A. PROPHYLAXIE BASÉE SUR LES CONDITIONS DE RACE ET DE PROVENANCE
Parmi les moyens prophylactiques à opposer à l’action de la malaria sur l’organisme humain, il en est précisément un qui se lie intimement aux considérations précédentes, en ce qu’il a également pour base l’opinion des différences de réceptivité de l’homme suivant une certaine condition, la condition de race.
Lind est le premier auteur, croyons-nous, qui ait insisté avec énergie sur l’immunité des nègres, et sur le parti avantageux que les blancs pouvaient tirer de cette immunité pour imposer aux hommes de couleur les travaux que l’Européen ne peut entreprendre sans danger dans les pays chauds, en particulier la culture de la terre. « Le blanc, dit M. Laure, vit avec peine aux colonies; sans le secours des noirs, il ne pourra jamais cultiver un sol vierge ; sa constitution s’y refuse, aussi bien que l’indomptable climat de l’équateur. Il convient donc de confier ces travaux au pionnier que la nature a créé pour résister à la
chaleur, et quand le terrain sera disposé sur un point qui échappe à l’influence des marais, l’Européen ne trouvera plus la mort dans le sillon qu’il y tracera. »
Mais c’est Boudin qui a plus spécialement insisté sur cette préservation de la race noire contre les manifestations de l’intoxication palustre. Malgré l’énorme mortalité subie par les nègres enlevés à leur pays natal et transportés soit comme travailleurs, soit comme soldats dans les localités les plus dangereuses, aux Antilles, à Ceylan , au Bengale, Boudin établit (1) que cette mortalité est à peine influencée par les affections palustres, et qu’elle dépend essentiellement de maladies de l’appareil respiratoire (2).
Mais les faits avancés par Boudin, sur ce prétendu antagonisme de la race noire contre la malaria, sont loin d’avoir été confirmés par d’autres observateurs ; Hirsch, dont les conclusions s’appuient sur un nombre si considérable de travaux, proclame la fréquence des fièvres chez les nègres, aussi bien, dit-il, chez ceux de l’Abyssinie, que parmi les peuplades du littoral de l’Afrique orientale et occidentale (3). M. Dutronlau cite également l’opinion des observateurs les plus autorisés, pour démontrer l’aptitude des diverses races de couleur à subir l’influence de l’impaludation (4).
(1) Boudin, Acclimatement des races humaines sur divers points du globe ( Recueil des mémoires de médecine militaire , 3e série, t. XII, XIII et XV,'.
(2) Et cette immunité contre la malaria, les nègres en jouiraient surtout dans leur pays, sur la côte orientale d’Afrique. « En 1825, 300 soldats anglais furent successivement débarqués sur cette côte ; presque tous moururent ou quittèrent avec une santé délabrée. A la môme époque, et sur un détachement composé de 4 0 t\ 50 soldats nègres, tenant garnison sur la côte d’Afrique, pas un seul ne succomba. » (Boudin, Acclimatement , etc. Ibid., t. XIII, p. G.) Nous dirons plus loin que cette immunité des nègres dans leur pays se retrouve en général dans les populations indigènes, quelle qu’en soit la race.
(3) Hirsch, loc. cit. Malariafieber .
(4) A Mayotte, les diverses races de couleur de l’Inde et de la côte orientale d’Afrique importées et employées aux travaux d’instailation, furent
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M. Ély vient également de nous fournir une preuve convaincante de cette aptitude des nègres à contracter la fièvre. Dans son analyse des rapports statistiques et sanitaires de l’armée anglaise, cet auteur fait ressortir la fréquence des principales maladies suivant les garnisons, et nous donne les éléments d’une comparaison très-intéressante sous ce rapport entre les troupes blanches et les troupes noires au service de la Grande-Bretagne; nous y voyons par exemple qu’à Ceylan les chiffres annuels des cas de fièvre paludéenne s’élèvent à 400 sur 1000 hommes d’effectif pour les soldats nègres, que ces chiffres montent même à 575 sur 1000 en Chine, où les soldats blancs anglais présentent une proportion moindre (450 cas sur 1000 hommes d’effectif (1).
L’intéressant travail de M. Ely nous apprend plus encore : c’est que l’amélioration que nous avons signalée plus haut (page 495) dans l’état sanitaire des garnisons anglaises des climats chauds, particulièrement aux Antilles, ne s’applique qu’aux troupes blanches, tandis qu’au contraire les soldats de couleur y présentent un nombre de maladies et une mortalité croissantes (2). Nous reconnaissons que la phthisie, si commune chez le nègre au moindre changement de climat, joue un grand rôle dans la gravité relative de cet état sanitaire ; mais les détails mêmes de ces rapports statistiques prouvent la part qui revient également à la fièvre paludéenne. Et nous nous demandons, dès lors, si de ces deux faits : amélioration de l’état sanitaire des troupes blanches, aggravation au contraire de celui des troupes noires, on ne peut tirer cette conclusion : que, peut-être, les
éprouvées tout autant, si ce n’est plus, que les Européens, par les fièvres pernicieuses de toutes formes. Au Gabon, Griffon du Bellay a également reconnu chez les nègres la fréquence de la lièvre et de la cachexie palustre, comme Sigaud aux Antilles, etM. Richaud en Cochinchine. (Dutroulau, loc.cit.)
(1) Ély, loc. cit., p. 250.
(2) Ély. ibid. , p. 233.
soldats de couleur, regardés à tort comme réfractaires aux atteintes du miasme, occupent dans ces colonies les régions les moins salubres, et sont employés aux travaux dangereux que l’on épargne au soldat anglais.
Nous empruntons à M. l’Inspecteur Laveran (1) le tableau suivant qui résume l’histoire médicale de l’expédition du Niger (2) exécutée en 1841-42, à bord de trois bâtiments anglais, Y Albert, le Wilberforce et le Soudan , par des équipages composés de trois catégories d’individus : 1° marins anglais ; 2° marins noirs recrutés en Angleterre ; 3° marins noirs recrutés sur la côte occidentale d’Afrique.