DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE DIVISER L'INTELLIGENCE
$ 1. DE LA NATURE DES FAITS INTELLECTUELS. — § 2, DE LEURS OBJETS. — ■ § 3. DE LEUR MODE. — § 4. DE LEUR ORIGINE.
S 1. De la nature des faits intellectuels.
Les faits intellectuels peuvent se considérer de quatre manières : V suivant leur nature; 2° suivant leur objet; 3* suivant leur mode ou la façon dont ils s'appliquent à leur objet ; 4° suivant leur origine *.
En les considérant suivant leur nature , on les divise en connaissances et croyances. Les connaissances se subdivisent en
1. Sur le rapport des facultés intellectuelles , et sur la 'différence entre elles et les autres facultés, voyez t. !•', p. 54 et suiv.
perceptions et conceptions. La perception est une connaissance qui affirme que son objet existe réellement et indépendamment de la pensée qui s*y applique, comme la perception de rame par elle-même, la perception des corps, etc. La conception est une connaissance qui n'affirme l'existence de son objet que dans la pensée, comme la conception d'un édifice que nous avons perçu autrefois et qui peut-être n'existe plus, ou la conception d'une chose purement idéale, telle que le cercle parfait. La croyance est un acte qui n'affirme pas Texistence réelle de son objet en dehors de la pensée, mais seulement son existence possible, comme par exemple la croyance que la terre continuera de tourner autour du soleil.
L'objet de la perception est toujours distinct de l'acte de la perception : le corps existe même quand je ne le perçois pas ; j'existe même quand j'échappe à ma conscience; l'espace, le temps, la cause éternelle existeraient encore quand ils ne seraient perçus par aucun esprit. L'objet de la conception, soit de la réminiscence I soit de la conception idéale ne se distingue Jamais de l'acte de la conception : les événements d'hier n'existent que dans ma réminiscence ; le cercle parfait, la vertu parfaite n'ont d'existence que dans ma conception idéale. Quant aux objets de la croyance, ils peuvent exister en dehors de la pensée ; ils peuvent aussi n'avoir d'existence qu'en elle : les révolutions de la terre que je suppose pour l'avenir peuvent avoir lieu en dehors de ma pensée ; elles peuvent aussi n'exister que dans ma croyance. Tel est donc le caractère à l'aide du* quel nous distinguons la nature des différents actes de l'intelligence : la perception est une connaissance dont les objets existent indépendamment des actes de l'esprit ; la conception est une connaissance dont les objets n'existent que dans l'esprit; la croyance est une pensée dont les objets peuvent être hors de l'esprit, ou dans l'esprit seulement. La perception affirme que son objet est indépendant d'elle-même; la conception affirme que son objet ne se distingue pas d'elle-même ; la croyance affirme que son objet peut être hors d'elle, mais peut aussi n'être qu'en elle.
Le mot de pereq^Uon n'a pas toigoors reça en
LES PERCEPTIONS OU LA PBBMlÈaB PARTIS DES CONNAISSANCES. 3
le sens que nous lui attribuons ici. Descartes entend par perception tout phénomène passif de l'àme, et entre autres le plaisir et la peine ^ Leibniz donne h ee terme un sens particulier que nous ferons connaître plus loin V Thomas Reid n'applique le mot de perception qu'à la connaissance des choses extérieures '. Il nous a paru que l'usage de la langue française, surtout lorsqu'on oppose la perception à la conception, permet d'employer le premier terme comme signifiant une faculté de l'intelligence, et non un plaisir ou une peine, et de l'appliquer à la connaissance de l'âme comme h celle des choses extérieures. C'est dans ce sens qu'un appréciateur délicat des nuances de notre langue, l'abbé Girard, disait : « Le sentiment ya au cœur, la sensation s'arrête aux sens, la perception s'adressa h l'esprit... Avoir des perpeptiops claires, c'est eonnsdtre ; la perception enferme les sciences d^s son districts »
S 2, hêê CftiU intallectuftls çoii6i4érés suivant leMrii objels,
Dans Tusage ordinaire, le mot d'idée exprime un acte de l'esprit dont l'objet n'existe pas en dehors de la pensée, et i! s'applique d'une part aux conceptions et de l'autre à celles de nos croyances qui ne s'accordent pas avec la réalité. Platon et Âristote ont donné à ce terme un sens particulier que nous ferons connaître par la suite *. Mais la plupart des philosophes modernes donnent le nom d'idées h tous les actes Intellectuels, c'est-à-dire aux perceptions aussi bien qu'aux conceptions et aux croyances. C'est suivant celte acception générale qu'ils divisent les faits intellectuels : 1*» en idées simples et complexes ; 2* en idées singulières, particulières et générales.
Cette double division ne se fonde pas sur la nature, mais sur les objets des faits intellectuels.
Les êtres sont ou des touts continus, dont les parties existent
1. OEuvres philosophiques, édit. Ad. G., introd., p. ci. ?. Voy., même secUon, £hap. ui, § 7.
3. Critique de la philosophie de Thomas Reid, par Ad. Gamier, p. 15.