L. Colin, Fièvres
ETIOLOGIE.
comme emprisonnés, ils trouvent encore leur intérêt à perpétuer leur séjour dans ces vieilles maisons du Ghetto, dont ils ont obtenu pour des siècles la concession à vil prix (I), et où par conséquent le nombre des habitants se maintient fort élevé : notons cju’en outre le Ghetto est placé sur le Tibre, qui n’a pas de quai, dans le lit vaseux duquel plongent directement les maisons, soumises, à chaque baisse des eaux, aux émanations de cette vase. Malgré de semblables conditions, la malaria ne pénètre pas dans le Ghetto, fait d’autant plus remarquable qu'en face, sur la rive droite du Tibre, elle sé\it sur la belle et large rue de la Longara, bordée de rares maisons entourées de jardins, et que ne préserve donc pas l’agglomération des habitants. — N’estce pas là une preuve évidente du rapport entre la salubrité et le chiffre de la population sur une surface donnée (2)?
(1) Ce n’est pas seulement à Rome que cette malheureuse population juive a été souvent préservée de la malaria par suite de la réclusion dans un quartier spécial et au milieu des conditions les moins hygiéniques. En faisant le récit delà constitution urbaine de 1091, où les fièvres furent si nombreuses à Bologne que nullus annus medicis quœstuosior, et gloriosior , Ramazzini raconte que les Juifs durent d’être épargnés à la densité de leur population.
(2) Contrairement à l’évidence des faits, et malgré les preuves données par Doni, Lancisi n’admet pas que le manque d’habitants soit une cause d’insalubrité à Rome plus qu’ailleurs (De adverititiis, etc., cap. v) ; il va même jusqu’à prétendre qu’ici, comme dans tout autre pays, on pourra préjuger la salubrité d’un quartier par son altitude, et son aération suffisantes, les quartiers bas et resserrés étant au contraire les moins salubres (De adventitiis, etc., cap. fi, n° 19). Ces propositions tombent d’elles-mêmes devant l’insalubrité des collines élevées et si bien ventilées de la Rome antique, devant la salubrité très-douteuse des points les plus élevés et les mieux aérés de la Rome moderne, comme la villa Médicis où est notre académie, tandis que le Ghetto, le lieu le plus bas, le moins aéré et le plus infect de la ville, jouit contre les fièvres d’une immunité incontestable. Et, chose étrange, Lancisi reconnaît luimême cette immunité des Juifs, à une époque où, comme l’indique cette phrase, ils étaient réellement parqués dans ce quartier : « Qnid, quod in ipso Hebræorum ergastulo, infelici alioquin propè Tiberim loco posito, miscros illos cernimus feedâ etiam vivacitateconscnescere!» (De nativis, etc., cap. xvm, n° 9.) Pourquoi Lancisi veut-il donc faire de Rome une ville en tout comparable aux autres, accessible, dans ses conditions de salubrité, aux lois banales de
CONDITIONS SOCIALES
N’esl-ce pas là tout à fait l’inverse de ce qui a lieu poulies autres affections, dont la gravité croît eu raison de la densité et de l’agglomération des individus ?
Le même fait, je l’ai constaté pendant mon séjour à Cività-Vecchia ; cette dernière ville se présente, on peut le dire, dans des conditions d’encombrement permanent ; la population tient à peine dans l’enceinte étroite des fortifications ; les rues principales, à commencer par le Corso de la localité, sont d’une infection et d’une malpropreté qui, à chaque pas, révoltent la vue et l’odorat; une épidémie de typhus y serait terrible. Eh bien, dans la ville il y a peu de fièvres ; et pourtant le danger est tel à la périphérie qu’en 18G6 une même famille présenta plusieurs cas de fièvres pernicieuses pour avoir, au mois de septembre, passé deux ou trois nuits dans une maison de campagne située à cent mètres à peine des remparts.
Pour en revenir à Rome, l’influence de la densité de la population entraîne, comme première conséquence, la diminution générale de la salubrité du centre à la périphérie, ce qui ressortira clairement de notre exposition du plan médical
1 hygiène ? Ce n’est pas simplement excès de patriotisme, et désir d’atténuer, par son autorité, la réputation d’insalubrité de sa ville nrftale. Nous croyons que chezLancisi il y avait conviction profonde, conviction basée sur les faits suivants où l’auteur avait joué un rôle si actif et si utile : de son temps, en effet, s’étaient développés dans Rome certains foyers palustres, l’un dans les fossés mêmes du fort Saint-Ange, l’autre, près de Saint-Jean de Latran, causé par un débordement de l’Aqua-Maranna ; peu auparavant, enfin, l’aménagement défectueux de la fontaine de Trevi avait entraîné la formation de mares à son voisinage, il en était résulté des épidémies de fièvres intermittentes, épidémies locales et limitées aux quartiers voisins de ces foyers. Lancisi fit disparaître, grâce à son intervention énergique, ces différentes causes d’insalubrité, et, frappé de l’amélioration obtenue dans l’état sanitaire, il se laissa aller à celte illusion que Rome n’était insalubre qu’accidentellement (ce qu’indique le mot de aduentitiis ), là où des marais se développaient, tandis que par ses conditions premières, natives, si l’on veut, la ville était essentiellement et parfaitement salubre, plus peut-être qu’aucune ville du monde comme il semble résulter de tout le livre qu’il a intitulé pour ce motif : De nativis cadt romani quulitatibus.
ÉTIOLOGIE.
de la ville ; et, comme deuxième conséquence, il en résulte l’extrême proximité de quelques points offrant des conditions de salubrité complètement opposées, ce qui a fait dire à Baglivi : « Quibus etiam in locis, quod sanè mirum, brevissimi intervalli discrimine, hic salubris aer existimatur, illic contra noxius ac damnabilis (1). »
C’est ainsi que nous avions à Rome un hôpital admirablement placé, installé dans le couvent Saint-André (2) sur le Ouirinal ; et cependant à quelques mètres du jardin attenant à cet hôpital, dans le petit vallon qui le sépare du Viminal, l’insalubrité était à son maximum [aria pessima) .
C’est ainsi qu’une de nos casernes située sur le Capitole, dans le couvent des Capucins annexé à l’église d’Ara-Cceli, ne nous donnait presque jamais de malades, tandis que d’autres casernes très-voisines, occupant le Forum et le Velabre, étaient aussi cruellement frappées que si elles eussent avoisiné de véritables marais ; c’est que, d’une part, il y avait une population nombreuse ; que, de l’autre, on ôtait aux confins de la ville actuelle, dans une solitude relative.
Les rues partant de la place del Popolo , en particulier le Corso, et la Via Babuina, présentent cette particularité de devenir plus habitables à mesure qu’on s’éloigne de cette place, de le devenir non pas insensiblement, mais brusquement, la salubrité commençant à tel ou tel numéro, généralement à celui d’une maison dont la population est notablement plus considérable que celle des précédentes.
2° lOrOUUAPHIE MÉDICALE DE DOME.
Notre plan de topographie médicale (pages 88 et 89) est fondé plus particulièrement sur le nombre des malades que nous envoyait chaque caserne; je n’ai pas reçu en 1864 et
(1) Baglivi, Opéra omnia, lib, I, cap. xv.
(2) Au noviciat des Jésuites (voir n°25 de notre plan médical de Rome, p. 88 et 89.)
CONDITIONS SOCIALES. 85
en J 865 un seul entrant dont je n’aie noté la provenance, et j’attache une grande importance à ce mode d observation. Il s’applique en effet à des hommes du même âge, de la même nation, soumis aux mêmes exercices, aux mêmes fatigues, au même régime, ayant subi en général les mêmes épreuves morbides, ne différant en un mot que par l’habitation, qui dès lors doit être considérée cumme la seule cause, ou au moins la cause principale delà différence des conditions sanitaires de tel ou tel quartier.
De plus ces casernes, nous les avions dans toutes les régions de la ville, ancienne et moderne, des raisons d'un ordre spécial ayant motivé la répartition de notre garnison sur tous ces différents points.
Les parties ombrées de la carte indiquent les régions actuellement habitées ; à la teinte bleue correspond, d’une manière générale, la zone salubre ; on voit ainsi tout d’abord qu’entre ces deux faits, population et salubrité, il y a rapport intime; on voit qu’à part le Quirinal et le Capitole, toutes les anciennes collines sont dans la zone à la fois insalubre et inhabitée, à part le sommet de l’Aventin où, bien que trop disséminées pour être complètement saines, les habitations, constituées presque toutes par de grands couvents, offrent cependant une barrière à la malaria, en raison des personnels nombreux qui Jes occupent..
J’ai noté par des chiffres la plupart de nos casernes, en indiquant, par le n° 1, la plus insalubre de toutes, celle de Salara, et en donnant aux autres des numéros de plus en plus élevés à mesure que leur salubrité augmente ; on voit que les numéros les plus élevés, indiquant les meilleures conditions sanitaires, correspondent aux grandes casernes centrales qui bordent le Corso (1), ou qui
(I) Casernes du Gesù, dans le couvent de ce nom (nu 17).
— de Saint-Marcel, idem. (n» 18).
— de Saint-Sylvestre in Cavité (n° l'j.
ÉTIOLOGIE.
sont englobées dans les quartiers populeux du champ de Mars, entre le Corso et le Tibre (1).
Entre ces deux termes extrêmes, nous pouvons comprendre tous les autres quartiers occupés par nos soldats, en les divisant en trois groupes principaux :
1° un groupe de quartiers insalubres, voisins de celui de Salara, et comme lui placés au sud de la ville moderne, autour du Velabre et du Forum ; ce sont : les casernes de Saint- Jean Décapité (n° 2), de la Bocca délia Yerità(n° 3), de Saint- Théodore au pied du Palatin (n° 4); enfin, sur le Forum, la caserne de Saint-Côme et Saint-Damien (n° S), située en face du palais des Césars.
A leur position excentrique, ces casernes joignaient le désavantage de la proximité du Tibre, et surtout de l’absence presque complète de pavage dans les rues et les places adjacentes (2).
2° En second lieu vientlegroupe plus nombreux de casernes moins insalubres, réparties dans des régions moins notoirement malsaines, mais péchant encore et par leur situation périphérique et par le peu de densité de la population avoisinante.
Telles sont, d’abord sur la rive droite : la caserne installée au palais Torlonia, dans le Borgo(n° 6); la caserne du Saint- Office (n°7), entre l’éedise Saint-Pierre et le mont Vatican ; la caserne de Saint-Calixte (n° 8), dont la façade donne à la vérité sur un des quartiers les plus peuplés du Transtevere, mais qui, d’autre part, est limitée par des jardins; et la caserne appartenant au couvent de Saint-François in Bipà (n° 9), voisine de la porte Portese.
Puis, sur la rive gauche : les grandes casernes installées
(I) Tout cc groupe était tellement insalubre, que, pendant la saison épidémique, le chiffre relatif des malades y était plus élevé que celuLdc la garnison de Terracine, contiguë cependant aux marais Pontins.
^2) Casernes de la Chiesa nuova (n° 20), de la Minerve |n° 2 1 ), de Saint- André délia Valle (u° 22), de la place Navone (n° 23).
CONDITIONS SOCIALES
dans les couvents qui entourent l’église Sainte-Marie Majeure (n°10),au sommet de l’Esquilin ; et la caserne Saint-Bernard (n° II), dans le couvent de ce nom, voisin des thermes de Dioclétien.
3° En troisième lieu, nous réunissons des casernes qui, malgré leur situation, présentent des conditions de salubrité presque aussi complètes que les casernes centrales. Telles sont : la caserne Barberini (n° 12), dans le palais de ce nom, et celle de la Trinità del Monte (n° 13) ; ces deux casernes semblent sur la limite de la zone habitable ; salubres elles-mêmes, parce qu’elles touchent d’un côté à des rues très-populeuses, elles avoisinent d’autre part des quartiers déserts et insalubres ; ainsi, à quelques mètres du palais Barberini, on pénètre dans des zones fort malsaines, qu’on se dirige vers Sainte-Marie Majeure, ou vers la porte Pia.
De même la caserne de la Trinità del Monte n’est qu’à une centaine de mètres de la villa Médicis (n° 30), occupée par notre Académie, dont la salubrité est contestable, et dont heureusement les habitants, nos jeunes artistes français, ont le droit et l’obligation de voyager une partie de l’année, ce qui leur permet d’en éviter la résidence pendant les saisons dangereuses. La caserne du Capitole (n° 14), que nous plaçons dans ce même groupe, est, comme nous 1 avons dit déjà, très-proche aussi des quartiers malsains du Forum ; mais elle est plus proche encore d’autres régions insalubres situées sur le Capitole lui-même ; elle y occupe en effet le couvent de Capucins situé sur la pointe nord de cette colline, sur l’emplacement du temple de .lupiter Capitolin, et surplombe ainsi (ce qui lui vaut peutêtre sa salubrité) les quartiers populeux resserrés entre le pied du Capitole et la place de Venise (1). Or sur le pla-
/') Potronio mentionne dOjù la salubrité de cette partie du Capitole.et de la région de la ville située à la base de cette colline, dans la direction du nord {De viclu Ilomanorvm et Je salubritate tuenda, 1681).
1 Caserne de Salara.
2 — de t-aint-Jean décapita.
3 — de la ISocca délia Yerila.
4 — Saint-Théodore
3 — Sainl- Coma et Saint-Damien.
6 — Torloiiia.
7 — du Saiut-Offiee.
8 — de Saint-C.alixtc.
9 — de Saint- François in ripa.
iO — de Sainte-Marie Majeure.
H — de Saint-Bernard.
12 — Barberini.
13 — de la Trinila del Monte.
H — de l’Ara-t œli (Capitole)
15 — de Saint-Pierre in Moutorio.
16 — du fort Suint-Ange.
<7 — du Gesu.
18 — de Saint Mtreel.
19 — de Saint-Sylvestre in capite.
20 — de rÉglise-Neuve(Chiesa nuova).
21 — de la Minerve.
22 — de Sant-Audié délia Vallo.
23 — de la place Navonr.
24 — Pontilicalc.
25 nôoital militaire français de Saint-André.
2( — — de Saint-Uomiuh.uc.
27 — — de Sainte-Thérèse.
28 Théâtre du tv.auso ée d'Auguste.
29 Ghetto.
30 Villa Medicis (Académie de France).
31 Hôpit. civil du Suint-Esprit (San Spirito).
VUM.A
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les parties ombrées indiquent les régions habitées de la ville; la teinte bleue, recoud
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