OBSERVATION LXIII
Fièvre quotidienne, pernicieuse, comateuse,
Muller, soldat au 3e régiment de chasseurs , âgé de vingt-deux ans , fort , bien constitué , sorti de mon service depuis un mois environ, y fut apporté de nouveau, le 1 5 janvier i835, dans l'après-midi. Il était dans le coma le plus profond : nous ne pûmes avoir alors aucun
renseignement sur le début de sa maladie : le pouls était plein \ large • sans dureté ; la peau d'une température peu élevée au-dessus du degré naturel ; la respiration profonde : la physionomie, celle d'un homme endormi. Le malade était lout-à-fait insensible aux pincemens, aux tiraillemens de la peau. {Diète, limonade, saignée du bras, de quinze onces, trente sangsues sur le trajet des jugulaires ; un quart de lavement amylacé opiacé , avec soixante grains de sulfate de quinine-, quarante grains de sulfate de quinine en potion', deux vésicatoires aux cuisses , deux sinapismes aux jambes.) A huit heures du soir, le coma est toujours porté à un très haut degré ; l'insensibilité cependant est moins absolue , la peau est plus chaude. (Saignée de la temporale de huit à dix onces , quarante grains de sulfate de quinine en potion , à prendre en deux fois dans V espace de deux heures , fomentations froides sur la tête,)
16 matin, la langue est légèrement gastritée; l'épigastre douloureux à la pression. Il reste un peu d'hébétude dans l'expression de la figure \ l'intelligence cependant est assez nette : il y a eu, pendant la nuit, une sueur abondante. Le malade nous raconte que, avant son entrée à l'hôpital , il a eu cinq accès de fièvre , qui revenaient tous les jours , à trois heures du matin , et que c'est pendant la durée du cinquième qu'il nous a été apporté : les premiers accès s'accompagnaient de violens maux de tête et d'envies de vomir. ( Diète , limonade, quarante grains de sulfate de quinine à prendre de suite , en une fois, cataplasme à Vépigastre, continua-
lion des fomentations froides sur la tête,) L'apyrexie s'établit entièrement pendant la journée; et dans la soirée, l'état du malade ne laissait rien à désirer.
17 matin , apyrexie complète , point de céphalalgie , point de soif, plus de douleur à l'épigastre, point de lassitude dans les membres , pas de selles depuis plusieurs jours> [Diète , limonade, vingt-quatre grains de sulfate de quinine, lavement émolliènt.)
Le 1 8, convalescence; un peu de lait dans la journée. Le 27, cet homme était à la demi-portion ; mais il faisait tous les jours des écarts de régime; et, dans les premiers jours.de février, il eut une rechute qui retarda un peu sa guérison^ mais qui, du reste, était très simple.
Cent quatre-vingts grains de sulfate de quinine ont été administrés ici en quelques heures. On chercherait en vain , dans Ses auteurs , des exemples d'une pareille médication. Je laisse à l'expérience le soin de prononcer sur sa valeur. C'est par les faits que doivent être décidées les questions de cette nature. Les théories se briseront contre les accidens qui nous entraînaient malgré nous.
J'ai peut-être porté beaucoup trop haut la dose des fébrifuges ; mais peut-être aussi ne suis-je pas allé assez loin. Toujours est-il que j'ai vu d'autant moins de fièvres intermittentes devenir pernicieuses et celles-ci avoir d'autant moins souvent une issue funeste, que j'ai employé avec plus d'énergie la médication dont je parle. Si, au milieu des circonstances difficiles où nous nous
trouvions à Bone, il y a eu un certain courage à tenter cette thérapeutique, il n'y en a pas moins peut-être à la raconter. Dans une position bien moins critique, et malgré l'autorité de son génie , Torti n'a-t-il pas écrit : «... neque volo ego sub hujusmodi incertitudine subire calumniam inevitabilem , vel saltem derisionem , quâ illudetur mihi, tanquàm desperatos omnes uno remedio temerè restituere praesumenti... Hoc tamen pacto fideliter inito , ut si sanitatem acquireret , liceret arcanum develare 5 sed si occumberet , tantùm confectionis de hyacintho , vel alchermes , aquâ aliquâ cardiacâ dissolûtes, describeret in suâtesserâ pharmacopseus, quantum par esset pro aequando pretio absumpti corticis ne scilicet mihi calumnia indè eveniret, vel saltem derisio (1). »
Je me rappelle , à ce sujet , les préventions avec lesquelles on accueillait, il y a quelques années seulement, l'emploi de Fémétique à haute dose dans les pneumonies, que M. Laënnec cherchait à naturaliser en France. Les préventions sont tombées, les faits sont restés; et il n'est personne Aujourd'hui qui ne tire des avantages de cette puissante médication.
Le coma et le délire , dans les fièvres pernicieuses , étant ou des modifications , ou de simples degrés du même état pathologique ; tous deux révélant une irritation de l'encéphale , il est évident que le traitement des fièvres délirantes et celui des comateuses sont tout-à-fait identiques. Il faut insister largement sur les saignées,
Ouvrage cité, t. II, î. 4, chap. 2, p. 45 et 46.
font que le coma ou le délire s'amendent peu. L'ouverture de la temporale a souvent une action des plus promptes et des plus efficaces sur la marche de ces accidens; surtout lorsqu'elle a été précédée d'une saignée du bras. Je crois avoir remarqué qu'elle réussit mieux encore dans les comateuses que dans les délirantes. Lorsque le coma n'est pas porté à ce point que l'on a désigné sous le nom de carus, il arrive assez souvent que, à mesure que l'artère donne , les paupières se relèvent progressivement , et que le malade recouvre peu à peu sa connaissance. Dans les fièvres délirantes, on s'attachera à combattre 5 par des applications réitérées de sangsues, les points céphalalgiques qui persistent souvent dans cette variété pendant l'apyrexie» Dans plusieurs cas où le coma ou le délire se prolongeaient de manière à simuler une encéphalite aiguë, je me suis trouvé bien de faire raser la tête et de prescrire des ventouses scarifiées sur le cuir chevelu. Les fomentations froides , entretenues sur la tète d'une manière continue, m'ont paru avoir aussi un degré d'utilité très manifeste. Je ne bornais pas leur application au front, comme on a coutume de le faire ; je faisais envelopper toute la tête de linges plies en plusieurs doubles , et que l'on tenait constamment imbibés d'eau très fraîche.
Dans tous les cas à peu près les vésicatoires et les sinapismes sont indiqués. Les premiers deviennent quelquefois la seule voie par laquelle on puisse administrer le sulfate de quinine , lorsque , par exemple , il y a , comme dans les fièvres cholériques, des vomissemens et
des déjections alvincs. continuels. En se rappelant, d'ailleurs , que, dans les fièvres comateuses et délirantes, la lésion matérielle du cerveau ne consiste , pendant les premiers accès surtout, que dans une simple congestion, on concevra combien ces moyens doivent avoir d'efficacité pour déplacer le mouvement fluxionnaire par lequel le sang se porte vers un point irrité , mais non encore enflammé. C'est dans ces circonstances que se déploie la puissance de la médecine révulsive.
Dans les fièvres intermittentes accompagnées de colite, on associe avec succès l'opium au sulfate de quinine qui, dans ces cas, paraissent tous deux mieux convenir en pilules qu'en potion. La dose ordinaire d'opium est de deux à quatre grains d'extrait gommeux; dans les fièvres pernicieuses cholériques, j'en ai donné jusqu'à dix grains dans la journée. J'ai vu souvent ce médicament influencer rapidement, et de la manière la plus heureuse, les vomissemens et les selles cholériques. Du reste, je ne l'ai jamais employé seul, dans le but de prévenir un accès. Je ne l'ai jamais donné que pour arrêter les vomissemens qui me paraissaient dépendre d'un trouble nerveux , ou pour modérer l'irritation du gros intestin , comme dans les coiites ordinaires -, enfin , je faisais laudaniser les lavemens qui contenaient du sulfate de quinine, parce qu'ils étaient conservés plus longtemps.
La fièvre algide réclame un traitement spécial. Il y a dans cette variété un défaut d'innervation qui se révèle par le refroidissement le plus considérable que l'on puisse imaginer. Les excitans du système nerveux sont
donc indiqués 5 mais les accidens sont si pressans , la mort est si imminente , qu'il faut employer les moyens doués de la plus haute énergie.