Voy. p
mieux les conséquences de la conception morale, et il donne un corps à sa pensée , pour qu'elle reste sensible au moment du désordre et du combat.
Si nous n'avions d'ailleurs h obéir qu'à une loi écrite , sans la rattacher à aucun principe pur, idéal et désintéressé, que si^ gnifieraient les mots d'estime, d'honneur, de récompease ? Quel honneur y a-t-il à suivre aveuglément une lettre dont on n'ap^ précie pas la valeur. Si nous le faisons pour ne pas troubler la paix, nous savons donc qu'il est bien de ne pas troubler 1^ paix, et nous mettons alors une conception idéale au-dessus de la loi positive.
s 6. Goncillalion de la conception morale avec le respect de la volonté
de Dieu-
La conception idéale de la vertu , se concilie donc avec la vraie théorie de la loi écrite ; elle ne se concilie pas moins avec la thèse qui fait reposer le fondement de la morale sur le respect de la volonté de Dieu. Dans ce système, il s*agit de la volonté de Dieu, telle qu'on peut la présumer d*après les lumières naturelles , ou telle qu'on la voit écrite dans les livres sacrés. Le premier point de vue est celui de Crusius, philosophe^allemand du xviir siècle , le second est celui de Pascal.
Occupons-nous d'abord du premier. Crusius dit « que la règle de nos actions est la volonté de Dieu ; que Dieu veut la vertu et le bonheur, et que la vertu est ce qui répond aux perfections de la divinité*. » Nous accordons qu'une volonté extérieure, qui prescrit certaines actions, présente, en apparence, quelque chose de plus solide qu'un type idéal, qui n'est rien en dehors de l'esprit. Mais si Ton examine au fond la théorie de Crusius , on s'aperçoit qu'elle nous ramène à la conception pu}*ement idéale qu'elle semble révoquer en doute.
En effet, comment arrivons-nous par les lumières naturelles à penser que Dieu prescrit telle action plutôt que telle autre? A
1. Tennemann, Manuel de Vhistoire de la philosophie , tra^^ de M» Ckiusin, l'* édit, t. U, p. 187.
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quel signe reconnaissons-nous les actions ordonnées de Dieu? Pour joindre à l'idée de la vertu l'idée de la volonté divine, il faut commencer par avoir l'idée de la vertu. Où prendrez-vous cette idée, si ce n'est dans la conception idéale? C'est parce que vous concevez intérieurement le type de la tempérance , du courage , de la justice et de la bienfaisance que vous pensez que Dieu les recommande; vous ne pourriez prendre au hasard une action et supposer que Dieu la prescrit. Si vous le faisiez,|vous ne changeriez pas pour cela le caractère de Taction, et vous altéreriez le caractère de votre Dieu. Platon , luttant contre les superstitions de son temps , et dévoilant peut-être une partie des mystères sacrés , disait : « Détourner sourdement de l'argent est une action basse ; l'enlever ouvertement est un trait d'impudence; aucun des enfants de Jupiter ne s'est plu à faire ni l'un , ni l'autre ; que personne donc ne se laisse tromper par les récits que débitent les poètes ou tout autre conteur de fables... Les dieux ne se font point la guerre, ils ne se tendent point de piège... Si Esculape était fils d'un dieu , il ne convoitait pas un gain sordide , ou s'il le convoitait, il n'était pas fils d'un dieu^ » Platon ne raisonne pas ainsi : Mercure dérobe de l'argent, les dieux se font mutuellement la guerre, Esculape reçoit le prix de ses oracles, donc le vol , la discorde , la cupidité sont des vertus ; mais Q dit : le vol , la discorde , la cupidité sont des vices , donc les dieux n'en sont pas coupables et ils les défendent aux honunes; les poètes qui leur imputent ces crimes doivent être bannis de la république. Platon ne détermine pas le bien et le mal par la volonté de Dieu , mais il détermine la volonté de Dieu par l'idée du bien et du mal ; il ne va pas de la religion à la morale, mais de la morale à la religion.
Les hommes ont toujours suivi cette voie. On peut remarquer trois âges dans la vie de tous les peuples : l'âge des passions du corps , celui des passions de Tamour-propre , celui des affections de l'esprit et du cœur •. Chacun de ces âges cor-
1. Les Lois, Irad. de M. Cousin, l. Vlll, p. 337. La République, même traduction, t. IX, p. 107 et 173.