OBSERVATION II
Pauz RevnieR. — Greffe d'un segment emprunté à l’omoplate d’un lapin pour combler la perte de substance du crâne. (Académie de Médecine, le 29 juin 1915.)
A la suite des fractures du crâne par projectiles de guerre, éclats d’obus, balles, si nous voyons des blessés guérir par le simple effort de la nature, et dont la brèche osseuse peu considérable se ferme assez pour que le cerveau soit protégé ; par contre, nous en voyons d’autres qui guérissent, conservant une brèche osseuse plus ou moins étendue, par où le cerveau, mal protégé par les téguments, tend à faire hernie et bat sous la peau. |
Or, cette hernie du cerveau est mal supportée. Ces blessés se plaignent de vertiges au moindre effort, au moindre baissement de tête, de céphalées, qui viennent surtout le soir, et qui tiennent également à ce qu’à la suite de ces traumatismes, il y a des adhérences du cerveau au tégument, un peu de méningite locale. Mais on est frappé d'améliorer l’état du blessé en comprimant légèrement cette partie du cerveau exubérante, et on est ainsi amené à chercher un moyen de comprimer la tête sur ce point.
D'autre part, le moindre choc sur cette partie du cerveau mal protégé peut äéterminer une syncope, et nous voyons dans nos livres classiques d'anciens trépanés morts d'un coup de fouet ou d’une chute sur leur cicatrice. A l’idée de comprimer s’ajoute alors celle de protéger. On a tout d’abord recours à des plaques métalliques, des casques ; mais ceux-ci ne compriment pas, et ils sont trop génants pour que les blessés veuillent les porter. C’est alors qu’on songe à fermer cette brèche osseuse. Mais comment la fermer *?
Nous avons, en effet, un choix à faire entre plusieurs procédés qui, tous, ont eu leurs succès dans des conditions spéciales, et leurs insuccès.
C’est ainsi que nous avons vu employer une prothèse métallique avec des plaques de plomb, d'or, d'aluminium ; dernièrement, M. Pierre Duval nous amenait trois malades, dont il avait fermé la brèche osseuse avec des plaques de ce dernier métal, et avec succès. On a encore employé le celluloïd (Frankel, 1890), le caoutchouc.
Mais si ces plaques de métal ou de celluloïd ont pu servir de protection pour le cerveau, elles sont parfois très mal supportées, et jouent le rôle de corps étranger, sous lesquels s'accumulent de la sérosité, du pus; et nous avons vu M. Berger, ou le chirurgien de Rome, M. Postempski, qui les avaient employées, être obligés, au bout de quelques jours, de les enlever, sous crainte de voir une méningite se produire.
Ajoutez à cela qu'un certain nombre de ces plaques, comme l'aluminium, peuvent être résorbées en partie. Elles ne répondent donc pas à l'idéal que nous pouvons nous faire d’une réparation osseuse ; refaire une paroi remplissant les fonctions de l’ancienne, et ayant une vitalité physiologique qui assure sa persistance.
11 semble que nous réaliserons mieux ce but, en employant des os vivants, dont la vitalité pourrait continuer, une fois transportés sur un autre point du corps, ou sur un autre individu. Or, pour avoir ce greffon osseux, nous pouvons recourir soit à l’autoplastie, qui le fait prendre sur un autre os du sujet que nous opérons, le tibia de préférence, ou sur un os d’un individu de la même espèce (homoplastie), soit à l’hétéroplastie, où l'os greffé est pris à un animal d’une autre espèce.
Pour les oblitérations après blessure de guerre, on ne trouvera pas souvent l’occasion d'avoir recours à l’autoplastie, pour laquelle il faut prélever, sur un os du même individu, une lamelle osseuse, dépourvue de son périoste, dont on se sert comme greffe.
Si, en effet, l’orifice à fermer est grand, on hésite à enlever une large lamelle à un os sain sur un homme déjà éprouvé.
De plus, cette lamelle privée de son périoste, transportée dans une région qui à suppuré, dont le périoste et la dure-mère ont été détruits et ont été remplacés par du tissu de cicatrice, n’aura pas grande tendance à se greffer.
Nous en dirons de même pour les autoplasties telles que les préconisait Ollier, par glissement du périoste. Car dans les traumatismes par projectiles de guerre, le périoste est détruit, et on ne peut s’en servir pour fermer la brèche osseuse.
Reste alors l’hétéroplastie, qui nous fournit une greffe d'os, entourée de son périoste, et qui théoriquement parait devoir être greffée dans les conditions les meilleures pour assurer sa vitalité. C’est à elle que j'eus recours pour fermer une brèche osseuse, au frontal gauche, au niveau de la naissance des cheveux, brèche de la grandeur d’une pièce de cent sous, qu'avait fait un éclat d’obus à un jeune chasseur d'Afrique. Blessé au mois: de septembre dernier, soigné en province, où on lui avait enlevé les esquilles, et ‘agrandi l’orifice formé par sa balle, pour lutter contre des phénomènes d'infection, il revenait en convalescence à Paris. Au mois d'avril il vint me voir. Il était complètement cicatrisé, mais, sous sa cicatrice, le cerveau battait, soulevant les téguments et, au moindre effort, dépassant le plan osseux.
I1 se plaignait de douleurs de tête, surtout le soir, après les repas, de vertiges quand il se baissait, qu'il éternuait, qu'il toussait, qu'il faisait le moindre effort. Quand on pressait sur la cicatrice on réduisait le cerveau exubérant, et si la pression était légère, le blessé accusait un sentiment de mieux. Une pression forte lui donnait au contraire du vertige.
Je pensai tout d’abord à lui faire une plaque, mais devant la difficulté de l'exécution j'y renonçai. Et c’est alors que je lui proposai de fermer cette brèche par une greffe.
Mon jeune chasseur, très désireux de retourner sur le front, accepta et entra à l'hôpital Bégin. Le 22 avril je l’endormais, ayant préparé dans la salle d'opération un lapin attaché sur une planche d'expériences, auquel, pendant l’anesthésie du malade, je mettais l’omoplate à nu, la recouvrant d’un linge imbibé de sérum. Revenant alors à mon blessé, je disséquai les téguments, les séparant d’une couche fibreuse qui recouvrait le cerveau, que j'eus bien le soin de ne pas découvrir.
C’est alors que mon excellent aide-major, M. Rouhier, qui m'aidait, tailla sur l'omoplate du lapin un morceau de 3 centimètres de diamètre dont il conservait le périoste, et même sur un point les attaches musculaires, coupées au ras. Je modelai sur l’orifice ce morceau d'omoplate, et l’appliquant, je le fixai au pourtour de la brèche en suturant le périoste du greffon contre le périoste du pourtour de l’orifice osseux. — A la partie supérieure je réservais une ligne par où les liquides, s'ils se formaient sous le greffon, pourraient s'échapper. Sur cette omoplate ainsi placée, je rabattis les téguments, et suturai.
Les suites furent très simples. Dix jours après, les fils étaient enlevés et je vous présente aujourd’hui le blessé, deux mois après mon intervention. Vous pourrez constater que le greffon reste bien en place, forme une paroi résistante. Tout battement cérébral a disparu, et le blessé n’a plus de vertiges. Il rejoindra bientôt ses camarades au front, comme c’est son désir.
Telle est cette observation, qui m'a paru mériter de vous être rapportée.
La possibilité de la greffe hétéroplastique est en effet encore fort discutée.
Expérimentalement, elle a été affirmée par Flourens et Adamkiewicz d’un animal à un animal de même espèce; plus tard elle a été démontrée par les expériences de M. Mossé, d’un animal d’une espèce à un animal d’une autre espèce. Ces expériences ont donné lieu à un rapport de M. Le Dentu, qui tout en admettant la réalité des faits énoncés par M. Mossé, laissait, dans ses conclusions, planer un doute sur !a possibilité et la résistance de cette greffe animale sur l’homme.
Elle avait été cependant tentée par quelques chirurgiens, mais leurs observations prétaient, il est vrai, à discussion.
C’est ainsi que dans l’article de Perry, du Dictionnaire, en 60 volumes, on trouve, cité par Job à Meekren, une tentative de cet ordre, et qui semble être le premier essai connu de réparation cranienne par greffe d’os emprunté à un animal.
« Un ecclésiastique, dit-il, nommé Kraauwenkel, raconte qu'étant en Russie, un seigneur de cette nation reçut d’un Tartare un coup de sabre à la tête, lequel lui enleva une assez grande partie du cuir chevelu, et la portion osseuse correspondante, qui restèrent perdus sur le champ de bataille. Le chirurgien, pour boucher l’ouverture du crâne, détacha de celui d'un chien tué à cet effet, une pièce d’os de même forme et de même dimension que celle qui manquait, et l’arrangea si bien que le blessé fut parfaitement guéri. Mais notre gentilhomme, dans l’excès de sa joie, raconta de quelle manière il avait obtenu sa guérison, et bientôt les foudres de l'Eglise furent lancées contre lui. Il fallut,
pour rentrer dans la communauté des fidèles, qu'il se fit retrancher l’immonde dépouille du chien, quoique solidement consolidée, et qu’il se soumit à un traitement plus conforme au caractère chrétien. »
Heureusement que, pour mon jeune soldat, les idées sont devenues plus larges, et qu'il pourra conserver son omoplate de lapin.
Plus récemment nous avons eu une observation de Mac Ewen, qui, avec un pariétal d’un jeune chien, contenant son centre d’ossification et son périoste, ferma un orifice pariétal sur un homme. La greffe parut bien prendre. — Malheureusement, le malade ne fut pas suivi assez longtemps, un mois seulement, et le résultat définitif manque.
Il en est de même pour une observation de lacksh. Pour fermer un orifice résultant d’une blessure du pariétal droit d’un malade, et ayant 3 centimètres de diamètre, il se servit d’un crâne d'oie, qu'il greffa le huitième jour du traumatisme. Dix jours après. nous dit-il, le morceau de crâne d’oie avait une coloration rosée et paraissait avoir conservé sa vitalité. Il adhérait fortement à la couche sous-jacente. Au bout d’un mois et demi, tout était cicatrisé, et la greffe paraissait adhérer.
Plus probante est cette observation de Ricard, parue dans la Gaz. des Hôpitaux, 1891. Pour fermer une trépanation large nécessitée par une tumeur orbito-frontale, et ayant la dimension d’une pièce de 3 francs, Ricard se servit de l'os coxal d’un chien. Un mois après, le front était complètement aplati, cicatrisé et il était impossible de reconnaitre si le crâne avait été le siège d’une brèche.
Telles sont les quelques observations de greffes hétéroplastiques, que j'ai trouvées relatées. Devant la pénurie des documents cliniques il m'a semblé intéressant de vous apporter mon observation, qui sera suivie, et qui démontrera, je l'espère, la possibilité de se servir des os des animaux pour obtenir des restaurations, que facilite l’asepsie avec laquelle nous opérons aujourd'hui.