II. Réflexions générales sur ce qu'on appelle le bon goût
Le goût, tel que nous le considérons ici, c'est-à-dire par rapport à la lecture des auteurs et à la composition, est un discernement délicat, vif, net et précis, de toute la beauté, la vérité et la justesse des pensées et des expressions qui entrent dans un discours. Il distingue ce qu'il y a de conforme aux plus exactes bienséances, de propre à chaque caractère, de convenable aux différentes circonstances. Et pendant qu'il remarque, par un sentiment fin et exquis, les grâces , les tours , les manières , les expressions les plus capables de plaire , il aperçoit aussi tous les défauts qui produisent un effet contraire , et il démêle en quoi précisément consistent ces défauts, et jusqu'où ils s'écartent des règles sévères de l'art et des vraies beautés de la nature.
Cette heureuse qualité, que l'on sent mieux qu'on ne peut la définir, est moins l'effet du génie que du jugement , et d'une espèce de raison naturelle perfectionnée par l'étude. Elle sert dans la composition à guider l'esprit et à le régler. Elle fait usage de l'imagination , mais sans s'y livrer, et en demeure toujours maîtresse. Elle consulte en tout la nature, la suit pas à pas, et en est une fidèle expression. Sobre et retenue au milieu de l'abondance et des richesses , elle dispense avec mesure et avec sagesse les beautés et les grâces du discours. Elle ne se laisse jamais éblouir par le faux, quelque brillant qu'il soit. Elle est également blessée du trop et du trop peu. Elle sait 6>' arrêter précisément où il faut , et retranche sans regret et sans pitié tout ce qui est au delà du beau et du parfait '. C'est le défaut de cette qualité qui fait le vice de tous les styles corrompus ; de l'enflure j du faux brillant, des pointes : lors, dit Quintilien, que le génie est destitué de jugement , et qu'il se laisse tromper par l'apparence du beau : guoticsingfeniumjudjcio caret, et specie boni falli-
Ce goût , simple et unique dans son principe , se varie et se multiplie en une infinité de manières; de sorte pourtant que, sous mille formes différentes , en prose ou en vers , dans un style étendu ou serré , sublime ou simple , enjoué ou sérieux , il est toujours le même , et porte partout un certain caractère de vrai et de naturel qui
' « Recideret omne quod ultra per- 1 (Quiwtil. lib. 8, cap. 3. fectiim traheretur. » (Hor. lib. 1 , Sat. j * lib. 8, c. 3. 10. ) <( Quidquid est ultra \irtutem. »
DISCOURS PEÉLIMINAIBE. 35
se fait d'abord sentir à quiconque a du discernement '. On ne peut pas dire que le style de Térence , de Phèdre , de Salluste , de César, de Cicéron , de Tite-Live , de Virgile , d'Horace , soit le même. Ils ont tous néanmoins ^ , s'il est permis de parler ainsi , une certaine teinture d'esprit qui leur est commune , et qui , dans cette diversité de génie et de style , les rapproche et les réunit , et met une différence sensible entre eux et les autres écrivains qui ne sont pas marqués au coin de la bonne antiquité.
J'ai dit que ce discernement était une espèce de raison naturelle perfectionnée par l'étude. En effet , tous les hommes apportent avec eux en naissant les premiers principes du goût , aussi bien que ceux de la rhétorique et de la logique. La preuve en est ^ qu'un bon orateur est presque toujours infailliblement approuvé du peuple , et qu'il n'y a sur ce point , comme le remarque Cicéron , aucune différence de sentiment et de goût entre les ignorants et les savants.
Il en est ainsi de la musique et de la peinture. Un concert dont toutes les parties sont bien composées et bien exécutées , tant pour les instruments que pour les voix , plait généralement. Qu'il y survienne quelque discordance , quelque cacophonie , elle révolte ceux mêmes qui ignorent absolument ce que c'est que musique, lis ne savent pas ce qui les choque , mais ils sentent que leurs oreilles sont blessées. C'est que la nature leur a donné du goût et du sentiment pour l'harmonie. De même un beau tableau charme et enlève un spectateur qui n'a aucune idée de peinture. Demandez-lui ce qui lui plait , et pourquoi cela lui plaît , il ne pourra pas aisément en rendre compte, ni en dire les véritables raisons; mais le sentiment fait à peu près en lui ce que l'art et l'usage font dans les connais* seurs-
Il en faut dire autant du goût dont nous parlons ici. Presque tous les hommes en ont en eux-mêmes les premiers principes , quoique dans la plupart ils soient peu développés , faute d'instruction ou de réflexion , et qu'ils soient même étouffés ou corrompus par une édu-
' « Quod sentitur latente judicio, ve- ul , si omnium pariter ïibros in manum
lut palato. » ( QuiNTit. lib, 6, cap. 3. ) sumpseris, scias, quamvis in diversis in
■^ « Sua cuique proposita lex , suus geniis , esse qnamdam judicii ac volun
décor est.... Habettamen omniseloquen- tatis similitudinem et cognationem. »
tia aliquid commune. » (Quintil. lib. {Dialog. de Orat. cap. 25.) 10, cap. 2.) 3 {( Nunquàm de bono oratorc, aut
n Nec refert quod inter se specie dif- non bono , doctis hominibus cum populo
ferant, quum génère consentiant... Cm- dissensio fuit, m ( Gic. in Brut. n. 185. ) «es eaœdemsanitatem eloquentiœ ferunt :
36 DISCOUBS PBELIMINAIBE.
cation vicieuse , par de mauvaises coutumes , par les préventions dominantes du siècle et du pays.
Quelqoe dépravé néanmoins que soit le goût , il ne périt pas entièrement : il en reste toujours dans les hommes des points fixes, gravés au fond de leur esprit , dans lesquels ils conviennent et se réunissent. Quand ces semences secrètes sont cultivées avec quelque soin, elles peuvent être conduites à une perfection plus distincte et plus démêlée. Et s'il arrive que ces premières notions soient réveillées par quelque lumière dont l'éclat rende les esprits attentifs aux règles immuables du vrai et du beau , qui en découvre les suites naturelles et les conséquences nécessaires, etquileur serve en même temps de modèle pour en faciliter l'application , on voit ordinairement les plus sensés se détromper avec joie de leurs vieilles erreurs , corriger la fausseté de leurs anciens jugements, revenir à ce qu'un goût épuré et sûr a de plus juste, de plus délicat et de plus fin , et y entraîner peu à peu tous les autres.
On peut s'en convaincre par le succès de certains grands orateurs, ou de quelques auteurs fameux , qui , par leurs talents naturels , savent rappeler ces idées primitives , et faire revivre ces semences cachées dans l'esprit de tous les hommes. En peu de temps ils réunissent en leur faveur les suffrages de ceux qui font le plus usage de leur raison , et bientôt ils enlèvent les applaudissements des personnes de tout âge et de toute condition , des ignorants aussi bien que des sa- '%'ants. Il serait facile de marquer parmi nous la date du bon goût qui y règne dans tous les arts , aussi bien que dans les belles-lettres et dans les sciences ; et , en remontant dans chaque genre jusqu'à la source , on verrait qu'un petit nombre d'heureux génies a procuré celle gloire et cet avantage à la nation.
Ceux mêmes qui , dans des siècles plus cultivés , sont sans étude et sans belles -lettres , ne laissent pas de prendre une teinture du bon goût dominant , qui se mêle sans qu'ils s'en aperçoivent dans leurs conversations , dans leurs lettres , dans leurs manières. Il y a peu de nos guerriers aujourd'hui qui n'écrivissent plus correctement et plus élégamment que Ville-Hardouin , et les autres officiers qui vivaient dans un siècle encore grossier et barbare.
On doit conclure de tout ce que je viens de dire , que l'on peut donner des règles et des préceptes sur ce discernement ; et je ne sais pourquoi Quinlilien , qui en fait avec raison un si grand cas , pré tend que celte qualité ue peut non plus s'acquérir par l'art que U
goût et l'odorat : non magis arte traditur, qiiam gustus aut odor ' , à moins qu'il ne veuille dire qu'il y a des esprits si grossiers, et tellement éloignés de ce discernement, qu'on pourrait croire que c'est en effet la nature seule qui le donne.
Je ne crois pas même que cette pensée de Quinlilien soit vraie par rapport à l'exemple dont il se sert, du moins pour ce qui regarde le goût. Il ne faut qu'examiner ce qui arrive à de certaines nations qu'une longue habitude attache fortement à des ragoûts bizarres et fort extraordinaires. Elles s'accordent sans peine à louer des liqueurs exquises , des viandes délicates , des mets apprêtés avec art par une main habile. Elles apprennent bientôt à discerner les finesses de l'assaisonnement , quand un maître savant en ce genre les y rend attentives , et à les préférer à la grossièreté barbare de leur ancienne nourriture. Quand je parle ainsi , ce n'est pas que je trouve ces nations fort à plaindre d'être privées d'une intelligence et d'une habileté qui nous est devenue si funeste. Mais on peut juger par là de la res semblance qui se trouve entre le goût par rapport au sens et au corps, et le goût par rapport à l'esprit ; et combien le premier est propre à peindre les caractères du second.
Le bon goût dont nous parlons ici , qui est celui de la littérature , ne se borne pas à ce qu'on appelle sciences : il influe comme imperceptiblement sur les autres arts, tels que sont l'architecture, la peinture, la sculpture , la musique. C'est un même discernement qui introduit partout la même élégance , la même symétrie , le même ordre dans la disposition des parties ; qui rend attentif à une noble simplicité , aux beautés naturelles, au choix judicieux des ornements. Au contraire , la dépravation du goût dans les arts a toujours été un indice et une suite de celle de la littérature. Les ornements chargés , confus , grossiers des anciens édiQces gothiques , et placés pour l'ordinaire sans choix , contre les bonnes règles et hors des belles proportions , étaient l'image des écrits des auteurs du même siècle.
Le bon goût de la littérature se communique même aux mœurs publiques et à la manière de vivre. L'habitude de consulter les règles primitives sur une matière conduit naturellement à en faire de même sur d'autres. Paul Emile, si habile et si entendu en tout genre, ayant donné, après la conquête de la Macédoine , une grande fête à toute la Grèce, et ayant remarqué qu'on en trouvait l'ordonnance
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infiniment plus élégante et plus belle qu'on ne l'attendait d'un homme de guerre, répondit qu'on avait tort de s'en étonner; « que le même « génie qui apprend à bien ranger une armée en bataille apprend « aussi à bien ordonner une fête ». »
Mais , par un renversement tout à fait étrange et cependant ordi< naire, et qui est une grande preuve de la faiblesse ou plutôt de la corruption de l'esprit humain , cette délicatesse même, cette élégance que le bon goût de la littérature et de l'éloquence a coutume d'introduire dans l'usage de la vie , pour les bâtiments par exemple , et pour les repas , venant peu à peu à dégénérer en excès et en luxe , introduit à son tour le mauvais goût dans la littérature et dans l'éloquence. C'est ce que Sénèque nous développe d'une manière fort ingénieuse dans une de ses lettres , où il semble s'être peint luimême sans s'en apercevoir^.
Un de ses amis lui avait demandé' d'où pouvait venir le changement qu'on voyait quelquefois arriver dans l'éloquence , et qui entraînait presque tous les esprits dans certains défauts, comme d'affecter des figures hardies et outrées , des métaphores hasardées sans mesure et sans retenue , des pensées si courtes et si brusques , qu'elles laissent plutôt à deviner ce qu'elles veulent dire qu'elles ne le disent.
Sénèque répond à cette question par un proverbe usité chez les Grecs * : Telle est la vie , telles sont les paroles : Talis hominibus fuit ratio , qualis vita. Gomme un particulier se peint dans son discours^, ainsi le style dominant est quelquefois une image des mœurs publiques. Le cœur entraîne l'esprrt * , et lui communique
' Pi.uTàRQUE,danslaviedePauIÉmile. discours est l'ombre de Vattion ( Droo. î Sen. Epist. 114. Laeht. IX, 38; Plut, de Liber. Educat.
3 « Quare quibusdam temporibus pro- p. 0 ).
venerit corrupti generis oratio , qnaeris ;. Téreace a dit de même :
it quomodo in quaedam vitia inclinatio jyjju quaie ingeoiura haberes , fuit indicio
ingeniorum facta sit... quare alias sen- oratio tua.
sas audaces et fidem egressi placuerint, (Heautontimor. Il , 4 , 4. )
alias abruptae sententiae et suspiciosae , Bentley a parié de cette pensée dans une
in quibus plus intelligendum est quam ^g s^g dissertations {Respons. ad Boyle ,
audiendum : quare aliqua œtas fuerit , p^g 104. Lennep. version). — L.
quœ translationis jure uteretur invere- s „ gnemadmodum uniuscujusque actio
cunde? » dicenti similis est, sic genus dicendi
4 U paraît que ce proverbe ou plutôt aliquando imitatur publicos mores. » cette sentence est une pensée de Solon , 6 « Si disciplina ciyitatis labouavit , qui disait : Le discours^ est l'image des ^^ gg Jq delicias dédit , argumentum est actions,'0 Xoyoç eiôwXov èçfi rôiv ëpywv luxuriœ publicae orationis lascivià. .. Non < DioG. Laekt. I, 58 ); pensée reproduite potest alius esse in'genio, alius animo par Démocrite : Aoyoç lç-^0^ axiri , le color »
DISCOURS PBÉLIMINAIBE. ?9
ses vices aussi bien que ses vertus. Lorsque , dans les meubles , dans les bâtiments , dans les repas , on se fait un mérite de se distinguer des autres par de nouveaux raffinements, et par une recherche étudiée de tout ce qui est hors de l'usage commun , le même goût se communique à l'éloquence , et y porte aussi la nouveauté et le désordre. L'esprit * , accoutumé à ne plus suivre de règles dans les mœurs, n'en suit plus dans le style. On ne veut plus rien que de nouveau , de brillant, d'extraordinaire, de hasardé. On ne s'attache qu'à des pensées minces et puériles , ou hardies et outrées jusqu'à l'excès. On affecte un style peigné et fleuri, et une élocution éclatante , qui n'a que du son , et rien de plus.
Et ce qui répand ces sortes de défauts ^ est ordinairement l'exemple d'un homme seul qui s'est fait de la réputation , qui est devenu à la mode , qui s'est rendu maître des esprits , et qui donne le ton aux autres. On se fait honneur de le suivre; on l'étudié, on le copie , et son style devient la règle et le modèle du goût public.
Comme donc dans une ville * le luxe des tables et des habits est une marque que les mœurs y sont peu réglées , ainsi la licence du style , quand elle est publique et générale , montre que les esprits sont dépravés et corrompus.
Pour remédier au mal * , pour réformer dans le style les exprèssions et les pensées , il faut purifier la source d'où elles partent. C'est l'esprit qu'il faut guérir. Quand il est sain et vigoureux , l'éloquence l'est aussi : mais elle est faible et languissante quand l'esprit l'est devenu , et qu'il s'est laissé affaiblir et énerver par la volupté et par les délices. En un mot , c'est lui qui est le maître , qui commande et qui donne le mouvement à tout ; et tout le reste suit ses impressions.
* « Quum assuevit animus fastidire quse quomodo vestium , œgrae civitatis indicia ex more sant, et iUi pro sordidis solita sunt : sic orationis licentia, si modo fresunt ; etiam ia oratioue quod noTum est quens est , ostendit animos quoque , a quœrit Modo id , quod nuper incre- quibus verba exeunt, procidisse. »
buit , pro cuitu habetur audax translatio * « Oratio nulli molesta est , nisi ani-
ae frequens.... Non tantum in génère mus Inbat. Ideo ille curetur. Ab illo
sententiarum vitium est, si aut pusillae sensus, abillo verba exeunt.... Illo sano
sunt et puériles, aut improbae, et plus ac valente , oratio quoque robusta ,
ausae quam salvo pudore licet : sed si fortis , virilis est ; si ille procubuit , et
floridae sunt, et nimis dulces , si in va- caetera sequuntur ruinam.... Ret noster
num exeunt et sine effectu , nihil am- est animus. Hoc iucolumi caetera manent
plius quam sonant. M inofflcio, parent, et obtempérant...
* « Haec vitia unus aliquis inducit , Quum vero cesSit voluptati, artes quoque sub quo tune eloquentia est : cœteri imi- ejus actusque marcent, et oninis ex lantantur, et alteri tradunt. » guido fluidoque conatus est. y>
^ « Quomodo . conviviorum luxuria .
40 DISGOUfiS PHELIMINÂIBE.
Il fait remarquer ailleurs qu'un style trop étudié et trop recherché est la marque d'un petit génie ^ Il veut qu'un orateur, surtout quand il traite des matières graves et sérieuses , soit moins attentif aux mots et à l'arrangement qu'aux choses et aux pensées. Quand vous voyez un discours travaillé et poli avec tant de soin et d'inquiétude, vous pouvez conclure, dit-il, qu'il part d'un esprit médiocre, et occupé de petites choses. Un écrivain qui a l'esprit grand et élevé ne s'arrête point à de telles minuties. Il pense et parle avec plus de noblesse et de grandeur, et l'on voit dans tout ce qu'il dit un certain air aisé et naturel , qui marque un homme riche de son proprt fonds , et qui ne cherche point à le paraître. Ensuite il compare celte sorte d'éloquence fleurie et fardée à des jeunes gens bien frisés et poudrés , et qui sont toujours devant le miroir et à la toilette : barba et coma nitidos , de capsula totos. On ne peut rien attendre de grand et de solhde de tels caractères. Il en est de même des orateurs. Le discours est comme le visage de l'esprit : s'il est peigné, ajusté, fardé , c'est un signe qu'il y a quelque chose de gâté dans l'esprit , et qu'il n'est pas sain. Une telle parure où il y a tant d'art et d'étude n'est point un ornement digne de l'éloquence : non est ornamentum virile, concinnitas.
Qui ne croirait , en entendant parler ainsi Sénèque , qu'il était ennemi déclaré du mauvais goût, et que personne n'était plus capable que lui de s'y opposer et de le prévenir ? Et cependant ce fut lui , plus que tout autre , qui contribua à gâter les esprits et à corrompre l'éloquence. J'aurai lieu d'en parler ailleurs , et je le ferai d'autant plus volontiers, qu'il semble que ce mauvais goût de pensées brillantes et d'une sorte de pointes , qui est proprement le caractère de Sénèque , veuille prendre le dessus dans notre siècle. Et je ne sais si ce ne serait point un indice et un présage de la ruine dont l'éloquence est menacée parmi nous , et dont le luxe énorme qui règne plus que jamais , et la décadence presque générale des mœurs , sont peut-être aussi de funestes avant-coureurs.
Il ne faut quelquefois . comme le remarque Sénèque , et comme
* « Nimis anxîum esse te circa verba que dicit , plus habent fiduciae qaara
et compositionem , mi Lucili , nolo : curas." Nosti complures juvenes, barba
habeo majora quae cures. Quaere quid et coma nitidos , de capsula totos : nihil
scribas, non quemadmodum..., Cujus- ab illis spcraveris forte, nihil solidum.
cumque orationem videtis sollicitam et Oratio Tultus animi est : si circumtonsa
politam , scito auimum quoque non mi- est , et fiicata et manufacta , ostendit
nus esse pusillis occupatum. Magnus ille illnm quoque non esse sincerum , et ha-
remissius loquitur et securius : quaecum- bere aliquid fracti. » ( Epist. 115.)
DISCOURS PBÉLIMINAIRE. 4i
lui-même en est un exemple, il ne faut qu'un seul homme, mais d'un grand nom , et qui , par de rares qualités , se sera acquis un grand crédit, pour introduire ce mauvais goût et ce style corrompu. On veut , par une secrète ambition , se distinguer de la foule des orateurs et des écrivains de son temps , et ouvrir une nouvelle carrière, où l'on marche plutôt seul à la tête de nouveaux disciples qu'à la suite des anciens maîtres. On préfère la réputation de bel esprit à celle de bon esprit , le brillant au solide , le merveilleux au naturel et au vrai. On aime mieux parler à l'imagination qu'au jugement , éblouir la raison que la convaincre , surprendre son approbation que la mériter. Et pendant qu'un tel homme, par une espèce de prestige et par un doux enchantement, enlève l'admiration et les applaudissements des esprits superficiels, qui font la multitude, les autres écrivains , séduits par l'attrait de la nouveauté et par l'espérance d'un pareil succès , se laissent insensiblement aller au torrent , et le fortifient en le suivant. Ainsi ce nouveau goût déplace sans effort l'ancien goût , quoique meilleur : il passe bientôt en loi , et entraine toute une nation.
C'est ce qui doit réveiller dans l'université l'attention des maîtres pour prévenir et empêcher, autant qu'il est en eux , la ruine du bon goût : et chargés, comme ils le sont, de l'instruction publique de la jeunesse , ils doivent regarder ce soin comme une partie essentielle de leur devoir. Les coutumes, les mœurs, les lois des anciens peuples ont changé ; elles sont souvent opposées à notre caractère et à nos usages , et la connaissance peut nous en être moins nécessaire. Les faits sont passés sans retour ; les grands événements ont eu leur cours sans en faire attendre de semblables ; les révolutions des États et des empires ont peut-être peu de rapport à notre situation présente et à nos besoins , et par là deviennent moins intéressantes. Mais le bon goût , qui est fondé sur des principes immuables , est le même pour tous les temps ; et c'est le principal fruit qu'on doive faire tirer aux jeunes gens de la lecture des anciens, qu'on a toujours regardés avec raison comme les maîtres , les dépositaires , les gardiens de la saine éloquence et du bon goût. Enfin , parmi tout ce qui peut contribuer à la culture de l'esprit , on peut dire que cette partie est la plus essentielle , et celle que Ton doit préférer à toutes les autres.
Ce bon goût ne se borne pas aux belles-lettres : il regarde aussi , comme on l'a déjà insinué , tous les arts , toutes les sciences, toutes
les connaissances. Il consiste alors dans un certain discernement juste et exact , qui fait sentir ce qu'il y a dans chacune de ces sciences et de ces connaissances de plus rare , de plus beau , de plus utile, de plus essentiel, de plus convenable ou de plus nécessaire à ceux qui s'y appliquent ; jusqu'où , par conséquent, il en faut porter l'étude, ce qu'on en doit écarter, ce qui mérite un travail particulier et une préférence sur tout le reste. On peut, faute de ce discernement, manquer à l'essentiel de sa profession sans qu'on s'en aperçoive ; et ce défaut n'est pas si rare qu'on le penserait. Un exemple tiré de la Cyropédie de Xénophon rendra la chose plus sensible.
Le jeune Cyrus, fils de Cambyse , roi des Perses , avait eu longtemps pour le former dans l'art militaire un maître, sans doute le plus habile et le plus estimé de son temps. Un jour Cambyse , s'entretenant avec son fils , le mit sur l'article de son maître , dont ce jeune prince avait une fort grande idée , et de qui il prétendait avoir appris généralement tout ce qui est nécessaire pour bien commander des troupes. Votre maître, lui dit Cambyse , vous a-t-il donné quelques leçons d'économie , c'est-à-dire de la manière dont il faut pourvoir aux besoins d'une armée, préparer des vivres, prévenir les maladies , songer à la santé des soldats , fortifier leur corps par de fréquents exercices , exciter parmi eux l'émulation , savoir se faire obéir, se faire estimer, se faire aimer des troupes? Sur chacun de ces points , et sur beaucoup d'autres que le roi parcourut , Cyrus répondait qu'on ne lui en avait jamais dit un mot , et que tout cela était nouveau pour lui. El que vous a-t-il donc montré? A faire des armes , répondit le jeune prince , à monter à cheval , à tirer de l'arc , lancer un javelot , dessiner un camp , tracer un plan de fortification , ranger des troupes en bataille , en faire la revue , les voir marcher, défiler, camper. Cambyse se mit à rirc,et fit entendre à son fils qu'on ne lui avait rien enseigné de ce qu'il y a de plus essentiel pour un bon officier et pour un habile général ; et dans une seule conversation, qui mériterait certainement d'être bien étudiée par les jeunes gens de qualité destinés à la guerre , il lui en apprit infiniment plus que n'avait fait pendant plusieurs années ce maître si renommé.
On peut en chaque profession tomber dans le même inconvénient , ou parce qu'on n'est point assez attentif au but essentiel qu'on doit se proposer dans l'étude qu'on fait, ou parce qu'on n'a pour guide que la coutume, et qu'on suit aveuglément les traces de ceux qui nous ont précédés. Rien n'est plus utile que la connaissance de l'histoire.
DISCOUBS PBÉLIMINAIBE. 43
Mais si l'on se jontente de charger sa mémoire d'une multitude infinie de faits qui seront peu curieux et peu intéressants , si l'on ne s'arrête qu'à des dates ou à des difficultés de chronologie ou de géographie , si l'on ne se met point en peine de connaître le génie , les mœurs , le caractère des grands hommes dont il y est parlé , on aura i?>eaucoup appris, et l'on saura peu de chose. Une rhétorique peut être fort étendue , entrer dans un grand détail de préceptes , définir fort exactement chaque trope et chaque figure , en bien marquer la différence , traiter fort au long de pareilles questions agitées autrefois très-vivement par les anciens rhéteurs, et ressembler avec cela à cette rhétorique dont parle Ciceron , qui n'était capable que d'apprendre à ne point parler, ou à mal parler. Scripsit artem rhetorîcam Cleanthes , sed sic, ut, si quis ohmutescere concupierit , nikil aliiid légère deheat \ On peut, dans la philosophie, employer un temps considérable à des disputes épineuses et abstraites , apprendre même une infinité de choses belles, rares, curieuses, et négliger l'essentiel de cette étude, qui est de former le jugement et de régler les mœurs. En un mot , la qualité la plus nécessaire , non-seulement pour l'art de parler et pour les sciences , mais pour toute la conduite de la vie , est ce goût , cette prudence , ce discernement qui apprend en chaque matière et en chaque occasion ce qu'il faut faire, et comment il faut le faire. Illud dicere satis liaheo . nihil esse , non modo in orando , sed in omni vita . prius consilio ^.