‹ Traité des fièvres, ou, Irritations cérébrospinales intermittentes d'après des observations recueillies France, en corse et en AfriqueChapitre 75 sur 94 · OBSERVATION LXIV · texte numérisé non relu

OBSERVATION LXIV

Fièvre pernicieuse algide.

Un soldat, âgé de vingt-trois ans, d'un tempérament sanguin, sorti depuis deux mois de l'hôpital de Bone où il avait été traité d'une fièvre intermittente peu grave, y fut apporté de nouveau, le 11 septembre i834, dans l'après-midi. Il était malade depuis la veille , et avait eu, pendant toute la journée du io, de la céphalalgie,, des nausées, de la soif et une fièvre fort vive. A son arrivée, il ne restait plus de ces symptômes d'irritation gastrocéphaiique que l'aspect de la langue , qui était rouge sur les bords, et chargée, au centre, de mucosités blanchâtres. Au premier aspect , cet homme paraissait donc peu malade; mais la peau, au thorax etàl'abdomen, était moins chaude que dans l'état normal, mais les extrémités étaient froides, le pouls à peine perceptible, les pulsations artérielles aux aines etaux tempes rares, vagues, difficilement saisissables 5 les battemens du cœur petits, obscurs , ne donnant aucun choc à la main placée sur ]a région précordiale. C'était là évidemment un paroxysme algide. Un tel ensemble de phénomènes ne pouvait indiquer aucune déplétion sanguine-, et, malgré l'aspect gastrite de la langue, je ne songeai qu'à l'emploi immé»

diat des excitans à l'intérieur, et des révulsifs à l'extérieur. (Diète, limonade, quarante grains de sulfate de quinine avec deux gros d'éther dans quatre onces d'eau, àprendre en deux fois, dans T espace d'une heure, un quart de lavement amylacé opiacé avec soixante grains de sulfate de quinine et deux gros àïéther, deux sinapismes aux jambes, deux vésicatoires aux cuisses. ) Sous l'influence de cette médication., le pouls devint moins obscur , et vers huit heures du soir, les extrémités étaient moins froides. Je prescrivis une nouvelle potion ; mais le malade la prit avec tant de répugnance, qu'il la vomit de suite.

12 matin, il y a du mieux, mais l'amélioration obtenue est bien faible ; le pouls est toujours peu distinct, les extrémités ne sont pas encore entièrement réchauffées. (Diète, limonade, large sinapisme le long de la colonne vertébrale , un quart de lavement amylacé opiacé avec soixante grains de sulfate de quinine et trois gros dïéther.) Dans la journée, il s'établit une réaction assez forte. A trois heures après-midi, le pouls s'était relevé , il avait pris un peu de fréquence et de dureté, la chaleur de la peau avait reparu.

i3 matin, pouls tranquille, mou, régulier, température de la peau naturelle^ langue plate, humide, rosée, pas de soif. Le sulfate de quinine associé à l'éther fut donné jusqu'au 16. Le malade prit un bouillon le i4; il eut sur la fin du mois un accès très simple, qui retarda à peine sa guérison , car il sortit le 1 1 octobre parfaitement rétabli»

C'est sans doute une étrange médication que celle dont on voit un'exempîe dans l'observation précédente. Mais ce traitement , auquel les faits ont conduit graduellement compte des succès , et un traitement inverse donne des revers à peu près constans. Ce qu'il y a de très remarquable dans les fièvres algides, ce qui les différencie le plus du choléra , c'est que , les gastro - céphalites consécutives , de réaction ^ y sont aussi rares qu'elles sont fréquentes dans le dernier. Ce qui est inconcevable aussi , c'est que la violente stimulation d'une pareille thérapeutique ne rappelle pas , à un haut degré , les accidens observés quelques heures auparavant dans les voies digestives ; c'est que Ton puisse , la circulation et la calorification rétablies, regarder le malade comme guéri^ tant il passe vite, et, pour ainsi-dire, sans convalescence, de l'état de maladie à celui de santé.

Si, pendant tout le temps que dure l'algidité, on faisait des émissions sanguines , on s'exposerait à tuer les malades. Lorsque la chaleur reparait, la réaction est rarement assez forte pour nécessiter des saignées , soit générales , soit locales : quand il y aura indication d'y recourir , il faudra apporter , dans leur emploi , beaucoup de réserve et de précaution : leur abus rappellerait promptement les accidens qui commençaient à se dissiper. Il faut, dans le traitement des fièvres algides, insister sur l'usage des révulsifs cutanés: on promène des sinapismes sur les diverses parties du corps : appliqués le long du dos, ils ont une action puissante, suitout lorsqu'ils ont été précédés par la rubéfaction de

cette région, à l'aide d'un fer très chaud , passé sur un linge trempé dans un mélange d'eau et d'ammoniaque. L'éther à haute dose, administré par la bouche et par le rectum, est d'un grand secours. Dans plusieurs cas très graves, où le pouls avait cessé de battre, où le corps était froid comme un marbre , j'ai vu , sous son action immédiate, la circulation et la chaleur renaître en quelques heures.

Il nous reste à rechercher quel est le mode d'action du quinquina dans les fièvres intermittentes. En réfléchissant à la rapidité avec laquelle tombent les symptômes de gastro-céphalite dans les affections pseudo-continues, lorsqu'on emploie , immédiatement et à haute dose , le sulfate de quinine; en se rappelant que ces mêmes symptômes se prolongent indéfiniment et même s'exaspèrent violemment quand on suit une médication contraire, on est bien tenté d'accorder aux fébrifuges une influence quelconque sur la marche de l'accès ou du paroxysme pendant lequel on les administre. J'ai souvent éprouvé, au lit du malade, ces doutes qui se sont présentés aussi à M. Baiily; car il dit (p. ^12.) : w En admettant même que le quinquina n'ait d'action que pour l'accès à venir , en le donnant au moment du danger , s'il n'arrête pas l'accès au milieu duquel on le donne, il sera pour l'accès à venir... » Quoi qu'il en soit de cette opinion, personne ne conteste au quinquina la propriété de prévenir le retour des accès : mais on ne s'est pas contenté de constater ce fait^ on a voulu aussi l'expliquer. Les médecins qui ont reconnu à la fièvre intermittente un caractère sthénique, ont attribué au quin-

quina une vertu sédative: ceux pour qui la fièvre intermittente était de nature asthénique, Ton dit un excitant, un stimulant, un tonique. Les uns, toujours pour se conformer à leurs théories, en ont fait un antiseptique ; les autres, lui ont accordé la propriété de fixer la mobilité du système nerveux, etc. On en a fait un révulsif-, on a dit, enfin, qu'en produisant sur l'estomac une stimulation d'un nouveau genre quelque temps avant l'heure ordinaire de l'accès , il faisait perdre à ce viscère la faculté de ressentir l'irritation morhide et périodique dont il avait contracté l'habitude. Pour nous, nous pensons que cette question est insoluble dans l'état actuel de la science-, et, tout en proclamant la puissance du quinquina, il faut nous résoudre à avouer notre ignorance sur son mode d'action. C'est un fait d'autant plus malheureux que, dans cette ignorance où l'on est, il est impossible de donner, par voie d'analogie, des succédanés à ce médicament : c'est le hasard seul qui peut nous y conduire. En isolant les principes actifs du quinquina, la chimie nous a ouvert une nouvelle voie, et semble nous indiquer de chercher ces succédanés parmi les alcalis végétaux, analogues à la quinine et à la cin~ chonine ; mais ce n'est là qu'une présomption, et le peu d'avantage que Ton retire de la salicine ne le prouve que trop : car cette substance a des propriétés physiques et chimiques qui feraient supposer en elle une vertu fébrifuge beaucoup plus grande que celle qu'elle possède. Le traitement des accidens consécutifs varie suivant l'organe lésé , suivant la nature et le degré de sa lésion, suivant enfin les diverses circonstances au milieu des-

quelles se trouvent les malades. Les affections chroniques du tube digestif consécutives aux fièvres intermittentes , réclament le même traitement que celles qui reconnaissent d'autres causes. Un régime bien entendu , quelques applications de sangsues, des bains, des révulsifs cutanés dans quelques cas , tels sont les moyens auxquels on aura recours. Les préparations opiacées conviendront , lorsque le gros intestin sera spécialement affecté; dans les colites chroniques, la diète absolue ne sera de rigueur que pendant les premiers jours j on permettra ensuite quelques alimens légers. Dans les engorgemens des viscères abdominaux, il faut insister bien longtemps sur l'emploi des moyens que nous venons d'indiquer. Dans quelques cas, je crois avoir facilité leur résolution par des frictions mercurielles et par l'administration à l'intérieur du caîo mêlas. Mais on trouve rarement , dans les hôpitaux surtout , des malades assez raisonnables et assez patiens pour se soumettre aux ennuis d'un traitement aussi long que l'est celui de ces engorgemens. La plupart des individus qui en sont affectés s'en rapportent au temps du soin de leur guérison ; mais si quelquefois cet espoir se réalise , souvent il est trompé ; et il survient alors des hydropisies qui dénotent que , loin de s'amender , ces désordres continuent leur marche lente et sourde.

Lorsque , dans la convalescence des fièvres intermittentes, l'infiltration se borne aux environs des malléoles, elle ne dure pas au-delà de quelques jours, et elle se dissipe spontanément. Quand elle est plus considérable , et qu'elle siège dans une grande partie des extrémités in-

férieures , il faut envelopper celles-ci d'un bandage roulé qui., partant de l'extrémité des pieds, monte, suivant l'étendue du mal, jusqu'aux genoux, ou jusqu'aux aines. On prescrit des frictions avec la teinture de scille et de digitale ; on met le malade à l'usage des boissons légèrement nitrées. On cherche à connaître surtout si les progrès de cette infiltration ne sont pas liés à des accès; on combattrait ceux-ci par un traitement approprié, c'est-à-dire qu'on s'attacherait à les arrêter de suite. Il est bien rare que ces infiltrations résistent à l'emploi de ces moyens, à moins cependant qu'elles ne soient le résultat de la gêne de la circulation dans les gros troncs veineux.

En parlant des hydropîsies ascites \ nous leur avons reconnu deux origines. Les unes , primitives, se forment activement , lorsque le péritoine est , pendant les accès , le siège d'une congestion renfermée dans certaines limites ; les autres , secondaires , consécutives , ont, pour cause efficiente, l'engorgement des viscères abdominaux. Cette distinction est importante dans la pratique. Lorsque les collections séreuses de la première espèce seront bien établies, que la surexcitation du péritoine sera tout-à-fait tombée , que les accès seront suspendus , et qu'il n'y aura plus de fièvre , on est à peuprès certain de les guérir par l'emploi du nitrate de potasse à haute dose. Je cite ce diurétique, parce que c'est celui que j'ai toujours employé , et qu'il est d'une administration très-facile 5 je le donnais ordinairement dans huit onces d'eau gommeuse édulcorée ; j'en ai prescrit jusqu'à six gros pendant plusieurs jours \ je

tenais les malades à la diète pendant tout ce temps. Après la seconde ou la troisième prise, les urines commençaient à être sécrétées en plus grande quantité ; bientôt c'était un flux comme dans le diabètes; le ventre s'affaissait promptement, et cette disparition rapide de plusieurs litres de sérosité se faisait uniquement par les voies urinaires, sans qu'il y eût rien du côté des organes digestifs, ni soif, ni douleur , ni diarrhée : sans qu'il y eût de la fièvre ou des sueurs. Quand le gros intestin n'était pas malade, cette médication avait un succès presque constant ; elle réussissait moins sûrement lorsqu'il y avait eu quelque temps auparavant de la diarrhée; on avait à craindre de rappeler la colite. Les heureux résultats de ce traitement, dans les cas dont il s'agit, s'expliquent trèsbien ; le péritoine ici n'est plus malade, son tissu n'a même jamais été altéré. Reprise par l'absorption à laquelle l'exagération de la sécrétion urinairc imprime une activité extraordinaire , la sérosité , qui s'était anormalement déposée dans la cavité périlonéale, rentre dans le torrent de la circulation, et il ne s'en forme plus de surabondante dans le péritoine, parce que cette membrane ne conserve plus la surexcitation dont elle a été un instant le siège. Mais les ascites de la seconde espèce sont plus rebelles au traitement. Quand bien même on parviendrait à faire disparaître la collection de sérosité par les diurétiques , elle ne tarderait pas à se former de nouveau. La collection ici est le résultat d'une cause qui persiste, l'engorgement des viscères abdominaux. En administrant le nitrate de potasse à haute dose, on évacue bien , comme dans les cas précédens , la sérosité pé-

ritonéale; mais on n'attaque qu un effet tout-à-fait secondaire. Par les diurétiques on arrive au même résultat que par la ponction, c'est-à-dire qu on évacue le liquide 5 mais on ne remédie pas au mal qui le fournit et l'entretient. Dans les hydropisies de cette seconde espèce , il faut donc insister sur le traitement des engorgemens abdominaux. Ces considérations doivent faire pressentir que l'art échoue bien souvent ici ; le malade meurt bien plus par les altérations du foie ou de la rate, que parFhydropisie. C'est dans ces cas que se présente assez souvent l'occasion de recourir à la paracentèse. Les règles générales qui président à cette opération sont applicables ici, et il n'y en a pas de particulières. On ne doit se décider la pratiquer que lorsque l'oppression est extrême : c'est un moyen bien plus palliatif que curatif. Bien souvent même elle imprime aux accidens une marche rapide vers une terminaison funeste.

La faiblesse générale qui persiste pendant la convalescence de beaucoup de fièvres, intermittentes, n'exige aucun traitement spécial. EHe se dissipe peu -à -peu, à mesure que les malades reprennent leur régime et leurs occupations ordinaires. Lorsqu'elle s'accompagne de tremblemens , et que ces trembiemens sont assez considérables pour faire craindre une lésion permanente de la moelle épsnière ou de ses enveloppes , on applique des sangsues ou des ventouses scarifiées le long de la colonne vertébrale 5 on y place des vésicatoires volans et des moxas , on pratique des frictions alcooliques , camphrées, ammoniacales, opiacées, etc.: à l'intérieur,

on donne l'opium , l'éther , avec ou sans sulfate de quinine , suivant, qu'il y a ou non des accès.

La vraie médecine consiste bien plus à prévenir les maladies qu'à les traiter. Aussi , tous les médecins qui ont observé les fièvres intermittentes endémiques se sont-ils attachés à chercher les moyens de neutraliser leurs causes, et, dans ce but, on s'accorde généralement à donner les préceptes suivans. Les habitations ne seront jamais placées dans les endroits bas et encaissés , pas même dans les vallons , mais sur les coteaux , et de manière à ce qu'elles se trouvent le moins possible sous le vent des marais. Les maisons seront spacieuses , bien aérées , tenues très-proprement , construites en pierre , et avec des murs très-épais , pour s'opposer à la pénétration de l'air humide. On prendra les mêmes précautions pour l'emplacement des camps , lorsque des corps de troupes devront stationner dans les terrains marécageux ; si l'on doit y faire un long séjour, il faut substituer les baraques aux tentes. La nourriture doit être bonne et légèrement tonique ; les substances animales entreront plus souvent qu ailleurs dans l'alimentation ordinaire ; l'usage habituel d'une boisson fermentée y est de première nécessité; le vin est ce qu'il y a de mieux ; autant il y a danger à en prendre avec excès, autant il y a utilité à en user modérément. Les travaux de la campagne ne se feront qu'entre le lever et le coucher du soleil. On ne s'affranchira de cette règle que lorsque des circonstances impérieuses le nécessiteront. Il ne faut jamais se livrer au repos et bien moins encore au sommeil, pendant la nuit, en plein air, dans le voisinage des marais,

On conseille de faire de nombreuses plantations d'arbres dans les endroits marécageux, parce que, dit-on, les végétaux purifient l'air atmosphérique en absorbant l'acide carbonique qu'il contient , en le décomposant , en s^assimilant le carbone, en rejetant à l'extérieur la plus grande partie de l'oxygène , qui était combiné avec ce dernier. Mais comme, pendant la nuit, la respiration des végétaux se fait en sens inverse , il en résulte que l'on n'obtient qu'un résultat à peu-près négatif. Les plantations , faites en grand , ont des avantages bien plus réels : d'abord , elles nécessitent des remblais qui tendent à combler et à dessécher les fonds marécageux ; puis elles forment de vastes rideaux qui arrêtent la marche des miasmes et protègent les habitations qui sont placées derrière elles.

En résumé , ces précautions hygiéniques aboutissent à fort peu de chose , parce que , à moins de se condamner à une séquestration presque continuelle, il n'est personne , dans les localités marécageuses , qui ne puisse être exposé un instant aux causes des fièvres intermittentes , et nous savons qu'il suffit d'un instant pour être frappé à mort. Il n'est qu'un moyen de faire cesser ces désolantes endémies; c'est la destruction des marais, à laquelle on peut arriver par deux voies , en les desséchant ou en les couvrant d'eau. Mais la conversion des marais en étangs est encore une demi-mesure , parce que , à l'époque des chaleurs , leurs bords , dans une étendue plus ou moins grande , restent à nu 5 et alors ils ont une influence presque aussi désastreuse. Plusieurs localités de la Bresse , de la Sologne et de la Corse , ne

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souffrent pas beaucoup moins du voisinage des étangs que d'autres points de la proximité des marais proprement dits. Il n'est donc que le dessèchement sur lequel on puisse compter pour détruire entièrement ces maladies qui sont du nombre de celles que les progrès de la civilisation doivent faire disparaître. Il est à remarquer cependant que , d'après une foule d'observations incontestables , les fièvres intermittentes sont plus nombreuses et plus graves pendant que s'opèrent les travaux de dessèchement et dans les premiers mois qui les suivent. Ce résultat est dû à ce que le remuement des terres dégage une grande quantité de miasmes, et il est passager comme la cause qui le produit ; car ii est bientôt remplacé par l'état sanitaire le plus parfait. Les générations donc qui entreprendront le dessèchement des marais ne mèneront à bien cette noble et importante opération qu'avec de grandes dépenses d'hommes et d'argent ; mais elles rendront à l'industrie des terrains immenses ; mais elles donneront des populations serrées, mâles et vigoureuses , à ces pays où l'on ne voit aujourd'hui que des habitans clair-semés , débiles , et arrachant avec peine à un sol ingrat et meurtrier les moyens de prolonger de quelques jours leur chétive existence.

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