Ibtd., l.ll,p
8. Voir les Pensées, édit. de Didot l'ainé, Paris, 1817, 1. 11, p. 13, 154, 260.
ftSO LIVRE SIXIMB , SECTION TROISIÈME.
K La foi est diBërente de la preuve, dit encore Pascal : Tune est humaine, l'autre est un don de Dieu : justus ex fide vidit .... Mais cette foi est dans le cœur et fait dire, non : scio, mais : credo^. » Voici comment Bossuet exprime, dans son magnifique langage, cette obscurité de la foi, ce devoir où nous sommes de nous interdire tout jugement téméraire sur les attributs divins, et de laisser planer le mystère sur ce Dieu qui a voulu être pour nous un objet de croyance, et non un objet de connaissance. « Je Tai déjà dit, messieurs, que ce qui est la cause que nous jugeons mal, c'est que nous jugeons précipitamment, et que notre esprit trop prompt se laisse emporter, penche d'un côté ou d'un autre, avant que de bien entendre; parce que, si notre esprit évitait cette précipitation, il aimerait mieux s'arrêter et demeurer en suspens, que de prendre mal son parti. Mais il faut encore ajouter qu'à l'égard des choses divines, quelques soins que nous apportions à les pénétrer, et avec quelque considération que nous balancions notre jugement, nous sommes toiijours téméraires et précipités, lorsque nous espérons connaître ou que nous osons juger par nousmêmes. Pour connaître les choses de Dieu, il faut que Dieu nous enseigne et forme lui-même notre jugement : Et erunt omnes docibiies Dei... docti a Domino. « Et ils seront tous en- « seignés de Dieu, instruits du Seigneur; » car il est tellement au-dessus de nous , que tout ce que nous en pouvons penser de nous-mêmes nous est un obstacle invincible pour entendre ce qu'il est. C'est pourquoi ce sublime théologien , dont saint Denis Àréopagite ne désavouerait jamais la doctrine ni les sentimentsi dans ce traité admirable qu'il a composé de la théologie mystique, dit que nous ne sommes capables d'entendre Dieu que par une entière cessation de toute notre intelligence*. 11 faut entendre, mes frères, que tout l'effort que nous faisons de nous-mêmes pour connaître DieUj ce premier être, toute noire activité et notre pénélfalion naturelle ne sert qu'à obscurcir ou confondre notre inteUigence. Nous
]. Pensées, édit. Faugères, t. II, p. 391
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ne faisons que tournoyer. Il ne suffit pas de nous élever au* dessus des sens avec Moïse sur la montagne» dans la plus haute partie de l'esprit; il faut imposer silence à nos pensées, à nos discours, à notre raison, et entrer, avec Moïse, dans la nuée, c'est-à-dire dans les saintes ténèbres de la foi...» Et il ne faut pas distinguer ici les grossiers d avec les subtils, car la plus haute subtilité de l'esprit humain, qu'est-ce autre chose, devant Dieu, qu'une misérable ignorance ^ ? »
La véritable piété est de croire à Dieu et de l'ignorer ; croyons à Texistence et à la perfection de Dieu, et interdisonsnous sur le relste toute indiscrète curiosité. Dieu a voulu nous demeurer inconnu, c'est un sacrilège que de chercher à soulever le voile dont il s'est couvert. Quand saint Paul disait aux Athéniens : « J'ai vu en passant un de vos autels dédié aux dieux inconnus , et je vous annonce ce Dieu que vous adorez sans le connaître'; » il ne prétendait pas divulguer tous les secrets; au contraire, il en apportait de nouveaux. La chute du premier homme et la punition des enfants pour la faute du père; le salut des hommes dû aux mérites de Jésus-Christ ; Tincarnation d*un Dieu; le Dieu un et triple, tous ces dogmes sont» non pas des explications, mais des mystères. La foi naturelle a aussi ses obscurités : comment Dieu a-t-il créé le monde? Pourquoi Ta-t-il créé? Pourquoi y a-t-il introduit la souffrance physique et la souffrance morale ? Tous ces problèmes sont insolubles, ou ne sont qu'en partie résolus. Bossuet disait que Dieu n'a pas voulu nous faire comprendre comment sa souveraine liberté s'accorde avec sa souveraine immutabilité ^ Si le chrétien s'incUne devant les obscurités de sa croyance, tenons aussi pour vraiment religieux celui qui accepte sans révolte les mystères de sa raison.
Le poème de Job nous enseigne la véritable piété, si on l'entend en ce sens, non pas que Dieu agit sans raison, mais qu'il ne nous fait pas connaître ses raisons. Les amis de Job lui
i. Premier sermon pour le dimanche de la Quinquagésime Ar ViMUë d9t souffrances, 2. Actes des apôtres, xvii, 23.
S. OEwresphUotophiquetté^U de Lens, p. ItHi
disent que, s'il est malheureux, c'est qu'il Ta mérité par ses fautes : Job, qui se sait homme de bien, repousse cette explication, et après quelques murmures échappés à la faiblesse humaine, il finit par rendre gloire à Dieu, malgré le mystère des souffrances qui lui sont infligées, et Dieu déclare que Job est celui de tous qui a le mieux parlé de Dieu.
En résumé, nous produisons certains changements en nous par notre volonté, et au dehors par notre faculté motrice. La volonté est la seule cause qui se détermine d'elle-même; elle implique Fintelligence et FimmatériaUté. Par Tinduction, nous croyons que ceux des changements extérieurs que nous n'avons point causés, ont pour causes des volontés semblables à la nôtre, quoique supérieures par la puissance. Bientôt l'ordre du monde nous fait croire qu'une seule cause préside au gouvernement de cet univers. Notre raison perçoit que le principe des corps et des esprits, quel quMl soit, a existé de tout temps et ne peut pas périr. Us ne nous paraissent contingents qu'à la condition que nous les fassions dériver d'une source à laquelle nous transportons l'existence nécessaire. Voilà tout ce que nous percevons, c'est-à-dire tout ce que nous affirmons d'une science certaine. Notre connaissance ne va pas plus loin ; au delà commence cette faculté de croyance que nous appelons la foi naturelle. Cette foi ne naît pas du spectacle du monde, ni des preuves prises des effets. Elle est spontanée, gratuite, a priori. Sa lumière nous fait paraître la cause première comme douée d'une puissance, d'une intelligence et d'une bonté infinies. De cette perfection, nous déduisons l'attribut de créateur, car si la matière est indépendante de Dieu, il n'est pas tout-puissant, et, par conséquent , il n'est pas parfait. De la perfection divine , nous concluons encore, avec la plus ferme confiance, que l'existence du mal se concilie avec la bonté de Dieu, et que notre destinée ne s'achève pas en ce monde. Mais nous devons nous borner à ces croyances générales, nous interdire les suppositions téméAires qui peuvent faire sourire l'incrédulité et ouvrir la porte à l'athéisme. Quelques hommes, dans l'impossibilité de trouver une explication satisfaisante aux mystères
que Dieu a voulu laisser peser sur notre raison , suppriment Dieu, comme Épicure, ou donnent son nom, comme Spinoza, à un être général qui a pour attribut l'étendue et la pensée, ce qui est une autre manière de supprimer Dieu. En effet, le Dieu que les hommes adorent, ce n'est pas un être général dont ils soient eux-mêmes une partie ou une modification ; c'est un Dieu individuel et personnel , substantiellement distinct des corps et des autres esprits ; dont, par conséquent, leur propre personne est substantiellement séparée ; un Dieu tout-puissant , tout sage et tout bon , un Dieu créateur, un Dieu réparateur du mal qu'il ne permet que pour une bonne fin. Sur tout le reste gardons un respectueux silence, résignonsnous à la pieuse ignorance de Job, et que l'Àpôtre nous pardonne de garder parmi nos autels un autel au Dieu inconnu.
§ 5. Résumé sur les facultés intellectuelles.
Nous avons achevé le tableau des facultés intellectuelles; avant de présenter les considérations qui leur sont communes, et d'étudier comment elles se combinent pour produire des œuvres complexes, jetons un dernier coup d'oeil sur la nature et les actes primitifs de ces facultés. L'esprit de l'homme perçoit les corps, et il se perçoit lui-même dans son existence présente et passée. Franchissant les limites étroites des choses finies, il perçoit qu'un espace et un temps immenses, infinis, nécessaires enveloppent les objets limités et contingents, et qu'avant et après les choses qui commencent et finissent , subsiste une cause sans commencement et sans fin.
Il se représente les phénomènes des corps et ceux de l'esprit, après que ces phénomènes ont cessé d'être. Cette conception , s'ajoutant à la perception, continue la connaissance qui, sans cela, existerait à peine; car elle reconunencerait à chaque instant, pour finir à chaque instant. A. la conception des choses qui ont existé hors de l'esprit, se joint celle de certains objets qui n'existent que dans la pensée. Par cette dernière, l'homme peut améUorer les objets de ses perceptions : il corrige les
S0D8 , les couleurs et les formes de la nature corporelle , ainsi que les actes intéressés et passionnés de la nature morale. Du rôle de simple spectateur» il passe h celui d'artiste et de législateur.
Ces perceptions et ces conceptions composent le domaine de la connaissance; au delà, commence celui de la croyance. Les objets de la perception existent hors de Tesprit ; ceux de la conception se renferment dans Tenceinle de l'intelligence; ceux de la croyance peuvent exister au dehors ou seulement dans la pensée. Les sens, la conscience et la mémoire ne nous apprennent que le présent et le passé des phénomènes ; Tinduction nous en révèle l'avenir ; et l'interprétation nous découvre derrière les phénomènes visibles, des phénomènes invisibles. Enfin , à l'existence de la cause étemelle, que perçoit l'intuition pure extérieure, la foi naturelle ajoute l'attribut de la perfection.
Ainsi s'élève peu à peu Fédifice de rinteliiçence humaine ; il commence aux plus humbles connaissances et se termine aux plus sublimes idées. L'homme ne partage avec les animaux que les moindres de ses facultés : les sens extérieurs , la réminiscence, quelques degrés, soit de la conception a priori des sons et des formes , soit de l'induction et de l'interprétation; la Providence lui a réservé dans chaque ordre, non pas seulement les degrés supérieurs de telle ou telle faculté, mais des facultés toutes spéciales : ainsi il a pour privilège, dan? les perceptions, celle de l'infini; dans les conceptions, celle du bien moral , et dans les croyances , l'intelligence et l'usage simultanés de la parole et la foi à la perfection de Dieu.
On a considéré avec raison les harmonies de la nature visible comme des preuves de la Providence : les harmonies de la nature Intellectuelle ne sont pas moins merveilleuses. Les perceptions nous font saisir des réalités indépendantes de la pensée qui s'y apphque. Sans elles, nos conceptions n'auraient point de base; nous ne pourrions affirmer aucune existence, et nous serions comme dans un rêve perpétuel. Les pyrrhonlens, qui n'avaient pas remarqué la nature de la perception et le caractère essentiel qui la sépare de la con«
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ceptiou, disaient que rhomme n'était environné que de fantômes, et que rien ne distingue la vie réelle d'avec la folie : les perceptions font évanouir les fantômes et placent Thomme en présence des réalités. Mais si les perceptions étaient seules, si elles n'allaient pas comme se réfléchir dans les réminiscen** ces, notre connaissance intermittente ne différerait presque en rien de l'ignorance. La mémoire continue donc la perception primitive ; cependant la mémoire ne suffit pas : elle nous ouvre le passé ; mais comment pourrions-nous agir sans une faculté qui nous ouvrit l'avenir? Comment nous viendrait-i) à la pen-^ sée de construire un abri, de tisser un vêtement, d'amasser, des connaissances ? À quoi nous serviraient les conceptiops idéales, par lesquelles nous pouvons embellir notre demeure et réformer notre conduite, si nous n'avions pas l'idée d'un lendemain! L'induction se charge de nous donner cette perspective sans laquelle notre action s'arrêterait. L'interprétation à son tour nous fait trouver dans nos semblables, non-seulement la ressemblance du visage, mais la ressemblance de l'esprit , et elle transforme une réunion des corps en une société des intelligences. Jusque-là, nous sommes encore enfermés dans les limites de ce monde : la perception de la raison pure saisit des objets qui les dépassent, mais sans nous apprendre que nous devions nous-mêmes les dépasser! L'homme n'apparait-il qu'un moment sur la scène de la vie? S'il en est ainsi, à quoi bon connaître, à quoi bon se souvenir, pourquoi ces conceptions à l'aide desquelles on peut réformer lés figures irrégulières et les mœurs désordonnées? Il faut pourdonner à nos connaissances une véritable et sérieuse utilité, un avenir plus vaste que celui de l'induction, un avenir qui ne se termine pas au tombeau : la foi naturelle se charge d'ouvrir pour nous les barrières d'un nouveau monde , elle nous introduit auprès d'un Dieu tout-puissant, tout sage et tout bon, qui veut conserver quelque chose de son œuvre, qui, en ajoutant sa bonté à notre mérite, nous réserve hors de cette terre une existence sans fin. Ainsi la foi naturelle reflétant ses lumières sur toutes les facultés précédentes, leur ajoute uno valeur nouveUe : nous nous félicitons de la solidité que
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donnent à nos connaissances les réalités saisies par nos perceptions; nous prenons intérêt à grossir le trésor de notre mémoire , nous attachons un grand prix au développement d'une intelligence qui ne doit pas périr, aux agrandissements fournis par Tinduction , qui est Tun des instruments de la science et par Tinterprétation , qui nous met à même d*user des secours de la société ; nous nous plaisons à décorer notre esprit en développant les concepUons idéales propres aux beaux-arts, et nous sentons surtout Timportance des conceptions morales, par lesquelles nous corrigeons nos mœurs, acquérons quelque mérite et obtenons quelques droits aux récompenses d'une vie immortelle.