‹ Traité des fractures et des luxations (volume 3)Chapitre 5 sur 98 · AFEECTIO^'S QUI PRÉDISPOSENT AUX FRACTURES · texte numérisé non relu

AFEECTIO^'S QUI PRÉDISPOSENT AUX FRACTURES

fractures intrâ-articulaires chez les vieillards*. C’est là encore une assertion beaucoup trop générale, et qui pourrait tout au plus se soutenir pour la fracture du col du fémur. Il y a, à la vérité, des fractures qui sont plus communes à certaines époques de la vie ; ainsi les fractures du col huméral et du col fémoral^ intra ou extra-capsulaires, sont en quelque sorte le triste apanage de la vieillesse ; les fractures du corps du fémur, communes en tout temps, sont surtout fréquentes dans le jeune âge par-dessus toutes les autres. D’autres sont trèsinégalement partagées entre les deux sexes : les femmes prenant une large part dans les fractures du col fémoral, du col huméral, de l’extrémité inférieure du radius; tandis qu’il est rare d’avoir à traiter ailleurs que chez l’homme des fractures du nez, de la mâchoire , du métacarpe et des doigts. Les saisons ont bien aussi leur influence sur la production de certaines fractures ; mais l’étude de ces curieuses conditions étiologiques serabien mieux placée dansl’histoirè de chaque fracture en particulier.

§ II. — Be quelques affections qui prédisposent aux fractures.

Toutes les affections qui prédisposent aux fractures se rangent dans rütié de ces deux catégories ; ou bien elles rendent les os plus fragiles, ou bien elles accroissent outre mesure la puissance des muscles qui agissent sur les os. On cite des cas de fractures arrivées par l’effet de convulsions violentes ; mais je reviendrai sur ce point en parlant des fractures par action musculaire, et je ne veux traiter ici que des affections qui détruisent la force de cohésion du tissu osseux.

llëb est d’abord qui attaquent toute l'économie, et auxquelles, par cette raison, on avait attribué les noms de diathèses ou de cachexies. Tels sont le scorbut, la goutte, le cancer, la syphilis, les scrofules et le rachitis.

1° Du scorbut. -i^Tous les ans, au printemps, le scorbut fait invasion à Bicêtre, je l’ai vu plusieurs fois dans des cas de fractures , mais je n’ai vu aucune fracture qui pût lui être at- Iribuéè. Toutefois quand il est porte à Un haut dëgrê, son ac-

* Dict. des dictionnaires de médecine, àrt. Fraclnrès.

DES FRACTDEES.

lion sur les os est des plus manifestes. Dans l’épidémie qui régna en 1698 àl hôpital Saint-Louis, Poupard et Saviard trouvèrent sur plusieurs sujets les os ramollis, accrus en volume, faciles à écraser à la pression et à séparer des épiphyses. Chez un très-jeune enfant, ouvert par Saviard, ce ramollissement était borné aux deux fémurs. M. A. Bérard a cité aussi un cas de scorbut observé sur une femme de la Salpêtrière, et qui n’avait réagi que sur une partie du squelette ; les os de l’un des membres inférieurs seulement furent trouvés abreuvés de sang, et fragiles à se rompre au moindre contact *.

2° La goutte. — La goutte a été signalée par divers auteurs comme prédisposant aux fractures; toutefois, à l’appui de cette assertion, je n’ai pu trouver que deux faits, encore assez peu décisifs. Il y a d’abord cette histoire rapportée par Sarrazin, d’un homtne de 60 ans, affecté depuis deux ans d’une arthritis pituiteuse dans les articulations du bras et du coude du côté droit, et qui se fractura l’humérus de ce côté en mettant son gant; la fracture était double, et siégeait à la fois à quatre ou cinq travers de doigt au-dessous de l’épaule, et plus bas près du coudq. Le cal ne se fît point, et le sujet étant mort deux mois après, on trouva à la dissection l’humérus tout à fait vermoulu de carie; ce qui ne veut dire autre chose que ramolli et facile à écraser sous le doigt. Le malade affirmait n’avoir jamais eu la vérole ®.

Le deuxième fait a été publié par Kruger-Hausen. Une femme de 76 ans souffrait depuis plusieurs années de douleurs de goutte et de tiraillements dans les membres, qui l’obligeaient à se tenir toute courbée. Un jour, voulant s’asseoir, et tournant le bras droit en arrière pour s’assurer de la position de sa chaise, elle se cassa le col de l’humérus. Au bout de six semaines, la consolidation étant presque complète , la malade marcha sur sa robe, étendit le bras gauche pour se dégager, et se cassa l’humérus gauche, également près de la tête. A partir de ce moment elle garda le lit; et de nouveau, comme on la

1 Mém. de l’Acad. des sciences, 1699, p. 169. — Saviard, Nouv. Recueil d’observations , obs. 81. — A. Bérard, art. Fractures du Dictionnaire en 30 volumes.

® Fab. Eüldani, centur. II, obs. 66.

AFFECTIO?îS QUI PEil«SPOSÉ>'T AUX FRACTCEES. 13

retournait pour lui administrer un lavement, un craquement subit annonça une fracture du col du fémur

En supposant que dans ces deux cas il s’agissait bien de la goutte proprement dite, l’âge des malades ne permettrait pas encore de la regarder comme la cause unique et réelle de la fragilité des os. On voit au musée Dupuytren quelques squelettes de goutteux, qui ont souffert des ankylosés dans presque toutes les articulations ; pas un ne porte de traces de fracture.

A la vérité, M. Mercier dit avoir observé que les os des vieux goutteux contiennent une plus grande proportion d’huile médullaire, ce qui semblerait indiquer que la goutte favorise l’atrophie sénile du squelette ; mais je crains qu’en ceci il n’ait trop généralisé, et je n’ai pas vu que les goutteux eussent les os plus fragiles que les autres.

3® Le cancer. — L’influence du cancer sur le système osseux est tout autrement énergique ; cependant il faut bien dire encore qu’elle ne se montre que dans le plus petit nombre des cas, et dans des conditions encore peu connues. J’ai vu fréquemment succomber à Bicêtre des sujets offrant tous les signes de la cachexie cancéreuse, et qui d’ailleurs n’étaient venus à cet hospice qu’après avoir subi plusieurs opérations et autant de récidives, et je n’ai encore vu sur aucun cette frâgilité des os, qui a été rencontrée quelquefois sur des- malades atteints de cancer beaucoup moins avancé en apparence.

Le premier exemple de ce genre a été publié en 1723 par J.-L, Petit. Une vieille femme portait depuis longtemps un cancer à la mamelle, dont elle n’était incommodée que de temps à autre ; il lui survint, à la partie moyenne du fémur gauche, un gonflement qui comprenait toute la circonférence de l’os, avec des douleurs continuelles. En se retournant dans son lit, elle se rompit la cuisse : les douleurs cessèrent aussitôt. De semblables tumeurs qui se formèrent à l’humérus et à la clavicule entraînèrent de même la fracture de ces deux os, et la malade finit par succomber 2.

Il n’est pas même besoin que la fracture soit précédée de ce . gonflement local des os. Mareschal a donné l’observation d’une

‘ Med. chirurg. Beobachtungen, von D’’ Krugep-Hausen; — extrait dans le Journal de Graefe et JValther, tome III, p. &i7.

* Malad. des os, 1723, tome II, p. 363.

DES PRACTtJEES.

dame de 45 ans, à laquelle il avait enlevé une glande du sein, et qui, après une parfaite cicatrisation , ressentit par tout le corps des douleurs violentes, et un jour en se retournant dans son lit, se cassa le fémur près de son col. Morand eut occasion de voir un fait absolument semblable. Les malades ayant suc-s combé peu de temps après, le fémur fut trouvé ramolli et vermoulu ; chez la première on ajoute que le périoste était détà4 ehé , sans nul changement de couleur à la peau *.

Le fait de Louis est plus célèbre. Il s’agit d’une religieuse, âgée de 60 ans, qui eut un bras cassé par un cocher qui l’aidait à monter en carrosse. Le cal ne se fit point; sept mois après, étant assise dans un fauteuil, et laissant tomber négligemment sa main sur sa cuisse, cela suffit pour lui rompre le fémur; et Louis, frappé de cette fragilité, apprit enfin que la malade portait au sein un cancer ulcéré.

Dans ces trois cas, les fractures ne s’étaient point consolidées ; il était important de savoir si la non-eonsnlidation était la loi des fractures amenées par le cancer. Fouteau a rapporté un cas qui fait exception à cette règle. Il avait enlevé un eancer ulcéré du sein à une femme de 45 ans. La cicatrisation se fît à merveille ; mais au bout d’un an survinrent dans lès hanches et les cuisses des douleurs qui obligèrent la malade à garder te lit; et, un an plus tard, comme sa servante lui soulevait la cuisse, te fémur se brisa avec une atroce douleur, rapidement suivie d’un gonflement considérable. Fouteau la mit à l’usage de l’eau glacée et de pilules au beurre d’antimoine ; mais une salivation abondante obligea d’abandonner au bout d’un mois l’usage de cés pilules. La consolidation ne s’en fit pas moins; et la malade survécut encore deux ans, au bout duquel temps elle mourut hydropique®.

Était-ce bien ici le vice cancéreux qui avait agi sur les osf Fouteau dit lui-même que sa malade avait eu, plusieurs années avant la formation du cancer, une humeur rhumatismale, qui même entreprit les deux poignets le troisième jour après l’opération. Je ne veux pas dire, assurément, que la présence d’un eancer dans l’économie fasse obstacle à la consolidation d’une

1 Mém. de VAcad. de Chirurgie, tome III, p. 49 et 50.

- Pouteau, OEuv. posthumes, terne I, p. 75 et suiv.

AFFECTIONS OTII PÎLÉpiSPQSE?FP AUX FR4CTCBES.

fractur© ordinaire ; Dupuytren a vu nombre de fois des fractures se consolider dans l’espace de temps requis chez des femmes affectées de cancer du sein ou de l’utérus ; mais la question est de savoir si le cal peut se faire sur des Qs amenés à unq fragilité excessive par l’influence d’un cancer extérieur.

Les premières autopsies bien faites dans ces sortes de fractures appartiennent à Dupuytren. Sur nne femme de 54 ans , il a vu des tumeurs d’une substance noire, molle, spongieuse, du volume d’une amande,. siéger çà et là sur le fémur, et quand on les détachait, elles laissaient des trous qui pénétraient Jusqu’au canal médullaire ; celui-ci était très-large, à parois minces et fragiles. Pareille dégénérescence s’observait sur le pubis et sur les côtes. Dans un autre cas, une tumeur cancéreuse , du volume des deux poings , occupait le lieu de la fracture et adhérait aux deux fragments-, les autres os étaient friables, mais nullement changés dans leur forme et leur couleur *.

On voit ici la fragilité due à deux causes, l’amincissement des os , et le développement de tumeurs cancéreuses à leur surface. D’autres fois la dégénérescence occupe l’intérieur des os; ainsi M. Blandin a vu le col du fémur, à l’endroit d’une fracture analogue , transformé en une coque osseuse renfermant une matière squirrheuse, compacte, Criant sous le scalpel comme de la couenne de lard, jaunâtre à l’extérieur et rosée dans le centre. La substance compacte du fémur et des autres os longs se réduisait en menus fragments sous le moindre effort, et le canal médullaire renfermait , au lieu de moelle , une matière semblable à celle qu’on avait trouvée dans le col du fémur. Bes os du crâne étaient également ramollis

J’ai vu des désordres semblables sur des os présentés, en 1 834, par Sanson , à l’Académie. IJne femme, âgée de 40 ans, portait un cancer du sein qu’elle faisait remonter à dix-sept ou dix-huit mois, etqui avaitamené un dépérissement très-prononcé; et déjà même on sentait des tumeurs dans l’abdomen. En se mouvant dans son lit elle se cassa la cuisse, et en voulant remédier à cette première fracture, l’interne lui rompit le fémur du côté opposé. Elle ne tarda pas à succomber. A l’autopsie, on trouva des tu-

1 Dupuytren, Leçons orales, tome T, p. 49 et suiv. - Gazette des Hdpitaiix, 1832, tome VI, p. .522.

DES FRACTDBES.

berculessquirrheus, dont quelques-uns ramollis, dans les parois abdominales , dans le poumon , le foie , etc. Le système osseux en était gorgé ; il y en avait dans l’épaisseur des os du crâne ; l’un d’eux même, du volume d’une noix, avait traversé toute l’épaisseur du frontal. Le rachis, scié longitudinalement, en montrait une quantité extraordinaire dans le corps de presque toutes les vertèbres; les fémurs en contenaient également dans leurs extrémités et dans le canal médullaire. Ils semblaient s’être accrus de dedans en dehors. Là où ils étaient plus développés, les parois osseuses étaient amincies dans la même proportion , et c’était dans des points ainsi amincis qu’avaient eu lieu les fractures, M. Cruveilhier a fait dessiner diverses parties de ce squelette, en y joignant d’autres observations du même genre *. .

En résumé , les fractures qui s’opèrent presque spontanément chez les sujets cancéreux, paraissent dues, dans la majeure partie des cas, à la dégénérescence cancéreuse des os mêmes, et sont alors absolument incurables. Quelquefois, par exception, les os semblent être seulement affectés d’une sorte d’atrophie pareille à l’atrophie sénile ; Rumpelt en a cité un exemple. Une femme de 60 ans souffrait depuisquatre ans d’une induration des glandes mammaires; en fléchissant la cuisse pendant son sommeil, elle se fractura le fémur droit en deux endroits ; et la mort étant survenue peu de temps après , on trouva en même temps toutes les vraies côtes brisées, et nulle trace de matière cancéreuse dans le squelette Alors le cal peut se faire à la rigueur, et tel était probablement le cas de Pouteau, J’ajouterai même que cette atrophie peut être partielle et locale en quelque sorte ; sur une femme à qui j’avais amputé un cancer du sein , et qui succomba à la récidive , je trouvai les côtes sous-jacentes tellement amincies , qu’elles n’avaient pas deux millimètres d’épaisseur ; de plus, ramollies, gorgées de sang, faciles à plier et à rompre, -d’ailleurs sans aucun vestige de dégénérescence ; les côtes de l’autre côté, et le reste du squelette, étaient dans un état tout à fait normal.

4° La syphilis. — Comme le cancer, la syphilis paraît exercer

1 Anatomie pathologique du corps humain, livrais, 20, pl, i.

® Gazette médicale, 1835, p. 64.1.

AFFECTIOXS OÜI PRÉDISPOSEVT AUX FRACTTRES.

quelquefois sur les os une influence d’autant plus mystérieuse qu’elle est plus rare , et que la majeure partie des malades y échappent. Marcus Donatus est le premier qui ait appelé l’attention sur ce sujet. Il rapporte l’histoire d’un Portugais affecté depuis plusieurs années d’une syphilis constitutionnelle avec des tumeurs tophacées sur divers os , qui enfin paraissait avoir cédé aux frictions mercurielles. Un jour, en jetant à un de ses compagnons une moitié d’orange, il se fit une fracture à l’humérus droit ; la consolidation était à peine achevée , qu’en étendant le bras gauche hors du lit pour prendre le pot de chambre, il se cassa l’humérus gauche, qui se consolida également bien ‘. Depuis lors, les faits du même genre se sont multipliés ; on a môme cité des cas de non-consolidation attribués à la syphilis, et dans lesquels le mercure a amené promptement la réunion des os. Je reviendrai sur ce point à rocca.sion du traitement; je veux seulement ajouter pour le présent que l’état anatomique des os ainsi rendus fragiles par la syphilis est encore inconnu , et que chez les vieillards elle paraît agir principalement en favorisant l’atrophie du squelette.

5“ Les scrofules. — La fragilité des os pour cause de scrofules est plus rare encore, et à peine si j’ai pu en rassembler quelques exemples. Dupuytren avait recueilli l’observation d’une petite fille de 8 mois, de constitution scrofuleuse, qui tout à coup, et sans nul symptôme précurseur, se réveilla dans la nuit en jetant de hauts cris. On crut qu’elle avait été prise de coliques venteuses ; mais trois jours après la mère découvrit umgonflement àla partie moyenne delà cuisse. Les chirurgiens consultés ouvrirent des avis fort divers ; les uns admettaient une simple courbure de l’os , d’autres une tumeur produite par le froid ; enfin on reconnut une fracture, qui fut traitée par Dupuytren et consolidée au bout de cinq mois

Le cas de Goodwin est bien autrement remarquable. Marie Bradcock, âgée de 32 ans, fibre lâche, teint blanc, cheveux bruns, ayant toujours joui d’une assez bonne santé, modérée dans sa manière de vivre, et exempte de tout traitement mercuriel, avait, dans l’hiver de 1783, ressenti dans les membres

1 M. Donati, De historiû medîcd mirabili Lib. Lib. V, cap. i. - Leçons orales de Dupuytren, tome I, p. 43.

18 i>ES FRACTURES.

des douleurs qu’elle attribuait à un rhumatisme, quaüd im jour, s’étant heurté le pied contre une brique, elle ne fut pas peu surprise de trouver une fracture près delà cheville. Avant d’être parfaitement rétablie de cet accident, elle devint grosse pour la huitième fois: et un jour que son niari l’aidait à descendre du lit, sans nul effort, sa cuisse gauche se trouva cassée. Elle accoucha heureusement ; mais peu apres eilê sb cassâ le bras gauche en le posant simpletneiit sur le coü d’une pbrâpnne qui l’aidait à sè lever. Puis , dans son lit même ; elle se fractura le fémur droit , d’abord près de la hanchè i et au bout de quelque temps plus bas près du genou ; piiîs ce fut la clavicule ; püi^ le bras droit; puis encore le fémur droit à peine guéri de ses deux précédentes fractures. Total, huit fractures dans l’espace de 18 mois, sans aucune cause bien évidente. Seulement, avant chaque fracture, elle éprouvait constamment, durant plusieurs semaines, une douleur considérable en un point déterminé de l’os , laquelle allait en croissant jusqu’à la fracture qui la faisait disparaître en peu de jours; et à l’époque où se recuèiliait l’observation , elle se plaignait d’une douleur un peu au-dessus du coude qui lui présageait une neuvième fracturé. A chacjue fracture on se contentait d’un léger bandage ; le cal ne demandait que cinq ou six semaines pour se former. Le docteur Hamiiton, qui l’observa avec grand soin, rie trouva rien d’anormal dans la transpiration ni dans les urinés. Sdn teint indiquait une disposition scrofuleuse , et véritablement plusieurs personnes de sà famille et nîême un de ses propres enfants étaient pris de scrofules ; mais elle-même n’en avait jamais souffert ,

Sont-ce bien là des faits suffisants pour attester l’infliience des scrofules sur les fractures ? Je ne voudrais pas l’affirmer, Dans le premier cas, une fracture unique ne prouve pas grand chose; dans le second, des fractures si multipliées prouvent trop, ce me semble; et une fragilité aussi étrange ne peut être rapportée, à mon avis, qu’à Une disposition rachitique.

6" Le rachitis. — Le rachitis est peut-être l’affection qui prédispose le plus aux fractures; mais je ne me borne pas à comprendre sous ce nom le rachitis de l’enfance-, il faut le poursuivre dans l’âge adulte et la vieillesse pour s’en faire une

1 Journal de médecine, tome LXXVI, p- 81.

AFFECTIONS OCI PÉÉDISPOSÊnt AUX FEACTÜBES. 19

idée bien complète; et il faut, en outre discerner nettement ses jDériodès pour en bien comprendre les effets.

Le rachitis débute par un état particulier des os que je ne saurais mieux comparer qu’au ramoilissementrou^e déterminé par rinflammatiori; l’os est alors plus léger et plus fragile, et les fractures se produisent avec une grande facilité. .A une période plus avancée, les sels calcaires diminuant de plus en plus et par suite la solidité de l’os, il est en quelques points presque carnifîé, il ploie et se courbe au lieu de se rompre mais la fra^ilité.persiste encore en assez de points du squelette pour donner lieu à des fractures’ en même temps qu’à de simples courbures. Enfin, quand les progrès de la maladie sont Arrêtés, d’ordinaire lé tissu osseux reprend peu à peu sa preriiière. solidité, ou même passe à l’état d’éburnation, et alors les fractures spiit autant ou plus difiicilés que dans l’état normal ; ou bien là réparation ne se fait point, tes os restent faibles , amincis, avec ëiargissement des cellules dans le tissu spbiigieüx et du canal médullaire dans les diaphyses ; et alors , non-seuiément les fractures sont communes, mais quelquefois même l’atrophie de l’ds est portée au point que la consolidation ne se fait pas, ou sé fait très-lentement et avec beaucoup de difflcultë.

Les exemples de fractures multipliéés clièz dès enfants rachitiques surâbondent; toutefois il est à femàrquer qu’elles se présentent rarement avant l’apparition dés courbures , sans doute parce qu’on tient les malades au lit ; et qu’on les observe surtout ctiéz les sujets ëri voie dé guérison , c’est-à-difé chez qui les os tordus ont repris assez de solidité pour permettre la marche et l’exercicè. Un jeune garçon, né d’uh père sain mais d’une mère rachitique, ayant eu lui-même lesjàmbes et les éuisses tordues par le rachitis dans sa première enfance, fît une chute en jouant à l’âge de 6 ans ; il s’ensuivit une fracture de l’humérus gauche, non acéompaghéë de douleur, consolidée fort régüîiéremëiit en un mois. Un an après, toujours en jouant, il sè cassa le fémur gauche à sa partié moyenne, également sans douleur; consohdation en 40 Jours. Trois mois s’étaierit écoulés et il était parfaitëmént rétabli, lors'qu’ëri se penchant de sbh lit pbür ramasser un objet à terre, il se fit une fracture nouvelle à la même cuisse, mais cette fois au tiers inférieur. Quarante jours suffirent encore à la réunion ; mais là santé de l’enfant affaiblie

DES FBACTUaES.

l’obligea à marcher avec des béquilles. Enfin, il avait dix ans, quand une de ses béquilles ayant glissé, il tomba et se cassa le fémur droit à la partie moyenne. Ge fut pour cette fracture qu’il vint à l’hôpital des Enfants, où je faisais le service durant l’été de 1838, et où Je reconnus les traces des fractures précédentes. Celle-ci paraissait transversale ; elle ne causait pas plus de douleur que toutes les autres ; et au 42® jour elle était parfaitement consolidée. Ainsi il avait eu en quatre ans quatre fractures, triste présage pour l’avenir.

Jacquemine a suivi beaucoup plus loin un malade du même genre, né de parents sains, affecté dès l’âge d’un an d’un rachitis général qui lui avait aplati les côtes , dévié la colonne vertébrale, et courbé tous les os longs, à l’exception des humérus. Il n’avait pu marcher qu’à Tâge de 5 ans, et était toujours resté excessivement petit et débile. Vers l’âge de 12 ans, voulant monter sur un monceau de bois, il tomba et se cassa le bras droit à la partie moyenne : la fracture était simple et se consolida parfaitement. A 15 ans, en essayant de monter derrière une voiture, le pied lui manqua ; de là, fracture des deux cuisses, réunion par un cal difforme, et il resta boiteux du côté droit. A 17 ans, fracture du bras gauche. A 28 ans, fracture de la cuisse gauche, dans un point différent de la première. Enfin à l’âge de 32 ans, il se cassa de nouveau la cuisse droite, et toujours en un endroit différent. L’observation ne va pas plusloin*.

On voitau musée Dupuytren, n° 516, le squelette d’un enfant de 6 à 7 ans, affecté d’un rachitis général; il porte des fractures à deux côtes, aux deux clavicules, aux deux cubitus, aux os des deux jambes, et enfin deux fractures au fémur droit; en tout douze fractures. Lonsdale a vu une jeûne fille dont presque tous les os étaient envahis par le rachitis , et qui eut successivement vingt-deux fractures produites parles causes les plus légères ; la consolidation eut lieu pour toutes dans le temps ordinaire. On lit dans la Gazette médicale de Londres l’histoire d’une autre jeune fille, qui, de 3 à 14 ans, avait eu successivement 31 fractures,* toutes sur les os longs des membres ; et, chose à noter, la première était survenue dans la pre-

i Journal de médecine, tome LXXVII, p. 267, et LXXXIV, p. 216.

atfectioss qui phédisposent aux feactdeps.

mière période du rachitis, c’est-à-dire avant l’apparition d’aucune courbure’. Enfin, Esquirol possédait, dit-on, dans sa collection anatomique, le squelette d’une femme rachitique, dont presque tous les os avaient été brisés dans deux, trois ou quatre points de leur étendue. On y comptait ainsi plus de deux cents fractures, toutes plus ou moins bien consolidées®.

Chez les adultes, le rachitis arrive rarement à la période de carnification et de torsion des os ; toutefois, on en connaît plusieurs exemples. Le plus célèbre est assurément celui de la femme Supiot, dont presque tous les os avaient subi les déformations les plus étranges; à l’autopsie encore, on les faisait ployer en beaucoup d’endroits sans les rompre, tandis qu’ailleurs ils oflFraient une excessive fragilité".

Mais il est bien plus commun de voir le rachitis s’arrêter à la période de ramollissement rouge, et peut-être, après 40 ans, ne la dépasse-t-il Jamais. Alors on voit bien encore le tissu spongieux s’alBFaisser ; le rachis se courbe, le col du fémur s’abaisse, s’écrase, se pétrit en quelque sorte sous la pression de la cavité cotyloïde, ou réagit sur cette cavité même, etc. ; et de là les déformations si variées des articulations de certains vieillards ; mais les diapbyses restent inflexibles et se rompent au moindre choc. Je ne veux pas dire par là que les os spongieux résistent mieux aux fractures, et l’on sait assez que lè col du fémur, qui chez les vieillards ressenties premières atteintes du ramollissement, est aussi la portion du squelette qui se brise alors le' plus fréquemment.

Je regarde comme très-probable que cette fragilité des os amenée, dit-on, par l’influence de la syphilis, des scrofules, de la goutte, se rattache au rachitis de l’âge adulte et de la vieillesse : elle se montre d’ailleurs dans des cas où aucune de ces causes ne peut être révoquée. Saviardarapporté l’histoire d’une fille de 30 ans, entrée à l’Hôtel-Dieu pour des douleurs excessives par tout le corps, sans fièvre, et sans aucun signe de vérole ou d’autre maladie. Trois mois après qu’elle eut été en son lit, ne pouvant plus marcher, ses os se cassèrent de telle sorte qu’on ne pouvait la toucher sans produire quelque fracture

1 London Medical Gazette, 1833, tome XII, p. 366.

2 Fractures du Dict. en 30 volumes.

3 Morand, Opuscules de chirurgie, part. II, p. 224.

DES FBACTÜBES.

nouvelle : elle succomba six mois après. A l’autopsie, on trouva fracturés les os des cuisses, des jambes, des bras ; les clavicules, les côtes, les vertèbres , etc. ; tous les os étaient remplis d’une moeUe rougeâtre et s’écrasaient sous les doigts

il serait superflu de citer des exemples de fragilité des os chez les vieillards, et je me bornerai à rappeler Fhistoire de Séraphin, directeur des Onibres chinoises, que j’ai déjà citée dans mon Anatomie chirurgicale, et celle d’une femme de la Salpêtrière , chez qui M. Cruveilhier trouva à l autopsie des fractures de la jambe droite, du fémur puche, du radius droit, et deux ou trois fractures à presque toutes les côtes®. L’état des os n’était pas autre que dans l’observation de Saviard; pas autre que dans le rachitis des ènfànts arrivés à cet état que M. J. Guérin désigne sous le nomdè consomption rachitique dxi squelette; pas autre enfin, sauf le degré plus avancé du mal, que chez les vieillards atteints de ce qu’on appelle commnnément l’atrophie sénile.

Comme ëàiises prédisposantes locales, op a signalé la carie, la nécrose, les tubercules, l’ulcération par suite do voisinage d’un anévrysme ou d’iine tumeur de mauvaise nature, le développemènt d’hÿdatides dans les os, l’ostéosarcômé, etp. Sans nuf douté, toutes ces affections tendent à diminuer la solidité dès os, et favorisent les fractures; et il serait facile de citer des exemples à l’appui ; mais les fractures produites en de telles circonstances ne sont, én quelque sorte, qu’un accident de l’affection principalé; et celle-ci réclamant avant tout l’attention des chirurgiens, l’étude en sera mieux placée à l’article des complications.

Mais une cause beaucoup plus fréquente, et que l’on a beaucoup trop négligée, est l’inflammation locale du tissu osseux. J’appelle ainsi, par conjecture, uiie affection qui se traduit géhéralenient à l’extérieur par des douleurs sourdes, que le malade rapporte à une contusion antérieure omà quelque atteinte de rhumatisme ; rarement assez forte pour exciter une réaction générale, et n’attirant guère l’attention que lorsque enfin ôn voit, sous un effort pèu considérable, se produire une

1 Saviard, 2Yauv. Recueil d’obs. chir., obs. 62.

^ Cruveilhier, Essai sur l’andt. pathol., tome I, p. 193.

DES CACSES DÉTERMIXASTES DES FRACTURES.

fracture au lieu même qu’occupait la douleur. J’ai vu un jeune homme dé 20 ans, forfet bién constitué, se fracturer le fémur en tombant de sa hauteur sur un sol parfaitement uni; depuis quelques semaines il avait résseiiti sur le lieu même de la fracture, des douleurs qu’il rapportait à un rhumatisme.

La plupart des fractures des os longs par l’action musculaire, se préparent pour ainsi dire de cette manière. Nicod en a cité deux cas reniarquables. Un garçon menuisier éprouvait depuis un mois des douleurs rhumatismales assez vives dans le bras gauche-, une fracture se fît eh appuyant fortement la main sur la poignée d’un vilebrequin qu’il faisait tou’rner de la main droite. Un laboureur se cassa le bras droit én lançant une pierre 5 on apprit qu’il avait toujours joui d’une bonne’ santé, excepté depuis un mois , que des douleurs au bras droit s’étalent accrues au point de l’empêcher de travailler ; du reste il n’avait point eu de fièvre, ni perdu l’appétit un seul jour ‘. Je citerai des faits du même genre à l’occasion des fractures de la rotule; aussi, toutes les fois qu’il s’agit de faire supporter aux os des efforts énergiques, comme dans la réduction des luxations anciennes, je regarde comme une précaution fort importante de s’assurer par avance si le malade n’a pas éprouvé de douleurs fixes dans un point du membre luxé.

L’atrophie des os, qui agit en diminuant leur épaisseur, succède souvent à des luxations non rédui tes ; plus souvent à l’i mmobilité produite par la paralysie. Ainsi le défaut d’action dès muscles prédisposé aux fractures en àffaiblissantla résistance des OS; au contraire la surexcitation du système musculaire constitue une autre prédisposiiion en faisant supporter au squelette des efforts qui dépassent sa résistânéé normale. ' Les épileptiques dans leurs accès, les sujets atteints dè convulsions violentés et répétées, sont naturellement exposés aux fractures par éction müscujairé, mais ici là prédisposition se confond avec la cause ii'.ôme, sur iaqueÜé nôiis reviendrons dans un instant.

§ III. — Bes causes déterminantes des fractures.

Les causes qui déterminent les fractures sont de deux sortes -. violences extérieures ou action musculaire. On a cité cepen-

1 Annuaire des Hôpitaux, in-4. Paris, 1819, p. 494.

DES FRACTDRES.

dant un cas de fracture de côte attribuée aux chocs du cœur; mais la réalité de cette cause avait été plutôt présumée que reconnue ; je reviendrai d’ailleurs sur ce fait en temps et lieu.

Les fractures par violences extérieures sont de beaucoup les plus communes. Quand la fracture a lieu sur le point même où la force a été appliquée , on l’appelle fracture directe ou par cause directe^ quand elle se fait plus loin , fracture par contrecoup ou par cause indirecte. Mais il n’est pas toujours facile , dans la pratique, de déterminer si telle fracture s’est opérée directement ou par contre-coup ; et , bien qu’en général les chocs extérieurs brisent l’os dans le lieu frappé, et que les chutes produisent plus souvent des contre-coups, il se rencontre tant d’exceptions, qu’il est impossible de classer les causes extérieures des fractures autrement que par leur ordre présumé de fréquence. Les chutes tiennent alors sans contestation le premier rang; viennent ensuite les chocs directs, les fortes pressions, les m.ouvements exagérés de torsion, de flexion, de traction ; auxquels il faut joindre quelques autres causes fort rares et qui formeraient autant de sections à part.

Les chutes ont lieu sur la pointe des pieds et des mains, sur le talon et le poignet, sur le genou et le coude, sur la hanche et l’épaule , sur la tête ou le bassin , et enfin sur presque toutes les régions du corps ; elles se font de très-bas ou de très-haut , sur un plan dur ou mou , égal ou raboteux ; quelquefois enfin il y a comme une succession de chutes, quand un maçon, par exemple, tombant d’un échafaudage très-élevé , rencontre en chemin une poutre qu’il brise pour continuer sa chute jusqu’au sol. Rien de plus irrégulier, de plus capricieux , si j’ose ainsi dire, que l’effet des chutes. Les journaux rapportaient récemment l’histoire d’un individu tombé dans une carrière de 78 mètres de hauteur, sans se faire aucune fracture ; tandis qu’il y a quelques mois, un vieillard de Bicêtre, s’étant précipité du deuxième étage, nous a présenté des fractures de presque tout le squelette ; et entre autres un tel écrasement de toute la portion dorsale du rachis, que nous pûmes extraire les poumons à travers l’écartement de cette fracture. Qui ne sait d’ailleurs qu’une simple chute de la hauteur d’un individu sufiit pour fracturer la jamhe, la cuisse, le bras, la clavicule? En général , il semble que l’eftbrt de la chute a besoin , pour

opérer les fractures, d’une certaine action des muscles qui fixe les leviers osseux ; et cela est surtout frappant pour les fractures indirectes ; ainsi, il est très-difficile d’obtenir des fractures indirectes sur le cadavre , de quelque façon qu’on varie les chutes ; et le privilège des ivrognes qui tombent tant de fois impunément, a même donné naissance à un proverbe auquel il suffit de faire allusion.

Les chutes produisent certainement beaucoup de fractures directes ; ainsi une chute sur le talon brise le calcanéum ; sur le genou , la rotule ; sur la hanche, le grand trochanter ; sur l’épfîule , le col huméral -, sur la poitrine , les côtes , etc. Mais le plus communément peut-être la partie heurtée demeure intacte, le contre-coup seul produit une fracture à distance ; aux chutes sur le talon succèdent des fractures de la jambe, du fémur, du bassin même ; la chute sur la main fracture le radius ou l’humérus ; la chute sur l’épaule casse la clavicule ; la chute sur un point déterminé de la poitrine brise les côtes dans un point plus ou moins éloigné. La théorie des fractures indirectes pour les os longs est des plus spécieuses; l’os appuyant par une extrémité contre le sol , le poids du corps presse sur son autre extrémité, et le soumet ainsi à deux puissances opposées qui tendent à exagérer ses courbures naturelles ; il se brise alors comme un arc qu’on veut forcer. Il y a sans doute quelque chose de réel dans cette comparaison ; cependant il ne faudrait pas croire que les choses suivent une marche aussi régulière, et que des chutes toutes semblables en apparence, bien plus, réagissant sur le môme os, le fractureront toujours dans le même point, qui serait celui de sa plus grande, courbure. Vous verrez des chutes sur l’épaule casser la clavicule dans son milieu, ou près du sternum, ou près de l’omoplate. Le tibia peut être aussi brisé dans tous les points de sa hauteur ; il l’est de préférence dans sa moitié inférieure. Pour le radius, la fracture occupe presque toujours le voisinage du poignet, etc. La faiblesse naturelle ou acquise de l’os en tel ou tel point, l’obliquité variable de la chute et du contre-coup, d’autres circonstances encore qu’il est plus facile de soupçonner que de saisir, sont probablement causes de ces différences. Il en est de même de la forme de la fracture, simple, multiple, transversale, oblique, et des obliquités de direction sans règle et sans mesure, tout aussi impossibles

DES FBACTOEES.

à expliquer qu’à prévoir. En résumé, nous constatons le rapport de la chiite à la fracture ; nous ên soupçonnons en gros lé mécanisme; mais la vraie théorie, celle qui rendrait raison des détails essentiels du phénomène ' nous a jusqu’à présent échappé. ' ' ' • • ; f.

Les chocs brusques, comme un coup de bâton,' un coup de pierre, he produisent guère que des fractures simples et directes. J’ai fracturé nombre de fois tous les bs longs sur le cadavre avec un énorme leviér en fer ; presque jamais je n’ai eu de fractures multiples; bien plus, et j’aurai occasion de revenir sur ce point tout à rbeuré, frequeminént je n’ai obtenu que des fractures incomplètes. J’ai vu pourtant sur le vivant des fractures commînutives produites par des chocs directs, mais animés par unè grande puissance c’est ainsi qu’un moellori, une poutre ou tout autre Corps pesant tombant dé très-haut , brisent communément les os avec esquiliës ; et s’il s’agit d’un corps mu par la poudre à cânoh, comme une balle, ün biscàien, un éclat d’obus, etc., les fractures simples ou plutôt uniques sont une exception tréà-rare - presqüe toujours il y a des esquilles, des éclats, et dès fissutes qUi se prolongent au loin sur les fragments. ■ '

Certains chocs favorisés tantôt par l’obliquité de leur direction, tantôt par la conügùra'tion dés os, amènent au contraire des fractures indirectes.' Ainsi un cbup porté d’aplomb sur la face externe dü grand trochantèr produit la fracturé' directe, ët presque l’écrasement tîe t’os; un Coup porté sur sa face antérieure déterminé plutôt la fracturé întra-capsiilâïre"du ’cbl fémoral, maniféStémépt indirecte. Un coup violent sur le sternum peut produire tantôt là fracture directe de Cet ùs, tantôt la fracture indirecte des côtes- ou de leurs cartilagés, étcl ”

La pression agit de la même manière, tantôt directement et tantôt indirectement, seulement avec plus de lenteur; en sbrté que la fracture est moins soudaine^ et que Pon peut' rééliement mesurer un intervalle entre la rupture des premières et des dernières fibres osseuses. On conçoit donc què si là”^ pression cesse d’agir dans cét intervalle, l’os ne séra brisé qu’à inoitië. C’est eh effet ce qui a lieu assez souvent, notamriïent pour les côtes ; je viéns de dire què pbiir les grands bs des membres, des percussions assez fortes produisent fréquemment

un effet analogue. La théorie indique alors que la rupture se fait par une flexion exagérée de l’os, et que les fibres qui occupent le côté convexe de l’os durant cette flexion, subissent une traction plus énergique et doivent se rompre les premières. Il y a cependant quelques exceptions à cette règle. M. Lisfranc a cite un cas, sur lequel je reviendrai plus loin, de fractures de la table externe des côtes avec flexion en dedans de la table interne; et moi-même j’ai disséqué sur un vieillard une fracture du même genre, dans laquelle la côte ayant été pliée en dedans, la face convexe avait résisté, et la fracture n’avait eu lieu qu’à la face concave. {Ployez Vi- fig- 2.) Je fis alors sur les côtes saines de ce sujet quelques expériences dont plusieurs me fournirent le même résultat. Je suppose bien que, le fait ainsi avéré, la théorie ne restera pas en défaut pour l’expliquer; mais je laisse volontiers ce soin à qui le voudra prendre.

A la pression se rattachent les efforts de flexion exercés sur la continuité d’un os, en vue d’accroître ou de redresser sa courbure naturelle, de même qu’on essaye de ployer un bâton sur le genou. Seulement, dans la pression, l’os est fixé par ses deux extrémités, et la violence exercée agit directement dans l’intervalle; tandis que dans la flexion dont fl s’agit, l’os est surtout retenu par un point quelconque de sa continuité , et l’effort se fait sur l’une de ses extrémités ou . ir les deux à la fois. Ln jeune plâtrier conduisant sa charrette par un chemin très-fangeux, avait mis le pied dans une ornière profonde ; dans le même instant il voulait fouetter ses chevaux, lè coup porta à faux ; le jeune homme entraîné en avant faillit de tomber, et eut la jainbe cassée par le rebord de l’ornière L Dans là réduétion des vieilles* luxations du coude en arrière, plus d’une ibis une flexion forcée de rayant-bras a rompul’olécrânè par lé ‘même mécanisme .

La torsion agit sur toute l’étendue d’un os, et le brise généralement dans sa par tiè la. plus faihiè; c’est donc toujours une cause indirecte. Eiie vient en aidé quelquefois à la pression; ainsi une forte pression sur le sternum fracture les côtes en lés courbant et en les tordant tout ensemble. D’autres fois elle

Journal général de médecine, tome XXIV, p. 875.

suffit seule, et bon nombre de fractures de l’extrémité inférieure du péroné ne reconnaissent pas d’autre cause. Elle peut môme agir sur les diapbyses ; mais alors il faut une force immense ou bien une altération du tissu osseux. Les sujets atteints de racbitis ou de cancer, qui se fracturent les membres en se retournant dans leurs lits, le font souvent par ce mécanisme. Comme j’essayais de réduire une luxation fort ancienne du fémur, j’avais chargé un aide intelligent de tourner la cuisse en dehors à un moment donné. L’os résista à ce mouvement ; la rotation aboutit donc à un effort de torsion qui, bien que dirigé avec lenteur, fractura le fémur vers son tiers inférieur; mais les douleurs vives et prolongées qui accompagnèrent cette fracture parurent accuser une altération préalable dans cette portion de l’os.

D’autres fractures sont dues à une traction violente, tantôt directe, comme quand un membre est engagé dans les rouages d’une machine et retenu d’un autre côté; tantôt indirecte et agissant obliquement sur l’os, de manière à en produire la flexion; ainsi la malléole tibiale peut être arrachée par le renversement du pied en dehors; et le péroné se fracturer dans un renversement du pied en dedans. Les fractures de la rotule par contraction musculaire se font suivant l’un ou l’autre mécanisme, plus souvent toutefois par la traction oblique que par la traction droite. J’ai rapporté, dans mon Anatomie chirurgicale^ les expériences de Troja et de Wilson , pour apprécier la force de résistance des os à la traction directe ; ainsi, le cubitus d’un homme de 20 ans, dépouillé de son périoste, se rompit sous une traction de 464 livres ; celui du côté opposé, avec son périoste, exigea uneibrce de 485 livres. Pour décoller une épiphyse, en laissant le périoste intact, il fallut un poids de 550 livres; en enlevant le périoste il suffit de 119 livres. Ces expériences, qui demanderaient à être répétées et variées, ne donnent pas, à beaucoup près, ce qu’on avait obtenu du calcul pur. Pour n’err citer qu’un exemple, en supposant un portefaix robuste, pesant 180 livres et soulevant sur le dos un poids de 1,900 livres, Borelli était arrivé à cette conséquence, que l’effort de traction supporté par les deux rotules était au moins de 24,960 livres, ce qui dépasse toute vraisemblance ; et je me borne à ce rapprochement significatif des

DES CAUSES DÉTEBMI>A>'TES DES FBACTCEES. 29

résultats fournis par la théorie pure et par l’expérience directe.

L’action musculaire, au premier abord, ne semble pouvoir agir autrement que par une traction exercée sur les extrémités d’un os, comme dans les fractures de la rotule déjà citées. Mais quelquefois cette traction s’exerce sur la continuité de l’os même, les deux extrémités demeurant fixes, et c’est ainsi qu’il faut expliquer certaines fractures des os longs ; d’autres fois la puissance musculaire agit comme un obstacle qui retient le milieu de l’os, tandis que son autre extrémité est emportée par un mouvement violent ; ainsi l’on connaît plusieurs exemples de fractures de l’tiumérus déterminées par un effort pour asséner un coup de poing, pour lancer une pierre, etc. Les os le plus souvent fracturés par l’action musculaire sont la rotule, le calcanéum, l’olécrane, l’humérus, le fémur; on cite également quelques exemples analogues de fractures du sternum, des côtes, de la clavicule, de l’avant-bras et même du tibia. D’après ce que j’ai vu, il me paraît qu’il faut alors, ou bien quelque altération préalable du tissu osseux qui ait diminué sa résistance, ou bien un accroissement anormal de la puissance musculaire, comme dans les convulsions et l’épilepsie ; j’aurai soin d’ailleurs de revenir sur tous ces faits en temps et lieu.

Enfin, les violentes explosions des gaz, le dégagement subit d’une masse de vapeur, sont encore des causes de fractures dont la réalité ne saurait être révoquée en doute. Deux soldats avaient le bout du pouce appuyé sur la lumière du canon; tandis qu’on bourrait la gargousse le coup partit inopinément ; le feu sortit par la lumière avec une violence extrême, et l’un d’eux eut les deux phalanges du pouce fracturées?. Nous avons vu même, âans l’affreuse catastrophe du chemin de fer de Versailles, le crâne rompu circulairement et éclaté par le dégagement de vapeur produit par l’ébuliition du cerveau ; horrible exemple de la puissance de ces agents nouveaux mis en jeu par les mains de l’homme, mais qui à ce degré n’offre plus à l’art que l’intérêt d’une triste curiosité.

Telle est la série à peu près complète des causes des frac-

* Rayaton, la Chirurgie d’armée, p. 309.

30 DES fracttirÉs.

tares datis le cours ordinaire de là vie ; mais il nous reste une question l)eaucoup plus difficile à aborder, savoir : comment se produisent les fractures chez le fœtus oü dans la vie intrautérine.

Il faut d’abord élaguer les fractures produites durant le |r^^ valide l’accouchement, soit parie fait de lâ pression dé la tête dans lin bassin trop étroit, et alors elles portent exclüsiveipent sur le crâne • soit par tes manœuvres dé i’accouchëür, et alors l’humérus et le fémur y sont plus particülièremént disposés*. En nous bornant donc à celles cjüi surviennent péndant lâ grossesse, ii en est d’abord qui sont dues à des çbocs hirecisi agissant à travers l’épaisseur des parois abdominales ét utérines dé ià mère. .

^^^-^evergie a rapporté l’histoire d’une femme qui, étant grosse / de 6 mois, se frappa violemment l’abdomen contre l’angle d’une table. La douleur fut excessivement aiguë , et persista pendant quelque temps. Cette femrne accoucha, au terme ordinaire, d’un enfant assez fort, et qui présentait une tumeur vo;^ lumineuse dans la région de la clavicule gauche. Il inourut le 8« jour, et à l’autopsie on trouva cette tumeur formée ÿ)ar un cal solide et volumineux, réunissant une fracture de là clayif cule dont les deux fragménts avaient un peu chévâüèbé î’iïn sur l’autr^#. La pièce avait été déposée au musée du Vâl-dé- Grâce ; elle a malhëürèüsemerit disparu. , .

Une pareille cause peut-elle produire une fracture coinpiiquée d’issue des fragments? Lé fait suivant paraît décMt à éét égard ; toutefois j’aimerais mieux l’expiiqüér par là céhtrâbtidn des muscles consécutive à lâ fraélure|üne jeune femUié enceinte de 6 mois fit une chute-snTlFbâs-ventre ; aussitôt élîe sentit le foetus rémuer'avec force; mais cés moüvenïénts hé tardèrent pas à cesser. Elle âccoüctia â terme d’uh enfant mâ|i gre, très-faible, offrant à la jambe une plaie transversale à lèvres flasques et pâles, par lâquelle-faisâit sailliéla diaphysè^ù tibia toufà fait séparée de son épiphyse inférieure. L’os SaiÜâht était nécrosé; CàraS’^'i?eTrta‘'vaméîBenL'fe et là

gangrène emporta l’enfant le 13® jour L

i Chanssiev, Discours pron. àîa distrib^des prix de laMaternité,eniSiO.

® Revue médicale, 1825, tome II, p. 152.

® Archives gén. de médecine, tome XVÎ, p. 288.

Un cas plus extraordinaire est celui d’une fracture avec issue d’un fragment sans violence extérieure. Une femme enceinte entendit, dans un mouvement du fœtus, un brüit semblable à celui produit parla rupture d’un bâton ; et dès lors elle ressentit dans le ventre des douleurs pareilles à celles d’tine piqûre. Six semaines après elle accoucha prématurément dé deux jumeaux mâles , dont l’un portait une fracture du fémur gaü« che'; l’os faisait à travers les téguments une saillie de plus d’un pouce, et il était carié. Ce fait, qui paraît ajDparténir â Strambio, a donné lieu à plus d’une interprétation. Les uns y piit vu une fracture par action musculaire; d’autres, considérant la présence de deux fœtus, ont présumé que le fœtus blessé avait engagé sa cuisse entre les membres du foetus voisin, et l’aiirait brisée en la retirant ; et Oswald s’est hâté de conclure qu’une pareille fracture ne saurait avoir lieu que dans les grossesses doubles'. Il est au moins prudent d’attendre de nouveaux faits..

Si déjà tant d’obscurité enveloppe l’étiologie des fractures simples , la difficulté est bien autre pour ces cas singuliers où des fractures très-nombreuses occupent presquè tous les os du squelette, Malebranche dit qu’on voyait aiix invalides, vers 1668, un jeune homme qui était né fou, et dont le coriis était tout rompu dans les mômes endroits que l’on rompt lés crimihëîs ; et il en rapporté la cause â l’imagination dé la mère qui, étant èncèinté, avait voulu assister au supplice de la roùé. HartzoeUér, én i768, râcoritâ une pareille histoire, et Mùys, en 1751 , une troisième ; niais ni Tiiri ni l’autre n’avaient vu les sujets. Un quatrièriie cas a été observé par Amand ; une dame dé qualité fit ünë fausse couché ; lé tbetüs, venu mort ét qui paraissait être au 4« ou au 5*^ hiois, présentait, au milieu des âvàntbras , des cuisses et des jambes , àes impressions entièrement semblables à celles que fait la barre de fer sur les membres d‘’ün patient auquel on fait subir le supplice de la roue ; les os étaient distinctement divisés dans ces points, et n’étaient joints que par la peau. L’accoucheur n’osa cette fois adresser aucune question à sa noble cliente

1 Voir l’art. Fracture du Dîct. des dictionnaires , et les Archives de médecine^ tpme X\T, p. iU.

- * î*. Amand, Observations sur les accouchements, Ôbs. 8.

Monteggia a vu aussi sur un enfant nouveau-né douze fractures non encore réunies , occupant le milieu des os longs des quatre membres; la mère avait fait trois chutes graves dans le cours de sa grossesse, et cette circonstance semblait mettre sur la voie d’une étiologie plus plausible; cependant déjà l’habile observateur, frappé de la symétrie et du nombre de ces fractures, soupçonnait quelque vice originel dans la formation des os.

Mais Chaussier surtout a publié deux faits dans lesquels la cause semble tout à fait impénétrable. Le premier, moins complet, concernait un enfant nouveau-né déposé à la Maternité ; la mère , autant qu’on put le savoir, n’avait éprouvé aucun accident pendant sa grossesse; Faccouchement avait été facile , nulle violence n’avait été exercée sur l’enfant. Il mourut peu de temps après, et Fautopsie lit reconnaître au moins quarante-trois fractures bien distinctes , les unes récentes , les autres dans un état de consolidation plus ou moins avancé.

Le deuxième cas fut recueilli en 1813. Une femme bien portante , et déjà mère de quatre enfants bien portants , eut une cinquième grossesse qui arriva à terme sans accidents ; elle avait même remarqué que les mouvements de l’enfant avaient été rares et peu considérables. L’accouchement se fit en trois heures, sans violence ; Fenfant mourut en vingt-quatre heures avec une teinte bleue très.-foricée de la peau; les poumons étalent très-petits , le crâne au contraire très- volumineux, et contenant une grande quantité de liquide. Mais le système osseux offrit surtout des lésions remarquables. On n’y compta pas moins de 112 fractures, savoir : 70 sur les côtes, 20 sur les membres supérieurs, 22 aux membres inférieurs. Clavicules, omoplates, tous les grands os, et enfin le 6® os métacarpien de chaque main , et le 2® métatarsien du pied droit , offraient des traces de fractures , les unes encore mobiles et crépitantes, les autres déjà consolidées. Les os longs des membres étaient évidemment plus courts , mais plus gros que d’ordinaire , avec des courbures à divers degrés ; leur périoste était blanc, épais, surtout au niveau des fractures récentes ; les surfaces de ces fractures étaient rouges, inégales, raboteuses, parsemées de petits grains et de filaments lamineux qui s’étendaient d’une surface

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