Voy. plus loin, même livre» sect. tu, chap, r
Supposez que la lumière réfléchie par une rose, c'esl-à-dire la couleur de la rose, traverse un verre lenticulaire, elle augmentera d'étendue sans que l'étendue tangible de la rose ait changé. L'homme alors accusera sa vue de le tromper, et cependant la vue n'est pas chargée de lui montrer l'étendue tangible de la rose, mais seulement l'étendue de la lumière qui est reflétée par cet objet. Celle-ci peut être augmentée ou diminuée par les milieux qu'eUe traverse et la vue a raison de la voir ainsi modifiée.
Les prétendues illusions causées par les miroirs n'ont pas été pour les physiciens une occasion de rejeter le témoignage des sens. Ils n'ont vu en cela que des phénomènes réels qu'ils ont étudiés et dont ils ont déduit ce qu'ils appellent les lois de la réflexion de la lumière. Par exemple, l'image d'un bouquet de fleurs paraît placée en avant d'un miroir concave ; la personne qui cherche à saisir ce bouquet dit que ses yeux Font trompée. Le physicien fait observer qu'on a tort de prendre une étendue de lumière pour une étendue tangible, et il ajoute que, dans cet exemple, l'étendue de lumière est précisément là où elle paraît être.
La lumière n'est pas seulement augmentée ou diminuée par les milieux qu'elle traverse : au lieu de suivre la ligne droite, elle en dévie plus ou moins selon la densité des corps transparents par où elle passe et l'obliquité relative de leurs surfaces. La lumière ainsi déviée subit un changement et présente des couleurs qu'eUe n'offrait pas auparavant. Le rayon de solefl qui4raverse la chambre obscure peint sur Técran qui le reçoit une figure blanche et ronde : si l'on place sur son passage un prisme triangulaire de cristal, il peindra sur l'écran une figure elliptique formée des sept couleurs de l'arc-en-ciel. Faut-il accuser nos yeux d'erreurs ? Les physiciens se sont bien gardés de voir ici une matière de reproche contre les sens^ ils ont pris tous ces phénomènes pour aussi réels les uns que les autres, et Us en ont déduit ce qu'ils appellent les lois de la réfraction de la lumière.
Le phénomène de l'arc-en-ciel n'est pas non plus pour eux une illusion : ils expliquent comment, en certains cas, les
LBS PERCEPTIONS OU U PRSlUiRl PAETIl DIS CONNAISSiNGSS. %A
gouttes de la pluie, en suspeosion dans Fatmosphère, réfractent et réflécbisfient les rayons du soleil , et produisent à nos yeux ce magnifique spectacle. Ils voient un phénomène analogue dans les couleurs changeantes des plumes du paon ou du col de la colombe, et n'en font pas, comme les sceptiques, l'objet d'une accusation contre la véracité des sens extérieurs. Ui lumière modifiée ou la couleur qui nous arrive en traversant successivement Teau et Tair, ne suit pas la même route que si elle nous venait à travers Tun de ces deux milieux seulement. Lorsqu'une rame est à moitié plongée dans l'eau, elle parait ployée à l'endroit de la séparation de Teau et de l'air. Le toucher montre que l'étendue tangible est restée droite, la vue montre que l'étendue visible est brisée : de là une nouvelle accusation contre les sens. Lequel nous trompe , dit-on , de la vue ou du toucher? Ni l'un ni l'autre. L'étendue tangible n'a pas été ployée, la partie de l'étendue visible ou de la couleur qui nous arrive à travers l'eau et l'air a dévié en passant de l'une dans l'autre, et a formé ainsi un angle avec la partie da rétendue visible qui nous arrive à travers l'air seulement. L'étendue visible ou l'étendue de couleur est donc véritablement brisée, et nos yeux qui nous la montrent brisée sont sincères. Le toucher et la vue ont raison tous les deux ; mais ils ne saisissent pas le même objet; l'un pergoit le tangible et l'autre la lumière. Ces deux objets coïncident souvent, mais ils peuvent se séparer.
C'est par un effet de la réfraction de la lumière, c'est-à-dire de la déviation , de l'augmentation et de la décompoëtion qu'elle éprouve lorsqu'elle traverse certains milieux, que les astres, tels que le soleil et la lune, ne nous paraissent pas les mêmes à l'horizon et vers le haut des cieux. Dans ces diverses positions, leur lumière, pour nous parvenir, se présente aux couches de l'atmosphère sous des inclinaisons inégales, et subit des modifications différentes.
Lorsque les soldats français, traversant les sables de l'Egypte^ croyaient voir à l'horizon un lac dans lequel se reflétaient les objets placés sur ses bords , et qu'à mesure qu'ils avançaient, ils voyaient reculer cette trompeuse image, ce n'étaient pas
i4 LIVRE SIXIÈME, SECTION PREMIÈRE.
leurs yeux qui les trompaient. Les effets de la lumière étaient bien tels quMls les voyaient. La couleur des objets leur arrivait d'abord directement par la couche d'air qui était au niveau de leurs yeux, puis indirectement, au moyen de la réflection et de la réfraction, par la couche d'air inférieure que raréfiait la chaleur du sable; il se produisait donc deux images du même objet, comme sur le bord des eaux, et leurs yeux auraient été infidèles, s'ils ne leur avaient pas montré cette double image.
n ne faut pas dire, comme on le fait d'ordinaire dans les accusations contre les sens, que la vue et le toucher ne montrent pas les corps de la même manière K L'œil ne fait pas voir les corps, si par corps on entend les étendues tangibles; il montre seulement retendue de la couleur, et la physique explique comment cette étendue diminue ou augmente en effet, suivant que le spectateur s'éloigne ou s'approche des objets tangibles. Ainsi , pour reprendre un exemple déjà cité, il ne faut pas dire que le toucher montre la rame droite et que la vue la montre brisée. Si l'on entend par rame l'étendue tangible, la vue ne montre pas la rame, mais l'étendue de lumière ou de couleur qui est réfléchie par la rame.
Un préjugé philosophique généralement répandu, c'est que le toucher redresse les autres sens et en particulier la vue. Mais les sens ne montrent pas le môme objet de manières différentes, ils font connaître des objets différents, et ils n'ont en conséquence rien à s'enseigner les uns aux autres. Le toucher n'apprend pas à la vue à voir les étendues et les formes de la couleur autrement qu'elle ne les voit , pas plus que la vue n'enseigne au toucher la nature de l'étendue et de la forme tangible.
L'étendue et la forme de la couleur n'ont que deux dimen-^ sions : la longueur et la largeur; ces deux dimensions coïncident le plus souvent avec les deux mêmes dimensions de l'étendue tangible.. Lorsque je touche une surface triangulaire, je vois une étendue de couleur de même forme. L'expérience
1. Malebranche. De la neekerche de la vérité, Wne !•', chap. V» § 3.
LES PERCEPTIONS OU Li PREMlàRB PARTIS DES CONNAISSANCES. 25
ayant fait apercevoir sur la rétine une image renversée des objets extérieurs, Condillac a pensé que nous voyions primitivement les formes de la couleur dans un ordre contraire à celui des formes tangibles ^ Par exemple, Foeil ne verrait pas d*abord une pyramide sur sa base mais sur son sommet, et ce serait le toucher qui redresserait la perception de l'œil . Quoiqu'il en soit de l'image peinte sur la rétine, l'œil voit primitivement les formes de la couleur dans le même ordre que la main perçoit les formes tangibles. Lorsque mes mains touchent la base de la pyramide tangible, mes yeux me montrent au même moment que la couleur de mes mains est appliquée à la base de l'image triangulaire. Si mes yeux me faisaient voir le sommet de l'image , pendant que mes mains touchent la base du corps tangible, mes mains ne pourraient changer en rien la perception de mes yeux. Lorsque ma main me fait connaître que la rame à moitié plongée dans l'eau est restée droite, cela n'empêche nullement mon œil de voir brisée l'étendue de couleur qui correspond à l'étendue tangible de la rame, et il la voit toujours brisée malgré les leçons répétées du toucher. 11 en serait de même pour les images renversées. Si pendant que ma main touche la base de la pyramide, mon œil en voyait le sommet, et réciproquement, il continuerait toujours de voir l'image renversée, malgré les avertissements du toucher. Seulement nous formerions entre nos idées des associalions nouvelles : nous saurions que, quand nous touchons une base, nous voyons un sommet, et, en voyant un sommet, nons nous attendrions à toucher une base, comme dans l'exemple précédent, en voyant une rame brisée nous nous attendons à toucher une rame droite.
Condillac suppose encore que nos yeux nous font voir d'abord une image double du même objet tangible et que nous nous habituons peu à peu à n'en voir plus qu'une, instruits que nous sommes par le toucher qu'il n'y a en effet qu'un seul objet tangible'. Hais les avertissements du toucher ne peuvent