ART. II. — LUXATIONS DES QUATRE DERNIERS DOIGTS
Ces luxations sont beaucoup plus rares que celles du pouce ; je n’ai pu en réunir que neuf observations, dont une seule sur une femme. L’isolement de l’indicateur et du petit doigt semble les y exposer davantage; en effet, sur les neuf observations, on en compte :
3 sur le doigt indicateur,
2 sur le petit doigt,
1 sur le médius,
3 sur plusieurs doigts à la fois ;
Et sur ces trois luxations multiples, l’unë affectait l’annulaire et le petit doigt, l’autre l’index et le médius, la dernière les quatre doigts à la fois.
Dans ce petit nombre d’observations, on trouve des luxations en arrière et en avant, incomplètes et complètes, et enfin des luxations compliquées.
1° Luxation incomplète en arrière. — M. Bourguet en a
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observé un cas chez un homme de 41 ans qui était tombé sur l’indicateur allongé, les autres doigts se trouvant fléchis. Le doigt était étendu, sans raccourcissement, sans déviation; la phalange offrait en arrière une saillie de 4 à 5 millimètres; la tête du métacarpien faisait une saillie pareille en avant; les mouvements de flexion étaient douloureux, mais pas complètement impossibles. Une légère traction sur le doigt avec la main droite, tandis que le pouce et l’indicateur gauches pressaient en sens contraire sur les os déplacés, suffit pour amener la réduction *.
Ce déplacement mérite assurément toute l’attention dés chirurgiens. II a ceci de commun avec les luxations de la mâchoire, qu’on peut parfaitement en reproduire les signes sur soi-même, à part la fixité de la jointure. Il ne s’agit pour cela que de presser avec le pouce sur la face antérieure de la phalange; et conséquemment, les ligaments ne sont pas déchirés. Maintenant, voilà une question difficile : à quoi tenait donc cette fixité?
2» Luxation complète en arrière. ~ M- Biéchy l’a observée sur l’indicateur; MM. Michel et Bourguet sur le petit doigt*. La cause paraît être, comme pour le pouce, une chute sur la face palmaire qui renverse le doigt en arrière ; c’est ainsi que la luxation s’était produite dans les deux derniers cas.
Comme pour le pouce, la première phalange est renversée en arrière sur l’os métacarpien; les deux autres légèrement fléchies; et la tête du métacarpien fait une forte saillie à la face palmaire. Cependant M. Bourguet a vu le petit doigt dans sa direction normale, ayant alors toutes ses phalanges dans une extension exagérée, placé seulement sur un plan postérieur à son métacarpien ; la phalange faisait en arrière une saillie de 7 à 8 millimètres, et le doigt était raccourci de 8 à 9 millimètres. Mais ici la luxation datait de 15 jours; et peutêtre le doigt avait été ramené dans cette direction par des efforts postérieurs à la luxation.
II semble que la réduction doive être aussi difficile que pour les luxations du pouce ; j’ai fait voir, en effet, que l’os
1 Bourguet, Revue médico-chir., t. XIV, p. 92.
- Biéchy, Consid. sur les lux. phalango-métacarpiennes ; Annal, de la chirurgie, t. VII, p. 67 ; — Michel, loc. citât. ; — Bourguet, loc. citât.
métacarpien est pareillement étreint dans une boutonnière musculaire, formée par les muscles abducteur et adducteur, et fortifiée du côté externe par le tendon du lombrical, tandis que les tendons des fléchisseurs se portent d’un côté ou de l’autre, suivant leur obliquité en dedans ou en dehors. M. Biéchy a répété ces expériences, et, outre l’obstacle des muscles, a vu aussi le ligament antérieur interposé parfois entre la base de la phalange et l’os métacarpien.
Tous les procédés décrits pour la luxation du pouce sont donc applicables ici. Dans le cas de M. Biéchy, M. Marchai essaya successivement, et en les combinant, les tractions énergiques, les flexions brusques, les pressions en sens contraire, le tout sans succès. M. Michel employa pareillement les tractions sans résultat ; après quoi M. Sédillot réussit par l’impulsion sur la phalange renversée en arrière. Mais le plus beau succès revient à M. Bourguet, qui réduisit sa luxation de 15 jours par l’impulsion combinée avec la flexion forcée et des mouvements d’inclinaison latérale ; la réduction exigea vingt minutes d’efforts, mais la guérison fut complète.
3° Luxation incomplète en avant. — J’en ai publié une observation, demeurée jusqu’à présent unique. Un cordonnier tenait un soulier de la main gauche entre les genoux et polissait la semelle de la main droite, lorsqu’en voulant retourner son soulier, sans avoir reçu de choc, il ressentit un craquement ; l’indicateur était luxé en avant. Le doigt était trèslégèrement fléchi ; la tête du métacarpien faisait saillie d’environ 6 à 8 millimètres en arrière ; tous les mouvements étaient douloureux, surtout celui de flexion. J’essayai d’abord de fléchir le doigt en repoussant la phalange en arrière ; puis d’écarter les deux os par une traction directe. Finalement je tirai sur le doigt avec la main gauche en soutenant la phalange à la face palmaire, tandis que du pouce droit je pressais avec vigueur sur la tête du métacarpien. On entendit un léger craquement; la réduction était opérée. ,
4° Luxation complète en avant. — M. Hannon a vu l’annulaire et le petit doigt luxés en avant par suite d’une chute de cheval ; il les réduisit sans difficulté; malheureusement il n’y a pas d’autres détails l. Reste donc un fait unique de M. Bour-
1 Berne médico-chirurgicale, t. VII, p. 305.
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guet, mais d’autant plus curieux que la luxation avait eu lieu d’abord en dehors et en avant. '
Un vieillard poussait une porte avec le médius engagé dans une poignée en fer, lorsque le vent la repoussa sur lui, et le doigt fut luxé. Le médius était incliné vers l’annulaire qu’il croisait même un peu en avant ; la phalange faisait saillie entre la racine de l’indicateur et le troisième métacarpien, sur la partie antérieure et externe duquel elle reposait ; la tête métacarpienne proéminait à son tour en arrière et en dedans. Le doigt était raccourci de 2 à 3 millimètres, et pouvait être fléchi sur la paume de la main, mais ne pouvait être étendu qu’aux trois-quarts ; le tendon de l’extenseur plus saillant présentait vis-à-vis la jointure une courbure en arc à convexité externe. M. Bourguet essaya d’abord les tractions directes, et ne réussit qu’à ramener la phalange directement en avant; alors encore il est à noter que l’extension du doigt était impossible. Il reprit les tractions, combinées avec une forte pression en sens contraire sur les os luxés; et enfin, renversant brusquement le doigt en arrière, il obtint d’abord une réduction partielle, qu’il compléta par la répétition de la môme manœuvre.
M. Bourguet pense que la luxation était incomplète -, le raccourcissement du doigt ne me permet pas d’adopter ce sentiment.
5° Luxations compliquées. — Burdin a rapporté l’histoire d’une luxation complète en arrière de l’index et du médius, par suite de l’éclatement d’une gargousse ; l’aponévrose palmaire et les tendons fléchisseurs de ces deux doigts étaient déchirés et réduits en lambeaux. La réduction se fît sans peine; le sujet était guéri le 84e jour , seulement avec un peu de roideur dans les articulations ; et le chirurgien exprime l’espérance, fort mal fondée à coup sûr, que l'exercice y rétablira V entière liberté des mouvements' . M. Yidal a parlé aussi d’une luxation des quatre doigts, observée par M. Govrand, avec issue de la tête des métacarpiens correspondants ; la réduction en fut assez facile et la guérison prompte. De pareils faits mériteraient bien d’être rapportés avec plus de détails; du
1 Burdin, Journal de Desault, t. III, p. 70.
reste, la guérison obtenue dans deux cas si graves doit encourager à tenter la réduction.
ART. III. — LUXATIONS PATHOLOGIQUES
Boyer a parlé le premier de certains sujets chez qui la première phalange du pouce a une telle disposition à se luxer en arrière qu’ils peuvent à volonté, par la seule contraction des muscles, produire cette luxation et la réduire ensuite. Il en avait vu plusieurs exemples, et ne savait s’il devait attribuer ce phénomène au relâchement des ligaments ou à une conformation particulière des surfaces articulaires. J’ai moimême rencontré deux cas de ce genre : dans tous les deux, la luxation était incomplète ; et comme, lorsqu’elle était réduite, l’articulation avait tout à fait l’aspect normal, il n’est pas resté dans mon esprit le moindre doute qu’elle ne fût due au relâchement des ligaments. Comme d’ailleurs elle est purement volontaire et ne gêne en rien les mouvements du pouce, les sujets qui la portent ne s’en préoccupent aucunement.
Ilestd’autresdéplacementsqui succèdent assez fréquemment au rhumatisme chronique. J’en ai observé un certain nombre chez des vieillards, rarement toutefois portés jusqu’à la luxation complète. M. J. Cloquet a vu, à la suite de cette affection, la phalange du pouce luxée en arrière sur son métacarpien, au point d’être renversée sur cet os verticalement et même un peu inclinée en arrière. M. Chassaignac a montré à la Société anatomique un pouce qu’on pouvait fléchir en dehors jusqu’à l’angle droit; la moitié externe de la tête du métacarpien manquait; et le cartilage, un peu usé dans ce point, semblait accuser une cause de même nature i. J’ai vu moi-même, chez une femme de 52 ans, les quatre derniers doigts renversés en dehors avec saillie en dedans des têtes métacarpiennes , les pouces seuls gardant leur direction normale. Un homme de 44 ans m’a aussi offert les quatre derniers doigts de chaque main luxés en avant ; le petit doigt dévié à la fois en avant et en dedans; les deux pouces renversés en dedans et couchés presque parallèlement au repli cutané qui les rejoint à l’index.
1 J. Cloquet, Nouveau journ. de médecine, t. VII, p. 253 ; — Chassaignac, Bullet. de la Société anatomique, 1836, p. 48.
DES LUXATIONS DES PHALANGINES. 75l
A quoi tiennent les déplacements de ce genre? M. Charcot a pu disséquer Une luxation du pouce en avant et en dedans sur un sujet de 56 ans ; il a trouvé entre les ligaments et la synoviale une couche épaisse, fibreuse, dont la rétraction avait entraîné la phalange, et qu’il a retrouvée aussi dans d’autres articulations 4. Cette couche demanderait donc à être rompue ou divisée, si l’on jugeait à propos de réduire la luxation.
Enfin, sur un sujet frappé d’hémiplégie avec contraction de certains muscles, j’ai vu les phalanges des quatre derniers doigts renversées en arrière jusqu’à former un angle droit avec les métacarpiens, et offrant ainsi des luxations plus ou moins complètes. D’ailleurs, ces sortes de luxations ne sont que des épiphénomènes d’affections à peu près incurables, et offrent bien peu de prise aux efforts du chirurgien.
ART. IV. — LUXATIONS GONGÊNIALES
Chaussier a rencontré , sur un fœtus qui portait en même temps des luxations des cuisses, des genoux et des pieds, la luxation des trois derniers doigts de la main gauche, à la face sus-palmaire de la main. Il n’en dit pas davantage ; et c’est là d’ailleurs le seul exemple que je connaisse d’une luxation congéniale des doigts.