‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 3 sur 261 · La Logique ou l'Art dépenser, édit. citée, p. CG · texte numérisé non relu

La Logique ou l'Art dépenser, édit. citée, p. CG

LES F'ACULTES INTELLECTUELLES 15

lant d'un vaisseau, c'est commettre le paralogisme qui passe d'un genre à un autre, n Souvent, dit encore Port-Royal, on se persuade par certaines qualités qui n'ont aucune liaison avec la vérité des choses dont il s'agit.... La piété, la sagesse et la modération, sont sans doute les qualités les plus estimables qui soient au monde, et elles doivent donner beaucoup d'autorité aux personnes qui les possèdent, dans des choses qui dépendent de la piété, de la sincérité et même d'une lumière de Dieu, qu'il est plus probable que Dieu communique davantage à ceux qui le servent plus purement. Mais il y a une infinité de choses qui ne dépendent que d'une lumière humaine, et dans ces choses ceux qui ont l'avantage de l'esprit et de l'étude méritent plus de créance que les autres. Cependant plusieurs estiment qu'il est plus sûr de suivre dans ces choses mêmes le sentiment des plus gens de bien.... Les hommes n'aiment point à faire de distinction : le discernement les embarrasse; ils veulent tout ou rien : s'ils ont créance à une personne pour quelque chose, ils la croient en tout; s'ils n'en ont pas pour une autre, ils ne la croient en rien; ils aiment les voies courtes, décisives et abrégées.... Mais il y a une illusion beaucoup plus absurde en soi et néanmoins très-ordinaire, qui est de croire qu'un homme dit vrai parce qu'il est de condition, qu'il est riche ou élevé en dignité. Ce n'est pas que personne fasse expressément ces sortes de raisonnement : il a cent mille livres de rente, donc il a raison ; il est de grande naissance, donc on doit croire ce qu'il avance comme véritable; c'est un homme qui n'a point de bien, il a donc tort; néanmoins, il se passe quelque chose de semblable dans l'esprit de la plupart du monde et qui emporte leur jugement, sans qu'ils y pensent.... L'Écriture nous a voulu instruire de cette humeur des hommes, en la présentant parfaitement dans le livre de l'Ecclésiastique : Si le riche parle.

iG LIVRE IX

dit-elle, tout le monde se tait et on élève ses paroles jusqu'aux nues; si le pauvre* parle, on demande qui est celui-là?... On leur donne une âme aussi élevée que leur rang... Mais cette illusion est encore bien plus forte dans les grands mêmes qui n'ont pas eu soin de corriger l'impression que leur fortune fait naturellement dans leur esprit. Il y en a peu qui ne fassent une raison de leur condition et de leur richesse, et qui ne prétendent que leurs sentiments doivent prévaloir. Ils ne peuvent souffrir que ces gens qu'ils regardent avec mépris prétendent avoir autant de jugement et de raison qu'eux, et c'est ce qui les rend si impatients à la moindre contradiction qu'on leur fait. Tout cela vient encore de la même source, c'est-à-dire des fausses idées qu'ils ont de leur grandeur, de leur noblesse, de leurs ricliesses. Au lieu de les considérer comme des choses entièrement étrangères à leur être, qui n'empêchent pas qu'ils ne soient parfaitement égaux à tout le reste des hommes selon l'âme et selon le corps, et qui n'empêchent pas qu'ils n'aient le jugement aussi faible et aussi capable de se tromper que celui de tous les autres, ils incorporent en quelque manière dans leur essence toutes ces qualités de grand, de riche, de maître, de seigneur, de prince; ils en grossissent leur idée et ne se représentent jamais à eux-mêmes sans tous leurs litres, tout leur attirail et tout leur train; ils s'accoutument à se regarder dès leur enfance comme une espèce séparée des autres hommes; leur imagination ne les mêle jamais dans la foule du genre humain ; ils sont toujours comtes et ducs à leurs yeux, et jamais simplement hommes. Ainsi ils se taillent une âme et un jugement selon la mesure de leur fortune, et ne se croient pas moins au-dessus des autres parleur esprit, qu'ils le sont par leur condition et par leur fortune. La sottise de l'esprit humain est telle qu'il n'y a rien qui ne lui serve à agrandir l'idée qu'il a de lui-

même : une belle maison, un habit magnifique, une grande barbe, font qu'il s'en croit plus habile, et si l'on n'y prend garde, il s'estime davantage à cheval ou en carrosse qu'à pied '. > Le paralogisme est encore ici le passage d'un genre à un autre, mais rendu plus glissant par la bonne opinion que chacun a de lui-même. Les passions agissent fortement sur l'intelligence; elles émoussent ou aiguisent les perceptions et les conceptions, et elles entraînent la croyance. On suppose dans la personne qu'on aime plus de mérite qu'elle n'en possède 2.

Les paralogismes qui précèdent peuvent s'appeler les erreurs de l'induction, ceux qui suivent sont les erreurs de 1 interprétation. Tel est d'abord le paralogisme qu'on appelle l'ignorance du sujet *, c'est-à-dire l'ignorance de ce qu'on doit prouver contre son adversaire. « On lui attribue ce qui est éloigné de son sentiment, pour le combattre avec plus d'avantage, ou on lui impute les conséquences quon s'imagine pouvoir tirer de sa doctrine, quoiqu'il les désavoue et quil les nie ^. > Les logiciens de Port-Royal pensent qu'Aristote s'est rendu coupable de cette faute envers Parménide et Mélissus pour leur avoir supposé des opinions qu'ils n'avaient pas. Ces mots attribuer, imputer, s'imaginer, supposer, montrent qu'on a mal interprété les termes de l'adversaire, ou qu'on a tiré de fausses inductions de sa doctrine. C'est donc une erreur d'interprétation ou d'induction, et ce n'est pas seulement une ignorance, malgré le nom que porte ce paralogisme. Si l'on se bornait en effet à ignorer la question qui se débat, on garderait le silence;

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