‹ Traite des etudes. --Chapitre 82 sur 127 · MI · texte numérisé non relu

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Ulysse parla le premier. On sait le caractère qu'en fait Homère ailleurs*. Dans le conseil et dans les délibérations publi* ques , il paraissait d'abord embarrassé et timide , les yeux fixes et baissés , sans geste et sans mouvement , et il ne donnait pas l'idée d'un grand orateur. Mais quand il s'était animé , ce n'était plus le même homme ; et, semblable à un torrent qui tombe avec impétuosité du haut d'un rocher, il entraînait tous les esprits par la force de son éloquence.

Ici, ayant affaire à un homme difficile et intraitable, il emploie des manières plus douces, plus insinuantes, plus touchantes. Il commence par décrire l'extrémité funeste où sont réduits les Grecs. Il pique la jalousie d'Achille , en rapportant les heureux succès et les fières menaces d'Hector, son rival. Il lui représente le regret mortel qu'il aura , lorsque le mal sera sans remède , d'avoir laissé périr ainsi les Grecs sous ses yeux. N'osant pas lui reprocher lui-même les excès furieux de sa colère, il emprunte, par un art merveilleux, la voix du père d'Achille , et le fait ressouvenir de ce que Pelée lui avait dit en l'envoyant à l'armée : que les dieux donnent la victoire , mais que la modération dépend de l'homme (c'était le sentiment des païens); que sans cette vertu la valeur n'est qu'une férocité; qu'on ne peut être ni aimé des dieux , ni agréable aux hommes, sans un fonds de douceur et d'humanité qui fait compatir au malheur des autres. II étale ensuite avec pompe tous les présents et toutes les. satisfactions par lesquelles Agamemnon consent de réparer l'injure qu'il lui a faite. Que si sa personne et ses présents lui sont odieux , qu'il jette au moins un regard de pitié sur tous les autres Grecs près de périr. Enfin , il finit son diseours par où il l'avait commencé , et, piquant de nouveau la jalousie d'Achille contre Hector : Le voilà, dit-il , tout près de vous «omme un furieux , et il a l'insolence de croire que les vaisseaux de la Grèce n'ont amené sur ces bords aucun homme qui mérite de lui être comparé.

Il est aisé de comprendre combien de telles raisons , revêtues de tout l'éclat des expressions poétiques, doivent avoir de grâce et de force.

Phœnix harangue d'une manière toute différente. C'était un bon vieillard qui avait pris soin d'Achille pendant son enfance, et que Pelée avait chargé de sa conduite. Il lui parle avecla tendresse d'un père et l'autorité d'un maître. Il le fait ressouvenir de toutes les peines qu'il a essuyées en le nourrissant et en l'élevant. Il lui donne d'admirables avis sur la nécessité de réprimer sa colère et de se laisser fléchir, à l'exemple des dieu^c, qu'on apaise par des sacrifices et par des présents. Je rapporterai dans la suite ce qu'il dit des Prières et de la déesse Até , l'une des plus belles et des plus ingénieuses fictions qui se trouvent dans l'antiquité. Il mêle dans tout cela beaucoup d'histoires assez longues , qui pourraient paraître ennuyeuses et traînantes , si l'on ne se souvenait que le caractère » des vieillards est d'aimer à parler du temps passé, et de raconter les aventures et les exploits de leur jeunesse.

Les réponses d'Achille à ces deux premiers discours sont pleines des traits les plus sublimes. Mais je les laisse pour passer à la harangue du troisième député , que je rapporterai ici tout entière.

Ajax était d'un caractère prompt , impétueux , plein de feu. Aussi sa harangue est courte , mais vive, et pleine de cette noble fierté qui lui était naturelle. Il n'adresse pas d'abord son discours à Achille , comme ne songeant point à persuader un homme si inflexible et si intraitable ; en quoi il y a un art qu'on ne peut trop admirer.

« Retirons-nous , dit-il à Ulysse ; car je vois bien que nos dis- « cours seront sans effet, et qu'il n'y a rien à espérer de ce côté-là. « Quelque dure que soit la réponse d'Achille , il faut la rappor- « ter promptement aux Grecs , qui nous attendent en se flattant « peut-être d'une vaine espérance. Mais Achille est inexorable ; « il renferme dans son sein un cœur farouche , une âme altière « et superbe. L'ingrat ! il n'est touché ni des larmes ni de la « tendresse de ses amis, qui l'ont toujours plus honoré que tous « les autres Grecs ensemble. Cruel ! On voit tous les jours le

Laudator temporis acti Se pnero, censor castigatorqae minoram.

fHoKAT. de Art. poet.) TK. DES ÉTUD. T. I. 19

« frère , apaisé par des présents , pardonner la mort d'un frère ; ft le père faire grâce au meurtrier de son fils. Le coupable se « rachète en payant une rançon considérable ; et le parent du « mort s'adoucit après qu'il a reçu le prix du sang versé. Toi « seul, barbare, toi seul ne peux être fléchi. Les dieux t'ont donné « un mauvais cœur, une colère implacable. Et de quoi s'agit-il? « d'une seule captive. En voilà sept du premier ordre que nous « t'offrons, et mille autres présents avecelles. Prends donc enfin, « prends en notre faveur un cœur propice. Respecte en nous ta a propre maison , et les droits sacrés de l'hospitalité qui nous « lient à toi. Nous osons nous vanter que, parmi tout ce qu'il y a « de Grecs, tu n'as point de plus intimes ni de plus fidèles amis « que nous. »

Achille reçut fort bien le discours d'Ajax : mais, demeurant toujours inflexible , il déclara qu'il ne prendrait les armes que lorsque Hector, après avoir couvert de morts tout le rivage et mis la flotte en feu , approcherait de sa tente et de son navire. C'est là, dit-il , que je l'attends ; et, quelque furieux qu'il soit , je saurai bien arrêter sa fougue.

2. Je ne sais s'il faudrait mettre parmi les harangues le petit discours d' Antiloque à Achille , par lequel il lui apprend la mort de Patrocle : mais rien n'est plus éloquent que cet endroit. L'état où il paraît , les yeux baignés de larmes , est comme un premier exorde qui parle avant lui.

« Ah ! lui dit-il , fils du sage Pelée , quelle nouvelle allez- vous « apprendre ? Plût aux dieux que nous n'eussions pas à vous « l'annoncer ! Patrocle est mort. On combat autour de son « corps qu'on a dépouillé , et le terrible Hector est maître de «ses armes \»

C'est avec raison » qu'on propose ce petit discours comme un modèle parfait de la brièveté oratoire. Il n'est composé que de quatre^vers. Par les deux premiers Antiloque prépare Achille à la triste nouvelle qu'il va lui apprendre, qui ne devait pas lui être annoncée brusquement. « Et il renferme dans les deux derniers, » selon la remarque d'Eustathe , tout ce qui est arrivé : la mort

I Iliad. 18, 18, etc. qui luortem nuntiat Patrocli ? » (Qoiir*

• « Narrare quis brevius potest, quam tu,. Kb. 10, cap, I. )

TBAITE DES ETUDES. 327

« de Patrocle , celui qui l'a tué , le combat qu'on livre autour de « son corps, et ses armes au pouvoir de son ennemi. Encore faut- « il remarquer que la douleur a tellement resserré ses paroles, que « dans ces deux vers il laisse le verbe â|ji.<pt{xax,ovTat sans nomina- « tif. » Mais ce que j'y trouve de plus admirable , c'est le choix du mot dont il se sert pour annoncer cette nouvelle. Il ne dit point , Patrocle est mortj comme on l'a traduit, et il n'est peutêtre pas possible de le faire autrement. 11 évite toutes les expressions qui porteraient avec elles une idée funeste et sanglante, comme seraient t£9vvi>48, Trsçarai, âv7Îpy,Tai, et il substitue la plus douce qu'il était possible d'employer en cette occasion : Keïrai Udr^oxXoç , jacet Pat?'oclus : Patrocle gît. Mais notre langue ne peut rendre cette beauté et cette délicatesse. On pourrait peut-être dire, Patrocle n'est plus,

3. Je finirai par le discours de Priam à Achille , par lequel il lui demande le corps de son fils Hector '. Pour en sentir toute la beauté , il faut se rappeler dans l'esprit le caractère d'Achille , brusque, violent , intraitable. Mais il était fils, et avait un père. Son cœur, fermé et insensible à tout autre motif, ne pouvait être touché et attendri que par-celui-ci. Aussi Mercure, le dieu de l'éloquence , avait bien recommandée Priam d'en faire usage. C'est par où il commence et finit son discours. Étant donc entré dans la tente d'Achille , il se jette à ses genoux , baise sa main , cette main meurtrière qui lui a tué un si grand nombre d'enfants.

XepCTtv 'A/tXX^oç Xdês youvaxa , xal xucre X^'P*? Aetvà;, àv8po<p6vouç , aï ol TtoXéaç xtcxvov ulaç.

Achille est fort surpris d'un spectacle si imprévu. Tous ceux qui l'environnent sont dans le même étonnement , et gardent le silence. Alors Priam, prenant la parole :

« Divin Achille, dit-il, souvenez-vous que vous avez un père « avancé en âge comme moi, et peut-être accablé de maux comme « moi, sans secours et sans appui. Mais il sait que vous vivez, « et la douce espérance de revoir bientôt un fils tendrement (' aimé le soutient et le console. Et moi , le plus infortuné des

' Uiad. 24 , 485 , etc

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« pères , de cette troupe nombreuse d'enfants dont j'étais en- « vironné, je n'en ai conservé aucun. J'en avais cinquante quand « les Grecs abordèrent sur ce rivage. Le cruel Mars ^ me les a « presque tous ravis. L'unique qui me restait*, seule ressource « de ma famille et de Troie , mon cher Hector , vient d'expirer « sous votre bras vainqueur, en défendant généreusement sa pa- « trie. Je viens ici chargé de présents pour racheter son corps. « Achille , laissez- vous fléchir par le souvenir de votre père , « par le respect que vous devez aux dieux , par la vue de mes « cruels malheurs. Fut-il jamais un père plus à plaindre que « moi, qui suis obligé de baiser une main homicide , encore « fumante du sang de mes enfants? »

Quelque impitoyable que fût Achille , il ne put résister à un discours si tendre. Le doux nom de père arracha des larmes de ses yeux. Il releva Priam avec bonté, et parut prendre part à sa douleur. Tous deux se mirent à pleurer , l'un par le souvenir d'Hector, l'autre par celui de Pelée et de Patrocle.

Il y a dans Homère une infinité d'endroits pareils à ceux que j'ai rapportés, et peut-être encore plus beaux. Il me semble que la lecture de ce poète, quand elle est accompagnée de quelques réflexions pour en faire sentir les beautés , et qu'on y joint les endroits de Virgile qui en sont imités ou qui y ont quelque rapport, est bien capable de donner aux jeunes gens une vraie idée de la belle poésie et de la solide éloquence.

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