LA MÉTHODE OU LES SCIENCES ET LKS ARTS
i l". Division des sciences.
Les sciences sont un ensemble de jugements et de raisonnements; elles ne demandent donc pas des facultés intellectuelles différentes de celles qui nous ont occupé jusqu'ici.
Les unes donnent une description et une division des objets continus, telles sont : 1° la géographie, qui décrit et divise la superficie du globe terrestre ; la géologie, qui recherche ses parties intérieures; l'anatomie, qui fait connaître les divisions du corps humain; l'astronomie, qui présente le tableau des cieux; et la chronologie qui divise le temps et le distribue en époques.
Les autres sciences décomposent les éléments d'un objet complexe comme la physique, qui recherche les propriétés des corps non organisés; la physiologie, ou rétude des propriétés des corps qui végètent ou qui vivent; la chimie, qui décompose les corps combinés ou impliqués les uns dans les autres; la psychologie, ou l'analyse des facultés de l'àme; l'organologie ou la connaissance des rapports de l'âme et du corps; l'histoire, qui examine le développement des facultés humaines dans le temps et dans l'espace ; réconomie politique, qui
OPÉRATIONS COMPLEXES DE l'INTELLIGENCE 121
étudie les travaux d'une société et ses produits. Les mathématiques, la morale et la théologie naturelle forment un troisième groupe qui travaille sur les données de Tintuition pure de l'esprit, et des conceptions idéales. Elles consistent aussi dans la décomposition d'un objet complexe.
Un quatrième groupe de sciences forme les classifications : ce sont la minéralogie, la botanique et la zoologie, qui recherchent les ressemblances et les différences des minéraux, des végétaux et des animaux.
Les sciences que nous ne mentionnons pas, ne sont que les chapitres de celles que nous avons énumérées, et il es facile de les y faire rentrer.
g 2. La méthode de découverte propre à chaque genre de sciences.
On peut appeler les sciences du premier groupe les sciences de description ou d'observation. Elles sont les plus faciles de toutes : elles se forment par l'exercice des sens extérieurs et de la mémoire. Nous ferons connaître les conditions de leur méthode en parlant des sciences du quatrième ordre, parce que les règles pour la division d'un tout continu sont les mêmes que pour la formation des classes.
Les sciences du second ordre se divisent en deux sections : la première comprend d'une part la physi'que, la physiologie, la chimie qui travaillent sur des objets sensibles, et qu'on appelle pour ce motif les sciences physiques; de l'autre, la psychologie, l'histoire et l'économie politique qui s'occupent des .actes de l'àme et qu'on nomme les sciences morales. Les unes et les autres peuvent prendre le nom de sciences d'expérience ou d'induction. Pour distinguer les propriétés ou les facultés, ces sciences sont obligées de recourir à des expériences.
de rechercher quels sont les phénomènes indépendants les uns des autres comme nous l'avons fait voir en traitant de la méthode psychologique. Le phénomène est un effet, la propriété ou la faculté est une cause; la cause n'est un objet d'observation que dans l'âme humaine, ailleurs elle est un objet d'induction. On dislingue entre les causes et les lois des phénomènes. Les lois sont les façons dont les phénomènes se comportent; les causes sont les propriétés qui produisent les phénomènes. Par exemple, la loi de la chaleur est la manière dont elle apparaît, se propage et disparaît dans les corps; la cause de la chaleur est la propriété qui produit le phénomène de la loi. Dans les sciences que nous venons de nommer, on induit des objets observés à ceux du même genre, quoiqu'ils n'aient pas été soumis à l'expérience. Ces sciences se fondent donc sur les sens extérieurs pour les objets sensibles, sur la conscience pour les actes de l'âme, ei sur Tinduction pour la généralisation des faits qui deviennent des lois, et pour l'attribution des faits à des causes inconnues.
La théologie naturelle, les mathématiques et la morale peuvent s'appeler les sciences d'intuition pure. L'objet de ces sciences n'est point observable, ni susceptible d'être soumis à des expériences ; elles recherchent comme nous l'avons dit les principes fournis par l'intuition de l'esprit, et par les conceptions idéales. Toute la théologie repose sur la perception de l'infini et sur la perfection de la cause suprême ; toutes les mathématiques, sur les conceptions idéales de l'unité, de la ligne, de la surface et du solide; toute la morale, sur les conceptions idéales de la tempérance, de la justice, de la charité, etc.
Les sciences du quatrième groupe sont les sciences de classification; elles doivent leurs progrès aux sciences d'induction. A mesure que celles-ci découvrent dans les êtres des propriétés plus essentielles, elles donnent aux
sciences de classification de plus solides fondements. La chimie a fourni à la minéralogie la classification des métaux par leur degré d'affinité avec l'oxygène ; la physiologie végétale a permis de classer les végétaux par les organes de la reproduction, par la forme de la graine, ■ par le mode d'accroissement de la tige; la physiologie animale a donné lieu à la classification des animaux par les actes et les organes les plus importants de la vie. Après que ces sciences ont emprunté aux sciences d'induction les caractères qui doivent servir à rapprocher et à distinguer les êtres, elles n'ont plus qu'à faire un bon emploi des sens extérieurs et de la mémoire, pour que la classification soit : 1° complète; 2° distincte. On entend par la première condition que les parties doivent égaler l'extension du tout et ne contenir rien de plus, ni rien de moins, et par la seconde, que les mêmes objets ne doivent pas figurer dans les classes différentes i. Ces règles sont, comme nous l'avons dit, également applicables aux divisions en usage dans les sciences de description, comme par exemple aux divisions de l'anatomie, de la géographie, etc.
Les sciences se forment par la décornposition des objets. Elles ne les composent que dans la transmission de la vérité ou dans l'enseignement. Le chimiste sans doute fait quelques compositions nouvelles, comme le deutoxyde d'azote, et le deutoxyde d'hydrogène, etc., qui ne se trouvent pas dans la nature ; mais il est clair que le but principal de la chimie est la décomposition des corps naturels et non la composition de corps nouveaux, autrement elle ne serait pas une science, mais un art. Les sciences de description décomposent un tout continu; les sciences d'induction décomposent un tout complexe ob-
1, Voy. la Logique de Port-Royal, 11= part., chap. xv. et la LoCique de Bossuet, liv. II, chap. xiv.
servable; les sciences d'intuition pure décomposent les perceptions et les conceptions idéales de l'esprit, et les sciences de classification décomposent les individus pour établir les classes.
g 3. La méthode d'enseignement.
Toutes ces sciences se forment donc par la décomposition des objets ou par Yanalyse. Elles s'enseignent au contraire par la recomposition ou par la synthèse. L'anatomiste qui divise le corps humain pour le connaître, le recompose en transmettant sa science. Il commence par montrer à ses disciples les parties séparées : par exemple, la charpente osseuse ; puis il y ajoute le système des muscles, celui des vaisseaux, celui des nerfs, celui des tissus; il recompose ensuite chaque organe particulier. Le chimiste fait de même : dans la formation de sa science il s'attache à chaque complexe particulier et le dissout : il analyse; dans l'enseignement il commence par faire connaître les corps simples, ensuite il montre comment les corps siniples s'unissent, pour former les corps composés : il synthétise. Le naturaliste suit aussi la même marche. Pour étudier les animaux et former ses classes, il décompose chaque individu. La formation d'une classe par le naturaliste n'est pas une composition, c'est la décomposition des individus; ce n'est pas une synthèse, c'est une analyse. Le moment où le naturaliste synthétise, est celui où il enseigne : il présente d'abord un caractère abstrait, soit par exemple celui de l'articulation chez les animaux ou de l'absence de l'articulation; puis il ajoute au premier le caractère de l'articulation interne ou de l'articulation externe, puis à ce second caractère un troisième : la production des petits vivants ou la production des œufs, etc.; plus il avance, plus il complique l'animal ou la connaissance qu'il en donne, plus
il synthétise. Tel est le sens dans lequel les mots d'analyse et de synthèse sont employés par tous les logiciens du dix-septième siècle et notamment par Descartes *, et par les auteurs de la Logique de Port-Royal. « On peut appeler généralement méthode, disent ces derniers, l'art de bien disposer une suite de plusieurs pensées ou pour découvrir la vérité, quand nous l'ignorons, ou pour la prouver aux autres, quand nous la connaissons déjà. Ainsi, il y a deux sortes de méthodes : Tune pour découvrir la vérité, qu'on appelle analyse ou méthode de résolution, et qu'on peut aussi appeler méthode d'invention; et l'autre pour la faire entendre aux autres, quand on l'a trouvée et qu'on appelle synthèse ou méthode de composition, et qu'on peut aussi appeler méthode de doctrine 2. t
Nous avons insisté sur le sens des mots d'aiialyse et de synthèse, parce qu'on a beaucoup abusé de ce dernier terme dans quelques écrits de notre temps, et qu'on en a tout à fait méconnu l'acception primitive. Dans ces écrits, toute idée générale s'appelle une synthèse; c'est précisément le contraire qu'il faut dire : toute idée générale est une analyse, une décomposition. La synthèse est toujours la formation de quelque chose d'individuel J ou de particulier.
On a dit, en prenant les mots d'analyse et de synthèse / ■ dans leur véritable acception, que les sciences pouvaient s'enseigner par l'analyse comme par la synthèse, et que l l'enseignement analytique présenterait même plus d'intérêt. Les savants en effet pourraient raconter les moyens qu'ils ont employés pour former peu à peu leur science, les expériences qu'ils ont tentées et qui n'ont pas réussi, les tâtonnements qui leur ont coûté tant d'années, les