P KE FACE
nous explique l’immunité des équipages naviguant sous les latitudes où, même en l’absence de marais, l’atterrissement est le plus dangereux. Cette immunité par le séjour en mer, à distance suffisante des côtes insalubres, n’est-elle pas la meilleure preuve que, dans ces pays non marécageux, c’est encore le sol qui est la cause de la fièvre, et non les conditions météorologiques qu’on a invoquées précisément à défaut de foyers palustres ?
Contre l’origine même de la malaria, qu’elle résulte ou non d’une influence maremmatique, l’homme devra recourir également à un moyen dont la nature est en rapport intime avec notre opinion sur l’intoxication tellurique; cette intoxication étant le résultat morbide de la puissance de rendement du sol quand cette puissance n’est pas convenablement dirigée, c’est à une végétation appropriée, à la culture par conséquent, qu’il faudra demander en dernière analyse l’assainissement des régions atteintes.
Depuis la conquête de l’Algérie, combien de nos confrères ont établi la fréquence des fièvres sous la simple influence des émanations du sol, surtout quand, inculte depuis longtemps et soustrait au contact de l’atmosphère, ce sol est mis subitement à nu, soit par le défrichement, soit par différents travaux d’art, terrassements, fortifications, constructions de canaux, de routes, de voies ferrées 1
Toutes ces opérations, aujourd’hui si communes, n’ontelles pas prouvé que, même dans les climats tempérés, les marais ne sont pas indispensables à la production de la ma-
PRÉFACE
laria ? Ces foyers d’insalubrité ont disparu en effet en grande partie chez les peuples civilisés devant les progrès de l’hygiène publique; et dès lors nous voyons invoquer bien plus fréquemment, comme causes de la fièvre, dans telle ou telle localité, non plus le miasme palustre, mais les exhalaisons, les effluves, les émanations, et même les miasmes telluriques.
Notre conviction est que cette étiologie des fièvres est bien plus générale encore qu’on ne l’admet, et, en employant à notre tour le terme intoxication tellurique (1), nous avons cherché à traduire notre pensée sur le développement de la malaria, non plus seulement dans telle ou telle zone limitée, mais à la surface du globe (2).
(1) Le terme intoxication tellurique lui-même a été employé, comme l'indique le titre suivant : Une idée nouvelle sur la manière d’envisager les fièvres intermittentes, ou Considérations générales sur le rôle que joue l’élimination séreuse dans les diverses manifestations de l’intoxication tellurique, par le Dr Lacroix (des Rousses), ex médecin en chef de l’hôpital de Dellys (Algérie). Lyon, 1854.
L’auteur n’ayant dans le cours de son travail insisté ni sur la valeur ni sur la raison de ce terme, il est probable que le mot avait été antérieurement employé déjà soit par lui, soit par d’autres observateurs. L’idée de M. Lacroix a été développée dans une thèse dont nous regrettons vivement de n’avoir eu connaissance qu’après l’impression de notre livre. (Voir Antonin Martin, De l'Intoxication tellurienne en Algérie . Thèses de Paris, 1855.)
(2) Dans une lettre récemment adressée à l’Académie des sciences (séance du 20 décembre 18G9), M. le docteur Burdel rappelle avoir annoncé ou cru ■pouvoir démontrer que ta véritable intoxication palustre n'était autre qu'une action tellurique ou émanation dégagée du sol sous l'influence des rayons solaires.
M. Burdel a exposé en effet, dans un livre fort intéressant (Recherches sur tes fièvres paludéennes, suivies d'études physiologiques et médicales sur la Sologne, Paris, 1858), une théorie qui permet de généraliser aux pays non marécageux le mode de production de la (lèvre. Pour notre confrère, l’agent
x PRÉFACE.
Cette expression, nous ne l’avons employée que pour mieux affirmer notre opinion à cet égard. Nous ne prétendons nullement l’imposer à la nomenclature médicale, où les mots nouveaux ne doivent être admis qu’avec réserve ; et nous-même, en groupant sous le titre de fièvres intermittentes les affections qui font la base de ce travail, et dont un grand nombre cependant sont loin d’être périodiques, nous affirmons notre respect pour les mots consacrés par la tradition.
Le premier chapitre de ce livre, celui de l’Étiologie, est
fébrifère est constitué par un fluide particulier émanant du sol où se produit une action électro-chimique spéciale (/oc. cit ., p. 16); l’insalubrité des pays atteints a pour cause essentielle la perturbation de l’électricité atmosphérique, et c’est à la soustraction prompte et rapide de l’électricité des couches inférieures de l’atmosphère que sont dus les troubles spéciaux qui frappent les êtres qui subissent cette action que l’auteur nomme sidération paludéenne (/oc. cit., p. 28 et 157).
La cause de la lièvre est donc pour M. Burdel un agent physique impondérable (loc. cit., p. 25), non susceptible comme tel d’être condensé dans les vapeurs atmosphériques, au point que les dangers de l’intoxication sont moins considérables durant la nuit que pendant le jour(/oc. cit., p. 41 et 43); au même titre, ce fluide ne sera sans doute pas susceptible d’être transporté par les courants atmosphériques.
Nous croyons au contraire à une réalité plus absolue, du miasme, à son caractère matériel et pondérable; et nous ne pouvions dès lors nous appuyer sur l’autorité de notre savant confrère dont, à cet égard, l’opinion est complètement opposée à la nôtre.
Un des médecins romains les plus distingués de ce siècle, Folchi, avait mis en cause déjà la soustraction brusque du fluide thermo-électrique pour expliquer l’accès de fièvre; et il y a plus de 15 ans qu’un de nos confrères de l’armée, M. Armand, a opposé à la doctrine de l’infection palustre, celle des influences thermo-électro-hygrométriques, dont on comprend l’immensité de la sphère d’action relativement à celle du miasme, si l’on ne fait provenir celui-ci que des surfaces marécageuses. (Armand, l’Algérie médicale. Paris, 1854.)
PRÉFACE
basé, plus particulièrement que les autres, sur l’expérience personnelle qu’ont pu nous donner six années de séjour en Algérie et en Italie ; on comprendra dès lors que nous ayons insisté sur certaines conditions spéciales du développement des fièvres dans ces deux pays, dans la Campagne romaine surtout, que nous avons visitée et parcourue tant de fois, et dont nous avons cherché à étudier aussi complètement que possible les causes d’insalubrité.
Nous avons cru devoir ajouter un plan médical de Rome, basé spécialement sur le chiffre des malades fournis par chacune des casernes de l’armée française d’occupation (1).
Dans les chapitres suivants, nous nous sommes efforcé d’utiliser les immenses matériaux que nous ont laissés les différents auteurs qui ont écrit sur ce vaste sujet ; la bibliographie des fièvres intermittentes est tellement considérable que, malgré toutes les lumières que nous avons pu lui emprunter, malgré toutes les citations que nous avons faites, nous sommes loin de prétendre en avoir épuisé toutes les ressources.
Nous nous sommes principalement appuyé sur l’autorité de nos confrères de l’armée et de la marine, sur celle des
(I) Au point de vue graphique, ce plan est la réduction de la carte, rédigée et gravée au'dépôt de la guerre, d’après les levés des ofllciers du corps d’étatmajor. Dans sa topographie médicale de Rome et de VAgro romano, le baron Michel a indiqué également par des teintes différentes les régions salubres et insalubres des États de l’Église-, un travail analogue a été fait pâlies officiers de l’état-major autrichien. Quant à un plan médical de la ville môme de Rome, plan qu’on nous avait dit exister, nous avons recouru en vain, pour nous le procurer, ù MM. les employés du dépôt de la guerre, et l’extrême obligeance deM. Cortambert.
PREFACE
médecins anglais aux Indes, des principaux auteurs italiens, et des épidémiologistes allemands.
Les difficultés de la tâche doivent nous en faire pardonner les imperfections ; s’il est certaines questions sur lesquelles nos convictions ne répondent pas à l’avis du plus grand nombre, pas môme à celui des observateurs les plus autorisés, c’est que nous avons cru plus utile à la cause de la vérité de formuler avec indépendance notre opinion, sans crainte de la soumettre au jugement et aux critiques qui peuvent la condamner.
De tous les maîtres qui nous ont encouragé dans l’exécution de ce travail, il en est un surtout dont la bienveillante autorité a triomphé de nos hésitations à l’entreprendre; c’est l’auteur du livre qui a jeté tant de lumière sur la question des fièvres, M. Maillot (1), à qui nous exprimons ici notre respectueuse et profonde reconnaissance.
(1) Maillot, Traité des fièvres ou irritations cérébro-spinales intermittentes Paris, 183G.