio !

Jltenim ipsi dî negare cui nihil potuerunt, Hominem me denegare quis posset pâli ?

Ergo bis tricenis annis actis sine nota , Eques romanus e lare egressus meo , Domum revertar mimus. Nimirum hoc die Uno plus vixi mihi quam vivendum fuit.

Fortuna immoderata in bono aeque atque in malo \ Si tibi erat libitum litterarum laudibus Floris cacumen nostrae famae frangere , Cur, quum vigebam membris prseviridantibus , Salisfacere populo et tali quum poteram viro , Non flexibilem me concurvasti ut carperes ? Nunc me quo dejicis ? Quid ad scenam affero? Decorem formae , an dignitatera corporis ; Animi virtutem , an vocis jocundae sonum ? Ut hedera serpens vires arboreas necat , . Ita me vetustas amplexu annorum enecat.

Sepulcri similis, nihil nisi nomen retineo.

Macrob. Saturn. 1. 2, c. 7.

L'extrême délicatesse de cette pièce latine , qu'il est impossi~ ble de faire passer dans une langue étrangère , m'avait d'abord détourné de la traduire en français. Je me suis enhardi dans les derniers temps , et je me suis cru obligé d'en hasarder la traduction en faveur des personnes qui n'entendent point le latin. Mais , pour la rendre moins défectueuse , je l'ai communiquée à plusieurs amis également habiles dans l'une et l'autre langue, qui m'ont aidé de leurs avis ; et cependant je sens combien elle est encore éloignée de la beauté du texte original.

Traduction du Prologue de Lahérîus , poëte comique.

Où m'a réduit , presque sur la fin de mes jours , la dure nécessité qui traverse nos desseins; dont tant de mortels ont voulu, et si peu ont pu éviter les coups violents et imprévus? Moi qui, dans la fleur de l'âge, avais tenu contre toute sollicitation, toute largesse , toute crainte , toute force , tout crédit ; me voilà , dans ma vieillesse, renversé en un moment parles douces insinuations de ce grand homme, si plein de bonté pour moi , et qui a bien voulu s'abaisser à mon égard jusqu'à d'instantes prières. Après tout , si les dieux mêmes ne lui ont pu rien refuser, souffrirait-on, moi qui ne suis qu'un homme, que j'eusse osé lui refuser quelque chose? Il faudra donc qu'après avoir vécu sans reproche jusqu'à soixante ans, sorti chevalier romain de ma maison , j'y rentre comédien. Ah ! j'ai vécu trop d'un jour. O fortune, excessive dans les biens comme dans les maux ! si tu avais résolu de flétrir ma réputation et de m'enlever cruellement la gloire que je m'étais acquise par les lettres , pourquoi ne m'astu pas produit sur le théâtre lorsque je pouvais céder avec moins de confusion , et que la vigueur de l'âge me mettait en état de plaire au peuple et à César? Mais maintenant qu'apporté-je sur la scène? la bonne grâce du corps? l'avantage de la taille? la vivacité de l'action? l'agrément de la voix ? Rien de tout cela. De même que le lierre , embrassant un arbre, l'épuisé insensiblement et le tue, ainsi la vieillesse, par les années dont elle me charge , me laisse sans force et presque sans vie. Semblable à un sépulcre , je ne conserve de moi que le nom.

ARTICLE m.

La lecture des poètes profanes peut-elle être permise dans des écoles chrétiennes?

Il naît de tout ce que je viens de dire une objection très-forte contre la lecture des poètes païens , et qui demande quelque éclaircissement.

Platon , ce philosophe si sage et si sensé , bannit de sa république les poètes, et ne croit pas qu'on doive les mettre entre les mains des jeunes gens , si ce n'est après avoir pris de sages

précautions pour en écarter tous les dangers. Cicéron approuve nettement sa conduite ^ ; et supposant, comme lui, que la poésie n'est propre qu'à corrompre les mœurs , à amollir les esprits , à fortifier les faux préjugés, qui sont une suite de la mauvaise éducation et des mauvais exemples, il s'étonne que ce soit par là qu'on commence l'instruction des enfants , et qu'on donne à cette étude le nom de belles-lettres et d'honnête éducation.

Mais nous devons être bien plus effrayés de ce que dit saint Augustin contre les fables des poètes. Il regarde la coutume où l'on était de les expliquer dans les écoles chrétiennes comme un funeste torrent auquel personne ne résistait, et qui entraînait les jeunes gens dans l'abîme de la perdition éternelle. Vx tibi flumen morîs humant ! Quîs resistit Obi? Quamdiu non siccaberis ? Quousque volves Evxfilios in mare magnum etfçrmidolosum ^? A]^rès avoir rapporté l'endroit de Térence où un jeune homme s'anime lui-même au crime et à l'impureté par l'exemple de Jupiter, il se plaint que , sous prétexte de lui exercer l'esprit et de lui apprendre la langue latine, on l'appliquait à de si indignes fables , ou plutôt à de si folles rêveries, in quibus a me deliramentis atterebatur ingenium! Et il conclut que de telles ordures n'étaient pas plus propres que toute autre chose à lui apprendre des mots latins , mais que ces mots étaient fort propres à lui faire aimer de telles ordures. Non omnino per hanc turpitudinem verba ista commodius discuntur, sed per hœc verba turpitudo ista conjidentius perpetratur.

Saint Grégoire , pape , ne s'explique pas moins fortement dans une lettre qu'il écrit à un évêque pour lui faire des reproches de ce qu'il enseignait à la jeunesse les poètes profanes. « Une même « bouche ( lui dit-il ) ne peut prononcer les louanges de Jupiter <v et de Jésus-Christ; et il est horrible qu'un évêque chante ce « qui ne convient pas même à un laïque pieux 3. »

' « Videsne poetae quid mali affe- res optimos et optimum reip. statum

rant?... . Ita sunt dnlces , ut non legan- quaereret. At vero nos, docti scilicet a

tur modo , sed etiam ediscantur. Sic ad Graecia , haec et a pueritia legimus , et

malam domesticam discipliaam, vitam- didicimus. Hanc eruditionem liberalem

que umbratilem et delicatam, quum ac- et doctrinam putamusl » (Lib. 2. Tus-

cesserunt etiam poetae , nervos virtutis cul. Çtuest. n. 37. )

elidunt. Recte igltur a Platone educuntur ' Lib. I. Conf. c. 16.

ex ea civitate quam finxitille, quum mo- > A l'év. Didier, ix , ep. 4ft.

La lecture des poètes , condamnée si unanimement par les Pères , et même par les païens , peut-elle donc être permise dans les écoles chrétiennes ?

Il faut avouer que ces témoignages sont bien forts , et bien capables d'intimider un maître à qui son salut, et celui de la jeunesse qui lui est confiée, sont aussi chers qu'ils le doivent être. Mais, pour ne rien outrer dans une matière si importante, il est nécessaire , comme le remarque le père Thomassin » , dans l'ouvrage où il traite cette question à fond , de distinguer la poésie , aussi bien que la lecture des poètes , de l'abus qu'on peut faire de l'une et de l'autre : car c'est cet abus seul qui est condamnable, et qui en effet a été condamné par ceux dont j'ai parlé.

Pour ne m' arrêter qu'aux derniers , c'est-à-dire aux saints Pères , dont l'autorité doit faire plus d'impression sur nous , l'usage constant d'enseigner les poètes païens dans les écoles chrétiennes, auquel eux-mêmes rendent témoignage, est une preuve évidente que cette coutume n'était point regardée comme mauvaise en elle-même.

Peut-on croire que tant de pères si instruits de la religion , et même tant de mères si pieuses et si pénétrées de la crainte de Dieu , sous les yeux et sans doute par le conseil des saints évêques qui gouvernaient alors l'Église , eussent consenti qu'on appliquât leurs enfants à des études condamnées par la religion chrétienne ? L'histoire ecclésiastique nous apprend que la mère de saint Fulgence » , respectable par sa grande piété , religiosa mater, voulut que son fils apprît par cœur tout Homère et uns partie de Ménandre , avant que d'apprendre les premiers élémeEts de la langue latine.

Tout le monde sait l'application singulière que saint Basile /et saint Grégoire de Nazianze, longtemps avant saint Fulgence, avaient donnée à la lecture des auteurs païens , et en particulier à celle des poètes. Ces deux grands saints peuvent être proposés aux jeunes gens comme un modèle parfait et de la manière dont ils doivent s'appliquer à la lecture des auteurs païens , et de 1 y

> Méthode d'enseiguer et d'étudier ' In vita Fuîgent. cap- I chrétiennement les poètes.

conduite qu'ils doivent garder dans leurs études. L'histoire rapporte d'eux qu'ils ne connaissaient que deux chemins , dont l'un conduisait à l'église , et l'autre aux écoles. Dans une ville aussi corrompue qu'était alors Athènes, et au milieu d'une jeunesse livrée à toute sorte de désordres , ils surent conserver Tinnocence et la pureté de leurs mœurs , semblables à ces fleuves à qui le mélange des eaux de la mer ne fait point perdre leur douceur. Pour peu qu'on ait lu leurs ouvrages , on sait combien ils ont sanctifié la lecture des poètes par le pieux usage qu'ils en ont fait.

La religion chrétienne, si fortement et si savamment défendue par S. Augustin dans son admirable ouvrage de la Cité de Dieu, eut-elle lieu de se plaindre des études profanes que ce grand homme avait faites pendant sa jeunesse, qui lui fournirent contre les païens et contre tous les ennemis du christianisme des armes invincibles dont l'Église s'est servie contre eux si avantageusement dans tous les siècles ?

Peut-être aurait-il été à souhaiter que les mêmes ruines qui ont enseveli l'idolâtrie eussent aussi englouti et fait disparaître pour toujours ces funestes monuments et ces restes impurs du paganisme , si capables d'infecter et de corrompre les esprits^ Mais la divine Providence les a sans doute laissés survivre à l'idolâtrie pour déposer dans la suite de tous les siècles contre les impuretés et les excès horribles que non-seulement la religion païenne souffrait:, mais qu'elle consacrait même par l'exemple des dieux.

Julien l'apostat avait parfaitement compris quelle plaie mortelle l'étude des auteurs profanes portait à ses superstitions, quand il défendit aux chrétiens d'enseigner les lettres humaines. L'horreur que tous les évêques , et S. Augustin comme les autres, témoignèrent pour cette loi impie , doit tenir lieu d'une éloquente apologie en faveur de la lecture des poètes païens. On fut alors obligé de substituer à leurs ouvrages des poésies chrétiennes. Les plus beaux esprits , et en particulier S. Grégoire de Nazianze, signalèrent leur zèle et leur érudition en composant différentes pièces dans chaque genre de poésie , à l'imitation d'Homère, de Pindare, d'Euripide, deMénandre, et des autres..

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Mais quand la paix et la liberté furent rendues à l'Église , un des premiers fruits qu'on en tira fut d'enseigner comme auparavant dans les écoles chrétiennes les poètes païens ; et on le fit sans doute, encore plus que jamais, d'une manière chrétienne.

Quelle est cette manière chrétienne ? On peut l'apprendre dans un traité fort court , mais excellent , que saint Basile composa sur ce sujet en faveur de quelques jeunes gens qui étaient de ses pa-. rents , et qui étudiaient les auteurs païens comme on le fait encore dans les collèges.

Ce savant évoque, l'une des plus grandes lumières de l'Église grecque, commence par établir ce principe ; qu'ayant le bonheur d'être chrétiens, et en cette qualité destinés à la vie éternelle, nous ne devons estimer et rechercher que ce qui nous peut être utile pour l'autre vie. Il avoue qu'à proprement parler il n'y a que les livres saints qui puissent nous y conduire. Mais il ajoute qu'en attendant que la maturité de l'âge nous mette en état d'étudier à fond et de bien entendre les divines Écritures , nous pouvons nous occuper à d'autres lectures qui n'en soient pas tout à fait éloignées : comme on a coutume de se préparer aux combats véritables par des exercices qui y ont du rapport.

Les maximes répandues dans les écrivains profanes, soit par leur conformité, soit même par leur différence, peuvent nous disposer à celles de l'Écriture. Il en est de l'âme comme d'un arbre, qui n'a pas seulement des fruits , mais qui a aussi des feuilles, lesquelles lui servent d'ornement. Le fruit de l'âme est la vérité : la science profane tient lieu de feuilles, qui servent à couvrir ce fruit et à l'orner. Daniel étudia tout ce que les Chaidéens avaient d*arts et de sciences , montrant par là que cette étude n'était pas indigne des enfants de Dieu et des prophètes; autrement , il s'en fût aussi bien abstenu que des viandes qu'on lui apportait de la table du roi. Longtemps avant lui , Moïse avait appris les lettres et les sciences de l'Egypte.

Saint Basile montre en particulier combien la lecture des poètes peut être utile pour le règlement des mœurs. Il fait observer que ces beaux vers d'Hésiode ' , si connus et si estimés . oii il représente le chemin du vice semé de fleurs , plein d'agré-

* Oper. et dics, v. 289 sq.) TR. DES ÉTUD. T. I. ' ^^

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iiients , ouvert à tout le monde , et au contraire celui delà vertu, âpre, difficile, escarpé, sont une belle leçon pour les jeunes gens , qui leur apprend à ne se laisser point effrayer ni rebuter par les peines et par les difficultés qui environnent ordinairement la vertu. Il parle ensuite d'Homère, et il dit qu'un homme habile et fort versé dans l'intelligence de ce poète lui avait fait remarquer qu'il était plein d'excellentes maximes , et que ses poèmes devaient être regardés comme une louange continuelle de la vertu. Il en cite plusieurs beaux endroits.

Comme donc les abeilles savent tirer leur miel des fleurs qui ne semblent propres qu'à flatter la vue et l'odorat , ainsi nous trouverons de quoi nourrir nos âmes dans ces livres profanes , où les autres ne cherchent que le plaisir et l'agrément. Mais, ajoute ce Père en continuant la même comparaison , les abeilles ne s'arrêtent pas à toutes sortes de fleurs ; et dans celles mêmes où elles s'attachent , elles n'en tirent que ce qui leur convient pour la composition de leur précieuse liqueur. Nous tâcherons de les imiter; et comme en cueillant les roses on évite les épines, nous prendrons dans les auteurs profanes ce qu'il y â d'utile, sans toucher à ce qu'ils peuvent avoir de pernicieux.

Voilà notre règle et notre modèle; voilà le moyen de sanctifier la lecture des poètes. Et comment pourrions-nous nous en écarter, puisque les païens mêmes nous en donnent l'exemple? Serait-il raisonnable que sur ce point nous eussions moins de délicatesse qu'eux ? Quintilien » , comme je l'ai déjà remarqué ailleurs , veut qu'on fasse choix non-seulement des auteurs, mais encore des endroits qu'on peut lire dans ceux qu'on aura choisis : et il déclare qu'il y a des pièces dans Horace qu'il serait bien fâché d'expliquer aux jeunes gens. Platon , dont nous avons tant parlé , prescrit la même loi *. Il veut qu'on conserve les poésies qui n'ont rien de contraire aux bonnes mœurs, qu'on rejette celles qui sont absolument mauvaises, qu'on corrige celles qui sont susceptibles de ce changement; et il charge de ce soin les

* a Alnnt et lyrici : si tamen in bis mnlta , et Horatiam in quibusdam nonon aactores modo, sed etiam partes lim iuterpretari. » (Quiktil. lib. I» «péris elegeris. Nam et Grseci licenter cap. 14.)

Plato,Delegiba5,lib. 7.

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personnes d'un âge mûr, d'une expérience consommée , et d'une probité reconnue. Le public doit savoir gré à ceux qui de notre temps ont mis presque tous les poètes en état d'être lus et expliqués dans les collèges.

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