RTICLE IV
Est-il permis auxpoêtes chrétiens d'employer dans leurs poésies le nom des divinités païennes?
Je commence par avouer que dans la question dont il s'agit j'ai lieu de craindre qu'il ne paraisse une espèce de témérité de vouloir troubler les poètes chrétiens dans la possession où ils sont d'employer dans leurs poésies le nom des divinités païennes , d'autant plus que cette coutume est très-ancienne , et qu'on ne l?eut pas dissimuler qu'elle a été suivie par des personnes fort es timables pour leur mérite , et souvent même fort respectables pour leur piété. Je prie néanmoins le lecteur de souffrir que je ne la regarde pas comme un usage qui fasse loi , et de me permettre d'en rechercher l'origine, d'en peser les raisons , et d'en examiner les conséquences , parce qu'il peut y avoir des erreurs fort anciennes , qui pour cela n'en sont pas plus recevables , et qu'on ne prescrit point contre la vérité , dont les droits sont éternels. D'ailleurs je ne suis pas le premier qui réclame contre cet abus , et dans tous les temps on s'est opposé à cette prétendue possession , comme étant sans fondement et sans titre légitime ; ce qui suffît pour empêcher la prescription.
La poésie, telle que je la suppose ici, n'a passé aux chrétiens que par le canal et le ministère du paganisme. Lui seul en a prescrit les règles et fourni les modèles. C'est par la lecture des poètes grecs et latins qu'on s'en est formé quelque idée. On s'est uniquement appliqué à les étudier et à les copier. Toutes leurs inventions et presque toutes leurs expressions roulaient nécessairement sur les fausses divinités. Leur ôter Jupiter, Mars , Bacchus , Vénus , Apollon , les Muses , c'est leur ôter ce qui faisait en même temps le fond de leur poésie et de leur théologie. IN'a-t-ilpas pu arriver que des personnes, peut-être peu délicates sur la religion , éprises et comme enivrées des beautés
de la poésie profane , et nourries de cette agréable lecture dès leur enfance , en aient insensiblement adopté jusqu'au langage sans y faire trop d'attention , et que cette coutume, comme tant d'autres , suivie avec aussi peu d'attention, et autorisée de plus en plus par le temps et par l'usage, soit devenue aussi commune que nous la voyons ? Il doit donc être permis d'examiner si en elle-même elle est fondée sur la raison.
Les plus simples lumières du bon sens nous apprennent que celui qui parle doit avoir une idée nette de ce qu'il veut dire, et qu'il doit se servir de termes qui portent dans l'esprit des auditeurs une notion distincte de ce qui se passe dans son âme. C'est le premier but du langage et la fin de son institution ; c'est le plus nécessaire lien de la société et du commerce de la vie. Le consentement de tous les hommes et la nature elle-même nous enseignent que c'est l'unique usage légitime que l'on puisse faire de la parole. L'auditeur est en droit de l'exiger ; et si l'on trompe son attente en ne lui donnant que de vains sons et des mots vides de sens , on se rend indigne d'être écouté.
On prie un poète qui, par exemple , dans la description d'une tempête invoque Neptune et Éole , de nous faire part de ce qui se passe dans son esprit lorsqu'il prononce les noms de ces divinités païennes. Qu'en pense-t-il? et que veut-il que les autres en pensent? Quelle est la signification propre qu'il y attache, et qu'il attend qu'on y attachera après lui ? Voit-il sous ces termes quelque chose de réel et d'effectif?
Les païens , en s'adressant à Neptune et à Éole dans une tempête , entendaient par ces noms des êtres véritables , dignes d'adoration et de confiance , attentifs aux cris des malheureux et sensibles à leurs peines , exauçant leurs prières et acceptant leurs vœux , exerçant une autorité connue sur les éléments qui leur étaient soumis , et assez puissants pour dissiper l'orage et pour les tirer du péril.
Mais le poète chrétien qui , dans une tempête , invoque ces prétendus dieux de la mer et des vents , croit-il parler à quelqu'un ? Espère-t-il d'en être écouté? et veut-il le persuader aux autres? Neptune et Éole signifient-ils chez lui quelque chose de réel ? s'imagine-t-il qu'ils existent ou qu'ils aient jamais existé ? Qui
ne s'aperçoit qu il n'y a rien de plus absurde, de plus badin et de plus insipide que d'apostropher d'un ton pathétique des noms sans vertu et même sans.réalité , et d'entasser dans des vers pompeux les figures les plus vives pour conjurer un pur néant de nous secourir ? Quand on aime à parler ainsi en l'air , méritet-on Tattention d'un homme sérieux ?
Que pense de même et que veut dire un poète qui de sangfroid s'adresse à Apollon et aux Muses pour les prier de l'inspirer? qui rend grâces à Cérès, à Bacchus, à Pomone, d'avoir donné aux hommes une abondante moisson , une pleine vendange , une année riche en fruits ? Je n*ai garde de soupçonner ce poëte d'entendre par ces noms ce que les païens entendaient. Ce serait impiété et irréligion; car, selon saint Paul après David , tous les dieux des païens étaient des démons : Omnes dii gentium daemonia. Ce serait conduire les hommes à l'infidélité, qui porte ailleurs ses vœux, ses désirs, ses espérances et sa reconnaissance. Ce serait les rendre véritablement idolâtres, et leur apprendre à substituer à Dieu d'autres objets qui remplissent sa place en donnant ce qu'on ne peut recevoir que de lui , et qui lui ravissent la gloire de tous ses ouvrages et de tous ses bienfaits.
Ce qu'il semble qu'un poëte puisse répondre de plus raisonnable, c'est que, par ces noms de dieux qu'il invoque ou qu'il remercie , il entend les différents attributs du Dieu suprême . du Dieu véritable. Mais est-ce donc l'honorer que de lui donner le nom de ses plus déclarés ennemis, qui lui ont disputé si longtemps la divinité, et qui se font encore attribuer les titres et rendre les honneurs qui ne sont dus qu'à lui ? Ne craint-on point d'irriter par une telle profanation celui qui s'appelle si souvent dans les Écritures un Dieu jaloux et vengeur? N'est-ce pas anéantir, du moins dans le langage , le fruit de la victoire de Jésus-Christ , qui a chassé le démon de tout ce qu'il avait usurpé ? n'est-ce pas lui restituer en quelque sorte toutes les parties de son empire en le replaçant dans les astres, dans les éléments , dans toute la nature; en le rendant l'arbitre de la paix et de la guerre , de l'événement des batailles , du sort des États et des particuliers , et le donnant pour l'auteur de tous les dons naturels , qu'il se faisait autrefois demander par les idolâtres , et dont il se faisait rendre grâce ?
258 TBAITÉ DES ÉTUDES.
L*Écriture * nous apprend qu'un mot peu respectueux pour la souveraine majesté du vrai Dieu, échappé à des païens qui ne le connaissaient pas , fut puni par une sanglante défaite de tout an peuple. Croit-on que cette oreille si délicate et si jalouse , qui écoute tout ^ , soit moins blessée maintenant de ces noms impurs et sacrilèges de divinités profanes que des chrétiens osent lui donner? Le saint roi David eût-il approuvé un abus si injurieux à la Divinité, lui qui avait tellement en abomination tout ce qui avait usurpé la gloire du vrai Dieu, qu'il aurait cru souiller ses lèvres s'il avait nommé seulement ce qui était l'objet du culte idolâtre : Nec memor ero nominum eorum per labia mea ^.
Entre ces deux extrémités , d'entendre par ces noms les faux dieux ou le véritable Dieu , il y a un milieu qui à la vérité n'est pas si irréligieux, mais (qu'on me permette de le dire) qui est absolument insensé et extravagant : c'est de ne rien entendre. La raison et le bon sens peuvent-ils pardonner un tel langage, ou plutôt un si indigne abus de la parole? Et d'ailleurs toutes les professions , tous les arts , et toutes les sciences , se soumettant à la règle générale de n'employer, pour s'énoncer, que des termes significatifs , pourquoi la poésie serait-elle la seule qui s'en dispenserait', et qui se glorifierait aujourd'hui du privilège singulier et nouveau de parler sans savoir ce qu'elle dit?
Il faut l'avouer de bonne foi , plusieurs ne tombent dans cet inconvénient^que pour n'y avoir jamais fait une sérieuse réflexion. Us suivent le torrent d'une coutume qu'ils trouvent établie , et ils ne s'avisent pas d'en examiner l'origine , ni d'y soupçonner aucun mal. Je reconnais que c'a été là autrefois ma disposition; et s'il m'est arrivé quelquefois d'employer dans des vers le nom de quelques divinités profanes, dont je me repens bien maintenant , je l'ai fait à l'imitation des autres , dont l'exemple était pour moi une loi , mais non une justification.
• « Alors un homme de Dieu vint trou- grande multitude, et tous saurez que
ver le roi d'Israël, et lui dit : Voici ce c'est moi qui suis le Seigneur. » (3. Reg,
que dit le Seigneur : Parce que les Sy- 20-28. )
riens ont dit, Le Seigneur est le Diea > « Auris zeli aadit omuia. » {Sap. I
des montagnes , mais il n'est pas le Diea 10. ) des vallées; je TOUS livrerai toute cette ' Ps. 15,4.
TBAITÉ DES ETUDES. 259
Cet usage que font les poètes chrétiens des divinités païennes paraît encore plus absurde et devient plus insupportable, quand on les emploie dans des matières saintes , où l'on parle du vrai Dieu , où l'on prétend le remercier des biens qu'il accorde aux hommes , où même l'on traite quelquefois de ce que la religion a de plus grave et de plus respectable.
Quelque plaisir que fasse la lecture des poésies de Sannazar , peut-on lui pardonner d'avoir mêlé comme il a fait le sacré et le profane dans un poëme où il s'agit du plus auguste de nos mystères , je veux dire de l'Incarnation du Fils de Dieu » ? Convient-il , en parlant des enfers dans une telle occasion , d'en laisser encore l'empire à Pluton , et de lui associer les Furies . les Harpies, le Cerbère, les Centaures, les Gorgones, et d'autres pareils monstres ? Est-il raisonnable de mettre en parallèle les îles de Crète et de Délos , célèbres , l'une par la naissance de Jupiter , et l'autre par celle des enfants de Latone , avec la petite ville de Bethléem , qui servit de berceau à Jésus-Christ? Mais surtout peut-on souffrir qu'après avoir invoqué le vrai Dieu , ou du moins les esprits célestes et les bienheureux , ce poète, pour parler dignement de la naissance que Jésus-Christ a tirée d'une vierge , implore le secours des Muses , ces prétendues vierges du paganisme, comme devant s'intéresser à l'honneur de Marie, vierge aussi bien qu'elles?
Virginei partus magnoque œquaeva Parenti
Progenies , superas cœli quœ missa per auras
Antiquam generis labem mortalibus segris
Abluit , obstructique viam patefecit Olympi ,
Sit mihi , cœlicolœ , primus labor : hoc mihi primum
Surgat opus. Vos auditas ab origine causas ,
Et tanti seriem , si fas , evolvite facti.
Nec minus , o Musse , vatum decus , hic ego vestros Optarim fontes, vestras, nemora ardua, rupes Quandoquidem genus e cœlo deducitis , et vos Virginitas sanctœque juvat reverentia faraœ; Vos igitur, seu cura poli , seu Virginis hujus Tangit honos : monstrate viam qua nubila vincam,
' D« parta VifginU.
El incxum immensi portas recludite cœli.
(Liv. 1.)
fl reconnaît dans la suite que de tels mystères sont absolument inconnus aux Muses et à Phébus.
Nunc âge , Castaliis quae nunquam audita sub antris Musarurave choris celebrata, aut cognita Phœbo, Expediam.
(Lib. 2.)
Mais révenant bientôt à sa folie poétique , il leur restitue tout leur pouvoir , reconnaît leur autorité , et leur rend de nouveaux hommages , comme aux seules divinités des poètes.
Non i si Pariiassia Musse Antra mihi , sacrosque aditus , atque aurea pandant Limina,sufliciam.
( Lib. 3. )
Quoique tous les hommes n'aient pas le cœur assez pénétré de religion pour être touchés de l'injure qu'un tel abus fait au vrai Dieu , seul auteur de tous les biens et de tous les talents , et à qui seul par conséquent la raison , aussi bien que la piété , nous apprend qu'il faut les demander , ils ont néanmoins assez de bon sens pour sentir intérieurement le ridicule d'un si bizarre assortiment et d'un si monstrueux mélange du sacré et du profane, du christianisme et du paganisme.
Il paraît ici depuis peu un poème anglais , intitulé le Paradis perdu, et qui a été traduit en français par une main habile, où l'on a été généralement blessé d'un pareil mélange du sacré et du profane qui s'y rencontre, d'autant plus que le sujet qui y est traité renferme ce qu'il y a de plus auguste et de plus saint dans la religion. Il est fâcheux qu'un poème si excellent d'ailleurs , et qui fait tant d'honneur à la nation anglaise , se trouve ainsi défiguré en quelques endroits par un défaut qui se pouvait aisément corriger sans toucher au fond de l'ouvrage, et par le simple retranchement de quelques comparaisons entièrement étrangères au sujet. On sent bien que l'auteur les y a insérées entraîné par le torrent de la coutume, et par le mauvais goût qui a saisi presque tous les poètes , d'employer dans leurg pièces les fictions ri-
dicules de la fable , et de faire revivre les divinités païennes au milieu du christianisme , malgré le ridicule qui se trouve dans un assortiment si bizarre , et qui ne blesse pas moins le sens commun que la religion. Au reste , quoiqu'il se rencontre encore quelques défauts dans ce poëme, comme l'a sagement observé le judicieux auteur qui en a fait l'analyse et la critique , il me semble que ce n'est point sans raison qu'on le regarde comme un chef-d'œuvre de l'art , digne d'entrer en parallèle avec les poèmes de l'antiquité les plus parfaits et les plus estimés , sur le modèle desquels il a «été formé.
Le fameux Santeuil , de Saint- Victor , avait fait dans sa jeunesse l'apologie des fables. M»", son frère, ecclésiastique plein de piété et de mérite , y répondit par une pièce de vers fort belle et fort élégante. Le premier sentit bien dans la suite que la raison était du côté de son frère: In novos fabularum accusatores juvénile scripsi Carmen, dit- il lui-même; sed meus frater consultîor hoc chrîstiano nec minus latino carminé me desîpuisse hactenus monet. Il se crut donc obligé de faire une réparation publique, mais à la manière des poètes , et il a voulu qu'elle fût jointe à la pièce de vers qui y avait donné lieu : Ne impietati mihi adscribas quod quaedam ex antiquortim superstitione homo christianus versibus meis insperserim, hxc styli exercendi causa lusi, quo aptîorjierem ad ea scribenda, qux spectant ad retigionem. Hoc autem, candide lecior y nolim te nescisse.
Je ne dois pas omettre ici les reproches que M. Bossuet , évêque de Meaux , fit au même Santeuil , sur ce qu'il avait employé le nom de Pomone dans une pièce à M. de la Quintinie, où il parlait des jardins de Versailles. L'autorité de ce grand homme, qui joignait à un profond respect pour la religion un goût exquis de la belle littérature , doit être, ce me semble, d'un grand poids dans la matière que je traite. Ce poète fit une pièce de vers pcûr se justifier, ou plutôt pour s'excuser; et il la termine par cette inscription : Me pœniteat errasse in une vocabulo latino , si displicuisse videar in me insurgenti tanto episcopo, etiam absolventibus Musis.
Mais , dit-on , si l'on proscrit entièrement les noms des divini-
tés païennes et les fictions fabuleuses , que deviendra la poésie ? et surtout à quoi se réduira le poëme épique , le plus beau do tous les poèmes ? La narration ne pourra y être que très-languissante par une triste et ennuyeuse uniformité; et, ou il faudra y renoncer, ou ce poème ne différera plus de l'histoire que par l'harmonie du langage , et l'on ne distinguera plus un habile poète d'avec un bon versificateur.
En retranchant cet attirail de divinités , je n'ai garde de vouloir qu'on interdise aux poètes ce qu'ils appellent la/aô/^, ou l'ordonnance du poème. Ce sera toujours par là que le poète se distinguera de l'historien. Le sujet qu'il traite ne lui appartient pas plus qu'à l'historien : c'est un bien , c'est un fonds qui leur est commun : mais le poète se l'approprie ; et il n'est lui-même poète que par la manière adroite et spirituelle dont il dispose et assemble les parties de ce sujet.
11 choisit d'abord un événement , une action célèbre dans l'histoire; il en conserve les circonstances les plus marquées. S'il les altérait ou les déplaçait, il choquerait les lecteurs intelligents, qu'il doit toujours respecter ou redouter. Jusque là il est à la gêne et maîtrisé par sa matière comme l'historien; mais il est maître après cela d'ajouter des circonstances nouvelles , en se tenant toujours dans la plus exacte vraisemblance, qui tient lieu à la poésie de ce qu'on appelle dans la peinture « un second vrai » , « dont l'usage consiste à suppléer dans chaque sujet ce qu'il « n'avait pas, mais qu'il pouvait avoir, et que la nature avait « répandu dans quelques autres ; et à réunir ainsi ce qu'elle « divise presque toujours. » Le poète a donc la liberté de ménager des rencontres et des situations qui relèvent le caractère de son héros et de ceux dont il parle. A l'exception des personnages fabuleux , il ne perd rien de ce qu'on admire dans les anciens ; tout lui reste : récits curieux , descriptions vives, comparaisons nobles , discours touchants, incidents nouveaux, rencontres inopinées, passions bien peintes. Joignez à cela une ingénieuse distribution de toutes ces parties. Voilà les beautés de tous les temps et de toutes les religions , et qui ne paraîtront jamais avec une versification harmonieuse , pure et variée, sans
' Lettre insérée dans le cours de peinture par M de Piles , p. 45.
TBAITé DES ÉTUDES. 265
former un poëme parfait. Mais ramenons le tout à un principe simple.
La poésie épique , comme toutes les autres espèces de poésie, se propose d'instruire et de plaire ^ Toutes les règles de la poésie et tous les efforts du poëte tendent à cette fin. Or , ce n'est point par des imaginations creuses ou par des fictions frivoles qu'il peut parvenir à ce but. C'est sans doute en formant d'abord un plan ingénieux de toute la suite de son action , en transportant dès l'entrée son lecteur au milieu ou presque à la fin du sujet; en lui laissant croire qu'il n'a plus qu'un pas à faire pour voir la conclusion de l'action ; en faisant naître ensuite mille obstacles qui la reculent , et qui irritent les désirs du lecteur ; en lui rappelant les événements qui ont précédé par des récits placés avec bienséance ; en amenant enfin les événements avec des liaisons et des préparations qui réveillent la curiosité du lecteur , qui l'intéressent de plus en plus pour le héros , qui l'entretiennent dans une douce inquiétude , et le mènent de surprise en surprise jusqu'au dénoûment. Un poëme épique fait dans ce goût plairait certainement, et l'on n'y regretterait ni les intrigues de Vénus , ni les serpents ou le venin d'Alecto.
'Au reste , en me déclarant contre les fictions poétiques et fabuleuses comme je fais ici , je suis bien éloigné de condamner certaines figures par lesquelles on attribue du sentiment , de la voix , de l'action même aux choses inanimées. Il sera toujours permis d'adresser la parole aux cieux et à la terre, d'inviter la nature à louer son auteur , de donner des ailes aux vents pour en faire les messagers de Dieu , de prêter une voix au tonnerre et aux cieux pour publier sa gloire, de personnifier les vertus et les vices. On ne peut s'offenser d'entendre dire d'un conquérant que la victoire accompagne partout ses pas , que l'épouvante marche devant lui , qu'il traîne après lui la désolation et l'horreur. Ces figures, toutes hardies qu'elles sont, ne sont pas plus contraires à la vérité que la métaphore et l'hyperbole ; et je puis bien appliquer ici ce que Quintiiien dit de la dernière : Monere
• Et prodcsse Yolwnt et delectare poetae.
lloRAT. {AH poet. T. 333.)
satis est, imntîri hyperbokm, nec ita ut mendacîofallere velit'^ En effet, loin que toutes ces figures, quand elles sont employé»^ sagement, fassent aucune illusion à l'esprit, ce sont toutes ma- Bières de parler vives et majestueuses, qui expriment sensiblement et en peu de mots ce qu'on ne pourrait dire que froidement par un plus long circuit de paroles.