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Foyers marécageux

Les succès obtenus, par les nations civilisées, dans les travaux entrepris pour la modification des surfaces les plus riches en éléments miasmatiques, les marais, ont mis hors de doute deux vérités pleines encore d’espérance : 1° la puissance de l’homme à détruire une cause morbide tellement inhérente au sol que par la continuité de son action à travers les siècles, elle avait mérité d’être donnée comme le type de la cause morbide endémique, c’est-à-dire invariable et fixe; 2° la possibilité de l’acclimatement dans certains pays chauds, dans quelques-unes de nos colonies par exemple, dont l’insalubrité se rattachait plutôt à l’influence de foyers marécageux, aujourd’hui supprimés, qu’à une incompatibilité réelle entre le climat et l’organisme des nouveaux venus.

Contre un marais unique, bien limité, éloigné du litto-

rai maritime, ou, s’il en est voisin, occupant un niveau notablement supérieur à celui de la mer, les efforts d’un peuple intelligent et persévérant triompheront toujours. Peut-être faudra-t-il en passer tout d’abord par de cruelles épreuves, et ajouter aux sacrifices d’argent celui de bien des victimes parmi les premiers travailleurs , mais la prospérité des générations suivantes en atténuera le triste souvenir; une population saine et robuste remplacera les types misérables de ses ancêtres , et comme dans notre Normandie, comme dans une grande partie de la Toscane, on verra la santé des habitants et la richesse du sol succéder à de longues périodes de déchéance et de misère humaines.

Les résultats obtenus, en quelques années, dans différentes localités palustres, en Sologne par exemple, dans le duché de Bade aux environs de Mannheim (1), dans les environs de Bône et de Bouffarik en Algérie, dans toute la partie nord-ouest des États-Unis dont les fièvres ont singulièrement diminué , démontrent avec quelle rapidité peuvent s’accomplir de semblables transitions; quels que soient souvent les dangers de ces opérations d’assainissement, elles devront, une fois commencées, être énergiquement et activement poursuivies ; en diminuer la durée, c’est diminuer le chiffre des victimes, qui, dans cette lutte de l’homme contre le sol, sont, comme dans toutes les guerres, d’autant plus nombreuses que ces guerres se prolongent davantage. « Les travaux de dessèchement et de défrichement à Staouëli (Algérie), conduits d’abord avec rapidité, ont fait périr dans une année huit trappistes sur vingt-huit, et quarante-sept militaires sur cent cinquante mis à leur disposition. En 1848, les dépendances du couvent ont changé d’aspect, le sol est as-

ti) Griesingcr, Traité des maladies infectieuses, p. 4,

PROPHYLAXIE

saini, il est couvert de belles cultures, et sur cent cinquante à deux cents habitants, deux seulement ont succombé en dix-huit mois. Accélérer les travaux de dessèchement et de défrichement, c’est concentrer la mortalité sur une courte période, et hâter l’époque de l’établissement définitif de la salubrité (1). »

Dans les circonstances où les dimensions restreintes d’une zone marécageuse ont permis à l’homme de l’attaquer rapidement, et d’en triompher même par un seul moyen, le succès a presque toujours été obtenu : A. Soit par la dessiccation directe du sol, au moyen de canaux de dégorgement établis ou bien à ciel ouvert, ou dans les entrailles même de la terre, comme le système de drainage qui a assaini les environs de Londres et les principaux districts de l’Angleterre; B. Soit au contraire par l’inondation qui transforme en marais mouillé, inoffensif, les surfaces vaseuses mises à découvert par les chaleurs de l’été; moyen employé dans l’antiquité par Empédocle qui délivra les Salentins d’une épidémie cruelle, en amenant les eaux d’une rivière sur les marais qui entoûraient leur ville ; c’est de la même manière que Lancisi arrêta le développement de l’épidémie causée par les exhalaisons des fossés du fort Saint-Ange (2), et que maintes fois les Hollandais ont également suspendu les plus graves explosions de fièvres intermittentes (3); G. Soit enfin en comblant les dépressions du sol marécageux au moyen de matériaux solides destinés à en égaliser le niveau, à supprimer les marigots résultant

(1) Michel Levy, Traité d'hygiène, t. I, p. 4G 1 .

(2) Lancisi, De noxiis paludum effluviis, Épid. I.

(3) C’est ainsi qu’en 1748, pendant la guerre de succession d’Autriche, les Hollandais, pour se défendre, avaient inondé leur royaume ; au commencement de l’été qui fut brûlant, on signe les préliminaires de paix, et l’on fait rentrer les eaux dans leur lit ; alors se développe une grave épidémie, et les États généraux ordonnent une nouvelle inondation jusqu’au commencement de l’hiver. (Foissac, Influence des climats sur l'homme, 2e éd. t, I, p. 517.)

des inégalités de la surface, méthode générale dont le colmatage n’est qu’un procédé (1).

Nous nous contenterons de mentionner les bons résultats obtenus du curage, et de l’endiguement des canaux et des rivières, mesures dont la négligence peut devenir l’occasion d’épidémies extrêmement graves; il en est de même de ces foyers palustres accidentels qui fréquemment se développent le long des voies ferrées, par la négligence de l’entretien des réservoirs d’eau, dits caisses d’emprunt, établis auprès de ces voies (2).

Dans l’exécution des travaux nécessités par ces assainissements, il faut se rappeler tous les dangers de la saison chaude, dont l’épidémie de Bordeaux a été un si terrible exemple, et ne les entreprendre, dans nos climats, que durant l’hiver et le printemps.

Il est une variété de marais, les marais salants, contre les dangers desquels les moyens prophylactiques doivent reposer sur une base toute spéciale ; rappelons d’abord, avec Mêlier (3), qu’à l’état de bon entretien, un marais salant n'est point insalubre ; « on ne voit vraiment pas en quoi l’industrie des marais salants pourrait être insalubre. L’eau salée est tout ce qu’elle emploie, et elle se borne à la faire évaporer. » Nous ajouterons avec le même auteur : « Loin d’être nuisible à la santé publique et d’offrir

(1) Employé avec tant de succès en Toscane, le colmatage avait été déjà appliqué, par Lancisi, au marais de Pisaurum (Pesaro actuel), théâtre de la 4e épidémie relatée par cet auteur; après avoir résisté à toutes les tentatives de dessèchement, ce marais fut supprimé par les dépôts limoneux d’un cours d’eau qu’on y introduisit : « Quæ, cùm aliis omnibus exsiccandi modis repugnasset, magnam partent aggerata est et complanata. » (Lancisi, De noxiis Paludum effluviis, ch. u, § 10.)

(2) Briquet, Rapport à l’Académie impériale de médecine sur les Épidémies de 18G6 (Mémoires de l’Académie de médecine , Paris, 18G7-G8, t. XXVIII p. 293).

(3) Mèlier, Rapport sur les marais salants ( Bulletin de l'Académie de médecine , t. XIII, p. 281).

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