‹ Traite des etudes. --Chapitre 55 sur 127 · DE LA POÉSIE EN PARTICULIEB · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE EN PARTICULIEB

• Les instructions que l'on doit donner aux jeunes gens sur la poésie regardent ou la versification , ou la manière de lire et d'entendre les poètes, ou l'intelligence des règles et de la nature des différentes sortes de poèmes.

ARTICLE PREMIER

De la versification.

I. Combien le goût des nations est différent par rapport à la versification.

On appelle versification l'art de faire des vers. C'est une chose étonnante dans la versification que le goût différent des différentes Tiations. Ce qui est d'un agrément infini dans une langue est insipide et de mauvais goût dans une autre. Les belles rimes , par exemple, qui font un si bon effet dans la poésie moderne, et qui flattent si agréablement l'oreille dans les langues française, italienne , espagnole , allemande , sont choquantes ùans les vers grecs et dans les latins ; et de même la mesure des fers grecs et des vers latins , qui dépend de la quantité des syllabes ^, n'aurait aucune grâce dans notre poésie moderne.

' lib. 8 , c. 6. longues , et les autres communes. A \\

* La qiumtité est proprement la me- vérité la langue française observe la lon- •are de chaque syllabe , et le temps que gueur et la brièveté des voyelles dans la Ton doit être à la prononcer, selon lequel prononciation , et cette différence va les unes soat appelées brèves , les antres quelquefois jusqu'à donner au même i»^-

Mais, en se renfermant même dans une seule langue, quelle infinie variété de pieds , de mesures , de cadences , de vers, ne trouve-t-on point dans la poésie latine (et il en faut dire autant de la grecque)! En combien de différentes espèces de poèmes lie se divise-t-elle point , dont chacun fait un tout à part, qui a ses règles et ses beautés particulières , qui souvent tire son plus grand agrément du mélange de différentes sortes de vers, et qui ne convient qu'à de certains sujets et à de certaines matières ! en sorte que si Ton voulait le transporter ailleurs, il y paraîtrait comme étranger, aurait un air contraint , et ne parlerait plus son langage naturel. Levers hexamètre a quelque chose de grave et de majestueux ; mais il devient plus simple et plus familier si on lui associe le vers pentamètre. L'alcaïque , surtout quand il est soutenu par les deux espèces différentes de vers qu'on y joint, est plein de force et de grandeur : au contraire, le vers saphique n'a rien que de doux et de coulant , et il tire beaucoup de grâce du vers adonique qui termine la strophe. A examiner la cadence du vers phaleuque, on dirait qu'il est fait exprès pour le badinage et pour l'amusement. D'où peut venir une si étonnante variété ?

Je ne puis croire que ce soit le hasard qui ait établi les différentes espèces de versification. Cette variété sans doute est fondée dans la nature, qui , ayant mis dans l'oreille un vif sentiment des sons , porte aussi à choisir différentes sortes de mesures, de cadences et d'ornements , selon les matières que l'on traite, et selon les passions que l'on veut exprimer.

Le poëme épique, qui représente les grandes actions des héros, demande une versification grave et majestueuse. 11 veut des vers qui marchent à plus grands pas, qui aient une mesure plus longue , qui soient sans mouvements trop brusques ni trop préci-

one différente signification '.aveugle- que le français a sa quantité, quoiqu'elle

ment, substantif; aveuglément, adverbe ; ne soit pas toujours aussi distinctement

matin, matin. La voyelle e dans les mots marquée pour chaque syllabe que dans

•aivants, sévère, évêque , repêché de le grec et le latin : mais cette quantité

ea"» »*f'^e«es-uows, a trois sons et trois n'est point employée dans la poésie fran-

quantites différentes , dont je ne sais si caise à former différents pieds et diffé-

les langues grecque et latine pourraient rentes mesures, fournir un exemple. D'où il est clair

266 TBAITE DES ETUDES.

pités, et qui finissent par une chute noble, soutenue de la gravité du spondée.

Au contraire, les odes et les cantiques, qui forment une poésie toute de sentiments , et qui étaient ordinairement accompagnés de la danse et du son des instruments, semblent demander des vers plus courts, qui s'élancent par bonds, qui se dardent comme des traits, et qui secondent par leur marche prompte et rapide la vivacité des saillies auxquelles l'âme s'abandonne.

Comme le poëme dramatique n'a ni la majesté du poëme épique, ni l'impétuosité des hymnes et des odes , il s'accommode mieux de l'ïambe, qui, donnant aux vers assez d'harmonie pour les élever au-dessus du langage vulgaire, leur laisse néanmoins une simplicité assez naturelle pour convenir aux entretiens familiers des acteurs que l'on introduit sur la scène.

Nos langues modernes, par où j'entends les langues française, italienne et espagnole , viennent certainement du débris de la langue latine , par le mélange de la langue tudesque ou germanique. La plupart des mots viennent de la langue latine; mais la construction et les verbes auxiliaires, qui sont d'un très-grand usage, nous viennent de la langue germanique : et c'est peut-être de cette langue-là que nous sont venues les rimes et l'usage de mesurer les vers ', non par des pieds composés de syllabes longues et brèves, comme faisaient lès Grecs et les Romains, mais par le nombre des syllabes.

Dans les bas siècles, où l'on prit le goût des rimes, on voulut les introduire dans la poésie latine ; mais ce fut sans succès. La rime ne s'est conservée que dans certaines hymnes ou proses qu'on^trouve dans les Ofûces de l'Église, et qui , semblables aux vers des langues modernes, ont une mesure qui dépend simplement du nombre des syllabes, sans avoir égard aux longues ni aux brèves.

■ La mesure des vers italiens , anglais , Voilà deux lignes composées da même

allemands , dépend non seulement , nombre de syllabes : la première seule

comme en français , du nombre des syl- est un vers. 11 en est de même de ce ver»

labes , mais encore essentiellement de la de Milton :

position de l'accent dans les mots qui les 1 2 3

composent. Ât once with joy and fear bis beart rebounds.

I 2 3 La mesure a disparu , si vous dites

Ond' io dagl'jnciircati mi parti Atonce hisheait with joy and fear rebound», Ond' io mi parti dagl' iucarcati. L.

Une chose m'embarrasse dans cette diversité de goûts : c'est de savoir pourquoi la rime, qui plaît si fort dans une langue, est si choquante dans une autre. Cette différence ne vient- elle que de l'habitude et de l'usage? ou est-elle fondée dans la nature même des langues ?

La poésie française (et il faut dire la même chose de toutes celles qui sont modernes ) manque absolument de la délicate et harmonieuse variété des pieds, qui donne à la versification grecque et latine son nombre, sa douceur et son agrément; et elle est forcée de se contenter de l'assortiment uniforme d'un certain nombre de syllabes d'une 'mesure égale pour composer ses vers, lia donc fallu pour arriver à son but , qui est de flatter l'oreille, chercher d'autres grâces et d'autres charmes, et suppléer à ce qui lui manquait d'ailleurs par la justesse, la cadence et la richesse des rimes ; ce qui fait la principale beauté de la versification française.

Autant qu'on exige que ce qui doit plaire ne paraisse point sous des dehors négligés, mais soit embelli par des ornements convenables, autant est-on blessé de l'affectation trop marquée d'accumuler des parures superflues. C'est peut-être par ce goût naturel du beau que la rime, qui est très-agréable dans la poésie française parce qu'elle y est nécessaire, paraît insupportable dans la latine parce qu'elle y est superflue , et marquerait quelque chose de trop affecté.

II. S'il est utile de savoir faire des vers , et comment on doit former les jeunes gens à cet art.

On demande quelquefois de quelle utilité peut être la versification pour la plupart des emplois où les jeunes gens qu'on élève dans les collèges sont destinés , et si le temps qu'on y donne à la composition des vers ne pourrait pas être employé à des études plus sérieuses et plus utiles.

Quand la versification ne serait pas d'un aussi grand usage qu'elle l'est dans de certaines occasions pour donner à l'Église des hymnes, pour chanter les louanges divines, pour célébrer les grandes actions et les vertus des princes , quelquefois même pour se délasser l'esprit par un honnête et ingénieux amusement,

on conviendra qu'elle est d'une absolue nécessité pour bien entendre les poetei , dont ou ne sentira jamais la beauté comme on le doit, si, par la composition des vers, on n'a accoutumé son oreille au nombre et à la cadence qui résultent des différentes sortes de pieds et de mesures qu'on emploie dans les différentes espèces de poésie , dont chacune a des règles séparées et des grâces particulières. D'ailleurs cette étude peut servir beaucoup » aux jeunes gens , même pour l'éloquence , en leur élevant l'esprit , en les accoutumant à penser d'une manière noble et sublime, en leur apprenant à peindre les objets par des couleurs plus vives , en donnant à leur style plus d'abondance , plus de force, plus de variété, plus d'harmonie, plus d'agrément.

C'est en quatrième qu'on commence ordinairement à former les jeunes gens à la poésie. Pour cela on leur fait d'abord apprendre les règles de la quantité. Cette étude est d'une extrême importance pour eux; et, pour l'avoir négligée dans cet âge encore tendre, on voit des personnes, d'ailleurs fort habiles, prononcer le latin d'une manière qui ne leur fait pas d'honneur.

On peut étudier ces règles ou en français ou en latin. Des professeurs, qui avaient d'abord employé la première manière, ont cru reconnaître par l'expérience que la seconde était plus convenable ; et je n'ai pas de peine à le croire : car , comme cette étude dépend presque uniquement de la mémoire , et d'une sorte de mémoire artificielle , les vers latins de Despautère s'apprennent et se retiennent plus aisément. Peut-être y a-t-il quelque choix à en faire , pour écarter ce qui est inutile et superflu. Il faut que les jeunes gens possèdent ces règles de telle sorte qu'ils puissent rendre raison de la quantité de chaque syllabe , et citer aussitôt la règle, soit en latin, soit en français.

Les matières de vers que l'on donne aux enfants doivent être proportionnées à leur faiblesse , et croître avec eux. D'abord ils n'auront qu'à déranger les mots ; puis à ajouter quelques épithètes et à changer quelques expressions ; ensuite , on leur fera étendre un peu plus les pensées et les descriptions : enfin , quand ils

» « Plarimam dicit oratori conferre verbis sublimitas , et in affectioaiba» Theophrastas leclionem poetarum. Nam- motus omnis , et in personis décor petiuue ab his et in rébus spiritM , et in tur. » (Qointil, lib. 10, cap. I.*i

TKAITE DES ETUDES. 269

seront plus forts, ils composeront d'eux-mêmes de petites pièces , où le tout sera de leur invention. En seconde et en rhétorique , on nous donnait souvent des endroits choisis des poètes français, pour les traduire en vers latins ; et je me souviens bien que les écoliers avaient beaucoup de goût pour ces sortes de matières , et y réussissaient beaucoup mieux que dans toutes les autres. La raison en est claire. Une telle matière fournit par ellemême de belles pensées , donne le style et l'esprit poétique , inspire une noble élévation : il ne s'agit plus que de choisir de belles expressions et de les bien arranger ; et c'est ce que la lecture des poètes apprend aisément.

Il est nécessaire que les professeurs dictent à leurs écoliers, de temps en temps , des vers corrigés , qui puissent leur servir de modèles. Quand l'étude se fait à la maison, le maître doit prendre ordinairement ses matières dans Virgile même, ou dans quelque autre poète excellent.

ARTICLE II

De kl lecture des poètes.

C'est cette lecture seule qui peut apprendre aux jeunes gens à bien versifier. Pour cela il faut que les maîtres s'appliquent particulièrement à leur y faire remarquer la cadence des vers et le style poétique.

%\. Delà cadence des vers.

Il y a une cadence simple , commune , ordinaire , qui se soutient également partout, qui rend les vers doux et coulants, qui écarte avec soin tout ce qui pourrait blesser l'oreille par un son rude et choquant, et qui, par le mélange de différents nombres et de différentes mesures , forme cette harmonie si agréable qui règne universellement dans tout le corps du poème.

Outre cela , il y a de certaines cadences particulières , plus marquées , plus frappantes , et qui se font plus sentir. Ces sortes de cadences forment une grande beauté dans la versification, et y répandent beaucoup d'agrément, pourvu qu'elles soient em ployées avec ménagement et avec prudence , et qu'elles ne se

rencontrent pas trop souvent. Elles sauvent l'ennui que des cadences uniformes et des chutes réglées sur une même mesure ne manqueraient pas de causer. En ce point , la versification latine a un avantage incomparable sur la française , qui , étant assujettie à la nécessité de couper toujours le vers alexandrin par deux hémistiches exactement égaux , de faire une espèce d'entrepôt après trois pieds parfaits , de fournir régulièrement une rime au bout des trois autres pieds , de subir la même servitude dans tous les vers suivants , courrait risque de fatiguer bientôt l'attention du lecteur, si elle n'était soutenue et relevée par d'autres beautés qui font oublier cette espèce de monotonie perpétuelle. Pour la poésie latine , elle a une liberté entière de couper ses vers oij elle veut, de varier ses césures et ses cadences à son choix , et de dérober aux oreilles délicates les chutes uniformes produites par le dactyle et le spondée , qui terminent le vers héroïque.

Virgile nous fera connaître tout le prix de cette liberté, nous en fournira des exemples en tous genres , et nous apprendra l'usage qu'il en faut faire.

Page 1