ÉclaifciisemenU, édit. 1678, p
90 LIYBI SIXIÈME, SECTION PiUmiÈRI.
Dieu en créant les objets matériels veut en Mre pour nom une occasion d'épreuve et de mérite. Vidée de$ objets xoaiénds, telle que Tentend Malebrancbe, suffirait à ce but; J)ifiu ne nous tromperait donc pas en nous laissant voir en lui une idée de création qui ne répondit à aucune création. Secondemeai, on peut s'étonner que Malebranche ne trouve pas à une difficulté philosophique d'autre solution que la réYéiation ellemême ; de sorte que qui n'aurait pas lu le livre de Moise <m ne le regarderait pas comme révélé , ne saurait s'assurer de l'existence des choses matérielles, et que Dieu« qui pouvait nous donner les moyens de connaître directement les corps, aurait voulu que nous prissions un si long chemin pour acquérir cette connaissance. Troisièmement enfin, laissant de côté toutes les autres difficultés , nous dirons que l'hypothèse de Malebranche ne nous donne pas un moyen de distinguer nos perceptions d'avec nos pures conceptions, que dans ce système les idées du rêve et de la folie sont aussi bien des idées en Dieu que les idées de l'état de veille, et que nous ne pouvons savoir dans quel cas nos idées répondent à des réaUtés extérieures et dans quel cas elles n'y répondent point . Lorsqu'au lieu de constater le fait de la perception extérieure, on en fait un problème , il faudrait au moins le résoudre , et ici le problème n'est pas résolu.
$ 6. Doctrine d'Ârnault.
Amauld se chargea de réfuter directement la théorie fantastique de Malebranche sur la connaissance des choses esté» rieures. Il dit que Malebranche partait d'un taux principe, savoir : que l'esprit ne perçoit pas les objets eux-mêmes, mais un certain ^^r^r^resen^a^t/ des objets; qu'il ajoutait à cette faute celle d'appeler cet être représentatif une idée^ mot par lequel tout le monde entendait la perception des objets, c'està-dire un attribut ou une modification de notre âme, et il fit voir que Malebranche avait d'abord employé lui-même oe mot dans l'acception commune ^ Sur le fond du système, il objecta
1. Des vraies et des fausses idées, Paris, 16S3,chap. m et v.
que si noii^ voyons chaque chose (lâi)3 l'idée particulière que Dieu en possède , cela n'explique pas comment le soleil , par exemple, étant toujours de même grandeur, selon cette idée particulière de Dieu, nous le voyons plus grand, lorsqu'il est à rhorizon que lorsqu'il est au somniet de sa course K Quant h la manière dont Malebranche démontre l'existence des corps par la révélation faite à Moïse, on est assuré, poursuit Arnauld| qu'il y û des corps avant d'avoir la foi, puisque la foi suppose des corps, des prophètes, des apôtres, une Écriture sainte, des miracles. Malebranche dit que dans l'apparence de l'Écriture sainte nous apprenons que Dieu a créé un ciel et une terre, que le Verbe s'est fait chair et autres semblables vérités qui supposent l'existence d'un monde créé ; qu'il est certain par la foi qu'il y a des corps, et que toutes ces apparences deviennent par elle des réalités. Mais ce raisonnement prouve aussi bien pour l' Alcoran que pour la Bible ; car, si la Bible, que je crois voir, n'est qu'une idée en Dieu, T Alcoran est Siussi \if\e idée en Dieu ; et si , l'assertion de la Bible , qu'il y a un ciel et une terre et un Dieu fait chair, est la seule voie que j'aie de connaître tout cela, comment les assertions de l'Alcoran sur les miracles qu'il renferme et sur le prophète qu'il annonce , ne me feraient-elles pas croire à ces miracles et à ce prophète ' ?
Dieu, dit encore Arnanld, n'a pas voulu créer notre âme et la mettre dans un corps qui devait être environné d'une infi^ nité d'autres corps, sans vouloir aussi qu'elle fût capable de les çonnaUre. Dieu ne fait point par des voies composées ce qui se peut faire par des voies plus simples. Suivant Malebranche le corps matériel que nous animons n'est pas le corps intelligible que nous voyons ; mais Dieu en créant mon âme et en la qiettant dans un corps, a voulu qu'elle veillât à la conservation de ce corps. Or il était nécessaire pour cela que je connusse \d corps que j'anime et non un corps intelligible. Et de même lorsque je sens un grand froid , si j'ai besoin de m'approcher
1. Des vraies et des fausses idées, Paris, 1683, chap. xvii^ ?. Ibid., chap. xxviii.
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du feu, c'est du feu matériel et non point d'un feu intelligible. Nous ne ferons donc que nous embarrasser et nous éblouir, si nous voulons chercher comment la perception d'un objet peut être en nous ; parce que nous trouverons , si nous voulons y prendre garde, que c'est la même chose que de demander comment la matière peut être divisible ou figurée, car, puisque la nature de l'esprit est d'apercevoir les objets, il est ridicule de demander d'où vient que notre esprit les aperçoit, et ceux qui ne veulent pas comprendre ce que c'est qu'apercevoir les objets en se consultant eux-mêmes, on ne sait comment le leur faire mieux connaître *.
En effet, la perception, comme nous l'avons dit souvent, est un fait simple qui se constate et ne se prouve pas. Mais Aruauld satisfait d'avoir détruit l'hypothèse des idées-images, ou, comme il le disait, decet^^r^ représentatif qu'on interposait entre l'âme et les objets, ne s'est pas attaché à distinguer les différentes espèces de nos idées , et il a donné le nom de perceptions à des conceptions pures qui n'impliquent pas l'existence des objets qu'elles représentent. « L'absence locale, dit-il, n'empêche pas que l'objet ne puisse être vu de Tàme, comme quand la mère du jeune Tobie pleurait sur son absence... 11 est certain aussi que la perception de plusieurs choses est actuellement dans notre esprit quoique ces choses ne soient pas actuellement hors de nous *. » Il ne fait aucune différence entre la perception d'un corps, de la lumière du soleil, par exemple, et la conception d'une personne absente, ou celle du cube ou du carré parfait, qui n'existe que dans l'esprit et que nous ne pouvons même réaliser hors de nous •.
Ârnauld a sans doute rendu un grand service à la philosophie en renversant l'hypothèse de ces êtres représentatifs qui entouraient l'esprit de fantômes et l'empêchaient de s'avancer jusqu'aux réalités ; mais il est à regretter qu'en confondant sous le nom de perception des phénomènes très-divers, il n'ait
1. Des vraies et des fausses idées, Paris, 1683, chap. ii, x et xi. 3. Jbtd., chap. viii et ix.