‹ Traité des études historiquesChapitre 55 sur 55 · tome VI et VII · texte numérisé non relu

tome VI et VII

iUlema^ae t

Kurth, Le renseignement de Vhistoire en Allemagne (Revue de l'Instruction publ. en Belgique, tome XIX, 1874).

CoUard, Trois universités alletnandes [Strasbourg, Bonn, Leipsig] Louvain, 1879.

Frédéricq (P.), De Venseignement supérieur de Vhistoire en Ailemagne (Revue de l'instr. en Belg., tome XXV, 1882).

Seignobos, renseignement de Vhisioire dans les universités allemandes ^Revue inter. de TEnseign. Tome I, 1881).

Julian, Not'S sur les séminaires historiques des Universités allemandes (même Revue, tome VII, 1884).

Abel, Notes sur renseignement de F histoire dans les Universités de Leipzig et de Berlin (même Revue, tome XV, 1888).

Hollande t

Frédéricq (P.), Be renseignement supérieur de Vhistoire et de la géographie en Hollande (Revue de l'Instr. en Belg., tome XXXII, 1889).

Etats bri la anilines t

Frédéricq (P.), De renseignement supérieur de Vhistoire en Ecosse et en Angleterre (Revue inter. de l'Enseignement, tomes IX-X, 1885).

Etats-Uuls t

Adams (Herbert), The Study of history in American Collèges and Dntversities. Washington, 1887.

CONFÉRENCES

SUR

LA SYNTHÈSE DE UfflSTOIRE.

La philosophie de Vhistoire est tombée dans un discrédit dont nous n'entreprendrons pas de la relever. Il en était tout autrement, lorsque débutait Jean Mœller, il y a un demi-siôcle : aussi crut-il devoir se conformer au goût du jour, et le premier programme officiel de ses cours, dans la Séries lectionum de 1834, portait : Historiae philosophiam eœplicàbit eamque accommodabit ad historiam antiquam. Mais il ne tarda point à se vouer exclusivement à Vhistoire positive^ qui avait toutes ses préférences, se bornant à consacrer une leçon, celle d'ouverture, à la philosophie de Vhistoire, De là les conférences suivantes, tenues, non plus à l'Institut philologique comme les précédentes, mais devant l'auditoire plus vaste appelé à suivre le cours d'histoire générale. De ces Introductions, la seconde est une réimpression du Manuel d histoire du moyen âge (1838). Les deux autres sont tirées des notes de cours de l'auteur. Malgré des répétitions et des inégalités, résultant de cette diversité de destination, nous les reproduisons ici presqu'intégralement, à l'usage particulier des Cîours supérieurs des Séminaires eccl., dont le programme comprend toujours la philosophie de l'histoire. — Quant à ceux qui n'ont pas cessé de s'intéresser à cette science, nous leur signalons un excellent résumé des systèmes principaux, passés et présents, par un professeur d'Edimbourg : Flint, La philosophie de Vhis^ toire en France et en Allemagne (traduit de l'anglais). Paris 1878.

Introduction au cours d'histoire ancienne.

Messieurs,

A aucune époque, l'histoire n'a été étudiée avec autant.de zèle que de notre temps, et l'inâuence de cette étude s'est fait sentir dans toutes les autres branches de la littérature. On a donné au xviii® siècle le nom de siècle philosophique ; on pourrait appeler le nôtre avec autant de raison le siècle historique.

Loin de s'exclure toutefois, l'histoire et la philosophie se complètent mutuellement. L'une et l'autre ont un objet commun, qui est f homme. La philosophie étudie l'homme dans sa vie intérieure; l'histoire est la science de sa vie extérieure ; ainsi l'histoire et la philosophie se rencontrent sans cesse, et il n'y a pas de question où l'on ne puisse apercevoir ces deux aspects, un côté historique et un côté philosophique.

Il n'est pas facile de renfermer dans une définition une matière aussi vaste que l'histoire universelle ; mais s'il me fallait en formuler une, je ne saurais en proposer de meilleure que de la définir la biographie de Vhumanité. L'humanité est une, en effet, et dans son origine et dans sa destinée. « La Providence divine, dit St- Augustin, qui conduit merveilleusement toutes choses, gouverne toute la série des générations humaines depuis Adam jusqu'à la fin

des siècles, comme un seul homme, qui, de Tenfance à la vieillesse, fournit sa carrière dans le temps en passant par tous les âges r». L'humanité est donc un tout continu, dont les nations, les familles, les individus ne sont que les membres, un tout qui vit et se développe dans le temps, et c'est dans cette vie collective de Thumanité que réside Tunité de ITiistoire.

Tous les faits extérieurs qui se déroulent successivement, ne sont que des manifestations diverses de cette vie collée* tive du genre humain. Cette vie se manifeste encore dans les mœurs et les coutumes des nations ; dans les langues ; dans les institutions sociales et politiques; dans les croyances religieuses; dans les littératures et les arts; dans cet ensemble de progrès qui s'appelle la civilisation. Tout cela appartient au domaine de l'histoire universelle et doit figurer dans un tableau complet de cette science.

Malgré la multiplicité des faits dont elle se compose, l'histoire universelle est susceptible d'une synthèse, et cette synthèse est ce que l'on désigne communément sous le nom de philosophie de ^histoire.

Mais, comme la philosophie de l'histoire n'est que l'application à l'histoire d'une philosophie déterminée, il y a ici autant de systèmes que d'écoles philosophiques.

11 en est qui ne voient dans le monde que le règne du hasard, ce qui revient à dire que nous ne savons par quel hasard le monde a pris naissance, ni par quel autre hasard cet état de choses finira; mais cette façon de considérer l'histoire ne mérite pas le nom de système

D'après d'autres philosophes, il n'y a dans le monde que de la matière et des forces ; le genre humain fait partie intégrante de cette matière et en subit toutes les lois. C'est le système matérialiste.

Le panthéisme identifie l'humanité et Dieu et explique toutes choses par un principe unique, qui se développe au sein de l'humanité sous la forme d'un progrès continu et indéfini.

11 y a encore le système dualiste, qui, au lieu d'un principe, en admet deux, le Bien et le Mal, dont l'antago-

nisme éternel exclut toute unité dans Thistoire, ainsi que le système fataliste, qui nie, dans les événements, l'action de la liberté humaine.

Ces systèmes si divers ont cela de commun qu ils placent leur point de départ hors du christianisme; aussi, privés de ce flambeau indispensable, ils s'égarent dans un labyrinthe de doutes et d'hypothèses pour aboutir à une énigme indéchiffrable.

Pour nous, au contraire, qui partons de la conception chrétienne de l'histoire, il reste sans contredit bien des mystères encore; mais du moins, nous apercevons nettement les grandes lignes de la marche de l'humanité, qui peuvent se formuler en ces termes.

Dieu, en tant qu'Etre infini et éternel, ne peut se proposer dans toutes ses actes qu'un but infini, à savoir. Lui-môme, sa propre gloire. Ainsi la création, cette manifestation de la puissance infinie, doit servir à glorifier le Créateur. Mais la création comprend deux éléments, la matière et l'esprit, la nature aveugle et des êtres intelligents et libres. La nature glorifie Dieu d'une façon inconsciente, par les merveilles qu'elle renferme dans son sein, et que l'intelligence de l'homme est encore loin de connaître et dans son ensemble et dans tous ses détails. La créature intelligente, au contraire, est appelée à glorifier Dieu librenient, volontairement, en s' efforçant de se rendre de plus en plus semblable à Celui à l'image duquel elle a été créée, et c'est en cela que consiste cette loi du progrès, qui est imposée à chaque homme comme à l'humanité entière. Et en tant que ce modèle, étant infini, ne peut jamais être atteint, on peut dire que le progrès est indéfini, sans oublier toutefois que la nature humaine a ses bornes, qui ne peuvent être dépassées. Mais ce progrès n'a rien de fatal ; il doit être l'œuvre de la liberté humaine.

Ici, Messieurs, se présente un premier problème. Le but que Dieu s'est proposé, doit être atteint nécessairement, et dès lors l'homme ne semble plus libre en y concourant; car il ne peut contrarier l'œuvre divine. Cette conduite de

la liberté humaine par la Providence divine, est le nœud de la conception chrétienne de l'histoire. Cette philosophie n'est pas entachée de fatalisme. L'action de la Providence n'exclut pas la liberté dans l'homme. En Dieu, il n*y a ni temps, ni succession; tout ce qui s'accomplit dans le temps, H le voit dans un présent éternel; et comme II le voit, tout doit s'accomplir. Mais il n'en résulte pas que cette vue de Dieu détermine les actes de l'homme; l'homme ne s'en détermine pas moiiis lui-même, et ces actes accomplis librement concourent au dessein que Dieu s'est proposé dans la création (i).

« Nous sommes tous attachés, dit le comte de Maistre, au trône de l'Etre suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir. Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils opèrent tout à la fois volontairement et nécessairement : ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre varie au gré de l'éternel Géomètre, qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger la volonté, sans altérer sa nature (2). n

Ainsi nous admettons dans l'histoire deux facteurs, la Providence divine et la liberté humaine. Mais d'où vient que ces deux facteurs n'agissent pas d'accord? Pourquoi l'homme, créé par Dieu, ne suit-il pas la loi de Dieu et ne se conforme-t-il pas toujours et en tout au but que le Créateur s'est proposé? C'est là un second problème de Thistoire, problème insoluble pour qui n'admet pas, avec la révélation, le dogme de la chute primitive, du péché originel. Ce grand fait seul explique la lutte que tout homme éprouve en lui-même entre le bien et le mal. et que l'humanité entière semble soutenir contre la Providence. C'est le seul fait qui nous rende compte de ce mélange de liberté et de servitude, de grandeur et d'abaissement que nous rencontrons à chaque page de l'histoire.

(1) Gôrres, ûder die OruncUage^ Qliederung und Zeitenfolgé der Weltgesehichie. BreRlau, 1830.

(2) J. de Maistre, Considérations sur la France,

La chute primitive, cette révolte de rhomme contre Dieu, aurait rendu impossible Taccomplissement du plan divin, si cette faute n'avait été suivie de la Rédemption, qui en est la réparation complète. Mais la Rédemption n*est pas seulement le corollaire de la chute de Fhomme ; elle est par elle-même le fait le plus considérable de toute l'histoire ; car elle est la manifestation la plus sublime de la puissance infinie et de l'infinie bonté de Dieu. Dans le plan divin, Jésus-Christ est le centre de Thistoire, et tous les événements se rapportent à lui. C'est donc avec raison qu'on divise l'histoire entière en deux parties principales, comprenant Tune l'humanité avant Jésus-Christ, l'autre, l'humanité depuis Jésus-Christ. Toutefois cette régénération de l'humanité par Jésus-Christ ne devait s'accomplir qu après une longue préparation, et cette préparation forme la première époque ou I'époqub ancienne dans l'histoire de l'humanité.

Dans l'histoire ancienne, nous assistons au développement parallèle du peuple de Dieu, dont l'histoire est une préparation directe à la venue de Jésus-Christ, et des peuples payons, dont l'histoire en forme la préparation indirecte. Toute différente est la mission que chacun de ces groupes avait à remplir à cet égard. Au peuple élu, était réservé le dépôt de la révélation primitive, le culte du vrai Dieu et l'attente certaine du Rédempteur. Quant aux peuples payons, tout en se séparant de plus en plus du Créateur pour tomber dans les aberrations du polythéisme, ils devaient s'approprier la (erre et ses richesses, bâtir les villes, fonder les Etats, cultiver toutes les sphères de l'activité humaine, en un mot, poser les assises de la civilisation moderne, dont le christianisme sera le couronnement •

Et parmi ces peuples, chacun devait y contribuer selon son génie particulier. Les peuples de l'Orient ont jeté les fondements de la civilisation matérielle. Les Grecs se sont signalés par le prodigieux développement de tout ce qui tient à Tintelligence; et enfin les Romains ont donné au

monde anciea son organisation politique définitive. De là, dans l'histoire ancienne, trois périodes, qui sont caractérisées la première par la civilisation orientale, la seconde par la civilisation hellénique, la troisième par la civilisation romaine.

L'Orient est le berceau de la civilisation : elle y avait déjà atteint un degré étonnant de perfection et d'éclat, du moins dans l'ordre matériel, alors que les Grecs étaient encore plongés dans la barbarie et que Rome n'existait pas môme de nom. Cette priorité incontestable de la civilisation orientale s'explique sans doute par les avantages exceptionnels et les ressources inépuisables que la nature offrait à l'homme dans les vallées luxuriantes de l'Euphrate et du Tigre ou sur les bords du Nil. Mais elle est due tout autant à ces lueurs de la révélation primitive, qui se sont conservées plus longtemps dans les familles demeurées au berceau du genre humain après la dispersion des peuples. On en trouve la preuve aussi bien dans la Bible, lorsqu'elle nous parle de la vocation d'Abraham ou du sacerdoce de Melchisedech, que dans les traditions les plus anciennes des peuples de l'Asie. C'est par degrés que cette religion primitive s'est altérée pour faire place au culte des astres et à l'adoration des idoles. On vit naître alors le culte de Moloch avec ses sacrifices humains, celui de Mylitta avec sa prostitution universelle. Cette religion dégradante amena la décadence des grandes monarchies de l'Assyrie et de Babylone. Les Mèdes et les Perses, qui leur succédèrent, se distinguaient par une religion plus pure, consistant dans le dualisme ou la coexistence du principe du Bien et du principe du Mal. Mais, à la suite de leurs conquêtes, ces peuples se laissèrent entraîner dans les aberrations religieuses des vaincus, et cette dépravation explique comment ils succombèrent à leur tour aux attaques des peuples de l'Europe, qui leur étaient inférieurs cependant en nombre et en richesse.

La nation grecque, avec laquelle l'histoire de l'Europe commence, occupe une place à part dans l'histoire de l'an-

tiquité. Cette place, elle la doit, non pas à l'étendue de son territoire, ni à la puissance de ses armes, ni au développement de son commerce ; elle le doit à la supériorité de son génie intellectuel, qui a placé cette petite nation bien au dessus des grandes monarchies orientales. Ce génie s*est manifesté surtout dans les arts, dans la littérature, dans la philosophie. C'est par là que les Grecs ont exercé une influence prépondérante dans le monde ancien, influence qui s'est propagée en Orient par les conquêtes d'Alexandre, en Occident à la suite de la domination des Romains. Dans les temps modernes, cette influence se perpétue par les chefs d'œuvre de leur littérature et par leurs systèmes de philosophie, qui n'ont pas cessé de servir de base à l'éducation intellectuelle des peuples civilisés.

Mais la puissance politique des Grecs ne répondait pas à leur supériorité intellectuelle, et celle-ci ne se serait pas fait sentir hors de l'enceinte de leurs petites cités, sans Alexandre le Grand.

Ce conquérant, l'élève d'Aristote, n'avait pas de plus grande ambition que de se placer à la tête de la Grèce et de reprendre la lutte de l'Europe contre l'Asie. Devant son épée victorieuse, toutes les anciennes organisations politiques tombèrent depuis la Méditerranée jusqu'au delà de rindus. En fondant Alexandrie, il créa non seulement un centre nouveau pour le commerce du monde; mais il en fit un des sièges principaux de la civilisation hellénique, des arts et des sciences, qui, chassés de leur berceau, trouvèrent un asile à la cour paisible des Ptolémées et y fleurirent jusqu'à l'avènement du christianisme. Par ses conquêtes, Alexandre propagea dans tout l'Orient l'hellénisme, et il fit ainsi régner une sorte d*unité morale dans le monde civilisé. Cette unité morale facilita la domination des Romains et prépara indirectement la propagation du christianisme dans les contrées les plus lointaines. Telle fut la mission historique d'Alexandre.

Cette mission remplie, Alexandre meurt et son empire tombe en ruines. Avec les monarchies qui sont sorties de

ces débris, commence une période de guerres et de révolutions qui mirent fin à l'ancienne prépondérance de l'Orient, et qui aboutirent à l'intervention et au triomphe de Rome et de l'Occident.

Quant aux Romains, leur grand rôle dans l'histoire s'explique par la supériorité de leur organisation politique. Grâce à cette organisation, Rome est parvenue à s'assujettir et à maintenir pendant cinq siècles sous sa domination à la fois les peuples de l'Occident et les peuples de l'Orient. En môme temps, les Romains devaient s'approprier la civilisation grecque, la propager dans les contrées encore barbares de l'Europe occidentale et la léguer, en disparaissant, aux peuples modernes.

Toutefois cette civilisation si vantée des Grecs et des Romains présentait un côté défectueux. En effet, si l'idéal de la civilisation est de faire participer le plus d'hommes possible à la plus grande somme possible de biens utiles, de droits et de lumières, il faut reconnaître que les peuples civilisés du monde ancien, même aux époques les plus florissantes de leur histoire, sont restés fort en dessous de leur mission. Ils ont poussé très loin sans doute la production des richesses, le culte des arts, le côté technique des sciences ; mais dans la répartition de ces biens de la terre, on constate chez eux une criante iniquité. Dans leur démocraties les plus avancées, les citoyens formaient une infime minorité en comparaison du reste de la population, composée d'étrangers, de sujets et d'esclaves. Partout l'esclavage était considéré comme une institution légitime. Aristote, l'un des premiers philosophes de la Grèce, dit expressément qu'un grand nombre d'hommes naissent pour être esclaves, et un poète romain met dans la bouche de César cette parole égoïste : « le genre humain est fait pour quelques hommes. » En dessous de cette élite des heureux de la terre, il y avait des millions d'esclaves et de sujets, sur lesquels reposait tout le poids du travail, mais qui n'en recueillait pas les profits. Là, dans ces bas-fonds de la

société antique, régnait la misère, Tignorance, la dégradation morale; là aussi, Ion attendait un Rédempteur.

Et sous ce rapport, le peuple juif, si méconnu par les Grecs et les Romains, leur était bien supérieur pourtant. Car il ne connut jamais ni le régime des castes, qui prévalut dans une grande partie de TAsie, ni Tesclavage proprement dit tel qu il régnait en Europe. Les Juifs n'admettaient môme pas d'aristocratie parmi eux, ni aucune autre distinction de naissance, puisqu'ils se considéraient comme les descendants des mômes ancêtres, de Jacob et d'Abraham, qui leur avaient transmis à tous les mômes droits et les mômes promesses.

Il était réservé au christianisme de proclamer par toute la terre l'égalité et la fraternité de tous les hommes. Les lois de Moïse n'ont fait en cela qu'annoncer l'Evangile, dont elles forment la préparation dans l'ordre religieux.

Les Romains, de leur côté, devaient préparer l'avènement du christianisme dans l'ordre politique, d'une part en réalisant l'unité politique par leurs conquêtes qui embrassent à la fois l'Orient et l'Occident, d'autre part, en fesant disparaître, avec les nationalités de l'antiquité, cette diversité des religions, qui avaient alors un caractère essentiellement national.

Mais si l'empire romain a été favorable à la propagation du christianisme, il devait arrêter son action sur la société. Pendant trois siècles, le christianisme lutte contre le paganisme, défendu par toute la puissance des empereurs.

Triomphant une première fois avec la conversion de Constantin le Grand, le christianisme manqua d'ôtre relégué de nouveau au second plan par la réaction payenne qui éclata sous l'empereur Julien, et ce n'est qu'avec l'avénement de Théodose que la victoire du christianisme sur le paganisme fut fixée définitivement.

Môme après la conversion des Césars, le christianisme continuait à être paralysé dans son action par l'empire romain : il avait régénéré l'individu ; il lui restait à régé-

nérer la société, et cette mission ne pouvait s'accomplir que par la chute de Tempire romain. Cet empire, fondé sur la force, ne se soutenant que par Fexploitation de l'humanité, n'était certes point la société idéale telle que la concevait le christianisme. L empire romain devait donc périr. Dieu se servit des invasions des peuples germaniques pour le renverser et préparer un nouvel ordre de choses, où la société tout entière serait pénétrée de l'idée chrétienne. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer la longue décadence de l'empire byzantin, qui continue l'empire romain en Orient, avec l'élan si vigoureux des nations nouvelles de l'Europe chrétienne. Des auteurs modernes ont parfois représenté le moyen âge, qui commence alors, comme un retour de la barbarie, qui aurait envahi de nouveau le genre humain. Rien de plus injuste que cette appréciation, et le moyen âge doit être défini plutôt la jeunesse de la société chrétienne. Ici finit, avec l'empire romain, l'époque ancienne de l'histoire universelle.

Introduction a l'histoire du moyen âge.

L'histoire universelle, considérée comme la biographie de t humanité, doit nous montrer dans la vie collective de celle-ci le même enchaînement que celui qui règne dans notre vie individuelle. Et de même qu'on ne comprend bien la conduite d'un particulier qu'en rappelant ses antécédents, de môme» avant d'aborder une époque nouvelle de l'histoire, nous devons remonter le cours des générations antérieures.

La question capitale des origines se présente aussitôt : car l'humanité, aussi bien que l'individu, a un berceau, un point de départ, et comment ne pas se tromper sur la direction qu'elle a prise, sur le but où elle tend, si l'on ne sait pas même d'où elle vient? Cette question, soulevée en chaque siècle par la philosophie, est demeurée insoluble pour elle. Non pas que les hypothèses lui aient manqué, mais leur multiplicité môme, autant que leur vogue passagère disent assez ce que valent les théories sociales que la philosophie a tour à tour enfantées et délaissées. Ce berceau que l'homme cherche, et qu'il ne peut retrouver à laide de sa seule raison, Dieu doit le lui montrer dans la Bible. C'est là que Thomme doit apprendre l'histoire de ses premiers ans et le secret de ses destinées. Ce point de départ accepté, toute l'histoire s'éclaircit.

« La Providence divine, dit saint Augustin, qui conduit merveilleusement toutes choses, gouverne toute la suite des générations humaines depuis Adam jusqu'à la lin des siècles,.

— encomme un seul homme, qui, de Tenfance à la vieillesse, fournit sa carrière dans le temps en passant par tous les âges. » Le gouvernement divin de la liberté humaine, dit encore un théologien de notre temps (i), est Taxiome fondamental de la philosophie de l'histoire . C'est en appliquant cet axiome aux divers ordres de faits dont se compose la vie de rhumanité que Ton parvient à découvrir une synthèse au milieu de toutes les antithèses qui se rencontrent dans le cours de son histoire.

Placé à ce point de vue, on reconnaît dans la vie de l'humanité DEUX GRANDES ÉPOQUES, dout la première est la préparation et dont la seconde est l'accomplissement d'un dessein unique et providentiel. Ce dessein qui forme le lien entre les deux grandes époques de l'histoire, c'est l'Eglise. Dans la première époque. Dieu a posé les fondements de son Eglise ; dans la seconde, Tédifice s'élève, cet édifice merveilleux qui doit résister à l'effort des siècles à venir.

^ Rappelons en peu de mots quelle a été la marche du genre humain durant la première époque. L'homme déchu et chassé de l'Eden est condamné à cultiver la terre à la sueur de son front. Bientôt le premier péché porte ses fruits de mort. Caïn tue Abel. Le genre humain se divise en deux grandes familles, les enfants de Dieu et les enfants des hommes. Mais les premiers finirent par s'égarer aussi et « l'iniquité, dit l'Ecriture-Sainte, couvrit toute la face de la terre. ^ Dieu se servit du déluge universel pour exterminer l'espèce humaine, n'épargnant que Noé et sa famille, qui lui étaient restés fidèles. Après cette terrible catastrophe, la promesse d'un Sauveur fut renouvelée à Noé et à ses descendants. Mais, lorsque dans la suite des temps ces derniers se laissèrent entraîner par leur orgueil à une nouvelle révolte contre Dieu, ils furent dispersés sur toute la terre. Les peuples naissants conservèrent d'abord la notion du vrai Dieu, et les annales les plus anciennes de l'Asie sont toutes empreintes de la révélation primitive. Mais la tendance au mal fit sentir bientôt son influence funeste, et l'idolâtrie ne

(1) Oerbet, Introduction à la philosophie de Vhistoire. Paris, 1831.

tarda pas à envahir le genre humain. Dieu» dans sa bonté souveraine, se choisit alors un peuple, destiné à conserver sur la terre le dépôt de la vraie foi et à donner le jour au Réparateur promis. Comme la mission du peuple de Dieu était exclusivement conservatrice, il fut séparé des autres nations par une législation destinée à le préserver des erreurs de l'idolâtrie. Cependant le monde païen accomplissait à sa manière la volonté du Créateur, et, sans le savoir, il se préparait lentement à recevoir rEvangile,que le Rédempteur allait lui apporter du ciel. L'esprit humain, qui s'était volontairement séparé de la vérité, tomba, il est vrai, dans une longue série d'égarements ; il ne cessa d'engendrer de nouveaux systèmes pour résoudre la question, devenue insoluble, de notre origine et de notre destinée. Ces efforts ne furent pas perdus ; ils finirent par ébranler les fondements du paganisme, et il se forma un grand vide à la place que l'idolâtrie avait si longtemps occupée dans les croyances. Ce mouvement des intelligences, lent, mais progressif, fut merveilleusement secondé par les événements du monde extérieur.

Après le gouvernement patriarcal, étaient venus les gouvernements nationaux et, avec ceux-ci, la guerre, ses conquêtes et ses ruines. Les empires succèdent aux empires. La grande monarchie asiatique, née aux lieux mêmes où le genre humain après le déluge avait fixé ses premières demeures, est détruite par Cyrus. L'empire fondé par ce prince s'étend depuis Tlndus et le Caucase jusqu'au Bosphore et aux déserts de l'Arabie. Le temple de Jérusalem, détruit par les souverains de Babylone, est rebâti, et le peuple de Dieu rentre dans la terre promise après un exil de soixantedix ans. Cependant tout était matériel dans la monarchie des Perses, et la marche ascendante de l'intelligence aurait été suspendue, si la Grèce eût succombé sous les armes de Darius et de Xerxès. L'habileté des Grecs triompha du nombre de leurs ennemis, et le génie de ce peuple, le plus intelligent de l'antiquité, put se déployer librement. Tout ce qui portait le nom grec, fut délivré du joug persan, et plus tard l'élève du grand Aristote, Alexandre, fit pénétrer la

civilisation grecque jusqu'au centre de ce monde oriental, qui conservait toujours quelques vestiges de la révélation primitive. D'autre part, l'Italie avait reçu des colonies grecques, et la maîtresse naissante du monde, Rome, se civilisa sous leur influence. Cette longue préparation politique du genre humain touche à sa fin. Les Romains, s'avançant de conquête en conquête, accomplissent leur tâche ; ils réunissent tout le monde civilisé sous leur sceptre, df^truisent ce qui restait de national dans les lois et les mœurs des vaincus et frayent par l'unité de leur gouvernement une large voie au christianisme, pendant que de son côté la philosophie, en abattant toutes les erreurs religieuses sans rien y substituer, lui en ouvre une autre dans Tordre intellectuel.

Alors parut le Sauveur du monde apportant du ciel l'Evangile et, au prix de son sang, relevant Thorame de la déchéance que celui-ci avait encourue. Mais Tacceptation de la loi nouvelle ne pouvait avoir rien de fatal ; pour être méritoire il fallait quelle fût volontaire ; elle devait dès lors être lente dans son progrès. Aussi l'histoire du christianisme s'ouvre par des jours de deuil : c'est l'ère des martyrs. Mais l'Eglise, fécondée par leur sang, finit par conquérir l'empire romain. Cet empire, en devenant chrétien, conservait néanmoins ses vieilles formes et ne s'était pas purifié entièrement de ses anciennes souillures. C'était une société toujours païenne dans son organisation extérieure, et il en résultait un antagonisme continuel entre l'Eglise, qui devait être sa vie, et les formes antichrétiennes de son gouvernement. La religion souflrit beaucoup de cet antagonisme ; car l'intervention des empereurs favorisa le progrès des hérésies, qui succédèrent à l'ère des martyrs. Plusieurs de ces princes abandonnèrent l'orthodoxie catholique et embrassèrent l'arianisme, entraînant à leur suite la plus grande partie du monde chrétien. L'irruption des peuples germaniques vint alors détruire la civilisation ancienne, et les guerres entre ces peuples et la vieille Rome aboutirent à la chute de lempire d'Occident.

Avec ce mémorable événement, commence la période connue sous le nom de moyen âge. Durant cette période, tous

les peuples chrétiens sont unis par un lien commun qui les attachait à l'Eglise et à son chef. L'histoire du moyen âge est par conséquent Thistoire de la société catholique professant la môme foi en Jésus-Christ et reconnaissant dans le pape le vicaire de Jésus-Christ.

En regard de cette société chrétienne, s'élève l'islamisme, qui fut imposé par les armes à presque tout l'Orient. De là entre la chrétienté et l'islamisme, entre l'Occident et l'Orient, une guerre ouverte qui va remplir la plus grande partie du moyen âge.

Envisagé à ce point de vue, le moyen âge se divise de lui-même en quatre périodes, marquées par la naissance, les progrès, l'apogée et le déclin de cette action de l'Eglise.

L'ancienne civilisation avait péri sous les ruines de l'empire d'Occident. Les vainqueurs de Rome étaient pour la plupart idolâtres ou hérétiques, et pendant plus d'un siècle la destruction voulue par la Providence s'accomplit avec une merveilleuse exactitude. Cependant l'Eglise était demeurée debout, et les populations, tombées sous le joug des barbares, trouvaient en elle seule une consolatrice. Il est vrai que la monarchie catholique de Clovis s'éleva à la même époque en Gaule; elle fit rentrer ce pays dans l'unité de l'Eglise, et devint le noyau d'un empire chrétien, qui devait remplacer celui des Romains. Mais les guerres civiles survenues dans le royaume des Francs paralysèrent l'action qu'ils auraient pu exercer sur les autres peuples germaniques et les replongèrent eux-mêmes dans la barbarie. Le reste du monde chrétien était tombé dans l'arianisme, et des royaumes ariens s'étaient établis en Espagne, en Afrique et en Italie. Les deux derniers de ces royaumes, celui des Vandales et celui des Ostgoths, succombèrent peu de temps après sous les armes de l'empereur Justinien. Cependant l'invasion des Langobards en Italie et la conquête de la

plus grande partie de ce pays par ce peuple barbare, vint clore la longue série des migrations de la race germanique dans le midi de VEurope, pendant que les Anglo-Saxons achevaient la conquête de la Grande-Bretagne par rétablissement de rheptarchie.

Ce fut alors, vers la fin du sixième siècle, que S. Grégoirele-Grand monta sur la chaire de S. Pierre, et que, dans le cours de sa glorieuse carrière, il jeta les fondements de la société catholique, qui devait embrasser tous les peuples chrétiens de r Europe. Grâce à son zèle infatigable, qui s'étendait depuis les bords de l'Atlantique jusqu'aux rives de Tlndus, trois peuples germaniques, les Anglo-Saxons. les I.angobards et les Visigoths, furent ramenés à l'Eglise pendant son pontificat. En s'opposant avec autant de sagesse que de fermeté aux empiétements des empereurs de Constantinople sur les droits de l'Eglise, il traça en outre à ses successeurs la ligne de conduite qu'ils avaient à suivre dans la défense de ces droits.

A la même époque, une doctrine opposée fut formulée en Orient. Mahomet donna son Koran aux Arabes et leur inspira ce fanatisme qui les conduisit à tant de victoires. Le royaume des Perses ne put leur résister, et comme s'ils eussent été chargés de punir les empereurs de Constantinople de leurs attentats, ils enlevèrent à ces princes la plus belle partie de leurs Etats. Constantinople elle-même, plusieurs fois attaquée par les Musulmans, se défendit heureiisement et préserva ainsi les peuples de l'Occident de tomber sous leur joug. Mais les Musulmans, en se rendant maîtres de l'Afrique et de l'Espagne, menaçaient par un autre côté la société catholique, qui était à peine constituée.

Cependant une ère meilleure avait commencé, pour les royaumes francs, dans le septième siècle. Pépin et S. Arnoul, les deux tiges de la maison de Charlemagne, ouvrent la série des maires du palais, qui mirent fin aux guerres civiles chez les Francs, et qui placèrent ceux-ci à la tète des peuples de l'Occident. Parmi leurs descendants, ^harles Martel se distingua par l'éclat de son triomphe sur les Musulmans, qui, une fois maîtres de la Gaule, n'auraient

plus rencontré aucune résistance dans le reste de l'Europe. Les Francs, usant d'un droit que la constitution du royaume leur donnait, reprirent enfin aux indignes successeurs de Clovis un titre qu'ils avaient cessé de mériter, et le conférèrent au noble fils du vainqueur des Arabes. Par ses conquêtes, Pépin-le-Brcf prépara la voie que Charlemagne devait parcourir avec tant de gloire. Il alla au secours des Souverains-Pontifes, que les décrets sacrilèges des empereurs iconoclastes de Constantinople et l'ambition des rois langobards avaient forcés de s'adresser à lui, et il assura leur indépendance en leur donnant des provinces, que les empereurs grecs avaient déjà perdues. Le fanatisme religieux et guerrier qui avait livré aux partisans de l'islamisme la moitié du monde civilisé, commença d'autre part à se ralentir. Des guerres civiles déchirèrent l'empire arabe, où la dynastie des Abbassides avait remplacé celle des Ommaïades, et l'établissement du kalifat de Cordoue ébranla l'unité religieuse et politique de la société musulmane.

Charlemagne, ce héros chrétien, vint enfin clore la première période du moyen âge. Il soumit à son sceptre tous les peuples de race germanique, en les convertissant au christianisme, et il affermit son royaume par les victoires qu'il remporta sur les Arabes, les Slaves, les Danois et les Avares. Tous tremblent au nom du grand homme, qui a déjà réuni deux couronnes sur sa tête. Le moment est venu où l'œuvre que S. Grégoire le Grand avait préparée, doit s'accomplir, et un des successeurs de ce Pontife mettra le diadème impérial sur le front du prince franc : par l'établissement de cette haute souveraineté temporelle, le lien religieux qui unissait les peuples de l'Occident, est affermi. Couronné par celui à qui Dieu lui-même avait confié le gouvernement de son Eglise sur la terre, l'empereur assuma la mission de protéger la religion, de faire régner la justice et de maintenir la paix dans toute la société catholique.

Avec le couronnement de Charlemagne, commence le système politique qui restera en vigueur durant le cours du moyen âge. Dans ce système, l'existence de la chrétienté repose sur lunion indissoluble de ses deux chefs, le pape, qui en est le chef spirituel, et l'empereur, qui en est le chef temporel. Ces deux puissances se prêtent un mutuel appui, et, sous cette haute direction, à la fois religieuse et politique, toutes les nations civilisées ne forment plus qu'une grande famille chrétienne.

Mais cette belle et féconde idée de la république chrétienne avait encore à subir l'épreuve des événements, et, dans les périls qu'elle dut traverser, la société fut menacée plus d'une fois d'une entière dissolution. D'une part, la monarchie de Charlemagne, démembrée une première fois déjà sous le règne de son fils Louis le Débonnaire, fut partagée par le traité de Verdun en trois royaumes, l'Italie, la France et l'Allemagne. Les guerres civiles recommencèrent, et la dignité impériale perdit toute son autorité par la faiblesse de ceux qui en étaient revêtus. Il est vrai que Charles le Gros réunit encore une fois sous son sceptre toutes les provinces de son grand aïeul. Mais, trop faible pour repousser les attaques des Normands, il fut déposé, et l'Allemagne fut définitivement séparée de la France.

D'autre part, les Etats de Charlemagne étaient assaillis par de nouveaux barbares : par les Normands qui pillaient les côtes de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France ; par les Sarrazins, qui infestaient la Gaule méridionale et l'Italie ; par les Magyares, qui, maîtres de la Hongrie, étendirent leurs ravages jusqu'au détroit de Messine et aux Pyrénées. L'Angleterre, que le roi Egbert, ami de Charlemagne, avait réunie sous son autorité, tomba presque toute entière au pouvoir des Normands. Les victoires d'Alfred le Grand délivrèrent le pays de ces formidables ennemis, mais un siècle après sa mort, elle devint la proie de Canut, roi de Danemark et de Norwège.

Eu France, les descendants de Charlemagne eurent à lutter contre l'ambition des grands seigneurs et perdirent graduellement toute leur autorité. L'Italie fut déchirée par les factions, et le Saint-Siège lui-môme, devenu le jouet d'ambitions toutes temporelles, sembla plus d'une fois déchu de sa sainteté primitive. Mais Dieu, tout en soumettant son Eglise à une si terrible épreuve, ne l'abandonna point. Déjà la maison de Saxe avait remplacé les Carolingiens sur le trône de T Allemagne, et Otton-le-Grand fut le pacificateur de ritalie. Il arrêta pour toujours les invasions des Magyares par une victoire décisive et rétablit l'empire de Charlemagne en recevant le diadème impérial à Rome. Les rois de France reconnurent sa suprématie, et il accorda le titre de rois aux souverains du Danemark et de la Bohême. Une alliance conclue avec les empereurs de Constantinople et le mariage de son fils Otton II avec la princesse Théophanie augmentèrent encore Téclat de son règne.

Cependant l'empire grec, dont l'autorité était restreinte à quelques provinces en Europe, languissait sous des empereurs plus occupés des intrigues de leur cour que du gouvernement de l'Etat. Les vices de l'empereur Michel-le-Bègue et l'ambition de Photins, qui devint patriarche de Constantinople en usurpant la place de S. Ignace, préparèrent de loin le schisme de l'Eglise grecque. Il est vrai, que les empereurs de la dynastie macédonienne rétablirent encore une fois la puissance de l'empire en rejetant les Bulgares et les Russes au-delà du Danube et en reculant leurs frontières orientales jusqu'à l'Euphrate. Mais cette période de gloire fut d'une courte durée. La dissolution de l'empire arabe, qui, après la mort de Haroun al-Raschid, le célèbre contemporain de Charlemagne, avait perdu successivement ses plus belles provinces par la révolte des émirs, avait facilité les exploits des Grecs. Les kalifes, tombés d'abord sous la dépendance de la garde turque, abandonnèrent enfin le pouvoir temporel au chef de cette garde, qui prit le titre d'Emir-al-Omra, et ne se réservèrent que le pouvoir spirituel sur tous les disciples du koran. Togroul-beg, fils

de Seldjouk et chef d'une horde turque, devenu Emir-al- Omra, fut le fondateur d'une nouvelle monarchie. Toute l'Asie tomba sous la domination des Turcs Seljoucides, et rOccident fut plus que jamais menacé par son ennemi le plus formidable. Mais les chefs suprêmes de la société chrétienne veillaient sur ses intérêts et devaient bientôt réunir les peuples sous l'étendard de la croix.

L'Eglise, affranchie par Otton le Grand de Tinfluence des factions, fut cependant de nouveau enchaînée par le pouvoir séculier. Les souverains et les seigneurs laïcs s'arrogèrent dans presque tous les pays chrétiens le droit de nommer aux sièges épiscopaux vacants, à cause des bénéfices temporels qui y étaient attachés, et la grande querelle des investitures commençait déjà. La discipline ecclésiastique en souffrit beaucoup, et les mœurs du clergé, qui se composait en grande partie de favoris des princes ou d'intrus qui avaient acheté les dignités ecclésiastiques, se corrompirent de plus en plus. Une des plus magnifiques institutions de l'Eglise, le célibat du clergé était à peine respecté et menaçait ruine. L'asservissement du pouvoir spirituel sembla complet, lorsque l'empereur Henri III s'empara de l'élection des souverains pontifes, et les papes n'allaient être bientôt plus que les premiers parmi les seigneurs, ecclésiastiques de la monarchie héréditaire, que cet empereur voulait substituer à la souveraineté élective dont il n'était que dépositaire. La France, de son côté, s'était divisée en un grand nombre de principautés indépendantes, sur lesquelles les premiers rois de la race de Hugues Capet n'exerçaient qu'une autorité nominale. L'unité de la société catholique aurait été détruite, sans l'intervention des souverains pontifes, auxquels l'infatigable activité de Hildebrand allait rendre l'indépendance.

C'est au pape S. Grégoire VII que la chrétienté doit la restauration de son organisation sociale et le com-

meûcement d'une ère nouvelle, pendant laquelle cette société va marcher d*un pas rapide dans la voie du progrès intellectuel et matériel. Ce grand homme rendit à TEglise toute sa liberté par Tabolition de l'investiture, et au sacerdoce toute sa pureté par la rigoureuse observance du célibat ecclésiastique. Il sauva FEurope du joug de l'islamisme, en concevant le premier le projet de ces grandes expéditions dans rOrient, dont les résultats furent si salutaires pour l'Occident. Ses successeurs suivirent religieusement la voie qu'il leur avait tracée. Urbain II parvint à armer la première croisade et à faire conquérir la Palestine, et Calixte II finit glorieusement la longue guerre des investitures par le concordat de Worms. Il est vrai qu'après une lutte de deux siècles, le champ de bataille resta aux Musulmans, et Constantinople, après avoir été le siège d'un empire latin, retomba au pouvoir des Grecs. Mais le grand Saladin, qui sans cela eût été le conquérant de l'Europe, passa sa vie à combattre en Asie les princes les plus vaillants de l'Occident, et la société musulmane, bien que rajeunie par les Turcs Seljoucides, ne sortit pourtant pas de l'Asie. La chevalerie, une des plus brillantes institutions du moyen âge, prit un nouvel élan, et se sanctifia dans les Ordres militaires, qui, exclusivement voués au service de la religion, se signalèrent par leur dévouement à TEglise aussi bien que par leur valeur. Le commerce entre l'Occident et l'Orient enrichit l'Europe, et les villes maritimes de l'Italie parvinrent à un haut degré de prospérité et de puissance. La féodalité, indicîplinable surtout en France et en Allemagne, fut afiaiblie par le départ de nombreux seigneurs qui prirent part aux croisades, et un nouvel ordre des choses se prépara dans ces royaumes. Les communes surgirent partout et se distinguèrent bientôt par leur industrie et par l'appui qu'elles prêtèrent à la paix publique. Les croisades interrompirent aussi pour un temps la guerre qui avait éclaté entre la France et l'Angleterre, depuis qu'un vassal français occupait le trône de ce dernier pays, et ces souverains, oubliant leur rivalité, firent alliance et allèrent ensemble combattre l'ennemi commun dans la Palestine.

Pendant toute cette période, les papes demeurèrent à la tôte du mouvement social, moral et intellectuel de l'Europe. Ils maintinrent l'indissolubilité du lien nuptial en opposant une inébranlable fermeté aux passions des princes, et lorsque Frédéric I, de la maison de Hohenstaufen, voulut fonder une monarchie absolue, le pape Alexandre III, prêtant son appui aux villes lombardes, sauva la liberté civile, la plus précieuse parmi les institutions du moyen âge.

Le treizième siècle s'ouvre avec le pontificat dlnnocent III, qui se constitua le père et le protecteur de toute la chrétienté. Il veilla sur la jeunesse de ce Frédéric II, qui devint plus tard le plus grand ennemi du Saint-Siège; il défendit constamment les droits de TËglise, et travailla à maintenir la discipline ecclésiastique et la pureté de la doctrine catholique, lune et lautre menacées par les hérésies naissantes des Vaudois et des Albigeois. La vie monastique prit un nouvel essor dans les Ordres mendiants, si remarquables par leur amour pour la pauvreté et si ardents à défendre la cause de la vérité. S. François d'Assise et S. Dominique furent les fondateurs de ces instituts, qui devinrent les principaux véhicules de la morale sublime que l'Evangile prescrit à l'homme, mais qui est si souvent oubliée au milieu des dissipations et des vicissitudes de la vie journalière. Grégoire IX, qui monta octogénaire sur le trône papal, et Innocent IV, son successeur, soutinrent avec courage et avec succès la lutte contre l'empereur Frédéric II, qui croyait pouvoir fouler aux pieds à la fois les dogmes et les préceptes moraux de la religion catholique. La maison de Hohenstaufen s'éteignit avec le jeune Conradin, qui expia par sa mort les crimes de son aïeul.

La France offrait alors le beau spectacle du règne d'un prince que l'Eglise se glorifie de compter parmi ses Saints. Louis IX extermina l'hérésie des Albigeois, mit fin aux guerres qui avaient recommencé avec les souverains de l'Angleterre, par un acte de noble désintéressement, et vint enfin clore la série des croisades par sa mort devant Tunis.

Mais il était réservé au petit-fils de ce grand prince

d'ébranler les bases mômes de la société chrétienne. Les princes et les peuples méconnurent ce qu'il y avait de salutaire pour eux dans l'action du Saint Siège, et, pour leur malheur, ils secouèrent un joug si utile à leur prospérité. Boniface VIII, en s opposant aux violences de Philippe-le-Bel, fit un dernier effort pour sauver la constitution de la société chrétienne. Il succomba dans la lutte, et l'absolutisme monarchique des princes commença.

L'Empire, après une longue période d'anarchie et de guerres civiles, venait d'être rétabli par Rodolphe de Habsbourg, mais ce prince ne comprit plus les devoirs attachés à la haute dignité dont il était revêtu. Il abandonna l'Italie à elle-même et se contenta du gouvernement de l'Allemagne, où il chercha une compensation dans l'étendue des territoires qu'il parvint à assurer à sa famille.

Depuis la mort de Boniface VIII, l'action de ses successeurs sur la société s'affaiblit sensiblement et alla toujours en déclinant; le grtmd schisme d'Occident, qui devait affliger l'Eglise à la fin du quatorzième siècle, fut préparé par la translation du S. Siège à Avignon. L'Italie, où l'empereur Henri VII avait fait de vains efforts pour rétablir Tordre et pour raffermir l'autorité impériale, fut déchirée par la guerre, que se faisaient les deux partis des Guelfes et des Gibelins, tandis que la rivalité des maisons de Habsbourg et de Luxembourg plongeait l'Allemagne dans une série de troubles. L'empereur Louis de Bavière s'arrogea le pouvoir suprême dans des questions purement spirituelles en déclarant nul le mariage de Marguerite de Tyrol, et il tenta de profiter de l'absence prolongée des chefs de l'Eglise pour s'emparer de Rome et se faire couronner empereur par le peuple romain. Mais il périt bientôt, frappé par Vanathème de l'Eglise. Charles IV rendit la paix à l'Allemagne et en régla la constitution élective par sa Bulle d'or.

Cependant, sous le règne de son indigne fils Wenceslas de Bohême, l'empire retomba dans 1 anarchie. Les seigneurs formèrent des confédérations et entrèrent en lutte avec les villes libres, qui se liguèrent à leur tour, jusqu'à ce que Sigismond de Hongrie, appelé à remplacer son frère Wenceslas, vint mettre fin aux guerres civiles. Il devait finir aussi le grand schisme d'Occident.

Le pape Grégoire XI était retourné à Rome, à la sollicitation de sainte Catherine de Sienne, et y avait repris son autorité temporelle. Mais, à sa mort, les cardinaux français opposèrent au pape légitime Urbain VI lantipape Clément VII, qui se fixa à Avignon. Le concile de Pise, convoqué pour mettre fin à ce scandale, donna le tiare à Alexandre V, qui eut pour successeur Jean XXIII. Cependant les deux autres pontifes continuant à exercer leurs fonctions, l'anarchie régnait dans l'Eglise. L'hérésie releva la tête, d'abord en Angleterre, où Wiclef avait adopté et développé les doctrines des Patarins. De là ces doctrines furent propagées en Bohême, où Jean Huss devint l'auteur d'une secte, qui, par son fanatisme, mit toute l'Allemagne à feu et à sang. Enfin le concile de Constance, convoqué à la sollicitation de l'empereur Sigismond par le pape Jean XXIII, rétablit l'unité de l'Eglise. Les doctrines de Jean Huss y furent condamnées, et l'empereur le fit exécuter d'après les lois de l'empire.

En France, la branche aînée de la maison Capétienne s'éteignit à la mort de Charles IV, troisième fils de Philippe le Bel, et la couronne passa à Philippe VI, avec lequel la branche de Valois parvient au trône. C'est alors que recommencèrent les guerres entre la France et l'Angleterre. Edouard III, souverain de ce dernier pays, venait de dompter les factions, qui depuis longtemps agitaient l'Angleterre. Le pape Clément VI se porta vainement comme médiateur entre les deux rivaux : la guerre s'ouvrit par la fameuse bataille de Crécy, qui livra Calais aux Anglais. L'indiscipline des Français et la bravoure du Prince-Noir, fils d'Edouard III, firent gagner à celui-ci la bataille de Poi-

tiers, dans laquelle le roi de France fut fait prisonnier. Il est vrai que les talents du connétable Bertrand du Guesclin relevèrent encore une fois les armes françaises. Mais la rivalité des deux factions de Bourgogne et d'Orléans, qui éclata durant la démence de Charles VI, précipita la ruine de la France. Déjà un roi d'Angleterre s'était assis sur le trône de S. Louis, et le dauphin, fils de Charles VI, songeait à quitter sa patrie, lorsque Dieu lui envoya un secours extraordinaire dans la personne d'une fille des campagnes. Jeanne d'Arc sauva la France, et, après avoir fait sacrer Charles VJI à Rheims, étant tombée au pouvoir des Anglais, elle mourut martyre de la cause qu'elle avait si glorieusement défendue. Les Anglais n'en perdirent pas moins toutes les conquêtes qu'ils avaient faites, excepté la ville de Calais.

La décadence de l'Orient, depuis qu'il avait repoussé les bienfaits que son union avec la société catholique lui aurait assurés, faisait des progrès rapides. Pendant que l'empire grec, dont Michel Paléologue avait rétabli le siège à Constantinople, commençait sa longue agonie, les conquêtes des Mongols changèrent entièrement l'état de l'Asie. Conduits par le fameux Gengis-Khan,ils détruisirent tout ce qui restait encore du califat de Bagdad, anéantirent la civilisation arabe, refoulèrent les Mamelouks dans l'Afrique, et après s'être emparé des dernières possessions des chrétiens sur les côtes de la Palestine, ils brisèrent la puissance des Turcs Seljoucides. Les princes slaves de la Russie, vaincus dans une sanglante bataille sur la Kalka, devinrent les vassaux des fils du grand Khan dont les hordes dévastèrent la Pologne, la Silésie et la Hongrie, pendant qu'il combattait lui-même sur les frontières de la Chine. Cependant l'empire de Gengis-Khan se divisa, quelque temps après sa mort, en un grand nombre d'Etats indépendants, et Osman, chef d'une horde turque, fonda alors en Asie-Mineure l'empire ottoman. Ses successeurs soumirent toute cette contrée à l'aide de leurs janissaires, et Murad I passa enfin en Europe et fixa le premier siège de son royaume à Andri-

nople. Les empereurs de Constantinople devinrent tributaires des sultans. Bajazet I, surnommé l'Eclair, pénétra déjà jusqu'en Hongrie. Il remporta près d'Andrinople une brillante victoire sur le roi Sigismond et sur la chevalerie chrétienne, qui combattait une dernière fois contre les ennemis de la chrétienté, et il se promettait la conquête de l'Europe, lorsque les exploits de Timour-lenk le rappelèrent en Asie. Celui-ci avait rallié de nouveau les hordes mongoles et rétabli Tempire de Gengis-Khan. Bajazet fut battu dans la célèbre bataille d'Ancyre, et Timour tourna ses armes contre la Chine, lorsqu'il mourut. Après sa mort, les Mongols se replongèrent dans l'intérieur de l'Asie, d'où la Providence les avait deux fois appelés pour détruire la civilisation de l'islamisme.

Cependant les fils de Bajazet rétablirent la puissance de l'empire ottoman et recommencèrent la guerre contre l'Occident. La Hongrie, envahie par eux, ne fut sauvée que par la bravoure du vaillant Corvin. Enfin Mahomet II prit Constantinople, dont le dernier empereur, Constantin, pérît les armes à la main, et, du haut des tours de Sainte-Sophie convertie en mosquée, les Imams annoncèrent que la résidence du plus ancien empereur chrétien était devenu le principal siège de l'islamisme. Le nouveau souverain de Constantinople appela les croyants aux armes, pour soumettre l'Occident chrétien à la loi du prophète. Dans ce moment critique, il était réservé au pape Calixte III de sauver la chrétienté. Pendant que les princes voyaient arriver ce danger sans faire de préparatifs pour le conjurer, il donna le trésor de l'Eglise pour assembler une armée de croisés sous la conduite du moine Jean Capistran et l'envoya au secours du héros hongrois. Corvin et Jean Capistran mirent en fuite les hordes innombrables de Mahomet II, qui assiégeait Belgrade, et rappelèrent par ce fait d'armes les temps héroïques des premières croisades.

Cet immense service, que le Saint Siège avait rendu à l'Europe, ne rallia pourtant pas les peuples et les princes chrétiens autour de leurs véritables chefs. Le seul lien social, qui

avait uni touâ ces peuples en one seule iamille, se relâcha de plus eu plus, et Fabsolutisme monarchique s'établit peu à peu dans tous les royaumes chrétiens. En France, ce fut Louis XI qcu acheva TœuTre que Philippe le Bel avait commencé. Après la mort de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, il u'eut plus de rival à craindre, et le pouvoir absolu s'affermit par la réunion successive de tous les grands fiefs aux domaines de la couronne. La guerre des Deux Roses désola l'Angleterre pendant plus de cinquante ans et finit par lavènement de la maison de Tudor au trône, qui devait être souillé par les vices et les cruautés de Henri VIII. Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille venaient de réunir toute FEspagne sous une même domination, et ils expulsèrent les derniers restes des Musulmans de Touest de l'Europe, au moment où l'Europe orientale tombait sous le joug de Tislamisme.

L'empire allemand tomba dans une dissolution complète sous le long règne du faible Frédéric III ; un grand nombre de principautés indépendantes se formèrent, à côté des villes libres, et le vaillant Maximilien I, dernier type du chevalier chrétien, ne put rétablir l'ordre dans l'empire, ni faire respecter son autorité. Ce fut en vain qu'il essaya de rallier les forces de son empire pour une expédition contre les Turcs et de réunir l'Italie à l'Allemagne. La possession de l'Italie devint le but de l'ambition des rois de France et l'objet d'une longue série de guerres. L'union de Calmar avait réuni pour quelque temps les trois royaumes Scandinaves; mais cette union, qui n'avait qu'une base purement dynastique, fut bientôt dissoute. La Pologne s'éleva à une grande puissance sous la maison nouvelle de Jagellon; et pendant que la Russie sortait à peine de la barbarie, dans laquelle une longue dépendance des Mongols l'avait plongée, les Polonais se préparèrent à soutenir presque seuls le combat contre les ennemis du christianisme. Ce furent les dernières transformations de l'Europe.

. Trois faits principaux avaient marqué le moyen âge et lui avaient donné dans l'ensemble de l'histoire son caractère

distinctif et spécial : cest, en premier lieu, le lien religieux qui unit tous les peuples de TEurope dans une seule grande société catholique; cest, en second lieu, le règne des institutions féodales, qui prévalurent dans l'organisation intérieure de ces peuples, et enfin c'est la lutte extérieure, engagée entre les Etats chrétiens d'Occident et les Musulmans de rOrient. Cette unité de la chrétienté, déjà ébranlée à la fin du xiu® siècle, est définitivement détruite au commencement du XVI* siècle, lorsque la moitié de l'Europe se précipite dans le protestantisme. A la même époque, le système féodal est renversé par les monarchies absolues ; et le zèle pour les croisades, déjà fort refroidi, s'éteint tout à fait et fait place à des rivalités et des guerres purement politiques, où Ton verra plus d'une fois des princes chrétiens faire cause commune avec les Turcs.

En même temps, trois faits nouveaux se produisent, qui contribuent à donner un caractère tout diflférent à l'ère qui va s'ouvir, à pavoir : les inventions récentes de la poudre à canon et de l'imprimerie ; la renaissance des lettres classiques et la découverte du Nouveau Monde, ainsi que d'une nouvelle route vers les Indes orientales.

L'emploi de la poudre opéra une révolution complète dans l'art de faire la guerre. Les vassaux, qui, accompagnés de leur contingent, combattaient autrefois en personne sous la bannière de leur suzerain, commencèrent à racheter par une somme d'argent le service personnel auquel ils étaient tenus, et l'armée féodale fut remplacée par des troupes mercenaires. L'argent fut désormais le nerf de la guerre, et des impôts réguliers, ainsi qu'un bon système financier, furent les nouvelles bases sur lesquelles repose la puissance des Etats. Les armes à feu anéantirent l'indépendance de ces chevaliers hautains et belliqueux, qui, retranchés derrière les murs crénelés de leurs châteaux, avaient si souvent bravé l'autorité du souverain ; car un seul canon suffisait parfois pour détruire ces asiles, réputés presqu'imprenables jusqu'alors.

IS imprimerie provoqua des changements non moins grands dans le monde intellectuel. Cette facilité de multiplier les

livres contribua puissamment à répandre avec rapidité toutes les idées, bonnes ou mauvaises ; mais ce moyen fut employé d'abord, avec une déplorable activité, à propager les nouvelles hérésies et à calomnier l'Eglise aux yeux des peuples. L'imprimerie servit encore à répandre le goût des études, mais surtout celle des œuvres classiques de l'antiquité païenne.

Les langues anciennes n'avaient jamais cessé d'être cultivées d'abord dans les monastères, plus tard dans les universités si florissantes d'Italie, de France et d'Allemagne : on y avait toujours lu et expliqué les ouvrages d'Aristote, de Justinien et de Galien. Mais au quatorzième siècle, le Dante, Pétrarque et Boccace tirèrent de l'oubli les chefs d'œuvre littéraires de l'antiquité et les proposèrent comme modèles à l'imitation de leurs contemporains. De plus, après que les Turcs se furent emparés des provinces européennes de l'empire grec et surtout après la prise de C!onstantinople, un nombre considérable de savants de la Grèce vinrent chercher un asile en Italie, soit à la cour des Médicis à Florence, soit à celle d'Alphonse V de Naples, et le goût pour l'étude des lettres anciennes se répandit de plus en plus. Après avoir admiré les beautés du style des auteurs grecs et romains, on passa bien vite à un fol enthousiasme pour l'antiquité païenne, et par une pente trop naturelle, on en vint à mépriser tout ce que le christianisme avait produit. Ebloui par la forme, on accorda trop peu de valeur au fond, et les esprits se préparèrent à s'affranchir de l'autorité de l'Eglise, en soumettant toutes les croyances et toutes les doctrines au seul jugement de la raison individuelle. Cette apparente renaissance des lettres eut ainsi une grande part dans le progrès si rapide des doctrines hérétiques.

Enfin la découverte du Nouveau Monde et d'une nouvelle route vers les Indes orientales a donné un élan non moins prodigieux aux intérêts matériels; la politique commence à se subordonner à ceux-ci et ne comprendra môme bientôt plus qu'elle pourrait avoir des tendances plus généreuses ou plus élevées. L'enthousiasme religieux avait autrefois précipité les peuples chrétiens de TOccident vers l'Orient ; l'inlérôt commercial les lancera sur le Nouveau Monde.

APPENDICE

Nous réimprimons, à titre de document, le premier discours par lequel, débutant dans notre université naissante, le jeune professeur inaugurait un enseignement nouveau en Belgique. Ce llit son premier succès littéraire, qui s*explique quand on se reporte à ce temps où le moyen âge passait totgours pour un chaos inextricable, &ute d'une synthèse. En s'essayant à formuler celle-ci, Fauteur eut la satisfaction de se rencontrer avec un maître qui finissait alors, mais dont les leçons n'avaient pas encore été publiées, avec Jean-Adam Moehler, le rénovateur de rhistoire de l'Eglise, et le chef d'une école doù sont sor its lesDôllinger, Héfelé, Hergenrôther. Aigourd'hui, c'est une des classifications courantes en Allemagne, où cette partie de la science est connue sous le nom de périodologie historique,

DISCOURS PRONONCÉ par H. le professeur Hœller le 3 décembre 1835 A l'ouverture de son cours d histoire

DU MOYEN AGE A l' UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN.

Messieurs,

Il y a maintenant une année que cette Université est fondée, et c'est pour la seconde fois que nous nous réunissons, après avoir solennellement remercié la Providence de cette liberté d'enseignement qu'elle a accordée à votre beau pays en récompense, je ne crains pas de le dire, de sa longue fidélité à la véritable Église. Pour nous catholiques, la Bcience de Dieu est la première des sciences, la source de toutes les autres, et déjà elle devient, même pour les moins croyants, la pierre de touche des connaissances humaines. Sous ce rapport, il y a un progrès que nous devons relever, puisqu'il se rattache d'une manière spéciale à l'objet de ce Cours. L'incrédulité a eu ses historiens; ils ont ployé les Oetits aux caprices de leurs folles théories, et cependant les recherches qu'ils ont dû faire, afin de coordonner les temps anciens avec les temps modernes, les ont ramenés malgré eux aux vérités contenues dans les plus anciennes annales du genre humain, c'est à dire dans l'Écriture sainte. Ce résultat est dû en grande partie à la nature même de l'histoire, et à la marche qu'elle est obligée de suivre, quand «lie aspire à résoudre pleinement les questions dont elle s'occupe.

L'histoire semble au premier abord ne devoir être que le simple récit 4es événements survenus dans l'existence de l'humanité, ou pendant une partie do son existence; mais si l'histoire était ainsi définie, elle ne

— Gloserait plus qu*un catalogue, qu'une nomenclature de faits sans liaison entre eux, sans utilité pour Tavenir. Elle doit faire davantage; elle doit reproduire les causes des faits qu'elle raconte, démêler Tesprit qui se meut sous cette écorce toute matérielle, saisir chaque principe à son entrée dans le monde et le suivre dans toutes ses manifestations. C'est ainsi qu'elle devient réellement instructive, qu'elle est une véritable science, qu'elle met à l'usage des temps ftiturs l'expérience des temps passés.

De nos jours, on a compris la haute mission qui appartient à l'histoire, et nombreux sont les hommes qui consacrent maintenant leurs veilles à l'exploration des anciens monuments historiques. Ce mouvement est beau sans doute, mais il ne saurait aboutir à de véritables fruits qu'autant qu'il a une direction, qu'autant que ceux qui s'y adonnent, ne s'égarent point dans le dédale des siècles écoulés. Mais Je le dis à regret, trop souvent l'histoire n'a été que l'instrument d'un parti, d'une opinion, et la vérité, ce dernier terme des efforts de l'historien, n'a été que trop souvent encore sacrifiée à d'odieuses passions, à d'aveugles préjugés. Voilà comment la science qui devait, plus peut- être qu'aucune autre, servir au triomphe de la religion, lui a été longtemps hostile et a puissamment contribué à accréditer les notions les moins sensées à la fois, et les plus mensongères.

Ces égarements. Messieurs, ne doivent point nous surprendre. Tout se tient dans la vie de l'humanité, et son état actuel n'est que la conséquence des événements survenus auprès de son berceau. Il ne peut donc y avoir d'unité dans les études historiques, si leur point de départ n'est point rigoureusement exact, si l'histoire de l'homme primitif est mêlée de fables, livrée à la merci de nos hypothèses. Cette donnée primordiale, si nécessaire, si évidemment indispensable, manque à l'incrédulité. Mais nous. Messieurs, nous la possédons. Elle n'est pour nous ni une théorie abstraite, ni une vaine formule ; elle se résume en quelques faits merveilleusement attestés, et à la lumière de ces faits, les annales du genre humain acquièrent une unité parfaite.

Ce serait une triste cliose que l'exploration de ses annales, si ce flambeau de la foi ne nous écrirait pas. Pour l'incrédule, la vie présente est un tout incomplet, un commencement sans une fin, une existence dépourvue de tout avenir, et l'homme n'est plus que l'aveugle jouet d'une incompréhensible fatalité. Mais, nous chrétiens, nous savons d'où nous venons et où nous allons : nous connaissons les destinées de l'homme, et lorsque les peuples, évoqués par l'histoire, défilent devant nos yeux, nous n'ignorons ni quel fut leur point de départ, ni quel est le terme de la carrière où ils sont jetés. Ainsi, chez l'historien chrétien, les vicissitudes des faits et leurs contradictions apparentes se coordonneront sans peine, et il parviendra plus aisément d'une part à démêler les deux grands principes qui se retrouvent toujours au milieu du conflit des hommes; de l'autre^à

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partager son œuvre on époques, déterminées, non par les caprices de son imagination, mais bien par la nature même delà tâche assignée à chaque époque.

Messieurs, la destinée do l'hommo ne s'achève point ici bas; mais elle s'y prépare avec angoisse ot labeur. Depuis sa déchéance, sa débile volonté flotte entre deux forces contraires, sa corruption propre d'abord, et puis la grâce divine. De là les combats continuels qui se livrent dans le cœur de chacun de nous, combats qui se reproduisent au dehors dans la société > et finissent par amener les faits extérieurs que Thistoire doit recueillir. Il y a ces deux tendances dans l'individu et par conséquent dans chaque société, puisque toute société se compose d'individus. Ces tendances se produisent de mille manières différentes ; au fond leur nature ne change point, et nous les retrouverons toiyours également opiniâtres, également inconciliables. Mais» au-dessus de l'homme, est la Providence; dans son inépuisable bonté, elle ne l'abandonne point, comme trop souvent il le voudrait, à l'emportement de ses vains désirs, ou plutôt, lorsque la tendance au mal prévaut sur la tendance au bien, elle laisse à la liberté humaine tout son essor, et cependant elle sait la conduire, de manière à ce que le mal lui-même devienne l'instrument du bien.

Car la Providence a son plan à elle, son histoire faite d'avance, si j'ose ainsi le dire, dont l'homme ne peut s'écarter, et à laquelle la société la plus corrompue revient tocgours, comme ces farouches animaux qui obéissent en rugissant à la voix de leurs maîtres. Cette histoire providentielle, nous la connaissons. Dieu créa Adam pour le servir. Adam viola la loi que Dieu lui avait imposée, et il aurait subi la peine qu'il avait trop méritée, si la promesse d'un Rédempteur n'avait suspendu les effets de la colère divine. Adam vécut donc et sa postérité, après lui, dans l'attente du Réparateur de sa faute, et les événements qui se pressent pendant toute cette période, ne sont que la longue préparation qui doit aboutir à l'accomplissement de cette œuvre d'une miséricorde inHuie. Puis le Réparateur descend sur la terre; le mystère de la rédemption s'achève, et alors commence une autre série d'événements, qui sont eux-mêmes, dans la mesure où le permet la faiblesse humaine, la réalisation progressive du prodige qui vient de s'opérer. Jusqu'alors l'humanité avait vécu de l'espérance donnée à nos premiers pères après leur &ute ; depuis lors sa marche a quelque chose de plus décidé, de plus positif : car le fait qui la soutient, n'est plus enveloppé de nuages, revêtu d'emblèmes, enseveli dans l'obscurité d'une prophétie; il est réalisé, tangible et nous pouvons le saisir dans toutes ses conséquences^.

Cependant, à ces deux époques, avant comme après la rédemption, les deux tendances dont je viens de parler, subsistent également, et )a Providence gouverne le monde avec une même autorité. Tour à tour lo

bien l'emporte sur le mal, ou le mal sur le bien, et Thistoire enregistre avec le môme soin les noms de ceux qui représentent en des temps divers et à des degrés différents les deux tendances rivales. Les empires se succèdent; Ja tombe des uns est le berceau des autres; les événements marchent, se multiplient, se compliquent, et néanmoins, dans ce chaos apparent, nous reconnaissons, par leurs effets, et un penchant au mal, qui nous est toigours naturel, et cette tendance au bien que la promesse d'un Messie avait donnée à nos pères, que la venue du Messie a donnée à leurs enfants. Toutefois, entre ces deux grandes époques, qui embrassent l'histoire future du genre humain, tout autant que son histoire présente et son histoire passée, il y a une différence fondamentale. La Providence a fait, de la première, la préface de la seconde. Dans Tune elle a posé les bases, les fondements de son Eglise; dans la seconde, c'est l'édiûce même de l'Eglise qu'elle construit, édifice tellement merveilleux qu'il résistera à l'effort des siècles à venir.

11 suit de là que l'histoire dans son ensemble n'est réellement antre chose que l'histoire de la préparation d'abord et de la conservation ensuite de l'Eglise du vrai Dieu. Certes sa tâche, ainsi définie, n'en est pas moins vaste; et, ce qu'elle gagne en clarté, en ordre, en vérité, elle ne le perd pas en étendue. Les actes du plus faible entre nous, du plus ignoré, se rapportent, bien que souvent il ne s'en aperçoive pas, au but final que le véritable historien ne doit jamais perdre de vue, et par conséquent il n'est aucun monument du passé que l'historien catholique ne doive consulter, aucun fait, un peu mémorable, qu'il ne doive enregistrer dans ses fastes. Son travail, pour être un, n'en sera donc pas moins compréhensif, et si l'on voit aisément l'immense avantage qu'il retirera de sa docilité à la parole de Dieu, nous avons peine à comprendre par quel artifice on pourra démontrer qu'il y perd (pielque chose.

Mais Dieu n'agit point à la façon des hommes, et les brusques péripéties qui changent subitement la face du monde, bien qu'elles conviennent à l'impatience de notre vie si courte, n'entrent pas dans les desseins de son éternité. Le Rédempteur avait payé notre dette sur le Calvaire depuis plusieurs siècles, et l'Eglise chrétienne existait déjh, lorsque s'abîma sous le poids des nations barbares l'empire si florissant, si formidable jadis, de la vieille Rome. Rome avait rempli la mission qui lui avait été donnée, d'assembler sous son sceptre de fer les plus brillantes civilisations du paganisme, afin que l'Eglise pût en faire la conquête avec le sang de ses martyrs. Mais le temple qui dominait le vieux rocher du capitole, était celui de Jupiter, et les institutions de la cité-reine étaient toutes fondées sur cette idolâtrie, que le Christ devait enfin détruire. Il y avait là une société imprégnée, saturée de tous les vices, do toutes les corruptions qu'avait engendrés une longue suite d'erreurs, qu*avait développés une longue suite de victoires. Le

christianisme y pénétra, ii est vrai; mais elle-même se refusa aa bienfait qu'il lui apportait : elle demeura païenne dans tout ce qui n'était point dogme, dans tout ce qui n'était point religion ; et le schisme de Constantinople, l'asservissement des chrétiens d'Orient au sabre de Mahomet sont là, pour nous apprendre quel eût été le sort de notre Occident, si Dieu n'en avait eu pitié, si Dieu ne l'avait rajeuni dans un baptême de sang.

Voyez accourir, comme s'ils entendaient sa voix, ces païens du nord et de l'est, qui, pressés les uns par les autres, se refoulent jusque sur le territoire que protégea si longtemps l'aigle des Césars. Sur toute cette vaste frontière qui s'étend depuis l'Ruxin jusqu'à la mer de Germanie, ils se ft^ayent d'innombrables passages et bientôt l'Italie elle-même est sillonnée par eux. D'abord ce sont les Germains d'Arminius qui vengent leurs anciennes injures par de continuelles incursions, et pendant que les Romains leur résistent avec peine, voici que les Goths à l'autre extrémité viennent tout-à-coup assaillir des princes qui ne savaient pas encore le nom de ces ennemis nouveaux. Entre ces tribus d'une même race, miile autres s'agitent, toutes également guerrières, également avides de pillage. Cependant Rome se soutient encore. Mais dans les profondeurs de l'Asie, un événement qu'elle ignore, s'accomplit enfin. Vaincue par les Chinois ou entraînée par les habitudes de sa vie pastorale, la nation des Huns s'avance du nord-est. A la sortie de ses steppes, elle rencontre le grand empire gothique, qu'elle brise sur son passage. Alors le flot des barbares de l'Europe, grossi par les barbares de l'Asie, roule irrésistible contre une société mourante et maintenant trop fkibie pour le repousser. La ville qui Ait la capitale du monde civilisé, qui n'est plus que la capitale de l'empire d'Occident, Rome succombe enfin, et la civilisation païenne, parvenue à son dernier terme, disparaît avec elle.

Pendant que les chrétiens d'Occident envahis par des barbares idolâtres accusaient peut-être la Providence de les avoir abandonnés, la Providence continuait son œuvre, et le christianisme, s'infiltrant chez les vainqueurs, les civilisait rapidement. L*unité politique que Rome païenne avait étendue si loin, devait faire place à une autre unité plus vaste encore, à l'unité religieuse. Et comme si Dieu avait voulu récompenser les hommes qui, à leur insu, avaient si bien rempli la mission préparatoire qu'il leur avait confiée, une dignité plus haute est réservée à la cité qu'ils avaient tant aimée, et Rome, jadis le centre de l'empire matériel, est devenu, pour le rester totgours, le centre du monde spirituel.

Avec la chute de l'empire romain, commence le moyen âge, cette période de l'histoire de l'humanité que nous allons étudier ensemble. Nous assisterons à la formation des nouveaux Etats, qui plus tard dépasseront de si loin en gloire, en science et en richesses les plus bril-

laates créations de TaDtiqaité. Ces nouveaux Etats formeront dans leur ensemble la société catholique, et nous verrons Télément germanique, jusqu'alors indomptable, s'y développer à Tombre de TEglise, fort d'une soumission qui ne lui enlève rien de son énergie native. Cet élément prenant les formes les plus diverses, tout en conservant la même souplesse, prouvera que le catholicisme se prête à tous les véritables besoins de l'humanité et suffit à tous. Mais, dans les onze siècles qu'embrasse cette période de l'histoire, nous chercherions en vain une division qui n'ait rien d'arbitraire, qui s'impose d'elle-même à nos travaux. Cependant l'absence d'une classification s'y ferait à chaque instant sentir, si nous n'en adoptions aucune, et nous ne sortirions pas de cette confusion, si l'action même de l'Eglise ne nous fournissait une division aussi simple que vraie, aussi précise qu'elle est naturelle.

Sur les ruines de l'empire d'Occident, l'Église reste seule debout ; et son premier devoir, ainsi que son premier besoin, est de convertir les vainqueurs idolâtres ou hérétiques, à qui la société va maintenant appartenir. Elle poursuit cette tâche avec une infatigable persévérance jusqu'au temps de Charlemagne; alors seulement le catholicisme règne dans sa pureté sur le nouvel empire que le roi Franc a fondé, et les principes politiques de la société chrétienne commencent à se formuler. Durant cette première période du moyen âge, l'empire d'Orient, victime des formes païennes qu'il a conservées, commence sa longue agonie. C'est en vain qu'Héraclius a triomphé de la monarchie rivale des Perses; car une nouvelle société vient de naître dans les déserts de l'Arabie, et le faux prophète Mahomet va lancer ses hardis sectateurs jusqu'aux rives du détroit qui baigne Constantinople. Ce ne sera point la race grecque, amollie et corrompue, qui repoussera la nouvelle invasion du désert. Constantinople est promise au croissant, qui dominera un jour la coupole de cette église de Ste-Sophie que le schisme aura profanée. Dégà l'islamisme s'est mesuré avec la société qui doit le vaincre. Il est venu au huitième siècle chercher les catholiques jusqu'au centre de la Gaule, et la grande victoire de Charles Martel a brisé le joug barbare qui menaçait nos pères.

Au neuvième siècle, Charlemagne ouvre la seconde période du moyen âge, période toute d'organisation, comme la précédente avait été une période toute de conversion. L'empire de Charlemagne se dissout, mais d'autres Etats se forment de ses débris. L'Allemagne se sépare de la France; la civilisation pénètre dans la Grande Bretagne; les Espagnols sortent des Asturies et commencent la longue guerre qui finira par l'expulsion des Maures; les grandes villes de l'Italie se forment; les communes surgissent de toute part, et déjà celles de la Belgique se distinguent par leur naissante industrie. En même temps, le christianisme s'avance au nord vers la Suède et la Norvège, à l'est vers la Pologne, cette Pologne que l'on verra plus tard opposer une si longue résistance

à l'invasion du schisme grec, et se mesurer avec tant d'éclat contre les

Turcs Cependant, au milieu de ce progrès, les mauvaises tendances de Fhu-

manitô survivent toujours, et bientôt vous les verrez assaillir le sanctuaire par rambition des princes au dehors, par la simonie au dedans. La société catholique, que l'hérésie ne tourmente plus, languit dans ce repos, et je ne sais quelle corruption, moins grossière que celle du paganisme, mais plus dangereuse peut-être, Tenvahit maintenant. C'est alors que commence la grave question des investitures, cette question qui eût f^it rétrograder les chrétiens vers les temps d'une barbarie complète, si les empereurs avaient pu la résoudre à leur guise. Bientôt elle suscitera de grands troubles et exposera le sacerdoce à de graves périls. Jamais l'Eglise, humainement parlant, n'avait été plus glorieuse,et jamais peut-être elle n'avait couru d'aussi grands dangers, lorsque Dieu la sauva en lui donnant pour Souverain Pontife le fameux HUdebrand. Les préjugés qui si longtemps ont obscurci la gloire de ce beau nom, commencent enfin à se dissiper, et rincrédulité elle-même accable de son dédain les ignobles calomniateurs de St Grégoire VII. Ce grand homme rétablit la discipline ecclésiastique, raffermit l'indépendance du sacerdoce, et fit gronder ces foudres protectrices de la liberté civile qui plus tard devaient assurer l'indissolubilité du lien nuptial, lien qui aurait bientôt perdu toute sa sainteté, si le St Siège n'eût conservé toute

sa puissance. , .^ ^^„^

A partir du douzième siècle jusqu'à la mort de Bomfece VIII, en 1303,

c'est-à-dire pendant notre troisième période,l'action de l'Eglise se résume d'une manière plus distincte dans celle du St Siège, et la société catholique marche d'un pas rapide dans la voie du progrès intellectuel et matériel. Arts, commerce, industrie, liberté, tout se perfectionne ou se développe. Le mouvement est partout dans les idées et dans les choses; (fest l'âge héroïque de la société chrétienne, l'époque des grandes entreprises et des grandes pensées. Il y a surabondance de sève, et cet excès de force, qui se serait peut-être manifesté an-dedans par des catastrophes, reçoit du St Siège sa direction. Le pape Urbain II réalise la grande pensée de Grégoire VII : il montre aux chrétiens la cité sainte, la ville où mourut le Rédempteur du genre humain, Jérusalam, captive; il les appelle aux armes, et soudain toute la chevalerie de l'Occident se précipite vers la Palestine. Ce n'est plu» la société musulmane q»i attaquera la société catholique; celle-ci la devance et porte la guerre chez celle-là ; et si, après une lutte de deux siècles, le champ de bataille demeure aux infidèles, du moins les contrées catholiques de l'Occident auront désormais peu à redouter de leurs incursions.

Mais les croisades, cette épopée du diristianisme, comme la guerre de Troie ftit celle de l'idolâtrie, porteront d'autres fi^uits encore. Le& peuples mêlés sous la bannière de la croix auront appris à se connaître,

à s'entendre, et les rapports créés par ce contact donneront nn nouvel élan à leur industrie. En môme temps Tintelligence humaine devancera dans son rapide essor les progrès de Tordre matériel, et elle préludera à des luttes plus sérieuses par les querelles de la scolastique. La commune grandira sur tous les points de TEurope; dans TEmpire, elle luttera contre les empereurs; en France elle affermira le pouvoir royal; en Angleterre, en Italie, en Belgique, elle couvrira la mer de ses vaisseaux et remplira le monde des produits de son industrie.

Enfin arrive la dernière période du moyen âge. Après Boniface VIII, Taction des Souverains-Pontifes, affaiblis par leurs longs démêlés avec les empereurs et bien plus encore par Timprudente résistance des souverains, perd une partie de son éclat extérieur, et le pouvoir séculier va usurper le droit de diriger la société dans la voie du progrès. Longtemps encore il sera catholique, mais sa foi n*aura plus cette soumission qui avait opéré de si grandes choses. Ainsi, au lieu de contester, à l'exemple des empereurs de Constantinople , la primauté du Saint Siège, ils mineront indirectement son influence, comme s'ils devaient gagner en autorité ce qu'ils lui refuseront en respect. D'autre part, les diverses races germaniques, qui ont fondé les nouveaux royaumes, ont perdu le souvenir de leur origine commune ; elles forment des nations riv^ales, et les guerres qui éclatent entre elles, prennent quelque ressemblance avec les guerres si opiniâtres que se faisaient les peuples de l'antiquité. A la charité du Rédempteur qui faisait de tous les chrétiens une seule famille, succèdent les vues locales et étroites du patriotisme; le lien social qui unissait les peuples, se relâche, et au lieu de chercher avant tout le bien de la chrétienté, chaque prince met sa gloire à s'occuper exclusivement d'agrandir ses Etats.

Toutefois l'intelligence humaine continue à se développer, et déjà, au milieu de nouveaux intérêts qui surgissent, pendant que la propriété s'assied sur de nouvelles bases, que la liberté civile prend la place du servage, comme celui-ci avait succédé à la servitude des temps antiques, l'on voit poindre les premiers indices de la grande hérésie qui viendra clore le moyen âge. Après les Albigeois, contemporains des croisades, après les Vaudois, leurs précurseurs, Wiclef et Jean Hus arrivent enfin. Et comme s'il entrait dans les desseins de la Providence de soumettre son Eglise à une grande épreuve, les Souverains-Pontifes ont abandonné Rome pour habiter Avignon, et plusieurs antipapes contribuent à afi&iblir la vénération des chrétiens pour cette suprême dignité. Ce sera le temps des grandes découvertes. La boussole d'abord, l'imprimerie, la poudre à canon ensuite, donneront une nouvelle et prodigieuse énergie pour le mal comme pour le bien à la société moderne. L'Europe deviendra un champ trop étroit pour les grandes batailles qui vont se livrer, et les Européens iront chercher un autre monde dans l'Amérique, et se

flrayeroDt par le Cap de Bonne-Espérance une antre roate vers les richesses que recèle TOrient.

Ainsi le moyen âge, qui commence au milieu d'une profonde barbarie, se termine au moment où il a préparé tous les matériaux de notre civilisation moderne, mis en présence tous les éléments qui doivent pendant trois siècles s'entre-choquer avec une si terrible violence.

Messieurs, je n'ai point à vous parier des événements qui ont suivi la réforme. Notre tâche a pour limite le moyen âge lui-même, et, pendant ce premier semestre, nous aurons seulement à nous occuper des deux premières périodes de son histoire. Chacune d'elles est une initiation à la période qui suit; car tout s'encbaine dans les événements humains, comme dans les voies de la Providence. Bénissons-la de nous avoir prodigué le trésor de ses lumières ; bénissons-la surtout de ce que nous n'essayons point de faire de la science sans le secours de Celui de qui vient toute science.

Considérations finales sua l'histoirb

DBS TEMPS MODERNES.

Messieurs,

Je n'ai pas besoin de vous dire que je n entreprends pas de vous faire un cours d'histoire moderne dans les quelques leçons qui nous restent. Je me bornerai à caractériser dans ses traits généraux la marche de l'humanité depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours, afin de compléter le vaste tableau de l'histoire universelle, qui fait l'objet de vos études depuis deux ans.

Je vous parlerai en premier lieu de la réforme : des causes qui l'ont amenée et favorisée, de son caractère politique et de son influence sur l'état social de l'Europe.

En second lieu, nous jetterons un coup d'œil rapide sur les guerres de religion dans les différents pays de l'Europe, et nous examinerons les suites de ces guerres.

La naissance du système politique connu sous le nom d'Equilibre européen nous occupera en troisième lieu et formera la transition au jiiècle de Louis XIV, dont nous définirons le caractère, et nous terminerons en signalant les symptômes avant-coureurs de la grande révolution dont est sortie l'Europe contemporaine.

En commençant l'histoire de la réforme, je dois écarter une idée fausse au sujet de Luther, que l'on considère

trop souvent comme le principal auteur de cette funeste scission religieuse. Sans vouloir nier l'immense influence que cet homme extraordinaire a exercé sur son siècle, il m'est impossible d'admettre que sans Luther, la réforme n*eût pas eu lieu, et s'il est vrai, ainsi que le dit un biographe de Charles - Quint , que ce prince, après avoir abdiqué toutes ses couronnes, dans sa retraite au monastère de Yuste, se faisait encore un reproche de n'avoir pas fait exécuter le célèbre agitateur, de façon à étouffer ce grand mouvement dans son germe, Charles- Quint se serait grandement trompé. Luther ne fut qu'un agent de la grande révolution religieuse qui se préparait depuis longtemps, et qui se serait opérée aussi bien sans lui. En général. Messieurs, les grands hommes sont l'expression du siècle qui les produit d*abord, et sur lequel ils réagissent ensuite par la force de leur génie ou de leur caractère.

La réforme était préparée depuis plus d'un siècle et nous avons déjà signalé l'une de ses causes principales, en retraçant la destruction de cet ordre social catholique qui avait gouverné le monde chrétien depuis Charlemagne, et dont la fondation première remonte au temps de St Grégoire le Grand. L'unité religieuse de la société était la base de cet ordre de choses, dans lequel l'Eglise et son chef occupaient une place prépondérante. Cette haute influence politique de l'Eglise avait été ébranlée d'abord par les princes chrétiens eux-mêmes. A partir de Philippe le Bel, ils avaient travaillé à s'affranchir de cette suprématie des souverains pontifes, et, après avoir anéanti la résistance opposée d'autre part à leur puissance par la féodalité, ils étaient parvenus à concentrer eu leur personne un pouvoir à peu près absolu.

Dès lors ces princes ne reconnurent plus la juridiction de l'Eglise dans ces questions si graves où il s'agissait des bases mêmes de la société, dans ces différents qui s'élevaient de loin en loin entre les gouvernants et les gouvernés. La plupart des privilèges que la féodalité assurait aux vassaux et aux communes ayant disparu, il n'y avait plus que l'Eglise, avec ses grandes institutions, avec son haut

clergé, que la munificence des rois et des princes avait enrichi, qui jouissait encore d'une certaine indépendance.

La réforme arriva et s'attaqua à l'organisation extérieure de l'Eglise, principalement au sacerdoce, sur lequel cette organisation est fondée. En dépouillant le sacerdoce de son caractère sacramentel, la réforme l'anéantit; elle rompit le lien mystérieux qui unit la hiérarchie dans l'Eglise. Elle détruisit ainsi celle-ci dans sa forme extérieure, et d'une institution divine, fondée par Jésus-Christ, l'Eglise devint, pour les partisans de la réforme, une institution purement humaine et par conséquent dépendante des circonstances et obligée de s'adapter aux institutions particulières de chaque peuple et de chaque Etat.

Ajoutez à cela le principe de l'interprétation individuelle de l'Ecriture sainte promulgué par Luther, et l'autorité ou l'infaillibilité de l'Eglise transférée à la raison individuelle, et il ne reste plus de vérités objectives; toute croyance devient dès lors individuelle, subjective, et chacun croit ce qu'il veut croire et autant qu'il veut le croire.

II est vrai, Luther était loin d'admettre toutes les conséquences de ses principes. Car il conserva encore deux sacrements, la cène et le baptême; il voulut imposer en outre sa propre interprétation de l'Ecriture sainte, se mettant à la place de l'Eglise et lançant des anathèmes contre tous ceux qui adoptaient une interprétation différente de la sienne. Mais la plupart des protestants, marchant dans la voie que Luther leur avait frayée, rejettent ces deux sacrements aussi et considèrent cette liberté complète de l'interprétation comme la seule véritable conquête de la réforme.

L'anéantissement du sacerdoce et par conséquent de l'Eglise dans sa forme extérieure, voilà le véritable but des hérésies du seizième siècle, hérésies que Ion peut comprendre sous le nom générique de protestantisme. Et cette destruction n'est que lu conséquence finale do la lutte du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, etde'la victoire remportée par le premier sur le second, déjà dans le domaine politique, aux derniers siècles du moyen âge.

Les autres causes qui ont contribué à la réforme, furent d'abord les scandales et les abus qui régnaient dans tout ce qui tenait à la discipline ecclésiastique, ainsi que cette politique purement temporelle des derniers papes du quinzième siècle. En poursuivant des buts exclusivement humains, ces papes perdirent entièrement de vue les devoirs de leur haute dignité, et justifièrent les attaques de leurs ennemis et de tous ceux qui ne cessaient de réclamer une réforme dans plusieurs institutions de l'Eglise. Les armes spirituelles mêmes furent employées abusivement, dans des aflfaires qui ne regardaient les papes qu'en tant que souverains temporels d'une partie de l'Italie. Ainsi le pape Jules II, marchant à la tête de la fameuse ligue contre Venise, jeta l'interdit sur cette république et lança l'excommunication contre les Vénitiens, qui appelèrent de ces sentences à un concile futur et méconnurent à leur tour la juridiction suprême de la papauté. Déjà les conciles de Constance et de Bâle, plu« tard celui de Pise, avaient contribué pour leur part à cette dégradation de la papauté et à la diminution de son pouvoir spirituel. Car ces conciles s'étaient attribué le droit de juger les papes, et cette doctrine de la supériorité du concile sur le pape devint très funeste par la suite. Dès lors on commença à séparer ce qui dans la hiérarchie catholique est inséparable, savoir la personne du pape et le corps de l'Eglise représenté en quelque sorte par les conciles généraux : comme s'il pouvait y avoir un véritable concile général qui ne fût pas convoqué et présidé par le pape ou ses légats, et comme si leurs arrêts ne dussent pas être sanctionnés par lui avant d'avoir force de loi dans l'Eglise.

Comme troisième cause principale de la réforme, on doit signaler les hérésies de Wiclef et de Jean Huss au quinzième siècle. Les doctrines de ce dernier avaient trouvé beaucoup de partisans dans toutes les classes de la société, et ces doctrines étaient subsersives de Tordre ecclésiastique existant. Jean Huss prétendait ôter au sacerdoce ce caractère indélébile qui lui est imprimé par l'ordination môme, et dont aucun vice^ aucune inconduite ne peut le priver.

Car ce pouvoir lui vient de Dieu par Tentremise des successeurs des Apôtres, qui eux-mêmes l'ont reçu de leur divin Maître immédiatement. Et il n'est pas dans le pouvoir de l'homme de détruire ce que Dieu a établi comme nécessaire à l'existence de son Eglise.

Passant des causes de la réforme à l'examen de son caractère, nous rencontrons une autre erreur par rapport au fait particulier qui engagea Luther à attaquer les doctrines de l'Eglise.

L'abus des indulgences, dit-on ordinairement, excita l'indignation de ce moine pieux et zélé et le poussa à s'élever contre ceux qui autorisaient et favorisaient ce scandale. La doctrine de l'Eglise sur les indulgences a été toujours la même, et si l'on en faisait abus, ce sont quelques-uns de ceux qui étaient chargés de prêcher ces indulgences, et non Rome, ni les souverains pontifes, qui doivent en être accusés. D'ailleurs Luther lui-même avoue dans une lettre à un ami qu'en commençant à prêcher contre les indulgences, il n'avait pas une connaissance exacte de cette doctrine et que son premier but avait été de s'en instruire.

Il n'est pas douteux que toute autre attaque contre n'importe quelle doctrine ou institution de l'Eglise, aurait eu à cette époque ce même effet de provoquer une lutte générale, de servir le point de ralliement à tous ceux qui en voulaient à l'Eglise, au clergé ou seulement à leurs richesses.

Quoi qu'il en soit, sans le savoir ou le vouloir, Luther, en ouvrant le débat, devint le chef de ce parti, sur lequel ses talents, Ténergie de son caractère, son éloquence populaire et son zèle fanatique pour ses idées propres, lui donnèrent un ascendant et une influence, qui l'entraîna luimême hors des bornes. Son orgueil et sa vanité lui firent rejeter tout accommodement avec l'Eglise, et chaque victoire, souvent seulement matérielle sur ses adversaires, d'abord dans le domaine de la science et de la discussion, l'éloigna davantage de la vérité. Dès lors il n'hésita plus à rejeter tout ce qui ne rentrait pas dans sou système religieux, dans

le nouveau symbole qu'il avait édifié successivement, et lorsque ÏBpUre de St-Jacques lui parut contenir des preuves irréfutables de ï utilité des bonnes œuvres ^ il la raya d'un trait de plume du canon de TEcriture sainte, en disant que c'était une épître de paille.

L'état politique de l'Empire contribua beaucoup au succès des prédications de Luther. L'Allemagne n'était plus qu'une agglomération d'un grand nombre d'Etats indépendants, qui reconnaissaient nominalement l'autorité de l'empereur. Ces Etats étaient dabord les principautés laïques, duchés, comtés, margraviats, etc. autrefois fiefs immédiats de la couronne; puis les évêchés et abbayes, en possession d'un temporel; enfin les villes libres, qui formaient autant de républiques. En outre il y avait encore une noblesse secondaire, appelée chevalerie de l'Empire, qui était surtout nombreuse dans quelques provinces, en Souabe, en Franconie, sur les bords du Rhin. C'étaient les restes de ces petits vassaux immédiats de l'empereur, qui avaient maintenu leur indépendance, grâce à la féodalité. Mais l'indépendance de ces chevaliers était sérieusement menacée d'un côté par la puissance toujours croissante des princes laïcs et ecclésiastiques, de l'autre par les riches villes libres de l'empire.

Ils embrassèrent avec chaleur les nouvelles doctrines, dans lesquelles ils crurent découvrir un moyen eflScace de diminuer la puissance des seigneurs ecclésiastiques et de se mettre en possession de ces grands domaines. De là le caractère essentiellement aristocratique de la réforme en Allemagne. Nous voyons déjà Franz de Sickingen, un des premiers partisans de Luther, attaquer son voisin le prince électeur et archevêque de Trêves, sans autre motif que parce que c'était un seigneur ecclésiastique, et il fallut l'intervention de l'empereur pour réprimer cette agression. Les princes laïcs, d'autre part, trouvaient un grand obstacle à leur autorité dans les nombreuses enclaves ecclésiastiques situées dans leurs Etats, et qui jouissaient toujours do l'ancien privilège de l'immunité, ne reconnaissant en dernier ressort que l'autorité des empereurs. Les villes libres enfin ne deman-

daient qu'à secouer la juridiction spirituelle des évoques, qui avaient été jadis leurs souverains temporels.

Ce fut l'ambition des princes de l'empire qui voulaient consolider leur pouvoir, ce furent les richesses de l'Eglise qui tentaient les seigneurs laïcs, ce fut enfin l'affranchissement de presque toutes les obligations religieuses que l'Eglise prescrit à ses membres, ce fut la réunion de tous ces motifs qui augmenta rapidement les partisans de la nouvelle doctrine.

Les faits sont là pour prouver la vérité de ces assertions. Pendant que des questions de dogme étaient agitées par Luther et ses disciplesjes princes de l'empire, la noblesse de second ordre et les villes commencèrent à réformer l'Eglise à leur manière. Ils supprimèrent les couvents et les abbayes, et après en avoir expulsé les moines, ils s'emparèrent de leurs biefns, confisquèrent un grand nombre de fondations pieuses, diminuèrent le nombre des prêtres séculiers, déclarèrent la guerre aux princes-évêques et refusèrent de leur reconnaître toute autorité, soit temporelle soit spirituelle.

Luther lui-môme contribua beaucoup à ces actes de violence, et dans une lettre adressée à la noblesse chrétienne de la nation allemande^ où il attaquait l'existence extérieure de l'Eglise, il engagea la noblesse à s'emparer de tous les biens ecclésiastiques. Toutefois, et toujours dans l'intérêt de cette même aristocratie, il eut soin de faire une exception pour celles de ces fondations qui étaient destinées à assurer une position aux fils cadets ou aux filles de familles nobles. En même temps, il reconnut ouvertement aux princes le pouvoir suprême dans toutes les choses temporelles et proclama ainsi le principe de l'absolutisme monarchique.

Ce qui contribua enfin au succès de la Réforme, c'est l'appui qu elle rencontra, en Allemagne, dans le camp des humanistes, qui étaient imbus des idées payennes et méprisaient l'autorité de l'Eglise. A leur tête, Ulric de Hutten, un disciple de Reuchlin, propagea les doctrines de Luther par ses pamphlets, où le clergé catholique était attaqué avec la dernière violence. Iki des plus puissants véhicules de la

réforme, fut rimprimerie. Grâce à celle-ci, ces doctrines farent répandues en des milliers d'exemplaires dans tontes les provinces de l'Allemagne, et comme le style de Luther et de ses amis était en général très populaire, leurs écrits furent dévorés dans toutes les classes de la société.

Cependant, Charles-Quint, lempereur, obligé, comme tel, de défendre l'Eglise chaque fois qu'elle était attaquée dans ses droits ou ses possessions, était encore trop absorbé par ses guerres contre la France, et, à ce qu'il parait aussi, il ne comprit pas d'abord l'importance ni les conséquences des doctrines de Luther. Charles-Quint ne fut pas seulement un des empereurs les plus distingués de l' Allemagne ; il réunissait en outre sous son sceptre l'Espagne, les Pays-Bas, les Etats d'Autriche, les royaumes de Naples et de Sicile ; et par la découverte de l'Amérique, avec ses riches mines d'or, il devint le prince le plus riche et le plus puissant de l'Europe. Mais, d'autre part, la trop grande étendue de ses vastes Etats l'empêchait de donner à tous les mômes soins. Ce qu'il avait le plus à cœur, c'était une guerre contre les Turcs, qui sous le règne du sultan Soliman avaient envahi la Hongrie et menacé l'Italie à diverses reprises. Toute sa politique tendait donc à rétablir une paix générale en Europe et à réunir les princes chrétiens contre les Turcs. Soliman, en effet, était un adversaire redoutable par ses capacités, par ses vastes connaissances. Il lisait les œuvres de César traduites en turc. Refusant le titre d'empereur à Charles, parce qu'il ne pouvait y avoir qu'un empereur sur la terre, il voulait être, lui, le maître de l'univers. Ce danger s'accrut encore, par l'alliance de François I avec les Turcs.

On ne peut cependant accuser Charles-Quint de négligence dans l'affaire de la Réforme. Il assembla des diètes ; il employa tous les moyens de persuasion et de douceur pour ramener les partisans de la nouvelle doctrine à la vérité catholique. Des colloques furent tenus par son entremise, et comme les protestants demandaient toujours que l'on fît examiner leur doctrine par un concile général, il décida le pape à convoquer le concile de Trente. Il est vrai que tous

ses efforts échouèrent, et ayant eu enfin recours aux armes, il en sortit victorieux d'abord. Mais, trahi par l'électeur de Saxe, protestant lui-même, auquel il avait confié le commandement de son armée, il fut forcé d'accorder aux princes et aux Etats protestants, dans la paix de religion (TJugS' bourg, non seulement la liberté de leur culte, mais le droit d'imposer dans leurs territoires telle religion qui leur plairait.

La réforme fut ainsi achevée en Allemagne et les doctrines de Luther reconnues légalement.

A la même époque, tout le nord de l'Europe se sépara de l'Eglise. En Danemark et en Suède, les nouvelles doctrines furent introduites par les souverains de ces pays. Gustave Wasa, qui avait conquis le trône de la Suède les armes à la main, se servit de la réforme pour anéantir la puissance du clergé, qui lui était hostile. Le changement de lancien culte fut fait si lentement, qu'un demi-siècle après Gustave I la masse du peuple en Suède se figurait être encore catholique. Tandis que le protestantisme triomphait en Danemark, en Norwège le peuple prit les armes pour défendre la religion catholique. La réforme n'y fut aussi que lentement introduite, surtout en remplaçant les prêtres catholiques par des ministres protestants, qui introduisirent insensiblement le nouveau culte et les nouvelles doctrines.

En Angleterre,le roi Henri VIII, qui d* abord avait lui-même défendu le dogme catholique contre Luther (le défenseur de la foi), se constitua le chef spirituel de son royaume, parce que le pape s'opposait à sa prétention de faire déclarer nul son mariage légitime. Il ne toucha d'abord ni aux dogmes, ni à l'institution de l'Eglise et se contenta de se mettre à la tête de la hiérarchie, pour pouvoir changer impunément les lois ecclésiastiques qui lui déplaisaient.

Deux hommes se distinguèrent encore comme auteurs de doctrines nouvelles qu'ils propagèrent en Suisse et en France, c'est Ulric Zwingle à Zurich et Jean Chauvin ou Calvin de Noyon. Ces deux hommes allèrent encore plus loin que Luther dans leur guerre contre les dogmes de l'Eglise : ils rejetèrent tous les sacrements, excepté le baptême, et agirent

en cela avec plus de logique que Luther; aussi presque toutes les sectes protestantes et les anciens luthériens euxmêmes professent maintenant les doctrmes de Calvin, quant aux sacrements. En Suisse, le succès de Zwingle et de Calvin fut favorisé par la différence des factions , suite presque inévitable de la division qui existait dans ce pays. Ce furent surtout dans les cantons aristocratiques que les doctrines des réformateurs triomphèrent, ainsi à Berne, Genève, Zurich et d'autres, tandis que les cantons les plus démocratiques, Schwitz, Unterwald, Zug, restèrent catholiques : ce fait est encore une preuve de ce que je vous ai dit du caractère aristocratique de la réforme. Nous luiretrouverons ce même caractère quand nous parlerons des progrès de la réforme en France, progrès qui se rattachent à Fhistoire des guerres de religion dans ce pays. Un fait très remarquable, c'est que la réforme ne trouva de partisans ni en Espagne ni en Italie.

En Espagne, il est vrai que Charles-Quint et surtout Philippe II réprimèrent tout essai de prêcher ou de propager les nouvelles doctrines, et cette résistance matérielle contribua sans doute à y maintenir la pureté de la foi catholique. Mais ritalie, au contraire, divisée en une multitude de territoires et d'Etats, dont plusieurs, entre autres Venise, étaient en hostilité ouverte avec les papes en tant que souverains d'une partie de l'Italie, se prêtait merveilleusement à la propagande des réformateurs. Les tentatives n'y manquèrent pas. Mais la réforme y rencontra une forte opposition, non seulement de la part des premiers théologiens de la nation, mais encore de ces grands génies qui illustraient alors les lettres et les sciences. L'Italie était à cette époque le véritable foyer de l'intelligence et de la civilisation, et c'est ce fait seul qui explique d'une manière satisfaisante pourquoi les fausses doctrines des sectaires n'y trouvèrent presque pas de partisans. On a souvent dit et répété que l'Eglise ne fit rien alors pour arrêter les progrès de la réforme, qu'elle se renferma dans son infaillibilité au lieu de combattre les sectaires sur le terrain doctrinal. Rien de plus faux que cette accusation

qui n'est que la suite d'une ignorance inexcusable chez ceux qui jugent les choses et les hommes sans s*étre donné la peine de les étudier.

Les actes et l'histoire du concile de Trente, tels que nous les connaissons par le récit du célèbre Pallavicinî, prouvent que TEglise opposa à l'hérésie un exposé aussi profond que savant des dogmes principaux de TEglise, surtout de ceux que les hérétiques avaient le plus attaqués. Cet exposé ne fut publié qu'après un examen approfondi des points en question. En outre la même assemblée donna des lois les plus salutaires relativement à la réforme de la discipline. Les abus furent abolis, et les désordres cessèrent par degrés. Il va sans dire que dans les rangs de la hiérarchie on rencontrait toujours des hommes indignes, mais on ne peut pas en faire un reproche à l'Eglise elle-même, qui a pris tous les moyens possibles pour les écarter.

D'un autre côté, un défenseur des plus habiles et des plus heureux naquit dans le sein même de l'Eglise. La Société de Jésu, fondée par St -Ignace de Loyola, devint un véritable boulevard contre les envahissements des hérésies.

Nous ne nous occuperons pas ici de réfuter les accusations que l'on a lancées contre cet Ordre célèbre. Elles l'ont été déjà par des historiens distingués de presque toutes les confessions. Je dirai seulement quelques mots de l'influence de cet Ordre sur les principaux événements de cette période.

Il y avait surtout deux moyens d'arrêter les progrès des nouvelles doctrines ; le premier, c'était de les attaquer et de les combattre par les armes de la science; le second, c'était de réorganiser l'éducation de la jeunesse.

Les Jésuites se servirent de ces deux moyens avec autant de zèle que de talent. Bientôt leur Ordre produisit des savants qui se distinguèrent dans presque toutes les branches des sciences et des lettres, et qui furent appelés aux. principales chaires dans les universités catholiques de l'Allemagne. En même temps la sagesse avec laquelle ils organisèrent les études, la circonspection qu'ils manifestèrent dans leurs plans d'éducation, leur gagnèrent rapidement la

confiance des parents catholiques. Des collèges de Jésuites lurent établis dans toutes les provinces de l'Empire.

Les protestants ne tardèrent pas à reconnaître que Tordre des Jésuites était leur ennemi le plus dangereux. Et comme la doctrine catholique était défendue par les Jésuites avec autant de succès que de zèle, les protestants commencèrent à les persécuter partout.

En même temps, François Xavier et une foule d'autres membres du nouvel Ordre portèrent l'Evangile dans les Indes et en Amérique, et réparèrent, pour ainsi dire, par les nombreuses conversions qu'ils firent dans ces pays lointains, l'apostasie d'une partie de l'Europe.

Examinons, Messieurs, maintenant les suites de la réforme, son influence sur l'état social de l'Europe.

Dans tous les pays et territoires où les nouvelles doctrines avaient remplacé la religion catholique, les souverains avaient réuni, à leur pouvoir temporel, le pouvoir spirituel. C'étaient eux qui réglaient le culte, qui déterminaient le nombre de ses ministres, qui les nommaient et destituaient à leur gré. Le clergé dans ces pays était assimOé aux autres employés de l'Etat et ne formait plus un ordre distinct.

Je ne vous citerai qu'un seul exemple qui vous montrera jusqu'où s'étendait le pouvoir nouveau des princes protestants, qui avaient obtenu le droit de régler les croyances de leurs sujets. Dans le seul Palatinat du Rhin, les habitants furent forcés de changer de religion quatre fois dans le cours de trente-deux ans : de catholiques qu'ils étaient, ils devinrent luthériens en 1556 avec le prince électeur Otton-Henri ; calvinistes en 1559 avec son successeur Frédéric III; de nouveau luthériens en 1576 avec Louis VI, pour redevenir calvinistes en 1583 durant la régence du palatin Casimir, frère de Louis.

Mais, outre cet accroissement de pouvoir, les princes protestants s'étaient encore enrichis par la confiscation des biens ecclésiastiques, surtout de ces riches couvents et abbayes qu'ils avaient supprimés.

Même dans les pays catholiques, les libertés et prérogatives de l'Eglise et du clergé furent entamées par les souverains, qui aspirèrent eux aussi à un pouvoir absolu.

Une autre suite de la réforme fut d'anéantir l'unité de l'empire allemand : les Etats se divisèrent en deux fractions, les catholiques et les protestants. Cette division eut les suites les plus funestes quant aux affaires générales. Car, dans les diètes, on disputait sur la religion, au lieu de prendre des mesures d'une utilité générale. Malgré toutes les concessions faites successivement aux Etats protestants, ceux-ci nétaient jamais contents, et se croyant toujours menacés dans leur existence religieuse, ils commencèrent par se liguer, ligues armées qui devaient amener les guerres de religion.

Les défenseurs de la réforme citent comme un grand bienfait que la civilisation doit à cet événement, une culture plus générale des lettres et des sciences. Ils vont même quelques fois jusqu'à prétendre que les ténèbres intellectuelles du moyen âge (ce sont leurs expressions) avaient été dissipées par la réforme, avec laquelle commence une nouvelle ère dans l'histoire des littératures modernes.

Mais quand on parcourt la grande masse des productions protestantes du seizième et du commencement du dix-septième siècle, on n'y trouve qu'une polémique souvent barbare et dépourvue de tout génie. C'est ainsi que le savant Frédéric Schlegel, dans sa Philosophie de f histoire, a pu, en caractérisant cette période de la littérature, l'appeler le règne de la barbarie des polémistes : « Jusqu'à la fin du dixseptième siècle, dit-il, c'est ce genre de polémique barbare qui règne en Allemagne et en Angleterre, dans tous les ouvrages de controverse roulant sur le domaine entier de la science. »

Cependant les suites les plus terribles de la réforme ce furent ces guerres de religion qui désolèrent l'Europe pendant un siècle entier, et qui détruisirent en particulier la prospérité et la puissance de l'Allemagne.

Les guerres de religion que la réforme suscita, éclatèrent

d'abord dans la Suisse. Les cantons catholiques, menacés dans l'exercice de leur religion par les cantons qui avaient embrassé les nouvelles doctrines, avaient conclu une confédération ; ils déclarèrent la guerre aux cantons de Bern et de Zurich, et dans la bataille de Cappel livré en 1531, Zwingle, qui commandait lui-même l'armée protestante, périt et ses troupes furent vaincues. Une paix fut conclue et cet accord ne fut plus troublé dans la Suisse, parce que les cantons y étaient indépendants les uns des autres, et qu'à l'exception de St Gall, la population d'un môme canton était toujours ou entièrement catholique ou entièrement protestante.

Un pays qui souffrit beaucoup plus des guerres de religion, ce fut la France. Elles y durèrent avec quelques interruptions pendant 38 ans, depuis 1560 jusqu'à 1598.

L'état politique de la France était entièrement diffiérent de celui de l'Allemagne, à l'époque où les nouvelles doctrines, celles de Calvin, y trouvèrent des partisans, et c'est cette différence qui explique surtout le caractère spécial que la réforme y prit. Louis XI avait achevé Tœuvre de Philippe le Bel, et la monarchie absolue y était déjà établie sur de bases solides au commencement du seizième siècle : la puissance de la féodalité avait disparu, et le pouvoir royal avait une grande force et étendue. Cependant la noblesse avait conservé en grande partie ses possessions territoriales et ses richesses : elle était divisée en deux fractions, la noblesse de cour et la noblesse de province.

Ce fut surtout cette dernière, qui résidait dans ses terre, qui embrassa les nouvelles doctrines, et qui commença bientôt à former un corps distinct dans l'Etat, corps dangereux pour le gouvernement môme. François I et son fils et successeur Henri II s'étaient opposés de toutes leurs forces à la propagation des doctrines de Calvin, et celui-ci avait même été obligé de quitter la France. Il avait trouvé un asile à Genève, d'où il continua à entretenir des relations avec ses partisans en France. Cependant Id

nombre de ceux-ci resta très petit jusquà la mort de Henri II (1569). Henri II laissait quatre fils mineurs, dont Taîné François II, qui n'avait que 15 ans, lui succéda sous la tutelle de sa mère Catherine de Mèdicis et des deux frères de Guise, François et Charles, celui-ci cardinal de Lorraine. La jalousie de deux autres familles puissantes, celle de Chàtillon, à laquelle appartenaient l'amiral de Colignj et d'Andelot, et la branche royale des Bourbons, représentée par Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et son frère Louis de Bourbon, prince de Condé, qu'offusquait le crédit des Guise, amena une lutte ouverte. Les Coligny et les Bourbons embrassèrent les doctrines de Calvin et se mirent à la tôte des réformés ou protestants, qui reçurent en France le nom de Huguenots.

Dès lors les assemblées secrètes des protestants, tenues pour leur culte, prirent un caractère politique. « L'on n'y traitait pas seulement de religion, dit un auteur contemporain, mais des affaires d'£tat : chose très pernicieuse dans toute république ou monarchie.» Le nombre des protestants augmenta rapidement dans le midi de la France; bientôt ils s'armèrent et commencèrent à attaquer les catholiques, à s'emparer des églises et à détruire les couvents. Les catholiques se livrèrent à des représailles, et ces désordres contixiuèrent pendant plusieurs années.

La reine-mère Catherine, qui continuait à gouverner le royaume au nom de ses fils (Charles IX avait succédé à François II), flottait toujours entre les deux partis, celui des Guises et celui des Huguenots. Ces derniers firent plusieurs efforts pour s'emparer de la personne du roi et ainsi du gouvernement. Plusieurs fois aussi, on avait conclu des traités ou paiœ de religion. Enfin on projeta un mariage entre Henri, roi de Navarre, qui avait succédé à son père Antoine, et qui était à la tête du parti des Huguenots, et Mar* guérite de Valois, sœur du roi Charles IX.

La terrible catastrophe, connue sous le nom de massacre de la St Barthélémy (1572), éclata au milieu des fêtes de la noce et ralluma la guerre de nouveau.

SaDS vouloir excuser cet acte, il faut cependant constater d'abord que Ton a prodigieusement exagéré le nombre des Huguenots tués à cette occasion. Et ensuite on ne peut méconnaître que, eux-mêmes, ils s étaient déjà rendus coupables de plusieurs conspirations afin de renverser l'ordre existant en France et de s'emparer du pouvoir. Us avaient conclu des alliances avec les puissances étrangères, les Anglais et les protestants de TAUemagne, et s'étaient ainsi rendus coupables du crime de haute trahison. La religion était, dans tous ces événements, d'un intérêt tout à fait secondaire. Elle était le pavillon sous lequel des £actions politiques s'abritaient et se combattaient en France.

Sous le règne de Henri HI, frère de Charles IX, les désordres parvinrent à leur comble. Les catholiques, à l'instigation des Guises, conclurent la confédération connue sous le nom de Ligue et combattirent dès lors pour la conservation de leur religion, qui était sérieusement menacée par l'alliance du souverain avec le parti des Huguenots. La guerre entre les deux partis devint acharnée lorsque le chef des Huguenots, Henri IV, roi de Navarre, succéda à Henri III, qui avait été assassiné, et qui ne laissait pas d*enfants.

La conversion de Henri IV à la religion catholique et la publication de l'édit de Nantes, par lequel les protestants reçurent la liberté de leur culte, mirent fin à ces guerres. La France avait été terriblement dévastée sans doute ; mais elle en sortit consolidée, car ces mêmes guerres avaient servi à fortifier le pouvoir royal en anéantissant la puissance d'une partie de la noblesse. La prospérité matérielle du pays se releva aussitôt sous le règne de Henri IV et sous l'administration des grands hommes d'Etat, Richelieu et Mazarin, qui préparèrent la voie à Louis XIV.

Je n'ai pas besoin. Messieurs, de vous parler des guerres de religion dans les Pays-Bas, guerres qui amenèrent la séparation des provinces du Nord d'avec celles du Midi : elles vous sont connues ; je me bornerai à dire quelques mots du caractère et du règne de Philippe II et de la décadence de

la monarchie espagnole, qui suivit le règne de ce prince. Philippe II d'Espagne est un des princes envers lesquels les historiens protestants ont été le plus injustes. Ce n'est que depuis bien peu de temps que qaelques savants ont commencé à revenir des préjugés que l'on avait conçus contre ce prince.

Pour bien juger des actions humaines, il faut avant tout tenir compte des motifs qui les ont déterminées, du but auquel elles tendent. Or le seul but que Philippe II ait voulu atteindre, pour lequel il a fait les plus grands sacrifices, c'était de maintenir et de défendre la religion catholique et l'Eglise : but, sans contredit, noble et élevé. Qu'il n'ait pas toujours choisi les moyens les plus propres à atteindre son but, cela prouve qu'il manquait d'habileté ou de circonspection, mais cela ne prouve rien contre son caractère.

C'est dans ce but qu'il fit la longue et sanglante guerre de religion dans les Pays-Bas, qu'il secourut le parti catholique en France, qu'il arma une flotte nombreuse contre Elisabeth d'Angleterre, laquelle persécutait les catholiques avec la plus grande cruauté.

C'est en poursuivant ce but pendant toute sa vie que Philippe II, épuisa les ressources de l'Espagne, qu'il sacrifia les richesses de l'Amérique, et qu'il contribua à la décadence rapide de sa monarchie.

La Belgique en particulier doit en grande partie à Philippe III la conservation de la religion catholique, et les accutions lancées contre lui du chef de l'établissement de l'inquisition espagnole en Belgique, n'ont aucun fondement. Il est vrai qu'en employant des mesures moins violentes Philippe ÏI aurait peut-être atteint le môme résultat. Mais il faut aussi tenir compte de la résistance ouverte qu'il rencontrait partout, des désordres auxquelles les partisans de la réforme s'étaient livrés, pour juger ces mesures avec moins de sévérité qu'on ne l'a fait.

Mais la contrée de l'Europe qui a le plus souffert des guerres de religion, c'est l'Allemagne.

Déjà sous Charles-Quint, les Etats protestants de l'empire, malgré toutes les concessions qu'on leur avait faites,

avaient conclu la ligue de Smalkalden (1530) et 8*é talent renforcés par des alliances avec les souverains de France et d'Angleterre. Ils refusèrent l'obéissance à l'empereur et aux lois de l'empire. Aux diètes générales, aucune décision ne put être prise à cause des protestations des Etats luthériens, qui refusaient aussi de se soumettre aux arrêts de la haute chambre de l'empire, tribunal suprême, institué par l'empereur Maximilien I afin de maintenir la paix publique. Enfin ils refusèrent môme d'envoyer des ambassadeurs au concile général de Trente, qu'ils avaient demandé les premiers avec tant d'insistance.

L'empereur reconnut à la fin qu'il fallait prendre les armes pour maintenir son autorité dans l'Empire. La guerre de Smalkalden, qui ouvre la série des guerres de religion en Allemagne, fut plutôt faite pour des motifs politiques que religieux. Car plusieurs princes protestants combattaient dans les rangs de l'armée impériale, qui était commandée par un général protestant, Maurice de Saxe. La guerre finit par la victoire complète des armes impériales sur celles des protestants.

Charles-Quint en usa avec la plus grande modération, travaillant surtout au rétablissement de l'unité religieuse. Mais, on l'a vu plus haut, ses efibrts échouèrent par la trahison du duc Maurice, auquel il avait donné l'électorat de Saxe en récompense de ses services. Maurice se déclara tout à coup contre l'empereur, viola les promesses qu'il avait faites de se soumettre aux décisions du concile de Trente et força l'empereur pris au dépourvu de conclure avec les protestants la paix de religion d'Augsbourg.

Par cette paix, une égalité parfaite fut établie entre les luthériens et les catholiques dans l'Empire, et les sécularisations et confiscations des terres ecclésiastiques faites par les protestants jusqu'à cette époque, furent confirmées.

Deux conditions, insérées dans la paix, devinrent plus tard les causes du recommencement de la guerre.

La première donnait à tout prince laïc le droit d'introduire dans ses Etats telle religion qu'il voulait ; on appela

ce droit jus reformandi. Par la seconde, on stipulait que tout prince ecclésiastique, évoque ou abbé, qui embrasserait la religion protestante, perdrait par cela même cette dignité et ses possessions. Cette clause, appelée réserve ecclésiastique, était nécessaire afin de conserver à TEglise les principautés qu'elle possédait dans TEmpire. Les Etats protestants sy opposèrent d*abord, mais ils furent bien obligés de la reconnaître.

Une longue période de tranquillité suivit en Allemagne cette paix d'Augsbourg conclue en 1555, et 63 ans s'écoulèrent jusqu'à la reprise des guerres de religion par la guerre de Trente Ans.

Il faut attribuer cette longue paix d'une part aux forces presqu'égales des deux partis en Allemagne, mais principalement à la modération ou à la faiblesse des successeurs de Charlea-Quint dans l'Empire et des princes catholiques en général.

Car, pendant que les princes protestants changeaient à leur gré la religion de leurs sujets et introduisaient tour à tour les diflférentes doctrines des réformateurs, pendant qu'ils ne toléraient l'exercice d'aucun autre culte que du leur, les nouvelles doctrines firent des progrès rapides dans les territoires des princes catholiques. Dans toutes les possessions autrichiennes, en Bavière et jusque dans les territoires des princes-évôques, le nombre des protestants augmenta prodigieusement. Cette propagande du protestantisme plaça bientôt ces princes dans une très fâcheuse position; car les protestants, qui réclamaient, pour les souverains de leur confession, le pouvoir suprême en matière de religion, ne voulurent plus reconnaître le même droit aux souverains catholiques et s'organisèrent sans leur autorisation.

Cette indépendance religieuse les poussa bientôt à se constituer en corps politique, et à faire une opposition de plus en plus forte au souverain.

C'est ainsi qu'en Bavière, en Autriche, en Bohême, en Moravie, en Styrie et dans d'autres pays encore, les protestants se trouvèrent en opposition presque continuelle

contre leurs souverains, qu'ils les forcèrent à leur accorder de grands privilèges, et que, en refusant les impôts, ils s'emparèrent d'une large part dans le gouvernement.

Cet état des choses devint d'autant plus dangereux pour les princes catholiques, que les prédicateurs protestants ne cessaient pas d'exciter le peuple contre leurs adversaires, qu'ils représentaient comme des idolâtres. A Vienne môme, sous le règne de l'empereur Maximilien II, un ministre protestant disait publiquement en chaire, qu'il valait mieux vivre sous le gouvernement turc que sous celui d'un prince catholique.

Dans les principautés ecclésiastiques, l'accroissement des protestants avait des suites plus fâcheuses encore, parce que souvent après la mort de l'évoque ou de l'abbé catholique, les protestants, une fois parvenus à avoir la majorité dans le chapitre, en profitaient pour élire un partisan de la nouvelle doctrine, et le protestantisme fut ainsi introduit dans ces territoires par une violation flagrante de la réserve ecclésiastique.

La tolérance ou plutôt l'indifférence religieuse de l'empereur Maximilien II , l'insouciance de son successeur Rodolphe II, qui, adonné à l'astronomie et l'astrologie, négligeait les affaires publiques, contribuèrent beaucoup â augmenter le désordre.

Peu â peu les protestants se persuadèrent que tout prince catholique était obligé de leur accorder la liberté du culte dans son territoire, et ils ne firent pas attention qu'eux mômes, dans la paix d'Augsbourg, avaient stipulé que chaque prince avait le droit de ne tolérer dans ses Etats que telle religion qu'il voulait.

La tolérance religieuse, qni est devenue de nos jours un devoir sacré pour les gouvernements, ne pouvait pas ôtre reconnue â une époque où les haines étaient plus vives et où les intérêts religieux étaient si intimement liés aux intérêts politiques.

C'était donc un acte légitime et devenu nécessaire, de la part des princes catholiques, Maximilien de Bavière et

Ferdinand de Styrie, lorsqu'ils interdirent l'exercice du culte protestant dans leurs Etats. Ils ne firent qu'appliquer le principe que les protestants avaient les premiers proclamé.

Les historiens modernes protestants ont reconnu, euxmêmes, que l'on avait entièrement tort d'accuser ces princes de violence ou de cruauté.

Cependant les Etats protestants de l'empire redoutaient cette réaction catholique, d autant plus que plusieurs d'entre eux avaient violé ouvertement la paix de religion d'Augsbourg, en continuant à confisquer des biens ecclésiastiques. Plus de quatorze archevêchés et évêchés et plus de quatrevingts couvents et abbayes avaient été successivement sécularisés par les protestants, depuis la paix de religion.

Les Etats protestants conclurent une nouvelle confédération, connue sous le nom d*J7mon, et renouvelèrent leurs alliances avec la France, où Henri IV était parvenu à terminer les guerres de religion.

L'existence de l'empire et la religion catholique furent alors sauvées par deux princes éminents, Maximilien de Bavière et Ferdinand de Styrie.

Le premier réunit les Etats catholiques dans une confédération appelée la Ligue; le second, parvenu à la tête de la maison d'Autriche, rétablit la religion catholique dans toutes les provinces qui étaient soumises à cette maison.

La guerre de Trente Ans qui commença dans les dernières années du règne de Mathias, frère et successeur de F^odolphe II, leur fournit l'occasion de déployer tout leur zèle pour la même cause.

Dans cette guerre, la religion a eu bien peu de part. Elle n'a servi qu'à couvrir les intérêts politiques et temporels des puissances étrangères, et l'Allemagne fut la victime de l'ambition et de la politique de la Suède et de la France. Sans l'intervention de ces deux puissances, la guerre aurait été terminée beaucoup plutôt et n'aurait certainement pas amené la ruine totale du pays.

L'intolérance de Ferdinand II ne fut donc la cause ni du commencement, ni de la longue durée de la guerre de

Trente Ans. Car ce prince montra toujours la plus grande douceur à l'égard des Etats protestants de T Empire, vis-àvis desquels il était dans une toute autre position que visà-vis des protestants qui étaient ses sujets immédiats. Ferdinand II respecta religieusement les lois de l'Empire et les droits que la constitution assurait aux autres Etats. Si l'ambition avait été le principal motif de ses actions, l'empereur aurait pu profiter des succès de ses armes, pour changer la constitution libre de l'Empire et pour faire de l'Allemagne une monarchie, à l'exemple de celle de la France et de l'Angleterre. Et en effet, plusieurs auteurs allemands parmi les modernes, dans l'ardeur de leur patriotisme, l'ont hautement blâmé de n'avoir pas fait ce changement dans la constitution de l'Allemagne. Car il n'est pas douteux qu'une monarchie allemande, établie sur des bases solides, auraient pu lutter avec avantage contre la France et TÂDgleterre. Alors l'Allemagne ne serait pas tombée dans cette honteuse dépendance des puissances étrangères où elle s'est trouvée dans la suite.

Cependant, quant à l'empereur Ferdinand, c'est l'amour de la justice et le respect pour le droit et les privilèges des Etats de l'empire qui l'ont retenu d'accomplir cet acte, acte arbitraire et violent par lequel il se serait mis en possession d'un pouvoir presqu'absolu.

Ces remarques. Messieurs, suffisent pour constater que la guerre de Trente Ans ne fut ni provoquée ni prolongée par la faute de l'empereur Ferdinand.

Uu coup d'œil rapide sur les quatres périodes de la guerre confirmera encore cette vérité.

Une révolte des protestants de la Bohême contre l'empereur Mathias fut le commencement de la première période de la guerre, celle que l'on appelle la période palatine ou hohême.

Les protestants de la Bohême avaient forcé TEmpereur Rodolphe II de leur accorder la liberté du culte par une charte, appelée lettre de majesté. Une transgression ouverte de cette charte par les protestants que les gouverneurs

impériaux de la Bohême voulurent réprimer, amena la révolte. Les proteRtants s'emparèrent du gouvernement, chassèrent les fonctionnaires impériaux et assemblèrent une forte armée.

Lorsque Ferdinand II succéda à Mathias, il négocia arec les rebelles. Mais ceux-ci rejetèrent tout accommodement. Ils marchèrent contre Vienne, où ils assiégèrent Tempereor. Sa fermeté inébranlable le sauva, et les protestants se retirèrent.

Ils cherchèrent alors du secours auprès des Etats protestants de Tempire et donnèrent la couronne de Bohème à Frédéric V, l'électeur palatin et le chef de l'union protestante, après avoir déposé solennellement Ferdinand, qu'ils avaient déjà reconnu comme successeur de Mathias. Toutefois la plupart des Etats protestants de TEmpire se déclarèrent pour l'Empereur, qui avec le secours du duc Maximilien de Bavière, chef de la ligue catholique, vainquit les Bohèmes dans une bataille sous les murs de Prague.

Frédéric perdit le trône qu'il avait usurpé et fut en même temps privé de la dignité électorale et de ses possession dans le palatinat, parce qu'il s'était rendu coupable de haute trahison envers son suzerain l'Empereur. La dignité électorale et une partie du palatinat furent données à Maximilieu de Bavière, et les Etats de l'Empire, convoqués par l'empereur dans plusieurs diètes, confirmèrent à l'unanimité cette sentence. Enfin les auteurs de la rébellion en Bohême furent punis, et la liberté du culte protestant supprimée dans ce pays.

La paix était rétablie en Allemagne, et elle n'aurait plus été troublée sans l'intervention de l'étranger.

Le roi de Danemark se mit à la tête des Etats protestants du nord de l'Allemagne ; il s'allia avec l'Angleterre et la Hollande, et prenant pour prétexte la défense de la religion protestante menacée par l'empereur, il lui déclara la guerre. On appelle cette phase de la guerre la période da* noise (1625-1630).

Encore une fois plusieurs Etats protestants de l'Empire

prirent le parti de TEmporeur, ce qui prouve de nouveau que les intérêts religieux ne furent qu'un prétexte.

Les coalisés furent d'abord heureux ; le roi de Danemark d'un côté, plusieurs aventuriers, Mansfeld et Brunswik^ de l'autre, ayant assemblé des troupes avec l'argent de la France et de l'Angleterre, firent des progrès rapides dans l'Empire. Ce furent les victoires des deux généraux distingués, l'un catholique, Tilly, l'autre d'origine protestante, Wallenstein^ qui sauvèrent l'empereur. Les ennemis furent vaincus dans plusieurs batailles, et le roi de Danemark conclut la paix avec Ferdinand à Lubeck. Les ducs de Mecklembourg, qui avaient été les premiers à se réunir aux ennemis de l'Empire, furent privés de leurs Etats, que l'Empereur donna en récompense à son général Wallenstein. La tranquillité de T Allemagne semblait de nouveau rétablie.

C'est alors que l'Empereur Ferdinand donna le célèbre édit de restitution^ qui stipulait : P que tous les biens ecclésiastiques séquestrés et confisqués par les protestants depuis la paix de religion d'Augsbourg, et en violation de la réserve ecclésiastique sanctionnée par cette paix, seraient restitués ; 2® que les Etats catholiques pourraient user du môme droit, envers leurs sujets protestants, dont avaient fait usage les Etats protestants depuis le commencement de la réforme. Les Etats catholiques reprirent donc leur droit de retirer à leurs sujets protestants l'exercice de ce culte, en laissant toutefois à ceux-ci la faculté d'émigrer.

Cet édit a été l'objet des attaques les plus violentes d'un grajid nombre d'historiens modernes. Et pourtant il est indiscutable qu'au point de vue du droit public de TEmpire, fondé sur la paix d'Augsbourg, cet édit ne renferme aucune disposition injuste ou arbitraire, et Ton ne peut pas considérer la publication de cet édit comme la cause principale de la continuation de la guerre. Les Etats protestants, bien qu'ils fussent atteints dans leurs intérêts^ reconnurent cependant la légalité de la mesure et étaient résolus à s'y soumettre, comme nous le voyons dans une lettre de l'élec-

tenr protestant de Saxe à celui de Brandenbourg. Il y est dit en termes très clairs, « que l'édit était juste, et que Ton ne pouvait s*opposer à son exécution sans violer ses devoirs envers l'empereur, sans se rendre coupable d'une violation des lois de Tempire. »

Ce furent les intrigues du cabinet français et Tambition de Gustave-Adolphe, roi de Suède, qui rallumèrent la guerre en Allemagne.

Le cardinal de Richelieu, après avoir brisé les forces des Huguenots en France, conçut le plan d'affaiblir la puissance de la maison de Habsbourg, qui occupait à la fois TEmpire et l'Espagne. Profitant du mécontentement des princes de l'Empire contre Wallenstein, qui à la tête de l'armée impériale les traitait avec trop peu d'égard, il parvint à priver l'empereur de son plus fort appui. Wallenstein fut congédié sur les instances des princes de l'empire, soutenus par les ambassadeurs de la France, et une partie de ses troupes furent licenciées, au moment même où le roi de Suède débarquait avec une armée sur les côtes de la Poméranie.

Il ne règne plus de doute sur les véritables motifs qui déterminèrent Gustave-Adolphe à prendre part aux afEaires de l'Allemagne.

L'on a des preuves irréfutables, qu'il était venu pour faire la conquête des côtes allemandes de la Baltique et qu'il aspirait à unir la couronne de l'Empire à celle de la Suède. Les protestations de désintéressement dont il se fit précéder, et qu'il répéta plusieurs fois dans le cours de sa campagne en Allemagne, ne trompèrent personne, et il faut être entièrement aveuglé par l'esprit de parti pour ne pas reconnaître ces projets au premier coup d'œil.

Arrivé en Allemagne, Gustave-Adolphe d'abord ne trouva pas d alliés, pas même chez les princes protestants et son propre beau-frère, l'électeur de Brandenbourg, le traita en ennemi.

Mais l'exécution de l'édit de restitution, la prise et la destruction de Magdebourg par l'armée de Tilly, la terreur répandue par la victoire do Gustave -Adolphe près de Leipzig, augmentèrent rapidement les alliés du Suédois.

Gustave- Adolphe traita rAUemagne en pays conquis ; il confisqua surtout les territoires ecclésiastiques, dont il prit possession pour lui et pour ses descendants; il refusa d'autre part de restituer le palatinat au prince-électeur Frédéric V, qui était rentré en Allemagne.

L'empereur Ferdinand rendit alors à Wallenstein le commandement de ses armées avec un pouvoir absolu et discrétionnaire. Lorsque ces deux grands capitaines se trouvèrent en présence, il y eut une longue hésitation. Enfin dans la bataille de Lutzen, Oustave Adolphe perdit la vie, tandisque son armée emportait la victoire sur celle de Wallenstein. La période suédoise finit quelques années après la mort du roi de Suède.

La guerre fut continuée par le chancelier suédois Oxenstiern et le cardinal de Richelieu. On appelle cette dernière période la période ft^ançaise (1635-1648), qui dura jusqu'à la paix de Westphalie. La France et la Suède combattirent alors pour un intérêt politique, la question religieuse fut entièrement mise de côté. Je n'insisterai pas sur cette dernière partie de la guerre, qui acheva de ruiner la prospérité de l'Allemagne.

Mais la paix de Westphalie, qui mit fin à la guerre, est d'une importance capitale tant au point de vue religieux que politique : je dois m'y arrêter.

Au point de vue religieux, la question brûlante de la réserve ecclésiastique fut tranchée par l'adoption d'une année normale^ le 1*^ janvier 1624, qui servirait de base aux restitutions à faire des deux côtés : chaque parti récupérait la position et les territoires dont il jouissait à cette époque. D'autre part fut aboli le jus reformandi ou l'obligation de se conformer à la religion du gouvernement, et le libre exercice du culte accordé aux Luthériens depuis la paix d'Augsbourg fut étendu officiellement aux calvinistes. En somme, la situation respective des confessions en Allemagne restait la môme, et aucun des partis religieux ne pouvait s'attribuer la victoire.

Mais, au point de vue politique, la division de l'Allemagne fut consommée par ce traité : l'autorité impériale

était anéantie ; lempereur n est plus le suzerain d'une monarchie féodale, mais le président ou chef d'une confédération d'Etats indépendants ; les princes sont reconnus souverains dans leurs territoires respectifs ; ils obtiennent le droit : P de conclure des traités et des alliances, tant avec les puissances étrangères qu'entre eux, sans avoir besoin du consentement de l'empereur; 2® de concourir avec l'empereur, dans les Diètes, à toutes les mesures concernant le gouvernement général de l'Empire.

Ces droits leur furent garantis par les puissances étrangères, et notamment par la France, qui reçut par là un droit d'intervention dans les aiSaires de l'Empire. L*Empire allemand perdit ainsi toute force extérieure ; et de la première place qu'il avait occupé depuis Otton le Grand parmi les puissances de l'Europe, il fut réduit à un rang très inférieur et joua dès lors un rôle tout à fait secondaire dans les grandes affaires politiques.

Par la paix de Westphalie, un nouveau système politique fut inauguré en Europe : c'est le système de l'équilibre des puissances.

Depuis que l'unité de la chrétienté du moyen âge avait cessé d'exister, la nécessité d'un droit public international, de principes communs d'après lesquels les droits des différents peuples ou Etats se régleraient, se fesait sentir. La rivalité entre les puissances, la jalousie avec laquelle chacune surveillait sans cesse les progrès des autres et surtout ceux de ses voisins, fit nattre le système de l'équilibre politique. Le but du système est de maintenir entre tous les Etats de l'Europe la distribution des forces et l'étendue de territoire que la paix de Westphalie leur avait reconnues et assurées. Ainsi aucun Etat ne peut s'agrandir sans le consentement de tous les autres. Les plus faibles doivent être protégés par les forces communes de l'Europe contre les envahissements auxquels ils sont exposés de la part de voisins plus forts qu'eux.

En théorie, c'est un système conservateur. Mais il est aussi susceptible d'être perverti, aussitôt que quelques

puissances prépondérantes s'entendent pour chercher des compensations aux dépens d'un tiers. C'est ce qui est arrivé lors du partage de la malheureuse Pologne entre la Prusse, la Russie et l'Autriche. Cette grande iniquité s est accomplie au nom de l'équilibre européen.

En pratique, le système de l'équilibre n'a pas atteint son but ; il n'a pas donné à l'Europe cette paix durable à laquelle elle n'a pas cessé d'aspirer. Non seulement les guerres n'ont pas été moins nombreuses qu'auparavant; mais elles sont devenues plus générales, en y enveloppant toutes les puissances intéressées au maintien de l'équilibre.

Aux luttes religieuses du xvi® siècle, ont succédé les grandes rivalités politiques causées par l'ambition de certaines puissances et par la résistance des autres puissances à cette rupture de l'équilibre. Ainsi l'influence essentiellement pacitiante que l'Eglise exerçait autrefois au sein de la société chrétienne, fait place au règne de Tégoïsme et de la force brutale.

Après que le Saint Siège eut perdu cette haute direction de la chrétienté, ce fut d'abord la maison de Habsbourg qui exerça la suprématie en Europe. Elle Tacquit avec Charles-Quint, lorsque ce prince se trouva posséder à la fois l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie, l'Espagne et l'Amérique. Aucune puissance européenne ne pouvait se mesurer avec une pareille puissance.

Si Charles-Quint avait voulu adopter cette politique machiavélique qui commençait à prévaloir de son temps, et si la réforme n'avait pas paralysé son action, il aurait pu jouer en Europe le môme rôle que Louis XIV. Mais Charles- Quint avait un caractère trop loyal pour suivre une politique qui est fondée sur l'intrigue, et qui ne recule devant l'emploi d'aucun moyen. Il se crut lié par la foi des traités, par sa parole donnée, et la loyauté ne fut pas encore tenue chez lui pour une faiblesse ou une faute en matière politique.

La prépondérance de la maison de Habsbourg d'ailleurs fut diminuée aussitôt après la mort^de Charles-Quint par le

partage de ses Etats. Son frère Ferdinand, auquel il avait déjà cédé les provinces autrichiennes, lui succéda comme empereur, tandis que son fils Philippe II héritait de ses autres possessions, dans les Pays-Bas, en Espagne et en Italie. Il est vrai, Philippe II réunit encore à ses Etats le Portugal, ainsi que les vastes possessions portugaises dans les Indes orientales et occidentales. Mais les guerres prolongées de Philippe II contre les gueux dans les Pays-Bas, contre l'Angleterre sur mer, contre les Huguenots en France, épuisèrent les immenses ressources de cette monarchie, et l'Espagne finit par y perdre son commerce extérieur, qui passa alors entre les mains de ses adversaires.

D'autre part, la branche cadette des Habsbourg, qui régnait sur l'Autriche, perdit également son influence européenne par suite de la division de plus en plus profonde de l'Empire en deux camps, les Etats catholiques et les Etats protestants, et par la faute de l'empereur Rodolphe II, qui laissa tout aller à l'abandon. Peut-être son successeur Ferdinand II aurait-il relevé l'influence politique de sa maison, sans la guerre de Trente Ans, dont nous avons déjà vu les suites funestes pour T Allemagne.

Tandisque la puissance des Habsbourg décline, une autre puissance s'élève, celle des Bourbons, qui monte avec Henri IV sur le trône de France.

Henri IV avait commencé par rendre à la France la paix intérieure, on a vu comment. Bientôt, grâce à la paix, son royaume atteignit un degré jusque là inconnu de prospérité. Il restait à donner à la France un rôle nouveau dans les affaires européennes. Mais quelqu'ait été l'objet de ce qu'on appelle le grand dessein de Henri IV, le coup de couteau de Ravaillac arrêta brusquement tous ses plans.

Le véritable fondateur de la puissance extérieure de la France, c'est Richelieu. C'est lui qui a travaillé avec le plus de constance à l'abaissement de la maison d'Autriche. Dans ce but, il commença par rompre l'alliance que la régente Marie de Médicis, gouvernant au nom de son fils mineur

Louis XIII, avait conclue avec TEspagne. Richelieu fit ensuite cause commune avec tous les adversaires des Habsbourg en Europe. Dans les Pays-Bas, il soutint par ses subsides Tinsurrection des Provinces-Unies, En Allemagne, il s* allia contre l'empereur avec les protestants et avec le roi de Suède, Gustave Adolphe.

A l'intérieur, il est vrai, l'action de Richelieu était encore gânée d'un côté par l'influence que le parlement de Paris avait acquise durant la minorité de Louis XIII, de l'autre par les Huguenots, qui continuaient à former une puissance dangereuse au sein de l'Etat, et sur lesquels s'appuyait une cabale de la cour, hostile au Cardinal. Richelieu fut obligé de ménager le parlement, de s'assurer même sa faveur afin de tourner toutes ses forces contre les Huguenots. Ceux-ci avaient repris les armes, soutenus par la Hollande et l'Angleterre. Richelieu les vainquit et les força de rendre toutes les places laissées en leur pouvoir depuis l'édit de Nantes. Enfin, après la prise delà Rochelle, qui soutint contre le Cardinal un siège de quatorze mois, les Huguenots cessèrent de former une faction politique en France.

Dès lors, le Cardinal eut bon marché de l'opposition qu'il rencontrait encore à la cour de la part du duc d'Orléans et de plusieurs autres seigneurs, jaloux de son influence sur le roi Louis XIII. Il ne convoqua plus les états généraux. Il ne souffrit aucune intervention des parlements dans les affaires publiques.

C'est surtout par cette politique que Richelieu donna une grande force au pouvoir royal, en le débarassant de toute opposition, et qu'il prépara la voie à Louis XIV. Il mourut six ans avant la paix de Westphalie, suivi bientôt dans la tombe par son maître, Louis XIII.

Mais il trouva un digne successeur dans la personne du cardinal Mazarin, qui gouverna la France pendant la minorité de Louis XIV. Mazarin adopta les mômes principes politiques que Richelieu avait suivis. Il eut à combattre avec la môme opposition. Depuis l'anéantissement de

la puissance politique des Huguenots, les parlements étaient le dernier foyer de l'opposition contre le gouvernement. Le parti qui se rallia autour du parlement de Paris, reçut le surnom de Fronde. C'était un parti moitié populaire, moitié aristocratique, à la tête duquel se placèrent pendant quelque temps le grand Condé et le Cardinal de Retz, coadjuteur de Paris, prélat dépravé et intriguant. Mazarin, forcé à diverses reprises de quitter la France, y revint toujours; car on ne pouvait se passer de ses talents pour maintenir l'ordre intérieur. Enfin Mazarin fut le véritable maître de Louis XIV, qui apprit à Técole de cet habile homme d'Etat l'art de gouverner son royaume avec un pouvoir absolu.

Pour bien juger le règne de Louis XIV, auquel nous sommes arrivés, il faut tenir compte de trois choses : d'abord des changements qui venaient d'avoir lieu dans l'état intérieur de la France; ensuite des principes politiques dans lesquels ce prince avait été élevé, et enfin de l'importance que la France avait déjà parmi les puissances Européennes au moment de son avènement au trône.

Quant à Tétat intérieur de la France, nous avons vu comment les anciennes institutions avaient été successivement abolies. Les états généraux n*étaient plus convoqués; tout concours de la nation dans les afiaires de l'Etat avait donc cessé. Car le parlement, qui n'était qu'un simple tribunal, une cour supérieure de justice, ne représentait nullement la nation, et les tentatives qu'il fit pour s'immiscer dans les affaires publiques et se constituer comme arbitre suprême entre le roi et les factions de la cour, étaient une véritable usurpation d'un pouvoir qu'il ne possédait pas. Louis XIV le considérait ainsi et avec raison; il brisa l'opposition du parlement avec la plus grande sévérité. Le roi seul avait désormais l'exercice de tous les pouvoirs, et l'autorité royale était la seule autorité qui existât encore légalement.

Louis XIV avait passé sa jeunesse dans les troubles de la Fronde, troubles qui ont contribué à lui per-

suader que Texercice d'un pouvoir absolu était le seul moyen de maintenir la tranquillité et Tordre intérieur et de mettre fin aux intrigues et aux violences des factions qui avaient troublé si longtemps cette tranquillité. Ces idées de monarchie absolue avaient donc été inculquées à Louis XIV dès sa jeunesse par les événements, autant que par son éducation. Dès l'âge de sept ans, il présidait souvent le conseil des ministres. Il tenait des lits de justice au parlement. A Tâge de quatorze ans, il fut déclaré majeur, et dès lors il prit une part active au gouvernement. Le cardinal Mazarin lui-môme ne put se maintenir au pouvoir qu'en s'abritant derrière l'autorité royale. C'est ainsi que Louis XIV acquit la conviction que le pouvoir î'oyal était la seule base de l'Etat, et qu'il a pu dire le mot célèbre : ÏEtat cest moi. Louis XIV est la véritable personnification de la monarchie absolue, de ce système de gouvernement dont Philippe le Bel avait jeté les premiers fondements, et que Louis XI avait repris et affermi graduellement.

C'est encore le secret de la conduite de Louis XIV dans les affaires religieuses. Par la révocation de YEdit de Nantes, il voulut anéantir toute opposition religieuse de la part des Huguenots, qui vivaient encore en France ; et par la Déclaration des libertés gallicanes, il voulut séparer de Rome le clergé de France, afin d'être le seul maître dans son royaume.

Il nous reste à considérer la situation extérieure à l'avénement de Louis XIV. Déjà la politique habile de Richelieu et de Mazarin avait assuré à la France une influence considérable dans toutes les affaires européennes. En combattant la maison d'Autriche, la France avait rallié autour d'elle la plupart des autres Etats de l'Europe, qui lui devaient le maintien de leur indépendance. La France était assurée de l'alliance de la Hollande, qu'elle avait toujours soutenue dans sa lutte séculaire contre l'Espagne. La France avait également aidé le Portugal à secouer le joug de l'Espagne et tenait ainsi celle-ci en échec, en lui suscitant une ennemie irréconciliable dans la pénin-

suie ibérique. La France avait réussi à faire rechercher son alliance par l'Angleterre en proie alors aux guerres religieuses entre protestants, qui paralysaient son action extérieure. Par les traités de Westphalie, la France avait obtenu un droit d'intervention dans les affaires intérieures de TEmpire et une partie des princes de l'Empire s'étaient placés directement sous le protectorat du roi de France, qui leur permettait de braver impunément l'autorité de l'Empereur. Toutes ces circonstances réunies fesaient de la France dès lors l'arbitre de l'Europe. C'est au milieu de ces conjonctures favorables que Louis XIV commença son règne si glorieux d'abord.

En parlant de Téclat de ce règne, il est juste d'en reporter une bonne part à cette pléiade d'hommes illustres dans tous les genres dont Louis XIV était entouré, à ces hommes d'Etat qui présidaient à l'administration française et à ces généraux qui commandaient les armées françaises. C'est Colbert, ministre des finances sous le règne de Louis XIV, qu'il faut nommer en premier lieu ; car c'est lui qui créa ces ressources presqu'inépuisables à l'aide desquelles le roi put entretenir ses alliances et couvrir les frais de ses guerres. Colbert, par son administration habile, sut rendre l'impôt plus productif pour TEtat, tout en le rendant moins vexatoire pour le contribuable. Il releva l'industrie et le commerce de la France. Il établit des colonies en Amérique, organisa les grandes Compagnies des Indes et créa en quelque sorte la marine française. Il inau* gura enfin un nouveau système d'économie politique, la système protecteur^ qui a été adopté par presque tous les Etats de l'Europe. Après Colbert, il faut nommer Louvois, qui rendit d'immenses services par ses réformes militaires. Parmi les généraux, se distinguèrent surtout Condé, Turenne, les maréchaux Catinat, Villars, Luxembourg, et non moins le général Vauban, qui introduisit dans l'art des fortifications un système tout nouveau, en rapport avec les progrès de l'artillerie. Enfin la France était encore servie par l'habileté de ses diplomates, qui déployaient toute

la finesse du génie français pour maintenir son influence dans les cours européennes. Certes la supériorité de la France à cette époque sur chacune des autres puissances de TEurope, e&t un fait incontestable. Le seul danger pour son royaume, c'était une coalition de ces puissances contre elle. Ce fut Louis XIV lui-même qui devait provoquer cette coalition en menaçant ses voisins par ses vues d'agrandissement territorial.

Alors commencent les grandes rivalités politiques qui ont rempli la seconde partie des temps modernes. Ces guerres de Louis XIV contre la Hollande, l'Angleterre, l'Autriche et TEspagne, ont été plutôt funestes qu'avantageuses pour la France. Il est vrai que la Franche-Comté, Strasbourg et une partie de la Flandre et du Hainaut ont été réunies à la France. Mais cet agrandissement de territoire fut à peine une compensation aux frais immenses de ces guerres. Il en était résulté une augmentation énorme des impôts, qui épuisa les ressources de la nation et eut un contre-coup funeste sur la prospérité de l'agriculture.

Dans cette lutte européenne, le plus redoutable adversaire de Louis XIV, fut Guillaume III d'Orange, d'abord stadhouder de Hollande, ensuite roi d'Angleterre. Il fut le principal défenseur de l'équilibre européen à cette époque. Son avènement au trône d'Angleterre et Talliance intime qui en résulta entre les deux premières puissances maritimes de l'Europe, furent le grand obstacle à la réalisation des vues ambitieuses de Louis XIV.

Louis XIV ne fut pas plus heureux dans la guerre de la succession d'Espagne. Il est vrai, après une lutte de treize ans, cette guerre finit par assurer le trône d'Espagne à une branche cadette de la maison des Bourbons. Mais la France elle-même, comme puissance, n'y gagna rien. Car, par le traité d'Utrecht, Louis XIV dut renoncer pour toujours à la réunion de la France et de l'Espagne sous un môme sceptre.

A la môme époque, un nouvel aliment a été fourni à cette rivalité des puissances européennes par les progrès

de leurs colonies établies en Amérique et dans les Indes orientales.

La découverte de TAmérique et d'une nouvelle route vers les Indes avait ouvert un vaste champ aux grandes entreprises commerciales.

Le Portugal et l'Espagne furent les premières à profiter de cette double découverte et se placèrent à la tête des puissances maritimes, tandis que les républiques de Venise et de Qônes et la Ligue hanscatique perdaient Timportance qu'elles avaient eue durant le moyen âge. Un nouveau système colonial fut organisé pour l'exploitation directe des richesses inépuisables de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique. Les Portugais s'établirent sur les côtes de l'Afrique, aux Indes et au Brésil ; les Espagnols dans le reste de l'Amérique. Par la réunion du Portugal à l'Espagne, sous Philippe II, ces deux groupes de colonies furent réunies sous une seule puissance pour quelque temps.

Mais Philippe II suscita une rivalité dangereuse, en excluant les Hollandais, insurgés contre son autorité en Europe, de ses possessions d'outre-mer. Les Hollandais n'hé* sitèrent pas à faire des conquêtes et à fonder des colonies pour leur propre compte. Ils enlevèrent à l'Espagne le Brésil, qu'ils durent, il est vrai, évacuer dans la suite. Us obtinrent des possessions plus durables dans l'archipel indien, prirent pied sur le littoral de l'Asie et s'emparèrent du monopole du commerce avec le Japon et la Chine.

La France et l'Angleterre ne tardèrent pas à entrer à leur tour dans la même voie. Leurs établissements simultanés en Amérique et aux Indes ne pouvaient manquer de donner un aliment de plus à la rivalité de ces deux puissances, particulièrement dans le cours du xvin® siècle. Dans la grande guerre maritime qui mit alors aux prises toutes les puissances navales de l'Europe, la suprématie demeura à l'Angleterre, et celle-ci se croyait assurée de la domination des mers, lorsqu'éclata l'insurrection de ses colonies en Amérique, qui aboutit à l'indépendance des Etats-Unis.

Enfin une troisième et dernière semence de division a été

répandue en Europe par la révolution française, qui a suscité et mis aux prises les écoles et les partis politiques les plus opposés. La révolution religieuse du xvi* siècle devait entraîner, après elle, comme conséquence finale, cette révolution politique. Le soulèvement des princes et des gouvernements contre l'autorité spirituelle conduisit au soulèvement des peuples contre Tautorité temporelle. Infatués de leur pouvoir absolu, les princes avaient cessé de reconnaître les droits de l'Eglise, chaque fois du moins qu'ils éprouvaient du côté de l'Eglise la moindre résistance. Après s'être débarrassés de ce frein gânant, mais après tout salutaire, les princes et les gouvernements crurent pouvoir se laisser aller impunément à leur ambition, à leurs passions, à des abus de puissance de tout genre. Mais ces excès se sont retournés contre eux. Car ces excès ont rendu l'autorité temporelle méprisable aux yeux des peuples, et ils ont ébranlé ainsi les fondements mêmes de la société, qui ne peut exister sans le respect de l'autorité. Les peuples s'insurgèrent contre les princes, comme les princes s'étaient insurgés contre l'Eglise. C'est ainsi que l'esprit révolutionnaire est né, secondé d'ailleurs par la phalange des philosophes, Voltaire, Rousseau, les Encyclopédistes, qui ont ouvert au xviii* siècle une guerre formidable contre l'Eglise, contre le christianisme et contre Dieu lui-mâme.

La révolution française, avec laquelle la dernière période de l'histoire moderne commence, ne fut donc pas une explosion subite ou accidentelle ; mais cette catastrophe se rattache, par ses causes lointaines, à la funeste scission religieuse qui ouvre et qui domine toute l'histoire des temps modernes.

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