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26 LIVRE 6UIÈIIB, 88CTI0N PREMIERS.
rien changer aux perceptions de la vue : le toucher peut nous empêcher de nous fier à la vue , en ce qui concerne retendue tangible , comme dans Fexemple de la rame , mais il ne peut faire que la vue voie une image là où elle en voyait deux d'abord. U n'est donc pas vrai que nous ayons vu d'abord deux images et que nous ayons appris à n'en voir qu'une ; mais il est vrai qu'à toutes les époques de l'exercice de la vue , tantôt nous voyons deux images, tantôt nous n'en voyons qu'une. C'est à TbomasReid que nous devons cette remarque. « Élevez, dit-il, l'un de vos doigts entre vos yeux et une bougie : si vous regardes la bougie , le doigt vous paraîtra double , si vous r«» gardez le doigt, c'est de la bougie que vous verrez une double image. » L'apparition de la double image oblige le chasseur à fermer un œil pour mieux viser sa proie. Lorsqu'il a les deux yeux ouverts, s'il regarde l'oiseau qu'il veut tirer, il aperçoit deux images de son fusil, et s'il regarde le fusil, c'est de l'oi-^ seau qu'il aperçoit une double image. Lorsqu'il n'a qu'un œil ouvert, il ne voit qu'une image de chaque objet. C'est donc Taction de regarder qui , en faisant converger sur l'objet les deux axes visuels , produit ce singulier résultat que les deux images se confondent en une seule. L'objet qu'on voit sans le regarder parait double, s'il est assez prêt et assez petit pour que ses deux images se détachent et n'empiètent pas l'une sur l'autre. Nous pouvons même, en pressant l'un de nos deux yeux et en dérangeant ainsi l'axe visuel , nous faire apparaître deux images de l'objet que nous regardons. Le toucher, quoiqu'il ne saisisse en cette circonstance qu'un seul objet tangible, ne nous empêche pas de voir les deux images. Il n'est donc pas vrai que les yeux aperçoivent primitivement deux images et que le toucher leur apprenne à n'en voir qu'une ; car lorsque les yeux voient deux images, ils continuent de les voir malgré l'avertissement du toucher.
La distinction que nous avons faite entre l'étendue tangible et l'étendue de la lumière ou de la couleur suffit pour repousser tous les reproches que la philosophie , d'accord ici avec le vulgaire, avait élevés contre le témoignage de la vue. Thomas Rcid a, le premier, redressé la philosophie sur ce sujet. Il a
LES PERCEPTIONS OU LA PREMlàRE PARTIE DES CONNAISSANCES. 27
consacré un Yolume entier à la justification des sens extérieurs K Pour y parvenir, il s'est attaché à distinguer l'objet spécial de chacun de nos sens , et il a empêché de demander à Tun ce que l'autre seul pouvait fournir.
Nous avons dit que l'étendue de la lumière ou de la couleur n'a que deux dimensions : la longueur et la largeur, sans profondeur. Ceci posé, comment par les deux dimensions de la couleur pouvons-nous juger des trois dimensions de retendue tangible? comment distinguons-nous à l'aide de la vue une sphère d'avec un disque, une colonne d'avec un pilastre? Voici la solution de ce problème : en même temps que nous percevons la coïncidence de l'étendue de la couleur avec les deux premières dimensions de l'étendue tangible, nous remarquons que des teintes différentes correspondent aux saillies et aux creux de la. forme tangible. Ainsi, les ombres se distribuent sur la surface de la sphère autrement que sur celle du disque, et sur la surface de la colonne autrement que sur celle du pilastre. Lorsque nous retrouvons la distribution des om-^ brcs que nous observons sur les corps sphériques ou cylindriques, nous jugeons que si notre main s'avance, elle va toucher une sphère et un cylindre. Voilà comment, à l'aide de la couleur qui n'a que deux dimensions, nous jugeons de la troisième dimension des corps solides. Si le pinceau imite habilement la distribution des ombres, comme dans les peintures qui représentent des bas-reliefs, il nous fait croire que nous avons sous les yeux un solide et ses trois dimensions. On dit alors que le pinceau a trompé notre vue , et pourtant la vue n'a pas été trompée, puisqu'elle a perçu la distribution des ombres telles que le pinceau l'a représentée : ce n est pas la faute de nos yeux si, sous celte distribution ne se trouve pas le corps solide qui d'ordinaire s'y associe ; il n'y a de trompé que cette faculté qui nous fait croire que deux phénomènes associés dans le passé continueront de l'être dans l'avenir '.
1. Voy. OEuvres de Reid, Irad. fr., l. H, et Critique de la philosophie de Reid, par Ad. Garnier, p. l«-2l.