L. Colin. — Fièvres
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fères les altitudes où l’homme se réfugiera et surtout les grands courants atmosphériques qui assurent la salubrité de certaines îles de l’hémisphère austral (1), cette vaste surface est bien plus considérable cependant qu’on ne l’admettait il y a quelques années; la gravité des fièvres à Mayotte, à Madagascar, à Java, à Rio Janeiro (2), l’histoire toute récente d’épidémies analogues à la Réunion prouvent qu’au sud de l’Équateur le danger n’est guère moins redoutable qu’au nord de cette ligne.
Cette difficulté pour l’homme d’arriver à supprimer la production du miasme dans les pays très-chauds constituet-elle la seule condition dans laquelle il semble désarmé contre le développement des fièvres intermittentes? R est d’autres circonstances, complètement accidentelles cette fois, mais en revanche pouvant se produire dans presque tous les climats, et parfois dans des localités réputées trèssalubres, où cette même impuissance de l’homme à les conjurer apparaît tout aussi manifeste.
C’est lorsque ces fièvres se développent tout à coup avec une grande fréquence dans tel ou tel pays, couvrant même parfois de vastes régions comme si elles étaient indépendantes de toute cause locale ; il n’y a plus alors endémoépidémie, le fait est transitoire et inaccoutumé, étrange ; il y a épidémie.
Rappelons tout d’abord que ces manifestations insolites de fièvres intermittentes , considérées comme la simple expression d’une constitution médicale ou épidémique, sans raison apparente locale, ont été trop facilement admi-
(1) Voir Étiologie, p. 72, note 4.
(2) Voir Dutroulau, loc. cit Hirsch, loc. cit., Malaria fieber; Bertillon, Acclimatement y loc. cit.
ses par beaucoup d’auteurs ; les uns ont négligé d’en rechercher l’origine palustre, bien que cette origine fût évidente (1); les autres ont oublié que, sous l’influence de conditions météorologiques spéciales, et en particulier de l’élévation exceptionnelle de la température, les fièvres pouvaient se développer avec une fréquence et une gravité inconnues dans les pays habituellement atteints. Nepple fait observer avec la plus grande sagesse qu’en 1821, les fièvres furent peu nombreuses et peu graves en Bresse, offrant le caractère torpide des fièvres delà Hollande, tandis qu’en 1822, année exceptionnellemént chaude, ces affections présentèrent une fréquence et une acuité qui les rapprochaient de celles des pays tropicaux. On n’a pas tenu toujours compte non plus des conditions spéciales des individus frappés par ces épidémies; une armée, composée d’éléments provenant de régions salubres, pénétrait en plein été dans un pays à malaria, dont les habitants, grâce à leur origine, à leur installation dans des villes, supportaient comme d’habitude, sans excès de maladies ni de mortalité, les conditions d’insalubrité. Ces soldats au contraire, par le fait de leur provenance étrangère , de leur immunité antérieure, de leur exposition directe dans la vie des camps aux influences du sol, fournissaient matière à ces épidémies insolites, comme on en a vu si fréquemment en Hongrie, en Hol-
(t) Ainsi on a cité comme épidémie de ce genre, c’est-à-dire indépendante de toute cause palustre, l’explosion à bord d’un navire de l’État d’un grand nombre de cas de fièvres intermittentes. (Guyon, Réflexions sur les causes , etc., de la fièvre intermittente ; thèses de Paris 1836. ) Or l’historien de celte épidémie nous apprend lui-même que le bâtiment en question avait quitté 8 jours auparavant le port de Rochefort, à la date du 14 juillet 1822, date à laquelle il y avait tant de fièvres dans ce dernier port, que l’hôpital recevait journellement cinquante à soixante malades. {Voir Compendium de médecine, t. V, p. 301 .) N’a-t-on pas même fait rentrer dans la catégorie des épidémies insolites de fièvre intermittente la fameuse épidémie de Bordeaux de 1805, bien qu’ici encore l’influence palustre ait été si bien mise en relief par Coutanceau?
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lande (1), et encore en 1859, dans l’armée française en Lombardie. On peut dire qu’en pareille circonstance, ce n’est pas l’épidémie qui est nouvelle, ce n’est pas une cause morbide qui surgit exceptionnellement ; ce qui est exceptionnel et nouveau, c’est le nombre et la réceptivité spéciale des individus brusquement soumis à l’action de cette cause.
Craigie (2) a cherché à formuler la loi de réapparition, à divers intervalles , d’épidémies de fièvres intermittentes dans certaines villes de la zone tropicale ; il n’y a ni loi ni périodicité régulières à ces explosions 'épidémiques. Quand la malaria est arrivée à réduire notablement le chiffre des habitants de l’une de ces villes, la dépopulation s’y accomplit en quelques années (3) ; aux vides causés par la mort, s’ajoutent ceux des départs et des rapatriements. Mais bientôt se manifeste un mouvement en sens inverse ; vers ces maisons, ces champs abandonnés alors que le terrain était mis en valeur, s’accomplit un nouveau mouvement de migration, et parfois en moins d’un an la population est revenue à son chiffre normal. C’est dans ces conditions nouvelles, sur une agglomération d’individus récemment arrivés, que se manifeste alors tout d’un coup, au retour de la saison des fièvres, une de ces épidémies exceptionnellement graves (4), moins en raison d’une mo-
(1) Encore au commencement de ce siècle, en 1807-9, les armées prussiennes, russes, polonaises ont été décimées en Hollande par les fièvres pernicieuses (Sébastian in Hæser, loc. cit., 1 3G) ; c’est alors qu’éclata également, dans ce même pays, la terrible épidémie de Walcheren; y a-t-il eu là, comme cause de ces désastres, un simple fait de changement de la constitution médicale en Europe? non; ces épidémies tenaient évidemment, comme celles que nous a dércites Pringle, à la grande agglomération d’étrangers dans un pays malsain.
(2) Voy. Aitken, loc. cit.
(3) Voy. plus haut Étiologie : conditions sociales.
(i) Comme l’épidémie qui, en 1835, époque correspondant à de grandes émigrations, désola Rio Janeiro et plusieurs villes du Brésil.
dification de nature du miasme, que des conditions de réceptivité de ce nouveau milieu ; aussi, voit-on, d’après les faits même réunis par Graigie, les explosions épidémiques correspondre aux migrations successives qui ont soudainement amené un grand nombre d’étrangers.
Mais à côté de ces faits parfaitement explicables, il en est plusieurs autres dont la raison d’être semble d’abord bien plus obscure.
Il est certain qu’à différentes époques les fièvres intermittentes se sont manifestées sur une grande partie de l’Europe, bien en dehors des limites de leurs endémies habituelles, comme si, en pareille circonstance, le développement de la malaria eût été complètement indépendant des conditions de lieux. Les livres de Hirsch, de Schnurrer, de Horn, de Hœser, sont riches en documents à l’appui de ces périodes alternatives de fréquence et de rareté des fièvres intermittentes à la surface de notre continent (1).
fl) En 1558, dit Palmarius, « tota Europa, variisfebribus, maximâ ex parte intermittentibns, jactata est, sed iis mimine lethalibus.(Hirsch, H andbuch, etc. , et Littré, art. fièvre, Dict. de médecine en 30 vol. Paris, 1832, t. VII, p. 599.) Ces fièvres furent précédées d’une épidémie d’influenza (1557) et suivies d’une épidémie de peste qui dura 4 ans. (Hirsch, loc. cit.)
En 1657-69, épidémie de fièvres intermittentes, sévissant en môme temps que la peste sur toute l’Europe, principalement en Angleterre où l’observèrent Willis, Morton, Sydenham ; il y avait eu des inondations et des chaleurs exceptionnelles ; l’air fut partout si mauvais, dit Willis, que l’Angleterre était devenue un vaste hôpital. (Haeser, Lehrbuch der Geschichte, etc., par. 89.) En 1678-79, nouvelle épidémie générale accompagnée aussi de pestes. (Hirsch, loc. cit.) Pendant le dix-huitième siècle, et notamment de 1700 à 1710, en 1734, en 1750, de 1779 à 1780, de 1770 à 1775, 1779 à 1781, explosions générales de fièvres intermittentes précédant habituellement le développement épidémique du typhus ou de l’influenza. (Hirsch, loc. cit., et Haeser, loc. cit. , par. 100, 106, 108, 114, 136).
Enfin, dans notre siècle môme, les fièvres intermittentes, très-nombreuses et très-graves de 1800 à 1815 pendant la grande période caractérisée par la prédominance du typhus pétéchial, auraient subi une diminution notable pour reprendre leur fréquence et leur gravité de 1824 à 1836, époque correspondant au développement pandémique de la fièvre typhoïde, et à la pre-
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On a cherché diverses explications à ces véritables pandémies de fièvres intermittentes. Robert Lawson a émis l’hypothèse d’une influence générale, cosmique, très-difficile à déterminer autrement que par ses effets, et qui envahit successivement, comme une large vague, les différents points de la 'surface du globe. Le point de départ de cette vague, qu’il qualifie de pandémique, serait l’extrémité sud de notre continent, le cap de Bonne-Espérance ; de ce point l’auteur aurait pu suivre jusqu’en Irlande les preuves de la marche graduelle vers le nord d’un certain nombre de constitutions épidémiques caractérisées surtout par la fréquence non-seulement des fièvres intermittentes, mais de plusieurs autres pyrexies, le typhus et la fièvre jaune en particulier (1) ; il y a bien des hypothèses dans ce travail où il n’est tenu compte ni de la
mière grande épidémie de clioléra ; puis, après un nouveau calme de 183C à 1846, elles reparaissaient de nouveau de 1844 à 1849, de 1861 à 1855, comme sous l’influence de la constitution médicale qui préparait les deux réapparitions suivantes du choléra. (Hirsch, loc.cit., Hæser, loc. cit., par. 137, 14 1, 146. 158. )
(1) Robert Lawson aurait constaté le cours ascendant vers le nord de sa vague pandémique, sur une immense surface limitée à l’Est par l’ile de Ceylan (80° lat. Est), à l’Ouest par la Nouvelle-Orléaus (90° lat. Ouest), au sud par le cap de Bonne -Espérance, au nord par l’Irlande, sur la moitié par conséquent du monde habité. 11 prend comme base de ses observations les variations de mortalité dans les diverses stations de l’armée anglaise, où le passage de la vague pandémique augmente le nombre des fièvres de tout genre, et le chiffre des décès pendant une période de temps qui indique une influence assez prolongée, puisque cette période peut être de 2 à 3 ans dans chaque localité.
11 cite comme exemple la gravité des maladies au cap de Bonne-Espérance en 1822, suivie d’une aggravation analogue en 1823 sur la côte d’Afrique et S. Maurice, en 1824 à Ceylan, à Malle et à Gibraltar, en 1825 aux Indes occidentales, et particulièrement à la Jamaïque où l’épidémie fut terrible, en 1826 enfin en Europe où régnèrent alors avec une fréquence exceptionnelle les fièvres intermittentes.
Une autre influence du même genre partant du Cap en 1821 coïncide, à sqn arrivée en Europe en 1828, avec la fièvre jaune de Gibraltar. (Robert Lawson, Influence des causes pandémiqucs sur la production des fièvres , in Transactions of the Epidemiologicul Society of London, t. II, p. 88.)
différence des affections les plus diverses, ni des conditions locales des pays traversés par cette prétendue influence pandémique.
Un de nos plus éminents hygiénistes, M. Alph. Guérard, admet que la production des fièvres, dans nos climats, relève de l'action de transport des grands courants atmosphériques, de ceux en particulier qui nous arrivent du Nouveau Monde, et pins spécialement du golfe du Mexique ; ces courants apporteraient les germes de la fièvre au même titré qu’ils sont chargés de molécules organisées ou non, provenant parfois, comme l’a établi Ehrenberg, des distances les plus considérables ; on s’expliquerait ainsi l’apparition de la maladie sous une influence morbide éloignée, et en l’absence de toute modification du sol des régions envahies. Le point de départ attribué à ces courants par M. Guérard est évidemment bien apte à la production des miasmes les plus dangereux ; mais nous avouons que l’immense éloignement de ces foyers nous laisse des doutes sur la possibilité de leur action en Europe; nous avons vu (1) quelles faibles distances séparaient souvent, dans les pays dangereux, les localités malsaines des lieux les plus habitables; de plus, quand ces épidémies insolites se manifestent sur notre continent, elles se développent simultanément dans tous les points envahis, comme si la cause n’en ôtait nullement mobile et progressive ; et en outre, en pareille circonstance, malgré la généralisation du mal, ce sont les localités habituellement les plus fiévreuses qui sont le plus fortement atteintes, preuve nouvelle que c’est encore vers les conditions spéciales du sol qu’il faut diriger son attention.
Aussi notre opinion est-elle que ces explosions de fièvres intermittentes dans les climats tempérés ne sont que
(I) Voir Étiologie : conditions sociales , p. 80 et suivantes.
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l’expression de circonstances accidentelles analogues, à part ce caractère transitoire, à celles qui sont permanentes dans les pays chauds. De même que le rendement du sol variera suivant les années dans la zone tempérée, tandis que dans les climats plus méridionaux la fécondité sera la règle habituelle, de même sous l’influence de conditions météorologiques exceptionnelles, pluies abondantes, chaleur extrême, prédominance des vents du sud, ce même sol prendra momentanément une puissance fébrifère qui est aussi la règle dans les contrées tropicales.
On a cherché à rattacher à une cause morbifique commune la coïncidence de ces épidémies de fièvre intermittente et des grandes explosions de la peste, de la grippe, mais surtout des typhus et du choléra. Bien qu’ayant admis nous-même l’existence d’une certaine affinité morbide entre une forme de fièvre pernicieuse et les typhus (1), nous avons établi (2) combien cette affinité était à nos yeux indépendante de toute analogie étiologique entre le groupe des affections typhiques et celui des affections palustres, et, par conséquent, nous regardons comme des faits bien distincts les origines de ces deux genres d’affections (3). Quant au choléra, nous reconnaissons : qu’à son berceau il éclate
(I) Voir symptômes, p. 27G et suivantes.
(V) Voir p . 284, 285.
(3) Dans son Histoire des épidémies, Haeser insiste cependant àchaquepage sur l’influence de la malaria comme cause du développement des épidémies typhiques (voir plus haut p. 284); il y revient spécialement dans l’exposition des principales épidémies de ce siècle; la grande constitution typhique qui en signale ledébut. a prisincontestablement, suivant cet auteur(/oc.ct7., par. S 37), son origine dans la malaria ; il cite en particulier les observations de Barkmann, médecin militaire Prussien, relatives à l’explosion du typhus dans l’armée prussienne au siège de Dantzig (mai à décembre 1 S 1 3) ; cette épidémie débute par le 19mo régiment, campé entre un marais et une forêt, à la suite d’une longue série de journées chaudes, orageuses, et sans veut; la maladie consista d’abord en fièvres tierces, puis en typhus pétéchial qui frappa en quelques jours la moitié des hommes de ce régiment. (Haeser, loc. cit., p. 141. Quand on se rappelle la fréquence des typhus pendant les
au milieu des conditions telluriques qui sont les plus favorables au développement des fièvres ; que, dans ses explosions épidémiques, il semble également avoir avec ces dernières une certaine analogie par sa prédilection pour les terrains d’alluvion et pour les localités pdu élevées, parla suspension habituelle de ses manifestations durant la saison froide,, et enfin par l’existence, parmi les fièvres pernicieuses, d’une forme qui rappelle les symptômes du mal Indien. Mais, en voyant le choléra pénétrer surtout au centre des grandes villes, frapper les quartiers lesplus peuplés, épargner parfois dans sa marche les terrains dont les conditions physico-chimiques sembleraient le plus aptes à son développement, et sur lesquels la malaria est endémique, on a bien des raisons de révoquer en doute la parenté étiologique de ces deux affections ; au reste l’auteur qui en a voulu ramener l’origine aux mêmes conditions hygrométriques du sol, Pettenkoffer, reconnaît qu’un grand nombre de faits semblent contraires à son hypothèse (1).
Ces considérations nous paraissent établir que les épidémies accidentelles de fièvres intermittentes ne sont pas le produit d’une simple modification de la constitution médicale régnante, qu’elles sont d’origine locale; qu’elles se rattachent à l’influence sur le sol de conditions météorologiques spéciales qui semblent lui conférer, quoiqu’àun moindre degré, la puissance toxique de celui des pays chauds.
On comprend combien, ici encore, il serait difficile à • l’homme de combattre avec succès, sur d’immenses étendues, la cause originelle du développement de ces épidémies.
guerres de l’Empire, au milieu de toutes ces agglomérations armées qui en perpétuaient la durée par leurs privations, leur contact incessant, et dans les derniers temps par les conditions toutes spéciales d’encombrement des guerres de siège, on se demande s’il est nécessaire de faire intervenir, dans cette étiologie, l’influc-nce d’un marais qui a produit quelques lièvres tierces certainement indépendantes de la constitution typhique de l’époque.
(1) Griesinger, loc. cit., p. 433.
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Seulement cette impuissance est moins regrettable que dans la zone torride; ces épidémies, extrêmement rares si l’on pèse bien les circonstances où elles auraient été observées, sont toujours limitées dans leur développement par les influences saisonnières qui, après en avoir favorisé l’explosion, les arrêtent brusquement.
Et d’autre part elles présentent généralement le caractère bénin des fièvres développées dans les circonstances les moins favorables à l’intensité du miasme, puisqu’elles ne relèvent pas, comme celles des foyers palustres, d’une profonde insalubrité du sol, mais d’une modification passagère de ses conditions habituelles d’innocuité.
ART. III. — PROPHYLAXIE APPLIQUÉE A L’HOMME; MOYENS A OPPOSER A L’ACTION DE LA MALARIA.
1° Habitants «les pays fiévreux.
Contre les émanations des marais ou du sol, l’homme trouvera souvent un abri assuré par sa résidence à une altitude suffisante, ou par la protection que lui offriront diverses barrières naturelles, telles que les forêts, les différents reliefs de terrain, etc.
Mais, dans les plaines insalubres où manquent ces obstacles, les populations devront se créer de toutes pièces de véritables milieux protecteurs (1). Telle est la raison du mode d’installation adopté par les masses Européennes qui ont cherché à se fixer dans les pays chauds ; après avoir en vain essayé de se répartir en petites colonies isolées, en fermes, en villages comme la population agricole de nos climats tempérés, ces émigrants se sont peu à peu réunis
(I) Armand, l'Algérie médicale , p. 4G0.
de façon à reproduire le type social dont Rome nous a servi d’exemple, et à se créer des villes qui leur offrent un refuge plus ou moins assuré contre les émanations d’une campagne inhabitable.
Quels sont les moyens par lesquels on pourra augmenter encore la salubrité de semblables refuges? Ce ne sera pas en y introduisant sans discernement l’application de ces grandes mesures d’hygiène publique qui ont été incontestablement si utiles dans nos villes du Nord. Dans ces dernières villes, généralement entourées de campagnes fertiles et salubres, il y a grand avantage à étaler les habitations, à faciliter autant que possible la pénétration de l’air extérieur, et les quartiers les plus recherchés sont les quartiers les plus beaux, les plus périphériques, les plus accessibles à l’air et au soleil (1).
Au contraire, dans une ville placée, comme Rome, au centre d’une zone insalubre, le mauvais air diminue à mesure qu’on s’avance vers le centre de la cité, vers les rues étroites, vers les quartiers chargés du plus grand nombre de maisons. Tandis qu’ailleurs on observera , entre l’état sanitaire des habitants de la campagne et celui des habitants de la ville, une différence énorme au préjudice de ces derniers dont les affections semblent même dominées par un état de faiblesse relative, qu’on a qualifié d’anémie des grandes villes, de Malaria urbana , nous remarquons une différence inverse entre ces deux termes dans les pays à fièvres. Il est même intéressant de constater que dans les villes situées dans un pays salubre, et où peuvent, sous l’influence de causes accidentelles, se manifester les fièvres in-
(1) La forme la plus avantageuse pour la construction des villes est celle qui étale leurs habitations, au lieu de les resserrer dans un espace plus ou moins circulaire et étroit, où les quartiers labyrinthiques du centre étouffent, pressés par une ceinture de quartiers extérieurs. (Michel Levy, Hygiène, 5e édition, 1869, t. II, p. 415.)
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ermittentes, la répartition des zones alors atteintes n’aura jamais celte régularité que l’on rencontre dans les centres dépopulation des régions fiévreuses. A Paris, par exemple, ces maladies qui sont devenues parfois nombreuses et même épidémiques à diverses époques correspondant à de grands travaux entrepris dans la capitale, ont présenté habituellement un caractère marqué de localisation aux régions
de la ville où ont été opérés certains mouvements du sol ; fréquentes, comme nous l’avons dit plus haut(l), dans les quartiers de la Villette, du Temple et de Pantin, quand on creusa le canal Saint-Martin, elles ont semblé plus disséminées dans ces dernières années au moment de l’ouverture de grandes voies au centre de Paris (2); mais encore se sont-elles presque toujours groupées, comme l’a parfaitement indiqué M. Ernest Besnier (3), en petites épidémies partielles, transitoires, ne relevant que d’influences passagères et toutes de voisinage.
Il en sera toujours ainsi dans les cas de développement accidentel de la malaria dans une ville habituellement salubre ; le danger ne sera qu’aux environs du foyer d’infection ; Coutanceau nous rapporte que, lors de l’épidémie de 1803,
traversant cette ville du Nord au Sud, servit comme de ligne de démarcation entre les quartiers préservés et ceux qui furent atteints par la maladie (4). On voit combien il y aura de différence entre les conseils à donner en pareil cas contre les atteintes de la malaria, et les mesures à prescrire dans les villes des pays fiévreux, aux Indes, au Mexique, au Brésil, en Italie même et particulièrement à Rome. Le pré-
(1) Voir Étiologie, p. 16.
(2) Voir Bulletin de la Société médicale des hôpitaux, séance du 22 octobre 18G9. [Union médicu/e, 1869.)
(3) E. Besnier, Rapport de la commission des tiialadies régnantes, à la Société' médicale des hôpitaux. ( Union médicale, 18 novembre 1869.)
(4) Coutanceau, loc. cit., p. 9.
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cepte le plus général et le plus absolu à formuler dans ces dernières villes , c’est l’habitation dans les quartiers centraux. Les affections telluriques ne sont heureusement transmissibles dans aucune de leurs formes, et l’on n’a pas à redouter de voir ainsi les agglomérations humaines favoriser par la contagion le développement plus considérable de la maladie ; c’est là du reste un conseil que les populations n’attendent pas du médecin, et dont leurs habitudes traditionnelles prouvent toute la valeur.
Laissez donc aussi à ces villes leurs voies resserrées , où n’arrivera que plus difficilement, et après avoir perdu sans doute une partie de sa puissance malfaisante, l’air qui a parcouru la campagne environnante ; méfiez-vous des tendances monumentales qui sacrifieraient à la perspective, et à l’art, les conditions réellement salubres du centre de la cité.
Sous le premier empire, l’administration française, dirigée par le comte de Tournon, a rendu à la science et à l’histoire de l’ancien peuple-roi les plus éminents services par les fouilles qui ont mis à découvert une partie du Forum, de l’antique Voie Sacrée, etc. ; il avait suffi, pour arriver à ce but, de supprimer quelques masures adossées aux monuments les plus précieux, et l’on n’augmentait nullement ainsi l’insalubrité notoire de ces quartiers presque déserts ; des travaux analogues se poursuivent aujourd’hui sur le Palatin qui, abandonné comme la plupart des célèbres collines, est en dehors de la Rome habitée, et où l’on peut se livrer aux fouilles les plus intéressantes sans danger pour l’état sanitaire de la population.
Nous croyons, au contraire, que, dans les quartiers peuplés de cette ville, il ne faut pas regarder, comme avantageux contre l’action de la malaria, l’agrandissement de certaines places , ou l’élargissement de quelques rues ; peut-être est-il heureux qu’on n’ait pas mis à exécution les plans
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adoptés par M. deTournon lui-même (1), pour dégager, des constructions qui les masquent ou qui les entourent, quelques-uns des monuments les plus splendides renfermés dans la Rome actuelle, comme le Panthéon, Saint-Pierre, la fontaine de Trévi.
Il ne faut, dans cette ville, ni grandes places, ni larges boulevards ; on diminuerait ainsi la densité des habitations, véritable sauvegarde des quartiers salubres ; de plus on prolongerait la durée déjà si longue de l’irradiation solaire qui vient fréquemment seconder l’action de la malaria, et qui rend intolérable dans les villes méridionales l’habitation des rues trop spacieuses. « Après l’incendie de Rome, dit Lancisi (2), Néron créa des voies très-larges et très-droites ; autant la ville y gagna en beauté et en splendeur, autant elle y perdit en salubrité. » Tacite n’avait pas craint de regretter l’ancienne ville aux rues étroites et aux maisons élevées (3).
Jadis existaient aussi des portiques dont nous voyons encore quelques traces, et qui permettaient aux habitants de se rendre à des distances parfois considérables sans avoir à supporter l’action directe du soleil; ce- long désert, qui aujourd’hui s’étend du Forum à la porte Saint-Sébastien, et où tant de touristes contractent les germes de la fièvre, était autrefois parcouru par un portique destiné aux promeneurs, qui trouvaient des abris du même genre pour se
(1) De Tüurnoo, Recherches statistiques ; voir les planches 30, 31 et 32 représentant les projets d’agrandissement de la place du Panthéon, de la place de Trévi, et de la rue qui conduit à Saint-Pierre.
(2) De adventitiis, etc., cliap. vu, par. 9. « Quantum namque viarum latitudo ac directio pulchritudini ac decori urbis adjecit, tantumdem salubritati aeris detraxisse videtur. »
(3) « Erant qui crederent veterem illam formam salubritati magis conduxisse; quoniam augustiæ itinerum, et altitudo tectoruni non perindè solis vapore perrumperentur; at nunc patulam Iatitudinem, et nullâ umbrà defensain graviore æstu ardescere. » ( Annales , liv. XV.)
rendre aux principaux monuments du champ de Mars (1).
Il n’existe actuellement dans Rome aucune condition locale qui puisse être qualifiée de palustre, mais nous l’avons assez répété, les émanations du sol lui-même sont fébrigènes ; si la culture peut les combattre et les annihiler dans les jardins, il n’y a qu’un moyen radical de supprimer ces émanations à la surface même des places et voies publiques : c’est le pavage, qui ne recouvre qu’incomplétement encore toutes les rues qui sillonnent les alentours du Forum, de l’ancien Vélabre, de la place Bocca délia Verita, quartiers où la population est très-clairsemée, et où par conséquent la superficie de ces rues est relativement considérable et plus apte à la production des miasmes telluriques.
Le pavage revêt du reste actuellement une bien plus grande partie des régions habitées de la ville (2) ; dans certains quartiers, comme celui du Vatican, il est parfaitement entretenu, et peut-être lui est-on redevable en partie de l’amélioration sanitaire de cette région. «Avant l’application du pavage à toutes les rues, Paris même était plus exposé aux fièvres intermittentes ; le revêtement pierreux du sol oblitère une large surface d’émanations délétères (3). » M. Ernest Besnier
(1) On peut juger de la splendeur de ces portiques par les ruines de celui d’Octavie, qui du théâtre de Marcellus conduisait vers le théâtre de Pompée, et qui, détruit par un incendie, renfermait encore dans ses ruines tant de richesses artistiques, parmi lesquelles la Vénus de Médicis. A Bologne, â Padoue, toutes les rues sont garnies d’arcades, et môme des portiques modernes conduisent les piétons jusqu’à des églises assez éloignées des portes de la ville.
(2) Parmi les améliorations modernes de l’hygiène publique à Rome, J. Berard cite : 1" l’éloignement des abattoirs du centre de la ville; 2° l’établissement de cimetières extra muros, tandis qu’au commencement du siècle, les inhumations avaient lieu dans les églises ; 3° le pavage d’une grande quantité de rues (J. Berard, Journal des connaissances mddico-chirurgica/es, 1847.) Les deux premières mesures ont eu évidemment la plus grande utilité, elles étaient impérieusement exigées: mais la troisième était la plus importante au point de vue de la prophylaxie de la malaria.
(3) Michel Levy, toc. cit., t. II, p. 419.
a prouvé également, par des faits nombreux , la diminution des fièvres intermittentes à Paris, à mesure que la surface du sol a été couverte de constructions, et imperméabilisée dans une plus grande étendue (1). Le pavage est un moyen prophylactique sur la valeur duquel on ne saurait trop insister; aujourd’hui que les immenses travaux accomplis à Paris en ont incontestablement augmenté les chances de salubrité, qu’on a par de larges voies facilité l’aération de cette vaste agglomération humaine , et diminué les dangereuses influences de l’air confiné sur l’extension et la gravité des affections épidémiques et contagieuses, il faut se rappeler qu’il est une maladie dont l’origine relève avant tout des émanations du sol, et que par conséquent les grandes voies qu i traversent la capitale doivent présenter une surface infranchissable aux exhalaisons des couches sous-jacentes ; c’est dire que nous préférons de beaucoup, au point de vue de la salubrité, le pavage au macadam dont cependant les éléments sont empruntés aux roches les plus dures (porphyres, silex, quartzites), mais sont réduils, par l’écrasement et leur mélange à l’eau, à cet état de désagrégation qui, sous un soleil plus chaud, les a rendus parfois dangereux (2).
D’après ces considérations sur l’influence prophylactique de la résidence dans les villes, on comprend combien, dans les pays à fièvres, se trouve désarmé contre l’action de la malaria l’homme obligé d’habiter la campagne. La première règle, en pareille circonstance, est de réduire autant que possible la durée de ce séjour au centre des émanations fébrifères, et de s’y soustraire surtout durant la période la plus dangereuse du nyctémère, pendant la nuit.
Tous les villages qui bordent' la zone périphérique de la
(1) Ernest Besnier, Rapport cite, Union médicale du 18 novembre 1869.
(2) Voir p. 19, note 1.
Campagne romaine sont situés sur des altitudes où chaque soir le travailleur peut venir se dérober à l’air empoisonné de la plaine; c’est pour la même raison que, durant la saison des fièvres, on quitte si peu, le soir, Rome, Givita-Vecchia, et tous les centres entourés d’une zone dangereuse ; en Espagne, pendant l’épidémie qu’il observa au Guadarrama, M. V. Meunier recommandait, comme règle essentielle, de ne laisser les ouvriers ni travailler ni séjourner de nuit sur ces terrains insalubres. Récemment encore, en France, ce danger de s’exposer la nuit à la malaria était signalé dans l’étude faite, par MM. Pécbolier et Saint-Pierre, sur quelques industries des bords du Lez (près Montpellier): « D’une manière générale, et n’importe la profession, les ouvriers à la journée (c’est-à-dire ceux qui peuvent rentrer chez eux le soir) sont beaucoup moins atteints de l’endémie que les ouvriers couchant dans les usines (1). »
On sait à quelle misérable condition de santé sont réduits les habitants des pays fiévreux, obligés de subir en permanence, sans interruption, l’action de la malaria; et comme tant de médecins l’ont fait avant lui, Puvis a tracé un portrait saisissant de ces pauvres petits pâtres de la Dombes qui passent les nuits à garder leurs troupeaux, exposés sans résistance à toute l’activité du miasme (2).
Le danger sera bien plus immédiat pour celui qui n’est pas arrivé, comme ces malheureux, à un certain degré de tolérance acheté souvent au prix d’une profonde cachexie. Que de fois ont été confirmés les préceptes de Lind qui s’oppose avec la plus grande énergie aux débarquements de nuit sur les côtes insalubres, et qui cite, à l’appui de sa thèse, l’his-
(1) Pécliolier et Saint-Pierre, Études d'hygiène sur quelques industries des bords du Lez (analyse in Gazette hebdomadaire , 1861, p. 387, et Ann. d'hyg., 18G4, 2* série, t. XXII, p. 448).
(2) Tardieu, loc. cit., t. Il, p. G4 3.