Traité des sensations, édit. 17&4 , t. 1*% p
change pas en nous, nous lui devons aussi la connaissance de ce qui change, et par conséquent les notions de différence, de commencement, de fin, de succession, et des choses qui se comptent dans le temps, c'est-à-dire de tout nombre concret qui ne peut pas être saisi par un seul acte de la conscience ou des sens extérieurs.
S 6. Perception de notre existence substantielle.
A travers la diversité et la succession des phénomènes , la conscience nous découvre l'unité, et la mémoire l'identité du moi. Cela suffit-il pour nous faire connaître le moi existant et substantiel, ou, en d'autres termes, Fexistence ou la substance du moi? Quelques-uns ne l'ont pas pensé. Ils ont supposé que la conscience et la mémoire nous enseignaient seulement les phénomènes ou les attributs du moi, et qu'il fallait une autre faculté pour nous en révéler Texistence substantielle. n faut ici avoir recours aux principes de la méthode qui règle la détermination des facultés. C'est seulement dans les abstractions de la conception qu'on se forme l'idée d'un moi pur et nu, sans action et sans passion, d'une existence indéterminée qui n'est l'existence de rien de concret, d'une qualité sans un être qui la possède, d'une action sans un agent qui l'exerce * . Mais la conscience et la mémoire, qui sont des perceptions, nous présentent toujours le inoi existant d'une certaine manière, soit comme produisant le mouvement du corps, soit comme aimant ou haïssant, soit comme voulant, soit comme pensant : la perception ne sépare jamais l'existence d'avec le mode, ni le mode d'avec l'existence. C'est là ce que Descartes a voulu dire quand il a posé son fameux enthymème : « Je pense, donc je suis '. » n entendait que la conscience lui montrait le moi existant par cela même qu'elle le lui montrait pensant. La pensée étant connue, nous n'avons pas à en déduire Texis-
1. Voy. la Conception, même livre , secl. ii, chap. i*' , et le Jugement^ livre VII.
2. OEuvres philosophiques, édit. Ad. G., introd.,p. cxxiii, cxxiv.
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tiQGe : ollM sont données Tune avec Tautre an mémt temps. L'existence et le mode d'existence sont Inséparables dafii la perception, quoique la conception parvienne à les sépa* rer-, et elle n'y parvient que parce que le mode change; s'il restait toujours le même , peut**6tre ne distinguerait-elle pas entre Texistence et le mode. L'opposition entre l'existenoe et le mode est la même que l'opposition entre la substance et l'attribut. Dans ces phrases : je pense , je veux , je souffre , le premier mot exprime la substance et le second l'attribut. Si l'existence et le mode sont connus par la même faculté i on doit en dire autant de la substance et de l'attribut \
La conscience et la mémoire nous font donc connaître nonseulement les modes et les attributs du moi, mais encore son existence ou sa substance* En effet, que préteud-on exprimer par le mot de substance, si ce n'est ce je invariable qui reparait constamment et toiyours le même dans la diversité des phénomènes :^'« pense^^'^ jouis, ^'^ meus, fe veux. Voudraiton dire qu'il y a sot^ les attributs une substance que la cqu^ science ne peut atteindre ? Mais on se laisserait tromper par les figures du langage ; on se représenterait grossièrement l'âme comme un corps ayant un dessus et un dessous. Dans le corps lui-même la substance et la qualité sont connues ensemble, et elles ne peuvent être représentées comme un dessous et un dessus ; elles sont seulement l'existence et le mode d'existence, deux choses inséparables dans la réalité et dans la perception» et qui ne se séparent que dans les abstractions naturelles de la conception. La conception, en effet, comme nous l'avons dit» n'implique pas la réaUté des objets auxquels elle s'applique, et c'est pour cela qu'elle peut offrir à notre pensée l'idée d'une existence sans mode et d'un mode sans existence, ou, comme nous le disons plus grossièrement par une figure plus matérielle, l'idée d'une substance sans attribut ou d'un attribut sans substance. L'opposition de la substance et de l'attribut, de l'existence et du mode est, si l'on veut parler un langage plus exact, l'opposition de quelque chose qui ne
1. Leibni2, i^tMivei etsai^ lit. 1**, chap. m, % 18, et lir. ll^chap. va.
LES PXRCSPTIONS OU LÀ PBIMIÈRI PARTIE DES COlfNAISSANCBS. 151
diange pas et de quelque chose qui cbange. Or, la conscience et la mémoire, qui nous font connaître ce qui change dans rame, sont aussi les focultés qui nous font connaître ce qui n'y change pas.
Nous ne dirons pas avec Condillac que le moi n'est qu'une collection de sensations ' ; car la sensation est dans un sujet qiii sent, et il n'y a pas de collection sans un sujet qui recueille et réunisse les sensations ; mais nous dirons que la conscience nous fait connaître en même temps la sensation et le sujet qui sent, les sensations réunies et le sujet dans lequel elles se réunissent. Condillac dit plus loin que les qualités de l'ftme ne sont que le moi modifié différemment * . Cela est plus raisonnable et explique probablement ce qu il entendait par cette expression inexacte que le moi est une collection de sensations. Il réfute même dans cet endroit quelques lignes de Pascal qui semblent confondre la qualité avec le moi. Si Condillac, au lieu de dire que le moi est une collection de sensations, avait dit que le moi nous est connu en même temps que ses qualités, et par une seule et même faculté il au* rait, selon nous, mieux exprimé sa pensée et il aurait exposé une vérité incontestable.
En résumé, la mémoire nous donne la connaissance de notre existence passée et même de notre existence en tant que présente ; car, à la première perception de moi-même, je n'ai pu me connaître ni comme passé, ni comme présent ; ce sont deux termes corrélatifs : le présent ne parait que par son opposition avec le passé. Par la notion de notre passé et de notre présent, nous connaissons le passé et le présent des êtres extérieurs avec lesquels nous sommes en rapport , toujours sous cette condition que la ressemblance des êtres extérieurs nous assure de leur identité, car il n'y a que les choses qui durent qui aient un passé.
L'acte de reconnaissance contient la notion de la durée et celle du nombre concret qui dépasse la portée de nos sens ou