CUBITUS
OBSERVATION III (Inédite)
S. Voronorr. — Greffe de deux segments empruntés au cubitus et radius d'un macaque pour combler la perte de substance de ces deux os de l’avant-bras.
Le soldat Edmond F... du 21° d'infanterie coloniale a été blessé le 31 août 1914 par un éclat d’obus qui lui a brisé le cubitus et le radius à5 centimètres environ de l’articulation du coude. Il fut d’abord soigné à l'hôpital de Talance à Bordeaux. Le 22 septembre il a été atteint de tétanos dont il a été guéri le 10 octobre.
Le 28 octobre il fut évacué sur l'hôpital Russe installé alors à Bordeaux. Il présentait à ce moment une petite plaie suppurante à la face externe de l’avant-bras. L’exploration des sensibilités de la main nous a montré la conservation de trois sensibilités sur le dos et sur la paume de la main ainsi que sur les surfaces correspondantes des doigts. Sauf une région qui est délimitée en bas par l'articulation de la première et de la seconde
phalanges de l'index et du médius la sensibilité douloureuse est très fortement émoussée de même la sensibilité à la chaleur, mais la sensibilité tactile est conservée.
La motilité de toute la main est très limitée : la flexion des doigts est extrêmement restreinte, le pouce se trouve en flexion et adduction ; les mouvements d'extension sont abolis, les mouvements de flexion sont très limités, le pouce a perdu complètement les mouvements d’abduction.
Pour mettre un terme à la suppuration et préparer Les extrémités osseuses à recevoir ultérieurement les greffons, nous avons opéré notre blessé le 29 octobre. Par une incision sur la face postéro-externe de l’avant-bras nous avons découvert le radius et le eubitus. À l'endroit de la fracture on ne constatait aucune consolidation des os. Après l'enlèvement des esquilles les extrémités des deux os ont été sectionnées de façon à obtenir des surfaces nettes et droites ; la distance entre les extrémités mesurait environ 3 centimètres (fig. 20). La plaie est ensuite suturée. Drainage. Légère suppuration les
premiers jours. La plaie finit par se cicatriser, mais il reste toujours quelques points sus-
Fig. 20. — Edmond F. Radiographie de son avant-bras, douze jours avant l'opération.
pects. Malgré cette circonstance défavorable, nous avons décidé de pratiquer la greffe le 23 novembre pour la faire en présence de M. Carrel alors de passage à Bordeaux. C’est un singe macaque qui a fourni les deux greffons.
Il à été endormi au chloroforme. Son avant-bras droit fut disséqué de façon à dénuder le cubitus et le radius tout en laissant adhérente au périoste une mince lamelle de tissu
i i0Z Ï - i jours après l'opération. On . 21. — Edmond F. Radiographie de son avant-bras, quinze jo opé he. que la direction en sens opposés des fragments du raüius n'a pas permis l'adaptation
exacte du greffon radial. |
musculaire. Sur chacun des os a été réséqué un segment de 3 UNSS gRant remplacer la perte de substance osseuse de l'avant-bras du blessé. Pour le faire De prasaue d’abord sur chaque os deux traits distants de # centimètres etn entamant que le périoste. À l’aide d’une gouge le périoste fut alors refoulé sur une longueur d’un demi-centimètre sur chacune des extrémités. Une petite manchette de périoste, longue d’un demi-centi-
mètre étant ainsi détachée et relevée, l'os fut scié. On a donc ainsi obtenu un segment de;3 centimètres que dépassait de chaque côté une manchette périostique longue d’un demi-centimètre.
[1 fut ensuite pratiqué sur le segment du cubitus à l’aide d’un vilebrequin deux orifices sur chacune de ses extrémités.
Fig. 22. — Radiographie de son bras, quatre mois après l'opération. On remarque une néoformation osseuse exubérante en train d'engainer les greffons.
Pour faire ces deux orifices, sans entamer le périoste, ce dernier fut encore un peu détaché ou plutôt reculé de façon que le foret perfore l'os sans perforer le périoste.
Afin d'obtenir le décollement facile du périoste il fut constamment aspergé par le liquide de Ringer, liquide dans lequel les segments osseux furent conservés Jusqu'au moment où ils furent transplantés à l’homme.
Sur l'extrémité du radius il a été pratiqué de la même façon un seul orifice au lieu de deux ; ce segment étant très angulaire ne se prêtait point à une double perforation.
Pendant la préparation des deux greffons on à administré le chloroforme au blessé. Son avant-bras fut incisé au milieu de sa face postérieure sur une longueur de 8 centimètres. On a retrouvé l'extrémité des deux os de l’avant-bras et l'on à constaté qu'ils avaient été reliés par un tissu fibreux très résistant qui fut réséqué.
Les quatre extrémités de ces deux os furent alors avivées à la rugine, et il a été pratiqué à l’aide d’un vilebrequin un orifice à chaque extrémité. La tentative de pratiquer deux orifices sur le cubitus n’a pas réussi. L’os n’offrait pas la résistance nécessaire pour supporter une double perforation.
A ce moment le tube de caoutchouc qui enserrait le bras a été défait; il arrêtait depuis le commencement de l’opération la circulation dans ce membre.
Les jets de sang venant surtout de l’interosseuse, ont été arrêtés par des ligatures au catgut. L’hémostase étant ainsi assurée on a procédé à la greffe même.
À cet effet, on a introduit d’abord un fil d'argent dans chacune des quatre extrémités des os de l’avant-bras. Ces fils ont été ensuite introduits dans les orifices des deux greffons lesquels se sont retrouvés ainsi reliés aux os du malade. Les fils étant tordus et aplatis contre l'os, les muscles furent suturés au catgut ; l’incision cutanée a été fermée sauf à sa partie inférieure où on a introduit un drain. Un appareil plâtré fut ensuite appliqué par le D' Gourdon. On y a ménagé une ouverture pour laisser à découvert la région opératoire.
Malgré toutes les précautions prises pendant l'opération, malgré qu'avant d’être incisée la peau a été cautérisée au thermo-cautère, une légère suppuration se produisit et n'a pu être tarie.
D'un autre côté à cause de la déviation du fragment supérieur du cubitus, qu'il était impossible de ramener dans le plan du fragment inférieur, le greffon cubital n’a pu être fixé que très obliquement comme l'indique la radiographie (fig. 21). Ceci occasionna une tension exagérée sur les fils d'attache et l’un s’est rompu, ce qui a fait basculer le greffon cubital et l’a amené au contact du greffon radial comme on le voit sur la radiographie faite le 5 juin 1945 (fig. 22). On voit en même temps sur cette radiographie une abondante néo-formalion osseuse due au périoste des fragments osseux entre lesquels les greffons furent placés. Cette néoformation osseuse aurait pu à la longue emprisonner complètement les os du singe et combler entièrement la solution de continuité comme cela se produisit dans le cas du jeune soldat blessé à Moukden et auquel Tomita a greffé 15 centimètres du tibia de veau, pour combler la perte de substance du tibia (voir obs. IX). Mais prenant en considération la persistance d’un suintement au travers d’un petit pertuis toujours présent à la face postérieure de l’avant-bras, et prenant également en considération que la néoformation osseuse était en train de souder les deux os de l’'avant-bras, ce qui aurait supprimé les mouvements de supination et de pronation, le D’ Leriche, dans le service duquel le malade se trouvait au mois d'août 1915, a préféré enlever les greffons.
Cette observation prouve une fois de plus qu'une greffe exige toujours un terrain rigoureusement aseptique. Notre opération, retardée d’un ou deux mois jusqu’à la cicatrisation parfaite de la plaie, aurait pu donner d’aussi bon résultats que celui que nous avons obtenu dans le cas cité dans notre observation 1 ou ceux qu'ont obtenus Regnier, Poncet, Tomita, etc.
Cette observation ne doit point servir de criterium sur la valeur des os de singes, en général, comme greffon. Le singe qui nous à servi était un macaque, donc un singe d’une espèce inférieure et ce ne sont que les anthropoïdes, les chimpanzés et les gorilles qui ont une véritable parenté de sang avec l’homme, comme l'ont prouvé les recherches de Metschnikoff, Nuttal et Bruet. Hire
La gréffe des os de ces singes supérieurs pouvant être assimilée à une greffe homoplastique simplifierait beaucoup la recherche du greffon qu'il est toujours difficile de se procurer dans les conditions voulues sur le cadavre ou Île membre amputé. ee
Des greffes faites avec les os de chimpanzé ou de gorille dans les casoul asepsie rigoureuse sera réalisée à tous les points de vue peuvent seules trancher cette question.
Nous n'avons pas d'expérience personnelle à ce sujet. La seule fois que nous avons eu recours à l’os d’un chimpanzé, nous avons dû enlever le greffon au bout de huit Jours pour une cause fortuite, la radiographie nous ayant montré que les fils de soie dont nous nous étions servis pour fixer le transplant s'étaient rompus et que le greffon était
venu se loger sous la peau.