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CHAPITRE XIX

DES LUXATIONS DÉS PHALANGINES

Bien qu’il y ait de grands rapports entre les jointures, des phalangines et celles des phalangettes, leurs luxations diffèrent assez cependant pour mériter d’être considérées à part. Et d’abord, ce qui est à noter, je ne sache pas qu’on ait vu ici des luxations pathologiques ou congéniales ; nous n’aurons donc à parler que des luxations traumatiques.

Je n’ai pas eu occasion d’en observer par moi-même ; mais j’ai pu en réunir quatorze cas. Comme celles des phalanges, elles

i Charcot, Thèse inaug., Paris, 1853, p. 50, Obs. 6.

affectent de préférence le sexe masculin ; je n’y vois figurer que deux femmes. Elles semblent aussi propres à l’âge adulte : le moins âgé des blessés avait dix-sept ans ; les trois plus âgés comptaient de 48 à 57 ans. A. Cooper en a décrit une, sans dire à quel doigt elle se rapportait ; les autres étaient ainsi réparties:

4 sur le médius,

3 sur l’annulaire,

4 sur le petit doigt,

2 sur l’index.

La direction de ces luxations est curieuse à constater, comparée à ce que nous avons vu pour les premières phalanges, et à ce que nous trouverons pour les dernières. Ainsi, sur treize cas où le sens des luxations est indiqué, il y en avait cinq en arrière, cinq en avant, et trois latérales.

§ I. — Xiuxation en arrière.

Sur les cinq faits connus, deux fois la luxation affectait le médius, et,cequiest un hasard sansdoute, chez deux femmes1; deux autres occupaient le petit doigt, et la dernière l’index |

La cause a été quatre fois une chute, mais les circonstances de la chute n’ont pu être indiquées que dans deux cas. L’un des sujets était tombé de très-haut sur la main gauche, tous les doigts fléchis à l'exception de l'index qui ne l’était qu'incomplétement, et qui supporta tout l'effort de la chute ; le second, en descendant un escalier, avait glissé en arrière, et le petit doigt de la main droite était venu appuyer par sa partie antérieure sur le bord d’une marche, de façon qu’une grande partie du poids du corps se trouva supportée par les deux dernières phalanges de ce doigt. Enfin, la cinquième luxation était le résultat d’un effort fait pour arrêter un cheval échappé en le saisissant par la bride.

La luxation était toujours complète5, une fois même la phalange était sortie à travers les téguments, à la face palmaire de la main, en passant à côté du tendon. L’articulation

1 Gerdy, Journal de chirurgie, 1843, p. 87; — Demoor, ibid. 1846, p. 368.

2 Bourguet, Revue médico-chir., t. XIV, p. 88; — Morgan, Dublin hospital Gazette, 1854, vol. 1, p. 74; — Lecadre, Journal de chir., 1845, p. 86,

8 M. Bourguet croit que sa luxation était incomplète, mais le doigt était raccourci de 2 millimètres, ce qui implique contradiction.

DES LUXATIONS DES PHALANGINES

déformée présente à la face dorsale une saillie formée par la tête de la phalangine , et surmontée d’une dépression assez profonde ; en avant une autre saillie , formée par la première phalange, et limitée en bas par une dépression un peu moins profonde qu’en arrière ; et les deux os chevauchent assez pour que le doigt présente un raccourcissement sensible. La phalangine est étendue, et même un peu renversée en arrière ; la phalangette au contraire est légèrement fléchie en avant. M. Gerdy a vu cependant le doigt légèrement fléchi, et offrant une courbure assez marquée a convexité tournée en dedans ; légère variété de la luxation ordinaire.

La réduction a toujours été obtenue. M. Bourguet a fait pratiquer l’extension sur les deux dernières phalanges et la contre-extension sur la racine du doigt, sans autre manœuvre. Cependant, des tractions de ce genre avaient été tentées sans succès sur la malade de M. Gerdy; et il réussit mieux en agissant par impulsion sur la tête de la phalangine, et terminant par un brusque mouvement de flexion. M. Demoor a combiné l’impulsion avec des tractions lentes et graduées sur le doigt. La luxation réduite ne se reproduit point ; et, dans les cas simples, la guérison a été prompte et complète.

Pour sa luxation compliquée, M. Lecadre fit l’extension à l’aide d’un lacs placé à l’extrémité du doigt; la contre-extension sur le poignet, ce qui n’eut pour effet d’abord que de fatiguer le doigt; alors il appliqua un autre lacs sur la tête sortie de la phalange, et, la tirant ainsi fortement en haut, il obtint la réduction en quelques minutes. Le 8e jour, la plaie était cicatrisée ; mais l’articulation est restée roide.

Je pense que c’est d’abord à l’impulsion simple, ou aidée de la traction et de la flexion, qu’il faut avoir recours ; si cela ne suffisait point, le poinçon appliqué comme j’ai fait pour la luxation du pouce remplacerait avantageusement, si je ne me trompe, le lacs spécial de M. Lecadre, bien que ce moyen ne soit pas non plus à dédaigner.

g II. — Luxation en avant.

Boyer inclinait à la regarder comme impossible. Toutefois, du vivant de Boyer même, A. Gooper avait déjà donné le dessin d’une luxation ancienne et complète, avec la phalangine

T. II

inclinée en avant et îa phalangette étendue, de sorte que, sur Je vivant, ces deux phalanges devaient paraître fléchies à angle de 45° sur la première. Depuis lors, il en a été publié quatre nouveaux cas *.

La cause en est probablement un choc qui pousse la phalangine en avant, la phalange étant retenue par un point d’ap* pui, ou même seulement par l’action musculaire. Voici d’ailleurs ce que montrent les faits connus, en élaguant celui de M. Hannon, où la complication d’une luxation métacarpophalangienne du même doigt ne permet pas de préciser ce qui revient à chacun des deux déplacements. Le sujet de M. Binard était tombé sur la main à demi fléchie ; celui de M. Bourguet montait un escalier une chaufferette à la main, quand, ayant fait un faux pas, il s’accrocha à la rampe en fer avec le médius replié en crochet, ne put s’y retenir et coula plusieurs marches, la chaufferette toujours à la main. Celui de M. Legendre était un garçon d’écurie qui, ayant saisi par la crinière un cheval qui se cabrait, eut ainsi la main pressée contre une poutre.

La luxation est complète ou incomplète. Elle semble avoir été incomplète dans le cas de M. Legendre , et combinée avec une torsion etune inclinaison de la phalangine. « La première phalange de l’annulaire, dit-il, légèrement tordue en dehors, était repoussée en arrière, et dépassait en ce sens celles des autres doigts. La deuxième, fléchie sur la première à angle droit, était fortement tordue en dehors, de telle sorte que la pulpe du doigt touchait le doigt indicateur, au niveau du pli articulaire de la première et de la deuxième phalanges. En touchant la partie luxée, je sentis distinctement, à la face dorsale, une petite tumeur arrondie, non saillante, formée par la tête de la première phalange ; à la face palmaire, je ne constatai qu’un angle rentrant, produit par la flexion de la phalange luxée. »

Dans les trois autres cas, elle était bien complète. M, Binard a noté la saillie de la première phalange en arrière, de la deuxième en avant, avec flexion des deux dernières phalanges, et impossibilité de les étendre. M. Bourguet a pareillement

1 Binard, Gaz. médicale, 1847, p. 296; — Hannon, Revue médico-chir., t. VII, p. 305; — Legendre, ibid., t. XIII, p. 46; — Bourguet, ibid., t. XIV, p. 87.

DES LUXATIONS DES PHÀLANGINES

reconnu les deux saillies ; le doigt était fléchi en avant, faisant avec Taxe de la main un angle d’environ 100°; et enfin il était raccourci de 5 à 6 millimètres. Dans le cas de M. Hannon, la tête de la phalangine était même sortie au dehors, à travers une rupture des téguments.

La réduction estdes plus faciles. M. Legendre embrassa de sa main droite la face palmaire du doigt luxé, pressant du pouce sur la tête de la phalange à la face dorsale, et, à l’aide d’un mouvement d’extension, fit rentrer l’os aussitôt à sa place. M. Bourguet tira de la main gauche sur le bout du doigt luxé , tandis que de l’indicateur droit il pressait et portait en arrière la base delà phalangine, et que son pouce appuyait sur la tête de la phalange pour la repousser en avant. M. Binard n’a même eu besoin que d’une simple traction sur les deux dernières phalanges.

Il n’y a pas de tendance à la récidive. MM. Legendre et Bourguet maintinrent quelques jours le doigt étendu à l’aide de deux petites attelles. Cette position expose à la roideur, et est d’autant moins nécessaire qu’il n’y a pas de ligament postérieur à cicatriser , et que les ligaments latéraux , s’ils étaient rompus, seraient mieux affrontés dans la flexion moyenne'.

La luxation compliquée de M. Hannon fut aussi aisément réduite, et ne donna lieu à aucun accident; mais l’articulation demeura ankylosée.

§ III. — luxations latérales.

On n’en connaît que trois cas, rapportés par Penneck, Dugès, et' M. Rollet1; et il s’en faut que les observations soient satisfaisantes. Penneck, qui fut lui-même le sujet de son observation, se borne à dire que, dans une chute sur la main, il se luxa la deuxième phalange du médius, du côté du petit doigt ; c’était donc une luxation en dedans. Dugès parle d’une luxation de l’annulaire ; mais il n’a vu le doigt qu’après la réduction, et il croit, d’après le récit du blessé, que la phalangine était à demi luxée en dedans de la phalange. Enfin, M. Rollet, le seul qui ait pris un peu soin de décrire les symptômes, a trouvé le doigt annulaire raccourci d’environ deux tiers de

1 Penneck, The Lancet, 1827-28, vol. I, p. 260; — Dugès, Journ. hebdomadaire, 1831, t. IV, p. 193; — Rollet, Journ. de chirurgie, 1855, p. 210.

centimètre, la tête de la seconde phalange faisant saillie sur la face externe de la première, d’ailleurs inclinée un peu en dedans, et la troisième légèrement fléchie, contournée en dedans à tel point que sa face palmaire regardait le dos du médius.

Ce dernier trait semble démontrer que M. Rollet considérait la main en pronation ; en sorte que sa luxation sur la face externe de la phalange était en réalité sur la face interne.

Ainsi, trois luxations, toutes trois en dedans ; deux siégeant sur l’annulaire, une sur le médius; toutes trois suites de chutes, mais sans que les circonstances aient pu être notées. Dugès croit que sa luxation était incomplète; celle de M. Rollet, d’après le raccourcissement, était essentiellement complète ; Penneck ne s’explique pas sur ce point.

La réduction a toujours été facile. Penneck agit sur la phalange à l’aide de son ruban placé sur la tête de l’os luxé, la contre-extension pratiquée sur la main. Dans le cas de Dugès, une légère traction suffit pour remettre les os en place-, etM. Rollet eut de même recours à l’extension, aidé seulement d’un mouvement de coaptation.

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