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L. Colin, Fièvres

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ou des dangers ou des inconvénients, l’établissement d’un marais salant doit être considéré dans beaucoup de cas comme un moyen d’assainissement des localités où on l’établit (1). »

Ce n’est qu’au moment où on délaisse un marais salant que son abandon, s’il n’est accompli avec la plus grande prudence, agit en sens inverse de son établissement, et ramène l’insalubrité. « Ce qui arrive alors est aisé à deviner : les canaux qui amenaient l’eau et ceux qui devaient servir à la faire écouler, les pièces où on la conserve et celles où elle s’évapore, les rigoles destinées à sa distribution et les tables de cristallisation, tout cela, fossés, couches , aiguilles, voies de circulation et d’écoulement, laissé à l’abandon, se dégrade, s’envase, s’encombre. Les eaux douces et les eaux salées, n’étant plus séparées, se mêlent et réagissent les unes sur les autres, et sur les corps organisés qu’elles contiennent ; la fermentation s’établit partout : tout ce qui avait vie meurt et se décompose ; l’infection devient générale (2). »

(1) Mêlier, ibid., p. 282. « Qu’est-ce, en effet, qu’un marais salant? Une surface disposée avec plus ou moins d’art et de soin, dressée et nivelée, et où. tout est calculé pour arriver à un but déterminé, l’évaporation de l’eau de la mer. Qu’était-il avant d’ôtre tel, avant d’ètre marais salant? C’était un marais proprement dit, c’est-à-dire une plage plus ou moins basse, inégale et vaseuse, saillante en certains endroits, excavée dans d’autres, et présentant çà et là des flaques et des trous où se décomposaient dans un liquide ordinairement saumâtre, une foule de substances végétales et animales; c’était enfin ce qu’il y a de plus insalubre. Une industrie vient qui transforme en quelque sorte le sol, efface les inégalités, comble les trous, et, substituant partout à un état de choses irrégulier un état de choses régulier, elle écarte les eaux pluviales qui croupissaient, et fait arriver à leur place de l’eau salée qu'elle renouvelle sans cesse. Évidemment la salubrité ne peut que gagner à de pareils changements; et si une surface, ainsi transformée, ne devient pas, absolument parlant, une chose tout à fait salubre, il est incontestable qu’elle a subi une amélioration réelle. » (Mêlier, loc. cxt., p. 282 et 283.)

(2) Mêlier, loc. cit p. 328. « On a vu, dit Mêlier, des années où, dans ces

Quant au mélange des eaux douces et des eaux salées, mélange qui se produit dans des conditions bien plus communes que celles des marais salants artificiels, et dont les étangs du littoral méditerranéen de la France et de l’Italie nous offrent tant d’exemples, on sait les résultats merveilleux obtenus par les barrages et les écluses destinés à s’opposer à ce mélange (1).

Mais lorsqu’au lieu d’avoir à combattre des foyers d’une étendue restreinte, que ce soient des marais salants ou non, il s’agit d’entreprendre l’assainissement de vastes plages, contiguës au littoral, situées au niveau même de la mer, présentant sur une immense étendue les conditions spéciales d’insalubrité du mélange des eaux douces et des eaux salées, traversées en outre par des cours d’eau dont l’impulsion est si faible qu’ils viennent, par leurs dépôts de chaque

pays, il ne restait pas un seul homme de la classe appelée, aucun n’était parvenu à l’âge du recrutement; tous étaient morts avant le temps, et la plupart dès leur enfance. » (Ann. d’hyg., Ie série, t. XXXIX, p. 252.)

Récemment encore la commission consultative des marais salants de l’ouest de la France affirmait que l’abandon des marais salants serait non-seulement une ruine pour 40 ou 50 mille paludiers ou sauniers, mais qu'il deviendrait encore un arrêt de mort pour la population tout entière. (Aimai, d'hygiène, 2e série, t. XXVI).

(1) Grâce à l’établissement d’une écluse de séparation entre les eaux douces et les eaux de la mer, le village de Viareggio, abandonné jusque-là, et qui ne se composait que de quelques cabanes de pêcheurs groupées au pied d’une ancienne tour, où l’on enfermait les condamnés aux galères, est devenu un lieu important et tellement recherché, que les premières familles de Lucqucs eu ont fait leur séjour d’été et y ont bâti des châteaux et des maisons de plaisance.

Ce fait d’un assainissement dû à la seule exclusion des eaux salées est d’autant plus curieux et décisif qu’il a eu sa contre-épreuve. En 1768 et 1760, les maladies reparurent tout à coup comme aux plus mauvais jours. On compta dans le courant de ces deux années 170 décès sur une population totale de 1,350 habitants, c’est-à-dire 1 sur 15 environ. Que s’était- il passé? une seule chose : l’écluse s’était dérangée et le mélange des eattk avait rc-' commencé. On répara l’écluse et les maladies disparurent de nouveau; il n’y eut l’année suivante que 32 décès ou 1 sur 40. (Môlieiy/pç. ci{., p, 318.)

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jour, augmenter l’épaisseur de la barre qui sépare ces marais de la pleine mer, les moyens à leur opposer seront multiples , et l’œuvre de transformation sera longue et difficile. On sait avec quelle admirable ténacité les Hollandais ont travaillé au dessèchement de leur sol, appelant à leur aide les plus puissants appareils hydrauliques, et employant sans interruption pendant de longues années la force de la vapeur et de la vis d’Archimède. Mais dans les contrées où l’état de la fortune publique ne se prêtera pas aussi bien à la continuité de semblables efforts, où la population sera moins dense et moins active, où en outre les conditions climatériques seront moins favorables aux travailleurs en raison de l’élévation de la température, l’assainissement des marais d’une grande étendue deviendra une tâche bien autrement difficile, parfois impossible. Tel est le cas, même dans la zone tempérée, des Palus-Mœotides qui sont aujourd’hui encore ce qu’ils étaient au temps d’Hippocrate.

Telle est également la condition de la vaste plaine marécageuse, connue sous le nom de marais Pontins; l’histoire prouve cependant qu’à certaines époques ces derniers marais ont été plus ou moins assainis ; à plusieurs reprises une initiative puissante et les efforts réunis d’une population dense et laborieuse ont pu momentanément triompher de cette hydre toujours renaissante. Nous avons dit plus haut (1) quelle était la prospérité de ce sol, aujourd’hui si meurtrier, quand, au temps de Lycurgue, les Lacédémoniens vinrent s’y établir. Des villes nombreuses y florissaient encore à l’époque où Camille en fît la conquête sur les Volsques, et l’on donnait le nom de champ fertile et de grenier cle Rome, à la plaine qui, quelques années plus tard, sous l’influence du système de guerre des Romains, était

(1) Page 28, note 1.

dépeuplée, et reprenait à juste titre le nom de marais Pontins.

Assainie par le consul Appius Claudius qui, trois siècles avant l’ère chrétienne, y fondait la voie magnifique qui a illustré son nom (J), cette vaste plaine perdait de nouveau, au commencement de l’empire romain, son antique fécondité (2), et redevenait insalubre.

Depuis lors bien des tentatives encore furent entreprises, parmi lesquelles les plus célèbres furent celles d’un roi barbare, Théodoric , et enfin des trois papes Léon X , Sixte- Quint et Pie VI. L’obstacle à vaincre est immense (3) ;

(1) La voie Appienne, cette reine des grandes voies romaines :

Appia longarum teritur regina viarum. (Stace, lib. II, cap. n.)

(2) Denys d’Halycarnasse appelle encore Ager Pomptinus cette plaine qui, moins d’un siècle plus tard, était pour Pline le Jeune le Pomptina palus. Le mal n’était pas bien ancien encore, lorsque Pline ajoutait : « Siccentur hodiè Pontinæ paludes, tantumque agri suburbanæ reddatur Italiæ. » [Hist. nat , lib. XXVI, cap. iv.)

(3) Je me borne à rappeler ici que la plaine humide connue sous le nom de marais Pontins, longue de 42 kilomètres, et large de 18, est enclavée entre la mer et la chaîne des monts Lepini ; le niveau primitif du sol Pontin, examiné pendant les travaux qu’y fit exécuter l’administration française sous le premier Empire, ne s’élève qu’à 1 mètre 30 au-dessus de la mer, môme dans les points éloignés du littoral de 18 kilomètres. Ce niveau primitif est recouvert d’une couche tourbeuse, augmentée chaque année des couches de matières organiques fournies par les résidus d’une végétation active et puissante. Ce qui rend surtout le dessèchement difficile, c’est la quantité d’eau affluant dans le bassin Pontin, quantité bien supérieure à celle que forait supposer sa surface; M. de Prony a prouvé eu eflot, par un jaugeage complet du débit des eaux Pontines, que le produit total de ce débit dépassait de plus d’un milliard de mètres cubes par an la quantité d’eau qui tombe dans le bassin et que le soleil n’évapore pas ; il faut donc nécessairement admettre que d’autres eaux que celles du bassin que forme le relief du terrain surgissent et trouvent leur débouché dans les marais Pontins; ce singulier résultat est expliqué d’une manière satisfaisante par M. de. Prony, par la démonstration qu’il a donnée de la supériorité de niveau des vallées voisines, en particulier de celle du Sacco, dont les eaux glissent sans doute sur des plans inclinés imperméables, et gagnent ainsi la plaine Poutine par-dessous les monts Lepini ; ces monts ne constituent donc à cette plaine qu’une barrière

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mais de plus j’ai la conviction que, dans les circonstances actuelles, cette œuvre est plus difficile et peut-être moins utile que jamais; car si une armée de travailleurs arrivait à dessécher les marais Pontins, ces résultats seraient bientôt annulés par l’absence d’une population suffisante pour les maintenir par l’entretien du sol rendu à l’agriculture; il faudrait qu’il y eût non-seulement assainissement, mais repeuplement de cette vaste surface, au moins à sa périphérie ; elle est en effet séparée de Rome par un véritable désert de plifsieurs lieues, désert tellement insalubre lui-

appurente. (Voy. de Prony, Description hydrographique et historique des marais Pontins.)

La grande difficulté du dessèchement a toujours été d’obtenir un écoulement suffisant dans les canaux de dérivation pour lutter contre la barre qui vient se former à leur embouchure dans la mer, et d’éviter en môme temps les courant* trop forts qui, corrodant leurs rives, se chargent d’alluvions et finissent par encombrer leurs propres lits; c’est ainsi qu’ont été successivement obstrués les grands canaux collecteurs, creusés sous Léon X et sous Sixte V et connus sous les noms de Portatore, et de fiume Sisto. Joignez à ces obstacles la prodigieuse abondance des plantes aquatiques formant des barrages impénétrables en travers de ces canaux, et contre lesquels on employait, du lemps du père Kircher, des nacelles à faux, ou des troupeaux de buffles, lancés à la nage pour faire des trouées à travers ces obstacles.

Jamais, depuis Théodoric, les marins Pontins n’avaient semblé si près d'être complètement assainis qu’au siècle dernier sous Pie VI, qui, par la création d’un nouveau canal collecteur, la linea Pia, et d’un immense réseau de voies secondaires d’écoulement, arriva en dix ans à un résultat si maguifique, que l’on put livrer à l’agriculture plus des quatre cinquièmes de la surface totale des marais, et que les localités voisines, Terracine, Piperno, Sezza, virent s’arrêter leur dépopulation.

Mais les résultats de semblables efforts ne sont durables que par un entretien continuel, et quand sous le premier Empire nous eûmes un préfet à Rome, son administration trouva les travaux des marais Pontins abandonnés par suite des malheurs des temps ; une commission fut créée pour en étudier la reprise, commission où figuraient des noms illustres dans la science, Rigaud de Lisle, de Prony, Nicolaï, auteur d’un travail célèbre sur cette question (Delli Bonificamenti dette terre Pontine) \ cette commission n’eut pas le temps d’exécuter les travaux qu’elle avait conçus; Rome cessa d’être le chef-lieu du département du Tibre, et l’on n’appliqua aucune de ces grandes tentatives d’assainissement. (Voy. deTonrnon, toc. cit.,i. II, p. 253.)

même qu’il opposerait une barrière inlranchissable aux communications quotidiennes que réclamerait la culture de la plaine Pontine, si cette plaine devait être entretenue par les habitants de Rome; les marais Pontins ne pourront être assainis, et reprendre leur antique fécondité qu’au moment où les Romains, après avoir progressivement reculé la zone des cultures et de la salubrité autour de la ville même, arriveront ainsi jusqu’aux limites de ces marais pour leur appliquer le même système d’amélioration. Du reste nous avons prouvé que l’atmosphère de la plaine Pontine ne contribuait que pour bien peu à l’insalubrité de Rome ; si nous rappelons en outre que des tentatives incomplètes de dessèchement de cette plaine sont dangereuses pour les petites localités qui les bordent, parce qu’on expose ainsi aux rayons du soleil une plus grande surface du sol marécageux (1), on comprendra qu’il nous semble plus rationnel de chercher à rendre d’abord son ancienne salubrité à la Campagne romaine, qui est l’ennemi le plus voisin, et de n’attaquer les marais Pontins eux-mêmes qu’avec les forces nécessaires pour en accomplir rapidement et complètement la transformation.

Nous en dirons autant du dessèchement des marais qui avoisinent l’embouchure du Tibre, opérations dont, sous le premier empire , l’administration française avait conçu le projet (2) ; un assainissement complet de cette région aurait les plus grands avantages pour Ostie et les localités voisines; mais l’influence sanitaire de ces travaux ne s’étendrait pas jusqu’à la ville même de Rome (3).

(1) Ces marais, déjà si dangereux par eux-mèmes, le sont devenus plus «ncore par des tentatives incomplètes d’amélioration (dopo una imperfetta bonificazione) qui ont été si funestes aux habitants do Sezza, Cori, Scrmoneta, Terracine. (P. Secchi, loc. ciY.,p. 13.)

.(2) De Tournon, loc. cil., t. II, p. 24 i.

(3) Voir Étiologie, p. 32 et 33.

Nous allons voir du reste qu’une fois desséchés, les marais sont loin d’être complètement assainis, et qu’au contraire, dans ces conditions d’apparente innocuité produites parleur dessiccation, ils figurent encore en tête des terrains les plus éminemment dangereux ; ils réclament alors, plus qu’aucun autre sol, un système d’aménagement et de culture qui en utilise ou plutôt en dirige la fécondité.

3° Terres incultes ou mal cultivées.

Gomme nous l’avons indiqué dans tout le cours de ce travail, les sources les plus communes de la malaria, à la surface du globe, sont bien moins les marais proprement dits que les immenses étendues de terrains dont la puissance de rendement semble se*transformer, par la négligence ou l’impuissance des habitants, en émanations fébrigènes. Déterminer, à l’avance, les caractères d’un sol insalubre, et réclamant comme tel l’intervention de l’homme, n’est pas toujours chose facile. De même qu’on ne reconnaîtra souvent la valeur agricole d’un terrain qu’à sa fécondité (1), on n’en reconnaîtra souvent la puissance toxique qu’à ses produits pathologiques.

Parmi ces terrains, les plus dangereux sont ceux dont l’origine se rattache à l’existence antérieure d’une riche végétation, comme les marais desséchés, les tourbières, les surfaces jadis couvertes de forêts séculaires et converties en pâturage ou laissées à l’abandon, les deltas constitués par les alluvionsdes grands fleuves. Certaines conditions physiques du sol semblent également plus favorables au développement de la malaria; telle est la présence d’une couche argileuse

(I) On pourrait en effet citer des sols d’une composition semblable et de qualités différentes, et réciproquement des sols offrant des aptitudes cultu. raies rapprochées, et des conditions chimiques dissemblables. (Hervé-Mangon, Comptes rendus Je l'Académie des sciences, 22 novembre 1869.)

imperméable, empêchant l’eau de pénétrer profondément; telle est encore la structure arénacée des couches superficielles dont la mobilité ne se prête pas au développement d’une végétation stable et permanente, comme en Hollande, en Sicile, en Algérie ; telle est la porosité de cette même surface, qu’elle résulte de sa constitution géologique (1) ou du retrait et des crevasses produits par l'action du soleil. Dans beaucoup de pays enfin, la surabondance des sels calcaires dans la composition du sol a été regardée comme cause du développement de la malaria (2). On comprend, d’après de pareilles différences entre les sols d’où elle émane, qu’il y ait eu si peu d’entente entre les observateurs sur les caractères géologiques des pays à fièvre. Or, toutes ces conditions, malgré leur apparente diversité, offrent cependant un caractère commun, c’est que toutes elles se rapportent à des terrains qui réclament l’intervention de l’homme, nonseulement dans l’intérêt de la salubrité, mais dans l’intérêt du développement, à leur surface, d’une végétation normale et suffisante ; ces deux termes, culture bien dirigée , et salubrité, sont tellement unis que dans les conditions accidentelles où l’on voit les épidémies de fièvre intermittente se développer dans des régions habituellement saines et fertiles, on remarque souvent que la richesse du sol a fait place a un état de stérilité inaccoutumée. A plus forte raison en sera-t-il ainsi dans les pays fiévreux. « Dans les mois d’août et de septembre 1862, dit Salisbury, les sources et les cours d’eau furent presque taris; les terrains humides se desséchèrent, la végétation s’arrêta presque entièrement, et toute la contrée offrit les signes d’une extrême aridité. Dès lors la fièvre intermittente fit son apparition dans tous les districts

(1) C’est Fergusson qui le premier a insisté avec soin sur les dangers des miasmes qui se dégagent de ces sols poreux, si secs en apparence. (Frfùiburgk medical Transactions , t. IX.)

(2) Griesinger, toc. cit., p. 5.

malsains, et prit une si rapide extension pendant les mois de juillet et d’août qu’elle atteignit presque chaque famille vivant dans les pays fiévreux (1). »

Ces conditions d’insalubrité deviendront permanentes , on le comprend, dans les régions éminemment productives en elles-mêmes, et dont la culture n’utilisera pas la fécondité.

Telle est la Campagne romaine, cette vaste plaine qui sépare Rome des marais du littoral, qui n’offre aucune condition palustre, mais qui, insalubre jusque dans l’enceinte même de la ville, réclame pour son assainissement l’emploi de moyens tout autres que ceux qui sont réservés à la suppression des marais proprement dits.

Le fait seul du danger de mettre à nu, soit par le défrichement soit par la culture, un sol qui n’a rien produit depuis longtemps, semble indiquer tout d’abord qu’une des causes principales de ce danger, c’est le manque d’aération du sol en question.

M. Hervé-Mangon (2), ingénieur en chef des ponts et chaussées, a donné les résultats d’une série d’études intéressantes sur les propriétés physiques des terres arables. Il a constaté en particulier l’énorme quantité de gaz condensés dans les couches superficielles du sol. Un volume de terre pris dans un champ renferme de deux à dix volumes de gaz, et quelquefois plus ; le volume et la nature du gaz varient avec la fécondité du sol.

Il semble donc, au premier abord, quele premier remède à opposer à une semblable cause d’insalubrité soit l’aération du sol, aération suffisante pour annihiler la puissance toxique accumulée par le seul fait d’une soustraction prolongée au contact de l’air libre, et pour dégager de la terre

(1) Salisbnry, Revue des cours scientifiques, loc. cit ., p. 7G9.

(2) Hervé-Mangon, Comptes rendus de l'Acad. des sciences. Séance du 22 novembre 1SC9.

l’énorme quantité de gaz qui s’y sont condensés. Ces gaz i'eront place alors à l’air atmosphérique , dont l’incorporation aux couches superficielles du sol leur enlèvera toute influence pernicieuse.

Comme le fait remarquer avec raison M. Duboué (1), l’opération élémentaire, initiale de l’agriculture, le labour, n’a pas seulement pour effet de détruire les mauvaises herbes ou de mélanger plus intimement la terre au fumier; il a de plus cette conséquence importante, d’aérer le sol, c’està-dire d’incorporer de l’air dans les divers éléments qui le constituent.

On comprend, comme l’indique le même auteur (2), que cette opération puisse avoir, dans des terres trop riches, l’inconvénient de multiplier momentanément les sources des émanations toxiques ; en soulevant ainsi la couche arable par des labours périodiques, on favorisera certainement le dégagement de miames dangereux ; on donnera une issue facile et trop rapide peut-être à cette énorme quantité de corps gazeux adhérents à chacune de ces molécules solides. Mais heureusement l’agriculture moderne applique aujourd’hui, sur la plus vaste échelle, une méthode qui atténue singulièrement ces dangers, et qui n’a pas seulement pour résultat d’accroître la fécondité de la terre, mais encore d’aérer le sol delà manière la plus complète ; cette méthode, c’est le drainage, qui possède au plus haut degré cette propriété de purifier les terrains auxquels on l’applique : « L’aération du sol, ditM. Barrai (3), est certainement le « but principal des travaux de culture. Augmenter cette aé- « ration est un moyen énergique d’accroître la prospérité « du sol, de le mettre en état de produire plus avec une

(1) Duboué (de Pau), de i Impaludisme, p. 87.

(2) Duboué, ibid. , p. 88.

(3) Barrai, Drainage, irrigations , engrais liquides , t. IV, p. G48 et G61. (Cité par Duboué, de l’Impaludisme, p. 89.)

(( masse d’engrais suffisante. On avait la conviction que le « drainage activait fortement l’indroduction de l’air dans « le sol, mais on n’en avait pas de preuve directe, lors- « qu’en 1855 M. Eugène Risler a donné de ce fait une dé- « monstration ingénieuse ; on peut dire qu’il y a :

« Aération chaque fois qu’il tombe de la pluie, qui chasse « devant elle l’air corrompu séjournant dans le sol (1).

« Nouvelle aération chaque fois que l’eau, s’égouttant « peu à peu, laisse des vides que l’air remplit pour être « chassé de nouveau après une pluie. »

Le drainage, dit M. Tardieu (2), présente un intérêt capital pour l’hygiène publique. Il n’est plus aujourd’hui permis de mettre en doute son action efficace sur l’assainissement de l’air; et de nombreuses contrées en réclament les bienfaits. On a constaté en Angleterre que le drainage a changé, pour ainsi dire, le climat de cette contrée, que, dans les districts marécageux du Lincolnshire, les brouillards ont diminué des neuf dixièmes en intensité, et que la santé des habitants s’en trouve beaucoup fortifiée. M. Barré de Saint-Venant rapporte que dans le district de Kelso, en Ecosse, depuis l’exécution des travaux d’égouttage, la fièvre et l’hydropisie, qui formaient près de la moitié des maladies, ont presque entièrement disparu.

Mais le drainage fait plus que laver et dessécher la terre, il en favorise la fécondité. « La modification que subit le sol n’est pas un simple lessivage ; elle est lente à se produire, et son maximum d’effet n’est évident que deux ou trois ans après. Les mottes de terre les plus tenaces se fendillent et s’émiettent à cause du passage alternatif de l’air et de l’eau. Celle-ci, s’égouttant peu à peu, laisse des vides que

(1) L’eau qui s’écoule des drains renferme 12 fois plus d acide carbonique que la pluie d’orage la plus chargée. (Barrai, loc. cit .)

(2) Tardieu, loc. ci/., t. I, p. 73S.

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l’air remplit peu à peu pour être chassé à son tour à la nouvelle pluie. Bien plus, cet air avec son oxygène s’insinue ainsi de bas en haut, en pénétrant par les drains et en remontant par toutes les fissures interposées entre les tuyaux. Cette action est des plus importantes, et généralement incomprise par la plupart des agriculteurs. Elle est un des principaux agents de fécondité.

« Comme l’a prouvé M. Barrai, l’oxygène de l’air, en pénétrant l’humus dans toutes les directions, se trouve en contact avec toutes les matières organiques de la couche arable et s’empare de leur carbone pour former une masse énorme d’acide carbonique. Celui-ci se dégage en brisant l’adhérence des particules d’argile, auparavant soudées les unes aux autres ; il sert en même temps de dissolvant aux phosphates, aux carbonates, aux oxydes, aux sulfures, etc. ; et met ainsi les sels dans des conditions qui favorisent leur absorption par les racines des végétaux (1). »

On comprend, dès lors, la raison de l’influence énorme qu’a produite, sur la santé publique, l’application du drainage à de vastes territoires; on s’explique ces merveilleux résultats que nous citions tout à l’heure, résultats obtenus en Angleterre et surtout en Écosse, et qui ont amené Graves à cette conclusion : «L’extinction de la fièvre intermittente est la plus saisissante, la plus éloquente de toutes les modifications causées par le drainage (2). »

On voit de quelle importance serait la généralisation de cette méthode d’assainissement et de fécondité, non pas seulement dans les climats chauds, où l’application en serait peut-être difficile en raison des dangers de tout travail appliqué au sol, et où le peu de densité des populations, parfois leur mobilité et l’espace qui s’ouvre devant elles pour

(1) Berenguier, loc. cit., p. 308 et 339.

(2) Graves, Leçons de clinique médicale, trad. de Jaccoud, t. I, p, 109.

fuir les atteintes de la malaria (1), rendent moins absolument nécessaires de semblables entreprises, mais dans notre Europe où la fixité et la densité des habitants les maintiennent pour ainsi dire en permanence au contact d’un sol dont l’amendement serait un bénéfice pour de nombreuses générations (2).

On comprend tout ce qui reste à faire à cet égard sur notre continent, quand, en France seulement, M. Barrai estime à douze millions d’hectares la surface totale des terres qui réclament impérieusement d’être assainies par le drainage tubulaire (3).

On obtiendra également, suivant la nature des terrains, de bons résultats de l’emploi de* certains modificateurs chimiques, la chaux et la marne en particulier, qui agissent nonseulement en détruisant les éléments toxiques que peut renfermer le sol, mais encore en régularisant sa puissance de rendement, et en substituant une végétation utile et puissante à des productions microscopiques et parasitaires (4). « En Flandre, en Écosse et dans plusieurs contrées

(1) Fonssagrives, Études hygiéniques sur les marais ( Annales d'hygiène , Paris, 1869, t. XXXII, p. 69.)

(2) Sur notre continent, une température relativement fraîche mitige, il est vrai, l’expansion et peut-être l’activité du poison palustre; il est moins sidérant, mais il enveloppe des populations condensées, attachées au sol par l’habitude de l’intérêt, subissant ces atteintes comme une nécessité fatale; les accès pernicieux sont plus clair-semés, mais les empoisonnements lents, chroniques, affaiblissant la résistance vitale, rendant plus graves les maladies ordinaires, neutralisent, et au' delà, cet avantage apparent, et je suis convaincu que, tout bien compensé, il meurt indirectement, si ce n’est directement, plus de gens par le fait de l’impaludation en Europe que dans l’ensemble des antres localités palustres des deux mondes. (Fonssagrives, Annales d’hygicne, 2» série, t. XXXII, p. 69 et 70.)

(3) Barrai, loc. cil. , p. 319.

(4) Puvis a établi que, si les agents calcaires étaient donnés à toutes les surfaces qui en ont besoin en France, la masse totale des produits applicables à la nourriture de l’homme serait augmentée d’un tiers. (Puvis, Traité des amendements, p. 392.)

de l’Angleterre, où l’emploi de la chaux et de la marne est habituel, les fièvres intermittentes sont devenues moins communes (1). »

3° Assainissement (lu sol par la culture.

Toutes ces opérations préalables, dessèchement, labour, drainage, amendements divers, devront toujours être, aussi bien au point de vue de la salubrité que de la fécondité du sol, couronnées par un système de culture qui en assurera et en perpétuera les effets; sans quoi l’on n’obtiendra que des améliorations incomplètes et transitoires. « Il y a environ treize ou quatorze ans que les marais de Calvi et de Saint- Florent ont été desséchés. On a remarqué depuis que les fièvres pernicieuses sont plus rares, mais que les fièvres intermittentes simples sont toujours nombreuses ; c’est une preuve que nous sommes dans le vrai en affirmant que le dessèchement modifie le climat, mais ne l’assainit pas d’une manière satisfaisante (2). » Il ne faut pas en effet oublier l’heureuse concordance de ces deux termes, fertilité et salubrité du sol (3).

Cette vérité est devenue si évidente, que, dans les pays

Ces amendements favorisent surtout le développement des légumineuses et des graminées.

Salisbury [loc. cit. , p. 780) conseille également l’emploi de la chaux vive et des cendres de bois comme favorables à l’assainissement et à la fécondité des terres riches et humides qui deviennent alors impropres, ajoute-t-il, à la reproduction des palmelles; preuve nouvelle que la présence des sporulesde palmelles est avant tout l’emblème des mauvaises conditions de rendement du sol.

(1) Berenguier, loc. cit ., p. 345.

(2) Regulus Carlotti, du mauvais Air en Corse. Ajaccio, 1809, p. 12.

(3) Ce que peut la culture pour l’amélioration des conditions telluriques et météorogiques d’un pays, Tacite nous l’apprend par sa pointure de l’antique Germanie. L’Allemagne lui paraîtrait aujourd’hui plus habitable, mieux cultivée et d’un climat moins âpre ; c’est la main de l'homme qui a opéré cette transformation. Fertiliser la terre, c’est l’assainir. (Michel Levy. loc. cil., 1. 1, p. 460.)

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