‹ Traité des fièvres intermittentes (volume 2)Chapitre 76 sur 87 · L. Colin, Fièvres · texte numérisé non relu

L. Colin, Fièvres

c est enfin prodiguer sans profit un médicament dont le prix seul exige que l'administration en soit formellement indiquée.

Aussi, quand le malade est arrivé au second degré de l'intoxication chronique, quand il y a cachexie, et que les organes les plus importants de Tabdomen ont subi une iréritable transformation de tissu, le sulfote de quinine n'est plus indiquécontre l'état général lui-môme, mais seulement contre les accès qui peuvent encore survenir ; la preuvede bon impuissance contre la cachexie ressort précisément de reCTet qu'il produit dans ces dernières circonstances ; on voit alors, comme le dit Bailly (1), ces cachectiques dont le ventre, dur comme une pierre, est presque entièrement rempli par la rate, on les voit guérir de leur fièvre, maisde leur fièvre seulement ; et ils quittent l'hôpital, le ventre aussi dur et ausi volumineux qu'auparavant.

La distinction que nous avons établie entre les deux degrés de l'intoxication chronique est donc éminemmeùt pratique, et, au point de vue de la médication à suivre, dlaest confirmée par l'autorité de deux de nos maîtres, MM. Michel Lévy et Laveran : c< Il se fait une dépense de sulfate de quinine en pure perte contre la plupart des engorgements spléniques. D'après M. le professeur Laveran, la quinine reste sans action sur la marche de ces lésions. Nos observations nous portent à faire une distinction pratique entre leseogor gements invétérés de la rate et ceux qui sont de date trèsrécente. Ces derniers nous ont paru subir, comme l'ensonble des phénomènes qui constituent la fièvre paludique, les effets favorables de la médication ; les tumeurs plus anciennes de la rate ne sont guère modifiées par le sulfate* quinine, qu'on ne manque pas cependant de pro£guer contre elles avec une coûteuse persévérance (2). »

(l)Bailly, /oc. ca., p. 421.

(2) Michel Lévy, Sur le traitement des fièvres intermittentes par le wifi'f

INTOXICATION CHRONIQUE. 45i

Quand le tissu fibro-musculaire de la rate est devenu le sîéged'une hypertrophie énorme, que la capsule d'enveloppe est transformée en coque fibro-cartilagîneuse, que le foie a également acquis uni volume considérable, et que le système circulatoire abdominal a subi des modifications correspondantes, comment pourrait-on espérer, par des doses même considérables de sulfate de quinine, obtenir une diminution immédiate de ces hypertrophies et un retour rapide à la strijclure normale de ces tissus ?

Dans mes considérations sur Tétat du sang dans l'intoxication chronique, j'ai indiqué entre la cachexie palustre et la leucocythémie une différence moins absolue qu'on ne l'admet généralement (1) ; je le répète ici encore, en déclarant comme souvent douteux le moyen préconisé pour établir cette différence, à savoir l'emploi du sulfate de quinine qui, sans action sur la rate des leucocythémiques, réduirait notablement et rapidement celle de nos cachectiques (2).

Mais si le sulfate de^juinine ne jouit plus ici d'une action plus spéciale que les autres dérivés du quinquina, c'est à ce dernier encore qu'il faudra cependant s'adresser.

Les toniques constitueront la base de la médication, et à leur tète figurera l'écorce du Pérou, donnée soit en poudre,

de Cinchonine. {Recueil de mémoires de médecine militaire^ 1860, t. HI, p. 377, et MU, de l*Acad. de méd, Paris^ 1860^ t. XXV, p. 565.) — Laveran, Gazette médicale^ 1856, p. 4 et 19.

(1) H. Duboué (de Pau) reconnaît également entre ces deux états, cachexie palustre et leucocytht^mie, une affinité bien plus intime que ne l'admet Técole allemande. De Clmpaludisme^p, 415.

(3) Il est inutile d'insister plus longuement sur la modération à observer dans remploi du sulfate de quinine chez ces cachectiques ; nous renvoyons aux conseils que nous avons formulés dans' l'article précédent sur l'emploi du sulfate de quinine dacs les fièvres invétérées. Les médecins anglais ont abandonné depuis longtemps Tusage répété du sulfate de quinine contre les symptômes de l'intoxication chronique; et J. Ranald Martin critique l'énormité des doses de fébrifuge employées par certains médecins français contre les engorgements de la rate {loc, ci7., p. 290}.

4o2 TRAITEMENT.

soit en extrait, soit en teinture \ineuse ou alcoolique; sur toutes les substances qui lui seront associées, elle aura l'avantage particulier de supprimer ces accès fébriles mal déterminés, caractérisés souvent par des sueurs profuses, qui minent sourdement le cachectique, et contribuent à exagérer de jour en jour les altérations. organiques.

Il ne faudra pas s'attendre à une guérisQn immédiate, ni môme rapide ; et il suffit de se rappeler le caractère des lésions, pour comprendre combien elles doivent se modifier avec lenteur^ quelle que soit l'énergie du traitement employé. Les auteurs qui ont si bien décrit, en ce siècle, les merveilleuses propriétés de quinquina, semblent avoir été eux-mêmes bien frappés de cette résistance, parfois désespérante, de la cachexie à l'action du médicament : « Nos (( hôpitaux ne sont-ils pas encombrés de soldats et de colons « d'Algérie, opprobres vivants du quinquina? Ce médicac( ment les a guéris vingt fois ; peut-ôtre môme les a-t-il (( arrachés à la mort quand leur maladie, horriblement déc( létère, était encore superficielle et l'organisme peu inti- « mement affecté. Aujourd'hui il est impuissant, parce que tt le corps vivant est tout maladie, et qu'arrivé à cet état « hectique où son fond n'est plus sain, il ne peut pas « prêter plus de point d'appui à une guérison artificielle « qu'à une guérison spontanée (1). »

Et cependant, malgré toutes les hésitations que pourraient nous inspirer ces paroles, qui heureusement ne doivent être appliquées, dans toute leur énergie, qu'à un nombre restreint de malades, il n'est pas, dans le traitement de la cachexie palustre, un médicament qui ait une importance plus absolue que le quinquina; dans cette longue affection, il y aura certainement des périodes d'expectatiou, d'ajournement pendant lesquelles toute médication devra

(I) Trousseau et Pidoux, ioc. dt,, t. U,p. 445 et suifaotes.

être interrompue, afin de ne pas en épuiser Taction sur l'organisme ; mais, après des intervalles de quelques jours, d'une semaine, il faudra revenir à Técorce du Pérou, et, par son action prolongée, on verra presque constamment survenir une amélioration réelle et souvent une guérison complète.

Le quinquina, soit par lui-même soit par ses dérivés, peut donc être regardé comme Tantidote de Timmense famille des affections telluriques; on a comparé son action à celle du mercure dans la syphilis ; si Ton se rappelle que le' mercure n*est spécifique qu'à une certaine période de l'évolution syphilitique, qu'avant et après cette période il est inutile ou dangereux même, qu'il peut donner lieu, par la saturation de l'économie, à des accidents redoutables, on accordera peut-être une valeur plus grande au quinquina qui constitue presque toute la médication des affections telluriques depuis la première atteinte jusqu'au dernier terme de la cachexie ; qui, dans cette lutte, est appelé à combattre les terribles dangers de la perniciosité ; et qui, loin d'être jamais nuisible à l'économie, possède des propriétés toniques, si fréquemment invoquées dans tant d'affections, et qui sont, comme l'a dit M. Pidoux, en rapport avec les actes les plus essentiels à la vie et à la nutrition.

Dans la cachexie cependant, comme dans les fièvres rémittentes et pernicieuses, surgiront des indications qui rendront nécessaire l'adjonction au quinquina de difiiérents autres moyens thérapeutiques. Il y a lieu, en effet, de se préoccuper non-seulement des lésions viscérales, et en premier lieu des altérations du foie et de la rate, mais encore de ces hydropisies multiples, si dangereuses par leur mobilité, et par leurs mouvements d'accroissement subit dans les cavités les plus importantes, et au sein des parenchymes cérébral et pulmonaire.

Contre les hypertrophies du foie et de la rate, nous avons

fréquemment employé la médication iodée, prescrivant riodure de potassium à l'intérieur, et l'application sur les hypochondres de pommade iodée et iodurée (1 ).

On emploie journellement dans le même but, et avec raison, les vésicatoires volants qui ont au moins Tavantage de faire disparaître les points douloureux dont les malades, porteurs de grosses rates, sont fréquemment atteints.

Nous proscrivons d'une manière absolue le pansement de ces vésicatoires avec la pommade au sulfate de quinine, substance caustique sur les tissus privés de leur épidernie, et qui chez les cachectiques peut donner lieu à de graves accidents locaux, suppuration ou gangrènes.

A Thôpital d'Avignon , M. P. E. Chauffard (2) a appliqué avec succès des cautères à demeure sur.la région splénique de soldats fiévreux revenant d'Algérie, atteints des symptômes les plus prononcés de l'intoxication chronique; nous croyons que cette méthode qui a eu les meilleurs résultats chez des malades jeunes, soustraits à l'action de la malaria; ne réussi* rait pas aussi bien chez lés habitants des pays à fièvre, dont l'organisme, profondément débilité, supporterait peut-être difficilement toute cause d'épuisement (3).

Contre les bydropisies il faudra , recourir surtout aux diurétiques, au nitre et à la digitale en particulier qui souvent agissent avec une rapidité merveilleuse, et employer avec beaucoup plus de réserve les purgatifs et les sudorifiques. Nous croyons même qu'on se laisse aller trop facile* ment à l'usage de cette dernière méthode; chez grand

(1) Morebead {Icc. eif,, p. 46) conseille égalemeut l'emploi de IMode contre les rates volumineuses. Voir aussi Roubaud, Sur Vactton de riodure de pO' tassium contre la CQchexte. {Union médicale, août I8CI . )

{1) Cliautraid, Bulletin général de thérapeutique, 1855, t. XLIX, p. 474.

(3) Vijp, in Bulletin de la Société de médecine de Paris, la discussion sur un travail Intitulé : De rutilité des exutoires dans quelques accidents des fièvres invétérées, par le docteur Mazel de Nimes, {Gazette des hôpitaux, 16 octobre I8C9.}

nombre de cachectiques, la peau est dans un état de moiteur permanent qui épuise les malades et dont il ne faut pa» augmenter les inconvénients. Il nous est même fréquemment arrivé d'avoir recours lalors au tannin dans la pensée de diminuer cette tendance continuelle à la sudation (1).

A l'altération du sang, et à la débilité générale des anémiques, on opposera non-seulement la série des toniques dont le quinquina sera toujours la base, mais une alimentation suffisante et réparatrice dont Tiroportance est prouvée par le rétablissement bien plus rapide des malades de la elasse aisée, des officiers, par exemple, comparativement aux soldats; on prescrira des vins riches en principes astringents (2), des acides minéraux dont les médecins anglais font grand usage aux Indes (^), et enfin la décoction de eafé non torréfié ; cette préparation est regardée par M. Delioux de Savignac comme supérieure au mode habituel, c'est-à-dire à Tinfusion de café préalablement grillé ; il en résulte moins d'agitation du système nerveux, et pas d'insomnie ; le café semble en outre jouir de propriétés antipériodiques qui ont été constatées également par d'autres observateurs : «Sur quatre-vingts malades atteints de fièvres intermittentes, à qui, en Russie, le docteur Grindel a administré le café, tantôt torréfié et en infusion, à la dose de 32 grammes dans 876 grammes d'eau réduîteà iOOgrammes, tantôt en poudre à la dose de 1 gramme et demi dans Tapyrexie, tous ont très-bien guéri, à l'exception de huit. Les habitants de la Morée, d'après le docteur Pouqueville, coupent infailliblement leurs fièvres intermittentes avec un mélange de café et de suc de citron.

(1) C'est également contre l'intoxication chronique^ contre Tanémie, bien plus que contre les manirestations aiguës, que M. Laure recommande l'emploi du tannin. {Considérations pratiques sur les maladies de ia Guyane^ p. 43*}

(2) Catteloap^ hc, cit.,

(3) Voir en particulier J. Ranald Martin, loc. ctï., p. 390.

<c Murray avait déjà indiqué ce mode d'administration. Goutanceau, Jacques Thomson et une foule d'autres ont aussi vu ou constaté par eux-mêmes la réussite du café dans ces cas (1). )> Pour notre compte, c'est surtout comme tonique que nous reconnaissons l'extrême utilité du café^et il nous semble dès lors utile surtout contre la forme chronique de l'intoxication.

Les préparations martiales réussiront mieux au début de l'anémie palustre, avant que les organes aient subi des changements notables de volume et de consistance, que dans les cas de cachexie plus avancée ; la rapidité du développement de cette cachexie chez les individus qu'on a saignés dès les premiers accès, prouve combien l'appauvrissement du sang est favorable aux progrès de la maladie ; aussi estce dans les cas d'intoxication récente, que le fer, préconisé par Bretonneau, peut rendre surtout des services; plus tard il ne semble pas avoir contre l'anémie palustre la même puissance que contre les autres anémies. On sait qu'on avait à tort attribué au fer des propriétés fébrifuges (2).

Lorsque, gr&ce à un changement de climat ou de saison, le malade pourra, sans danger de récidive, supporter l'action brusque du froid, on obtiendra des résultats avantageux de l'hydrothérapie et des bains de mer.

Nous n'hésitons nullement à reconnaître à la première de ces méthodes, employée contre l'intoxication chrooique, des avantages plus assurés que dans le traitement des ma-

(1) Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique et de matière médicale, 8« édition, t. II, p. 681.

(2) L'action fébrifuge immédiate attribaéo au fer par Marc (Journal généml de médecine, 1810), par Martin (Bulletin de la Société médicale d*émulatm 1811), et par d'autres, n'a pu ôtre constatée dans des essais asses nombreax tentes par Bretonneau et Barbier d'Amiens. (Trousseau et Pidoux, loc, o^ t. I, p. 40.)

nîfestatîons aiguës de rempoisonnement palustre ; les douches générales et les douches locales sur la rate, comme les a recommandées SI. Fleury (î), remédieront à la débilitation générale, et pourront en outre rendre à la glande splénîque la vitalité nécessaire pour la résorption des exsudats qui l'englobent et la pénètrent, et pour son retour à l'état normal.

Nous admettons l'action bienfaisante de l'hydrothérapie tout aussi bien contre la cachexie contractée en Algérie et dans les pays chauds, que contre celle dont le germe a été puisé en France et dans les climats tempérés ; nous l'avons dit plus haut (2), il n'y a pour nous aucune différence essentielle entre ces intoxications.

, Nous admettons donc en partie la proposition suivante de M. Fleury : « Dans le traitement de la fièvre intermittente ancienne, périodique ou irrégulière, ayant récidivé plusieurs fois et résisté à l'action méthodique du sulfate de quinine, accompagnée d'un engorgement considérable et chronique de la rate ou du foie, de phénomènes cachectiques, anémiques, c'est-à-dire dans le traitement de l'intoxication paludéenne chronique, les douches froides doivent être préférées au sulfate de quinine. Plus rapidement et plus sûreinent que celui-ci, elles coupent la fièvre, ramènent les viscères à leur volume normal, et font disparaître les phénomènes anémiques et cachectiques, sans que l'on ait ^ redouter les accidents que les hautes doses de sulfate quinique déterminent si fréquemment du côté du système nerveux et des voies digestives (3). »

Mais encore faut- il que l'hydrothérapie soit employée en dehors des conditions où l'action brusque du froid peut

(I) Fleury, Traité pratique et raisonné d* Hydrothérapie, 18S7, p. 416.

(?) Voir page 153.

(3) Fleury, loc. cit., p. 431 et 432.

Quant aux maladies intercurrentes des cachectiques, et en particulier la pneumonie, il faut toujours se rappeler qu'elles sont empreintes d\m cachet d'adynamie qui doit faire exclure les émissions sanguines ; Poyet, médecin pratiquant dans le Forez, signale l'existence fréquente, chezles habitants de cette plaine, de la chloro-anémie palustre qui doit dominer la thérapeutique dans toutes leurs affections, et notamment contre-indiquer l'emploi des antiphlogistiques chez les malades atteints de pneumonie. La cachexie rend également dangereuse Tapplication de certains révulsifs, comme les vésicatoires dont le sphacèle peut être le résultat.

Il faut se méfier au même titre des hyposthénisants qui agiraient dans le même sens que le miasme pour augmenter la débilitation de l'économie. « L'émétique, dit M. Frison, m'a toujours paru avoir une action trop énergique. Après l'avoir employé à dose moyenne (2 décigrammes), j'ai été chaque fois obligé d'en suspendre l'administration à cause de Thyposthénisation excessive qu'il produisait. La digitale, Taconit n'ont point la môme action dépressive, et, parce motif, me semblent préférables (1). »

(!) Frison, loc, cit., p. 116.

Page 1