A dissimili, aconlrario, a repugnanttbiis
OPÉRATIONS COMPLEXES DE L'iNTELLIGENCE 117
sentent une différence de nature et une différence de degré. La différence de nature existe entre' deux actes, lorsqu'ils peuvent se séparer et que l'un ne contient pas l'autre, et la différence de degré, lorsque le second renferme le premier. Or, s'il peut y avoir des jugements sans raisonnement, il n'y a pas de raisonnement sans jugement. Nous accordons que les jugements primitifs, c'est-à-dire les premiers actes de toutes les facultés intellectuelles sont à peu près les mêmes chez tous les hommes; mais soit qu'ils n'exercent pas leurs facultés de la même façon, soit que la Providence ait mis quelque inégalité dans le degré des forces départies à chacun, les hommes sont inégaux dans le développement de leur intelligence. Le raisonnement est une suite de jugements enchaînés par des liens particuliers que nous avons fait connaître; pour se rappeler qu'une idée convient à une autre, comme le genre convient à l'espèce, ou qu'il y a entre deux de ces idées et quelquefois entre toutes les trois un rapport d'égalité caché sous une distribution différente, il faut un assez haut degré de réflexion, c'està-dire de conscience et de volonté. Les choses du dehors nous détournent à chaque instant de l'exercice de la conscience, et la mémoire des faits intérieurs est plus difficile et plus lente que celles des objets matériels.
Descartes a bien fait comprendre que l'inégalité du raisonnement chez les hommes ne vient pas d'une faculté qui soit donnée à ceux-ci et refusée à ceux-là, mais de la manière dont chacun emploie les facultés qui sont accordées à tous. « Le bon sens, dit-il, est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent, mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer
le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes, et ainsi, que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez \ d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de Vappliqucr ^-hien. Les plus grandes âmes sont capables des plus / grands vices aussi bien que des plus grandes vertus; et '^ ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage s'ils suivent toujours le droit che- ' — min que ne font ceux qui courent et qui s'en éloignent *. »
Pour faire considérer le raisonnement comme une fa- ' culte particulière, on veut se faire un argument de l'état mental du fou qui, dit-on, ne perçoit plus les réalités ou qui en juge mal et qui cependant raisonne d'une manière très-conséquente à ses fausses perceptions. Userait plus exact de dire que les fous raisonnent mal, précisément parce qu'ils jugent mal. Celui qui s'imagine que ses membres sont aussi fragiles que du verre et qui s'éloigne des corps durs fait ce syllogisme :
Les objets fragiles sont brisés par les corps durs,
Les membres sont des objets fragiles.
Donc ils sont brisés par des corps durs.
On dit que le fou raisonne bien, parce que, considérant ses membres comme des objets fragiles, il pense qu'ils seront brisés par les corps durs ; mais nous pourrions dire à plus juste titre que le fou raisonne mal, parce que se fondant sur quelques exemples de la fragilité de nos membres et poussé par une appréhension excessive, il a placé ses membres dans la classe des objets aussi fragiles que le verre. Si, dans son syllogisme,