ART. II. — TRAITEMENT SPÉCIAL DES DIFFÉRENTES FORMES
1° Fièvres intermittentes et rémittentes simples.
A. MÉDICATION ÉVACUANTE.
En général, dans les pays cliauds surtout, au début de l’épidémie, et dans les formes à type fréquent et voisin de la continuité, il y a avantage à commencer le traitement par l’emploi des évacuants et en particulier de l’ipéca.
Des auteurs du plus grand renom, Galien et Boerhaave, entre autres, ont conseillé de préluder au traitement des fièvres simples par une période d’attente ou d’expectation , dangereuse déjà dans les pays tempérés, comme l’a prouvé Voulonne, cette pratique doit être condamnée d’une manière absolue dans les climats chauds ; et l’on doit suivre sans hésitation l’exemple de Torti, de Senac, de Lind, pour qui l’inaction du médecin constituait un des plus grands dangers courus par le malade.
En général, et suivant l’exemple de nos prédécesseurs et de nos collègues, nous commençions le traitement de ces formes par l’emploi d’un éméto-cathartique ; cette médication semble s’imposer au praticien ; non-seulement elle répond aux symptômes de gastricisme si fortement accen-
(l) Griesinger, loc. cil., p. 8G.
TRAITEMENT
tués, dans la plupart des cas, mais en outre elle est plus souvent sollicitée par le malade lui-même qui indique énergiquement le besoin qu’il éprouve de vomir.
Quel que soit le fébrifuge auquel recourra ensuite le praticien, la méthode évacuante surgit presque constamment comme première indication. On y a eu recours des siècles avant la découverte du quinquina ; elle n’a été négligée que pendant le règne de la doctrine physiologique. Avant la première dose d’arsenic, Boudin la prescrivait aussi impérieusement que ceux qui emploient le sulfate de quinine.
L’opportunité et le mode de cette médication varient cependant suivant la forme de l’affection et suivant les conditions individuelles.
Plus le type sera continu, ou voisin de la continuité, comme dans la rémittente simple et la quotidienne, plus sera indiquée la médication évacuante ; or, ces formes étant propres et à la saison chaude, et aux individus récemment intoxiqués, c’est d’une part dans les cas de première invasion, d’autre part pendant les mois de juillet et d’août qu’il y aura le plus à insister sur l’emploi des vomitifs et des purgatifs ; on comprend, d’après les mêmes raisons, que ces médicaments soient en rapport tout spécial avec les fièvres des pays chauds, ce berceau du type fébrile continu, et des intermittentes à courte apvrétie (1).
(1) On a cru longtemps et on croit encore que cette augmentation du gastricisme dans les types fébriles où les accès tendent au rapprochement et même à la fusion, tient à un trouble gastrique spécial surajouté à la manifestation fébrile; beaucoup d’auteurs admettent que la fièvre rémittente par exemple est une affection double composée de l’élément fièvre périodique qui explique les paroxysmes, et de l’élément gastro-bilieux qui entretient le mouvement fébrile dans l’intervalle de ces paroxysmes. Sans nier cette complexité des éléments morbides, nous croyons que le gastricisme n’est souvent qu’une conséquence de la fièvre elle même; dans chaque accès, le tube digestif, comme tous les viscères, est fortement congestionné; la muqueuse gastro-intestinale se trouve ainsi dans un état de turgescence qui entraîne forcément une abondante desquamation de son épithélium, et les
Aussi, contre nos fièvres rémittentes d’été, prescrivionsnous habituellement le premier jour une potion renfermant deux grammes de poudre d’ipéca sans émétique (I) ; le surlendemain on administrait une purgation saline, habituellement l’eau de Sedlitz.
Aux fièvres quotidiennes, la potion vomitive seule suffisait. Plus nous avançions dans la saison, et plus augmentaient les types à longue intermission, moins l’indication des évacuants devenait absolue (2), bien qu’elle restât encore extrêmement fréquente, fréquente au point que les trois quarts' au moins de nos maladesà fièvres automnales, tierces ou quartes, ont pris, comme premier remède, un vomitif ou un purgatif ; il semble cependant qu’il y ait exagération à employer encore cette médication chez des malades si anémiques et si débilités ; l’indication ensemble certainement moins formelle au premier abord que dans les fièvres de la saison chaude ; mais nous avons pu nous convaincre que dans ces formes tenaces de l’arrière-saison, et surtout dans la fièvre quarte, l’administration préalable d’un évacuant est souvent la meilleure condition d’efficacité du sulfate de quinine.
sécrétions qui constituent le catarrhe, l’état saburral, le gastricisme. Un individu, pris brusquement de fièvre, présente presque constamment, pendant les quelques jours qui suivent son accès, des symptômes d’embarras gastrique, et surtout un aspect blanchâtre et villeux de la langue qui a pour nous une valeur telle que son absence est presque un indice de simulation chez tout malade qui nous dit avoir eu un accès de fièvre dans l’intervalle de nos visites.
Dès lors on comprend pourquoi, dans les fièvres à types fréquents, le gastricisme est plus marqué que dans les autres, et pourquoi il est à son maximum dans les formes rémittentes ou continues.
(1) Nous redoutions trop l’action hyposthénisante do l’émétique dans un pays à fièvres pernicieuses : « Jai vu, dit âl. Laure, plus d’un accès algide évidemment causé par l’émétique. » I Loc. cil., p. 20.)
(2) « C’était surtout dans les rechutes que la fièvre se voyait seule et sans apparence d'inflammation ou sans gastrite. » (Raymond Faure, loc. cit., p. C9.)
TllAITEMENT.
La médication évacuante, ainsi employée au début du traitement, non-seulement soulage toujours, mais parfois elle semble suffire à interrompre le cours de la fièvre. De même que la perturbalion causée par un vomitif pendant le stade de froid peut diminuer la durée d’un accès (1), de même les évacuants peuvent retarder et parfois suspendre la reproduction de ces accès comme si réellement le miasme absorbé avait été en partie éliminé sous leur influence.
Mais il ne faut pas s’exagérer la fréquence d’une action aussi complète de la méthode évacuante ; si l’on voit souvent la fièvre ne plus reparaître ou cessera la suite de l’administration des éméto-cathartiques, c’est que la cessation spontanée de la série des accès d’une fièvre quelconque est un fait général, normal pour ainsi dire. Ainsi l’on entend un grand nombre de malades qui, bien qu’entrant pour la première fois à l’hôpital, racontent qu’ils ont été atteints antérieurement de la même fièvre dont ils ne se sont pas plaints, contre laquelle ils n’ont pris aucun médicament, et dont les accès se sont d’eux-mêmes supprimés. Et du reste, avantl’emploi du quinquina, alors que les médications les plus diverses, parfois les plus bizarres et les plus inefficaces, étaient seules employées, le malade n’en voyait pas moins, dans l’immense majorité des cas, se suspendre la série des accès; aujourd’hui même, n’avons-nous pascomme exemples du même fait ces malheureuses populations, soit de l’Algérie, soit des États Pontificaux, soit des Indes, auxquelles le sulfate de quinine parvient à peine, ou ne parvient qu’après avoir subi les plus odieuses sophistications? l’atteinte fébrile a cependant son terme, le malade guérit de la manifestation aiguë, en descendant d’un nouveau degré la pente de la cachexie palustre.
(I) Nous sommes loin de conseiller l’emploi du vomitif pendant le stade de froid ; on a vu dans ces conditions l’accès se transformer en pernicieux algide.
L’application pins répandue aujourd’hui de la médication évacuante au début du traitement des fièvres simples, intermittentes et rémittentes, a considérablement diminué les indications des saignées dans les fièvres (1) ; et les succès obtenus en Algérie de l’emploi des vomitifs par M.Worms en a fait adopter l’usage presque absolu, comme traitement initial, par presque tous les médecins de notre colonie.
L’action bienfaisante de la médication évacuante semble ressortirdelaplus simple observation des faits: «ces remèdes peuvent sans doute provoquer une certaine perturbation dans l’économie, surexciter de quelque manière les membranes du tube digestif, membranes qui sont souvent le siège de congestions sanguines pendant les fièvres intermittentes, mais remarquons que leur administration est suivie de vives et abondantes sécrétions gastro-intestinales, qui viennent efficacement provoquer le dégorgement sanguin et la détente nerveuse des points qu’ils ont pu surexciter, et par là corriger les effets mêmes de cette surexcitation. Gela est si vrai que des irritations gastriques ou gastro-intestinales, avec sentiment de plénitude et de douleur épigastriques ou abdominales, cette fois bien indépendantes de toute surexcitation provoquée par un évacuant, disparaissent comme par enchantement, ainsi que je l’ai très-fréquemment observé en Afrique, sous l’action même des évacuants. Qu’il soit donc bien avéré que l’emploi des évacuants n’est pas aussi incendiaire qu’on l’a prétendu (2). »
Mais des excellents résultats fournis par la généralisation de cette méthode au début du traitement des fièvres, il ne faut pas conclure à sa valeur spécifique, et la considérer comme suffisante à elle seule; les Anglais ont attribué pendant longtemps une véritable vertu fébrifuge à leur pur-
(1) Durand (de Lunel), loc. cit., p. 341.
(2) Id., ibid. , p. 334.
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gatifde prédilection, le calomel; ils sont bien revenus aujourd’hui de cette opinion exagérée (I).
Gomme les intermittentes, les formes continues et rémittentes peuvent cesser spontanément en quelques jours, et c’est pour cela que les observateurs qui leur ont opposé simplement la médication évacuante ont prétendu que cette médication suffisait à guérir les malades (2), et en ont même conclu que ces formes morbides ne relevaient pas des conditions palustres d’où naissent les fièvres périodiques.
Il nous suffit de rappeler cependant que de toutes les fièvres simples, ce sont les continues et les rémittentes qui prédisposent le plus à la perniciosité pour comprendre l’erreur et le danger d’une pareille doctrine ; nous ne contestons pas que la médication évacuante ne rende à ces malades les plus grands services, et ne leur procure surtout un soulagement très-marqué; mais ici, comme dans les fièvres périodiques, elle ne constitue qu’un moyen adjuvant de l’action du sel spécifique qui est indispensable et contre les phénomènes fébriles actuels et contre l’imminence d’une transformation pernicieuse.
Si donc nous n’avons pas commencé l’histoire du traitement des fièvres simples par leur médicament le plus essentiel, le sulfate de quinine, c’est uniquement parce que dans l’immense majorité des cas il est d’une administration plus commode et plus rationnelle après que les évacuants ont
(lj Voir Moreliead, Clinical Researches, etc., p. 125. Au reste, le calomel, en raison de la fréquente incertitude, et de la lenteur de son action, nous semble bien inférieur, dans le traitement de ces affections, aux purgatifs salins .
(2) Voir Philippe, Gazette des hôpitaux , février 1857. Polli avait, de son côté, préconisé l’emploi du sulfate de magnésie, non pas à titre d’évacuant, mais à titre d’antizymotique, de fébrifuge par conséquent suivant lui. Nous pensons que ceux qui en ont fait usage en ce sens sont tous d’accord avec Griesinger pour en constater l’insuccbs. (Voir Griesinger, toc. cit., p. 8(i.)
supprimé en partie l’état nauséeux, et préparé par conséquent la voie à son absorption.
C’est à ce titre surtout que doivent être employés les évacuants ; nous ne prétendons pas qu’on ne doive en répéter l’emploi, dès que l’on a commencé l’administration du spécifique, mais on n’y reviendra qu’avec mesure, et en se rappelant qu’ici l’abus serait aussi dangereux que n’a été celui des émissions sanguines ; il en résulterait une prostration et une tendance au refroidissement qui pourraient prédisposer l’économie à de nouveaux accès, et à certains accidents pernicieux, algides et cholériformes en particulier (1).