CHAPITRE II
SYMPTOMATOLOGIE
ARTICLE Ier. — PÉRIODE LATENTE, INCUBATION.
Y a-t-il une période déterminée d'incubation ou de latence avant l'apparition des premiers symptômes?
Influence considérable de la prédisposition individuelle, et de l’époque d’arrivée dans le pays à fièvres, sur la rapidité de développement de la première impression morbide.
Peut-on déterminer d’une manière absolue, ou même approximative, le temps nécessaire à la production de l’impression morbide de la malaria? Les symptômes de l’intoxication sont-ils précédés d’une période latente, analogue pour sa régularité à cette période silencieuse qui, dans les maladies virulentes, s’intercale entre le moment où l’organisme a été en contact avec la cause morbide, et le moment où il réagit? Y a-t-il en un mot un temps d’incubation?
Il est certain que, dans bon nombre de cas, on a pu constater delà manière lapins nette, l’existence d’une véritable période latente; des individus s’embarquent, par exemple, quittant une côte notoirement insalubre, et ne sont atteints qu’à une distance assez considérable de celte côte, après une traversée de quinze jours, un mois; il faut bien admettre que leur intoxication remonte au moins au moment de leur embarquement, et que, par conséquent, le germe de leur affection est resté silencieux et caclié (I); on
(I) Un petit bâtiment, le Merlin, séjourna dit Lind, pendant G jours sur la rivière de Gambie ; une partie de son équipage était occupée â couper du bois et à faire de l’eau ; tant qu’il y fut, tout son monde sc porta très-bien ;
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sait qu’à leur retour de Walcheren, les troupes anglaises présentèrent des cas de fièvre de première invasion, plusieurs mois après leur rapatriement.
Mais il faut, croyons-nous, se garder de donner à cet intervalle, le nom de période d’incubation, à moins d’enlever à ce terme sa signification habituelle.
En effet, contrairement à ce qui a lieu pour les maladies virulentes, où l’incubation a des limites généralement trèsprécises, et indépendantes de la quantité de virus absorbé, la période latente de l’intoxication palustre est essentiellement variable, et le plus habituellement en rapport avec l’intensité de la cause toxique; c’est ainsi que dans le territoire pontifical, dans la ville même de Rome, vous verrez tel individu frappé en quelques heures, tel autre n’être atteint qu’au bout de plusieurs mois, de quelques années même, et ces énormes différences n’auront d’autre raison que la différence d’insalubrité des zones où le miasme a été absorbé. Prendrons-nous une moyenne entre ces différents cas pour attribuer une durée moyenne aussi à cette prétendue incubation? on l’a fait, mais à tort; ne voit-on pas que la malaria est un poison et non un virus, qu’elle agira dès lors proportionnellement à sa dose, d’autant plus vite et d’autant plus rapidement que celle-ci a été plus forte? On sait combien est différente l’action du virus, qui, outre son influence, complètement indépendante de sa quantité, confère l’immunité contre une seconde atteinte; tandis que la meilleure condition pour avoir la fièvre, c’est de l’avoir eue une première fois.
mais environ deux jours après qu’il eut remis en mer, ceux qui avaient coupé du bois tombèrent malades; ceux qu’on avait chargés de faire de l’eau se virent ensuite dans le même cas. (Lind, Essai , t. I, p. 251.)
Plusieurs faits de ce genre ont été publiés par M. Dutroulau, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, 2e édit., p. 232.
Voir aussi Griesinger , Traité des maladies infecliueuses, traduction de Lemattre, p. 21. Paris, 1808.
Ce qui pour nous achève de rendre le mot incubation inadmissible dans la question qui nous occupe, c’est que cette période latente variera dans sa durée, non-seulement d’après la dose du poison, mais d’après les conditions les plus diverses; pourquoi, de deux individus traversant de nuit le même marais, verra-t-on l’un succomber à un accès immédiatement mortel, l’autre ne présenter que des accès bénins, qui n’apparaîtront même que douze ou quinze jours plus tard? L’incubation des maladies virulentes n’est pas modifiée à ce point par les conditions de réceptivité individuelle (I).
Pourquoi les influences météorologiques, l’extrême chaleur, comme le froid, pourront-elles également hâter l’explosion de la réaction de l’organisme, hâter l'apparition de la fièvre, abrégeant ainsi la durée de cette prétendue incubation, qui cesse encore par là de ressembler à celle des maladies virulentes?
Dans la série des articles suivants, nous nous attacherons précisément à déterminer avec le plus grand soin, pour chacune des formes de l’intoxication, aiguë et chronique, les conditions les plus favorables à son explosion ; nous verrons ainsi combien, malgré l’identité du poison tellurique, le mode et l’époque de son action peuvent être diversifiés, et par certaines influences extérieures, la température surtout, et par le degré de réceptivité individuelle.
C’est cette variabilité de la période latente qui nous explique toutes les différences que nous observions à Rome, même au point de vue de la rapidité d’explosion de la fièvre, entre les sujets appartenant, par leurs casernes, à des zones qui offraient des degrés divers de salubrité.
(I) Vingt individus passent quelques heures auprès d’un marais : celui-là ressent presque à l’instant môme l’action des émanations délétères, cet autre ne tombe malade que quelques semaines après. (Monlalcon, Histoire des ma rais, p. 100.)
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De môme que, dans la population ci \ ile, l’habitant du quartier des monts offre, en général, l’empreinte de la malaria, bien autrement que celui du centre de la ville, de même chez nos soldats casernés dans les régions les plus insalubres, sur le Forum ou aux alentours du Velabre, nous voyions les preuves d’infection se multiplier bien plus rapidement que chez ceux qui habitaient les quartiers voisins du Corso; il suffisait de quelques jours de résidence au quartier de Salara, d’une nuit de garde à la porte Saint- Paul, d’une journée d’étapes, en septembre, dans la plaine de Rome, pour donner lieu et rapidement aux accès les plus graves. Heureusement, dans ces postes et quartiers insalubres, il n’y avait place que pour de très-faibles détachements, en sorte que la grande majorité de nos soldats n’était point obligée d’en subir le séjour.
Or, pour cette majorité, c’est-à-dire chez les hommes qui n’avaient résidé que dans les quartiers du centre, ou dans les quartiers les moins malsains de la périphérie (2U et 3e groupes), ce n’était en général que pendant la troisième année de séjour, qu’avait lieu la première manifestation morbide ; j’ai relevé avec soin, sur mes cahiers de notes, la durée de séjour antérieur à Rome de tous mes entrants , et de ces notes portant sur plus de cinq cents malades, je puis conclure que, dans les trois quarts des cas, les hommes atteints pour la première fois avaient au moins deux ans de résidence (1). Tous ces faits semblent du reste rentrer dans une règle plus générale ; car, suivant une opinion très-répandue, l’étranger qui vient s’établir à Rome a grande chance d’y passer heureusement les deux premiers
(I) En août 1804, je reçois à l’hôpital Saint-André, dans mon seul service, jusqu’à 200 entrants, dont 123 atteints pour la première fois; de ces 123, 19 avaient un an de séjour, 22 étaient dans leur deuxième année, '6 étaient dans leur troisième, 0 avaient plus de trois ans; et sous le rapport des chiffres de ces catégories, ce mois n’a rien d’exceptionnel.
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étés de son séjour, mais il sera presque inévitablement (rappé durant sa troisième année de résidence.
Pourquoi cependant voyions-nous chaque jour des personnes atteintes de fièvres plus ou moins graves et rebelles, quelquefois même mortelles, à la suite d’un voyage de quelques semaines à Rome et dans ses environs ?
La raison en est simple; non-seulement les touristes offrent une prédisposition plus considérable en raison des fatigues que leur impose ce voyage, souvent accompli avec une certaine précipitation; mais, de plus, le temps qu’ils passent à Rome, ils le consacrent surtout à de nombreuses visites à la Rome antique, employant, sans interruption, de longues heures à parcourir les quartiers du Forum, du Colisée, du Velabre, oubliant dans leur admiration pour les ruines colossales des thermes de Titus, de Caracalla, et des tombeaux de la voie Appienne, que tous ces vestiges magnifiques ne doivent le désert qui les entoure qu’à la malaria qu’on y respire; en y séjournant, en y retournant pendant plusieurs journées consécutives, les voyageurs se placent donc dans la condition de nos soldats logés dans les quartiers insalubres, et chez lesquels l’explosion du premier accès devance l’époque habituelle.
11 y a en outre, à ces atteintes prématurées, une raison dont nous aurons encore à mentionner l’importance à propos du pronostic et des types de la maladie, c’est la prédisposition bien plus grande de l’individu brusquement transporté d’un pays très-sain dans un pays à fièvres (1).
(1) Noos verrons pins loin que les fièvres pernicieuses frappent plus spécialement ceux qui n’ont pas subi cette imprégnation lente, qui constitue l’intoxication chronique (anémie et cachexie palustres). C’est à ce titre qu’on peut admettre avec Lancisi [De noxus paludum effluviis, lib. 1) que l’indigène des pays palustres s'habitue sans danger à leurs émanations. C’est ce qui a été egalement établi par M. Maillot: « L’habitude émousse l’activité des émanations marécageuses. » [Loc. cil., p. 2G5.) <?■ L’étranger qui respire cet air empoisonne est frappé quelquefois comme d’un coup de foudre. Il a d’autant plus
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Mais, de toutes les conditions, la plus importante sur la date d’apparition des premiers symptômes est sans contredit le soin plus ou moins grand qu’on aura mis à n’arriver, dans ces pays dangereux, qu’à l’époque la plus éloignée de la saison de l’épidémie; nous avons dit plus haut (voir Conditions météorologiques), combien celle-ci apparaissait avec régularité; et l’on comprend dès lors combien, poulies visiteurs de la ville éternelle, il y a chance de préservation , s’ils y viennent du mois de décembre au mois de juin par exemple.
Dans l’armée, dont les déplacements ne peuvent pas toujours être calculés, de manière à amoindrir les dangers du sol sur lequel on la transporte, on voit à chaque instant retentir, sur l’état sanitaire de masses d’hommes plus ou moins considérables, l’influence de la date d’arrivée dans les pays à fièvres.
En Italie, comme en Algérie, c’est pendant les mois de juillet et d’août, qu’il est surtout dangereux d’arriver; en 1854, je débarquais à Oran au commencement de juillet avec un régiment qui, depuis de longues années, n’avait pas quitté nos garnisons salubres de France; nous eûmes énormément de malades, parce que nous venions juste au début de la période épidémique; il y a bien moins de danger à arriver à la fin de cette période, en septembre, octobre, par exemple, parce qu’alors il est rare que l’on contracte des fièvres de première invasion ; l’automne est dangereux pour ceux qui ont eu des fièvres antérieurement, et ménage en général les nouveaux venus qui n’ont pas été atteints des fièvres d’été, précurseurs presque obligés, comme nous le
à craindre que son climat natal diffère davantage de celui dans lequel il se trouve. » (Monfalcon, Histoire des marais, p. 362.)
Lancisi avait déjà dit : « At vero qui puro c cœlo ad palustre se conférant, eô detcrius afliciunturquù felicioriassueverint. »t Lancisi, De noxiis, etc. cap. \.
verrons, des fièvres automnales (1). C’est ainsi que, pendant l’été de 1859, notre armée, nouvellement venue dans les plaines palustres delà Lombardie, s’est trouvée dans les conditions les plus favorables à l’explosion de ces fièvres estivales.
« La chaleur et l’infection paludéenne sont les deux seules causes morbifiques, ayant eu assez de puissance pour exercer une influence générale et profonde sur l’ensemble de l’armée et pour dominer la constitution médicale; la fièvre rémittente épidémique constitua la pathologie pour ainsi dire tout entière de l’armée d’Italie pendant la période épidémique de la campagne (2). »
Nous comprenons dès lors combien est fondée cette vieille opinion, accréditée à Rome, des dangers courus par ceux qui s’y rendent en été; un auteur très-distingué du siècle dernier , Lapi , a cherché à combattre cette croyance (3), qui, pendant des siècles et à diverses époques, a empêché tel pape nouvellement élu, tel cardinal convoqué à un conclave, de se rendre à Rome en été, avant la fin de la période des fièvres (4).
(/) Si cetle saison (l'automne) est mauvaise, ce n’est réellement que pour ceux qui ont eu des fièvres dans les saisons précédentes, tandis que l’influence miasmatique, si elle se continue encore chez les individus imprégnés, n’est plus appéciable pour les personnes saines et les nouveaux arrivés. (Haspel, Maladies de l’Algérie , t. 11, p. 196.)
« Les soldats arrivent généralement trop tard au Sénégal. C’est à la fin de décembre et de janvier qu’ils devraient débarquer. » (Thévenot, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, p. 306.)
(2) Cazalas, Maladies de l’armée d’Italie : campagne de 1859-60 [Recueil des mémoires de médecine militaire , t. II, 1864.)
(3) Gior. Lapi, Ragionamento contra la volgare opinione di non potcr venirein Roma nelT estate. Roma, 1749.
(4) D:ms l’ouvrage déjà cité de Canceilieri ( Letlera , etc. ), se trouve résumée l’histoire d’un assez grand nombre de papes nouvellement élus, attendant la fin de l’automne pour aller prendre possession de leur siège à Rome. Quant aux conclaves, plusieurs sont restés célèbres par la mort des cardinaux partis en été de France, d’Allemagne, pour y prendre part. Il est vrai qu’on ne peut
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On a môme voulu enlever tout crédit à cette opinion, en cherchant à prouver que c’était là un fait vulgaire, non spécial à Rome, et que partout, en certaines saisons, les changements de climat étaient dangereux (1).
Malheureusement ce danger est bien réel , et chaque année on voit des voyageurs mortellement atteints pour s’être exposés, pendant la saison. dangereuse, aux miasmes de la Campagne romaine (2).
Il n’y a donc pas lieu de rejeter comme un préjugé ce précepte important, de ne venir à Rome au plus tôt qu’après le mois d’août (3).
Il faut seulement bien noter que ce n’est pas à Rome qu’est alors le danger, c’est dans la plaine à traverser pour y aVriver; Rome, je l’ai dit déjà, est un véritable refuge au milieu de cette plaine, et c’est pourquoi dans les conclaves
attribuer toujours et uniquement à la malaria la mortalité de certains conclaves; dans une ville où jadis n’étaient pas rares les épidémies de. peste et de typhus, il suffisait de la réclusion, quelquefois très-prolongée, d’un personnel assez nombreux, dans dos locaux fort étroits, pour provoquer l’explosion de maladies infectieuses, non plus d’origine tellurique, mais humaine; c’était certainement un typhus qui, en lG23,tua presque tous les employés subalternes, et quelques cardinaux du conclave, dont sortit Grégoire XV, après avoir failli lui-même y mourir.
N’est-ce pas la môme maladie qui mit forcément un terme aux hésitations du conclave où fut nommé Benoît XIV? Les cardinaux romains eux-mêmes étaient atteints : « Ottoboni vient de trouver dans le conclave la fin de sa vie et de ses prétentions; il est tombé malade, et son mal l’a emporté en peu de jours; Ruffo, Alticri, Corradini, Spiuelli sont à l’extrémité. » (De Brosses, loc. cit., lettre 52.)
(1) Giuseppe Mosca ( Dissertazione sulle febbri di mutazione d'aria. Napoli, 175b) prétend que tout changement de pays peut donner la fièvre.
(2) N’est-ce pas ainsi qu’a succombé, quelques jours après son arrivée en Italie, Eu g. Renault, qui allait étudier l’épidémie de peste bovine dans la Campagne romaine?
(3) En écrivant à son frère, qui désirait venir le voir à Rome, le cardinal Sforza l’engage, « sans cependant, dit-il, ajouter foi à ces prétendus dangers de l'été», ù ne venir qu’après la fèto de la Madone de septembre, c’està-dire après le 8 de ce mois. (Cancellieri, loc. cil., p. -SG.)
en question, le danger était plus grand pour les cardinaux étrangers que pour les cardinaux romains, les seuls qui, pour se rendre au lieu de réunion, n’eussent point à traverser cette zone insalubre.
La preuve de ce fait, c’est que, pendant la saison des fièvres, il est aussi dangereux de quitter Rome que d’y venir, et que les habitants du centre de la ville jouissent d’une immunité presque absolue, à condition de ne pas franchir les limites du quartier où ils vivent.
Ces dangers de circulation, pendant l’été, ont été singulièrement atténués par l’établissement des voies ferrées qui permettent de franchir en quelques instants les points les plus insalubres de la campagne; en quelques minutes on arrive de Rome aux montagnes d’Albano et de Frascati, et, grâce aux chemins de fer aussi, les voyages plus considérables autour de Rome sont bien moins à craindre qu’autre fois (1.)
On ne voit plus guère ces accidents, jadis si fréquents, se manifester que chez ceux qui, par leur condition, peuvent être obligés de parcourir lentement cette campagne pendant la saison épidémique : chez nos soldats par exemple qui, au mois de septembre, opéraient un changement général de garnisons, et traversaient en tous sens, à pied, le territoire pontifical ; mais encore, chez eux, ces accidents eussent été bien plus nombreux et plus graves, si les changements avaient eu lieu durant les deux mois précédents, mois souvent si funestes aux malheureux moissonneurs qui osent affronter alors le sol de la Campagne romaine.
On peut affirmer qu’en 1849, il fut heureux pour l’état sanitaire de notre armée qu’elle pût pénétrer dans Rome le
(1) On risquait sa vie en quittant Rome pendant l’été, soit pour gagner Florence, soit pour aller à Naples : « Atque intle acciderc puto, ut multi æstate Florentiam potentes intereant; multoquo plures qui Neapolim proficiscuntur. » (Doni, de eslitumda salubritatc Agri romuni, p. 115.)
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3 juillet, presque à la veille de l’explosion de l’épidémie annuelle; si le siège s’était prolongé, il est difGcile de prévoir à quel chiffre se serait élevé le nombre des malades parmi nos soldats, logés sous la tente, et presque sans défense contre les exhalaisons du sol.