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PREFACE IX

que le « Traité des Hérétiques » était une œuvre collective, le produit d'une collaboration des réfugiés italiens et français de Baie, mais que le principal rédacteur était bien Castellion. Certains témoignages, celui de Bèze, en particulier , semblent confirmer cette hypothèse en indiquant comme collaborateurs de Castellion, Curione, Cellarius, professeur à V Université de Bâle, peut-être aussi Lelio Socin. Quoiqu'il en soit, les noms de Martin Bellie et de Basile Montfort masquent celui de Sébastien Castellion.

Le beau plaidoyer de Castellion fit une très grande impression, il émut la conscience des protestants, il posa nettement devant la chrétienté la question de la légitimité de la punition des hérétiques par le magistrat civil et politique. Bèze dut se charger de répo}idre à Castellion ; il le fit en septembre {1554) par son De haereticis a civili magistratu puniendis libellus, adversus Martini Bellii farraginem et novorum Academicorum sectam, que N. Colladon traduisit plus tard en français.

Une guerre de plume et de doctrine était allumée entre Bâle et Genève. Les Genevois dénonçaient Bâle comme le foyer d'une nouvelle et dangereuse hérésie, le Bellianisme et la controverse sur la punition des hérétiques se compliqua d'une controverse sur les versions bibliques. La publication par Castellion de sa Bible française {1555), très moderne de style et d'allure, quatre ans après sa Bible latine, fut l'occasion d'une nouvelle et peu édifiante polémique. Enfin Castellion mit le comble à l'exaspération des théologiens de Genève en attaquant vivement la doctrine de la prédestination, si chère à Calvin.

Tant et si bien que les autorités bâloises crurent devoir intervenir en faveur de la paix.

Parmi les publications des dernières années de la vie de Castellion nous mentionnerons son « Conseil à la France désolée » {1562) et la traduction latine des Trente dialogues de Bernardino Ochino, au cours desquels Ochino avait émis l'idée que Moïse n'avait pas interdit absolument la polygamie et que le mariage n'était qu'une institution purement humaine. Ces affirmations provoquèrent un énorme scandale et l'on reprocha vivement à Castellion d'avoir contribué à les répandre. — Castellion est mort le 2g décembre 1563, à l'âge de quarante-huit ans, usé par le travail, par les privations, par les soucis matériels et par les luttes dans lesquelles il s'était engagé avec passion. Il faut rendre hautement hommage au courage chrétien de Castellion, à la noblesse de son idéal de liberté religieuse. Il a eu le mérite très grand d'être, dans un siècle intolérant et persécuteur, la voix de la tolérance, mieux encore la voix de la liberté de conscience. C'est son titre de gloire impérissable.

Eugène Choisy.

Trai6lé des hérétiques,

cyi fauK)iry fi on les doit perfecuter.

Et comment on fi doit conduire

auec eux y félon Caduis^opi-

nion^ ftj fentence déplu-

fi^eurs autheurSy tant

anciens ^que mO'

derneSf

Grandemcntneceffairccn ce temps plein de troubles , ÔC trcs vtile à tous : ÔC principalement aux Princes ÔC Ma^ giftrats , Pour cognoiftrc quel cCt leur office envncchofc tant difficile, èc pcrilieufc.

La prochaine page montrera îes chofes contenues en ce Liure.

CdAy qui elioit ne félon Ut chair^ pcrftcutoit Cduy <iui ejïoit ni [don VBjj^rit, Qala. 4.

On îes vend i Rouen, par Pierre Freneau, près les Cordeliers.

La préface de Martin Bellie, par laquelle est démontrée, que c'est d'hérétique, et comment il le faut traiter.

La sentence de M. L. en laquelle est clairement montré, que la punition des hérétiques n'appartient pas au Magistrat.

La sentence de Jean Brence, touchant les Anabaptistes, et autres estimés hérétiques, laquelle enseigne une même chose.

La sentence des auteurs, tant anciens, que modernes de cette même chose.

La Réfutation des choses qu'on a de coutume d'alléguer pour maintenir la persécution par Basile Monfort.

Le traducteur à Très

Illustre Seigneur et Prince,

Monseigneur Guillaume,

Comte de Hesse,

Salut.

ROIS causes principales, noble et magnifique Prince, m'ont mû et incité à vous dédier

! ce présent œuvre, par moi traduit de Latin en Français. La première est, que j'ai entendu,que vous prenez plaisir à lire en la langue française. La seconde est, qu'en vous exercitant en la dite langue, pourrez de plus en plus être instruit de votre office tant excellent et magnifique, duquel le bon Roi David vous admoneste disant ; « Maintenant, ô Rois entendez, soyez instruits, vous qui jugez la terre, servez au Seigneur en toute crainte. » Que si vous le faites, vous vous garderez avec tous bons Princes de croire légèrement aux envieux, de quelque qualité qu'ils soient, lesquels accusent souvent quelque homme de bien, et craignant Dieu. Auquel s'ils ne trouvent d'aventure aucune faute en sa vie, et conversation, ils cherchent occasion contre lui, touchant la Loi de son Dieu, lui mettant sus, qu'il est hérétique ; comme nous lisons qu'il a été fait à Daniel par les conseillers de Darius, Roi des Chai- Dan. chap.6. déens, lesquels conçurent contre lui, pource qu'il avait quelque autorité sur eux, à cause que l'esprit

de Dieu était plus abondant en lui, qu'ils cherchèrent tous les moyens de lui mettre sus quelque crime, pour l'accuser de l'avoir commis en administrant les affaires du Royaume. Mais ne pouvant trouver aucune telle faute ou crime contre lui, pour autant qu'il était fidèle et loyal, ils vinrent à controuver, et forger un autre moyen pour accuser le dit Daniel, touchant la Loi, et la religion de son Dieu. A la mienne volonté, que les bons Rois et Princes considérassent diligemment cette histoire, laquelle leur est laissée par écrit, comme toutes les autres écritures, pour les enseigner et instruire : afin qu'ils se gardent de croire à ceux qui les poussent à tuer et brûler aucun pour la foi et la religion, laquelle sur toute chose doit être libre. Car elle gît non au corps, mais bien au cœur, auquel ne peut atteindre le glaive des Rois et Princes ; mais bien se contenter de défendre que les mauvais ne nuisent aux bons, tant en leurs biens, qu'en leurs corps, comme nous montre l'Apôtre au 13e des Romains.

Quant aux péchés du cœur, comme infidélité, hérésie, envie, haine, etc, c'est à faire au glaive de l'Esprit, qui est la parole de Dieu. Que si quelqu'un trouble la République en battant, ou frappant aucun sous couleur de religion, le bon Magistrat le peut punir, comme celui qui fait mal au corps et biens, comme les autres malfaiteurs, mais non pour sa religion. Que s'il advient que quelqu'un se gouverne mal en l'Eglise, tant en la vie, qu'en la doctrine, l'Eglise doit user du glaive spirituel, qui est de l'excommunier, s'il ne veut recevoir l'ad-

monition. Puis étant excommunié, s'il persévère en sa mauvaise entreprise jusques à faire commotion et troubler tout, le bon Magistrat Chrétien le peut avertir, qu'il ait à ne plus troubler l'Eglise en enseignant ses hérésies et blasphèmes qui sont apertement contraires à la parole de Dieu, comme est la doctrine de ceux qui nient la création du monde, l'immortalité des âmes, la Résurrection, et aussi ceux qui disent que l'on n'a que faire de Magistrat, afin qu'ils puissent mieux troubler toutes les Républiques à leur fantaisie, sans être repris, et punis de leur mauvaise et effrénée nature, laquelle ne vit qu'en trouble et noise, à laquelle l'Esprit de Dieu est du tout contraire. Que s'ils persévèrent après de désobéir aux Princes et aux Magistrats, alors ils les pourront punir et châtier ; mais non jusques à les faire mourir, comme nous montre saint Augustin, principalement ceux qui tiennent qu'il y a un vrai Dieu, qui est la source de toute bonté, combien qu'ils faillent en l'intelligence de quelques passages de l'écriture et qu'ils soient comme enivrés en leur entendement. Mais bien le bon Magistrat se contentera de les punir par quelque amende d'argent, et telles autres semblables punitions ; puis en la fin s'ils persévèrent, de les bannir de leur pays, qui sera leur dernière punition. Que si d'aventure ils retournaient, ils les pourraient garder en quelque lieu, s'ils ne s'amendent. Voilà en partie. Prince, comment les Empereurs et Magistrats ont puni les hérétiques en la primitive Eglise, comme vous pourrez lire en ce présent Livre, tant utile et nécessaire en ces der-

niers temps, auxquels les hommes, non seulement ceux qui n'ont encore à droit connu la vérité ; mais bien ceux qui s'en vantent, sont comme affamés et altérés après la chair et le sang de ceux, qui leur contredisent, et qui les veulent empêcher à épandre le sang pour la religion. En quoi ils montrent, combien ils sont loin de la clémence de Christ, et de ses Apôtres, voire de la douceur des Docteurs de la primitive Eglise, lesquels ont prié les Princes et les Magistrats, qu'ils ne voulussent tuer ni brûler les hérétiques, comme vous pourrez h're ici. De saint Augustin, Chrysostome, Jérôme, et autres Docteurs, lesquels il faut ensuivre tandis qu'ils ensuivent l'Ecriture, comme même nous conseille ledit saint Augustin, et au contraire éviter tous ceux qui nous poussent à tuer et brûler aucun pour la foi. Car il est certain, qu'ils sont de la nature du Diable, et de l'Antéchrist, lesquels désirent la mort des povres âmes, mais au contraire les vrais Chrétiens désirent que les pécheurs et les adversaires de vérité se convertissent et qu'ils vivent. Pourtant est-il fort nécessaire de se garder des faux Docteurs, et des écrits de ceux, qui ne peuvent endurer, que l'on dise, qu'il ne faut tuer les hérétiques, craignant que l'on ne tue leur âme. Ils font à croire aux simples, que ceux qui les veulent empêcher, le font, afin de mieux pouvoir semer leur poison. Ce que l'on pourrait aussi dire d'eux : car ils ont fait le même. Le Seigneur leur veuille donner à connaître leur aveuglement, avec leur volonté. Mais il se faut ici bien donner garde d'appeller noiseux et séditieux ceux qui reprennent les faux

Docteurs et enseigneurs de leur mauvaise vie et doctrine. Car il est certain que les Prophètes et les Apôtres voire notre Sauveur JESUS Christ, ont été tenus pour séditieux, blasphémateurs et hérétiques : on leur a mis sus qu'ils voulaient abolir la Loi de Moise, qui était ordonnée de Dieu, et de laquelle il était dit, qu'elle demeurerait à jamais : mais tant s'en fallait qu'ils la voulussent abolir, que même ils la voulaient étabUr et leur montrer à quelle fin étaient ordonnées toutes ces cérémonies. Mais ils ne les voulurent entendre, et ce pour autant qu'ils les reprenaient de leurs fautes. Ils les voulurent ôter de la terre, comme font aujourd'hui ceux que l'on reprend, et auxquels on veut aider. La troisième cause est, afin que puissiez éviter le grand et terrible courroux de Dieu, lequel adviendra à tous ceux qui épandront le sang pour la religion et la foi, afin que tout bien vous puisse advenir, et à tous vos sujets. Car s'il est ainsi, que le Seigneur a détruit la ville de Jérusalem, laquelle lui était tant agréable, parce qu'elle a épandu le sang, comme vous pouvez lire aux lamentations de Jérémie, là où il dit que pour les péchés de ses Prophètes, et les méchancetés de ses Prêtres, qui ont épandu le sang des justes au milieu du peuple, elle a été détruite ; que sera-t-il fait à ceux qui, sous l'ombre d'hérésie et faux Prophètes, tuent ceux qui leur contredisent ? Il vaudrait mieux laisser vivre cent, voire mille hérétiques, que de faire mourir un homme de bien, sous ombre d'hérésie. On sait bien que tous les Prophètes, Apôtres, et Martyrs, voire même notre Sauveur JESUS

Christ, ont été mis à mort, sous couleur de faux Prophètes, blasphémateurs et hérétiques : qui est une chose, qui nous devrait amener une grande crainte et frayeur, quand il est question de persécuter aucun pour sa foi et sa religion, laquelle ne gît point en quelque cérémonie et chose indifférente, ni en quelque enseignement qui soit ambigu et douteux, (car celui qui persécuterait, pourrait aussi bien faillir que le persécuté) comme savoir comment c'est que l'on prend le corps et sang de Jesuchrist en la Cène : savoir si on la doit bailler aux petits enfants, attendu qu'on les baptise étant petits, ou s'il ne vaudrait pas mieux attendre qu'ils fussent grands et entendus, etc. Elle ne g^t aussi pas en quelque point qui surmonte l'entendement de l'homme, et duquel n'avons expresses passages de l'Ecriture, duquel on ne puisse douter. Comme, savoir comment c'est, que se doivent entendre ces trois personnes, à savoir le Père, le Fils, et le saint Esprit, ce nous doit être assez de croire, qu'il y a une seule essence divine es trois personnes, sans beaucoup nous tourmenter, comment c'est qu'ils sont l'un avec l'autre : savoir comment est le corps de Christ au ciel, savoir si Dieu a créé les uns pour être damnés et les autres pour être sauvés, et comment il est descendu aux Enfers, et telles autres disputes, èsquelles on peut laisser abonder chacun en son sens, et attendre que le Seigneur le révèle, et se contenter quand il tient les principaux points de la vraie religion qui gisent à croire que le seul Dieu est la source de toute bonté, et que l'homme est condamné par la

désobéissance du premier homme et sauvé par l'obéissance du second, qui est Jesuchrist notre Sauveur : voir si ainsi est, que pour la vraie crainte de Dieu il se repente de sa mauvaise vie précédente, et fasse et poursuive une ferme et droite entreprise de ne le vouloir plus suivre, et qu'il applique à soi particulièrement par une ferme foi la mort et la Résurrection de Jesuchrist, lequel est né, et a souffert, voire il est mort et ressuscité pour nous, afin de nous enter en lui, comme nous montre l'Apôtre, quand il dit : que si nous sommes entés avec Christ en similitude de sa mort, nous le serons aussi en similitude de sa Résurrection. Car il est mort pour nous, afin de nous réconcilier à son Père et pour justifier tous ceux qui croient vraiment en lui et meurent aussi au monde et à leurs désirs. Pourtant est-il dit que Christ est ressuscité afin que nous semblablement cheminions en nouvelleté de vie. En quoi on peut voir la cause de sa mort et Résurrection. Bref nous sommes serviteurs de celui auquel nous obéissons : si c'est au péché, nous sommes les plus malheureux qui furent jamais, encore que nous tenions pour véritables les douze articles de la foi, et que nous accordions avec toute l'Eglise, es la doctrine et es les cérémonies, en allant bien diligemment à l'Eglise.

Ne tiendriez-vous pas. Prince très magnifique, pour fort lâche, si aucun de vos gentilshommes délaissait votre service, et s'en allait servir quelque cagnardier ? Oui certainement. Combien plus lâche, sans comparaison est celui qui délaisse le service du Roi des Rois, du Prince des Princes pour servir

au diable, à soi-même, à sa chair, à ses voluptés, à son ambition, et appétit d'honneur et des richesses ? Il n'y a nulle comparaison. Et de vrai, si on connaissait quelque peu la grandeur et puissance de Dieu, et la petitesse de l'homme, et son impuissance (quelque grand qu'il puisse être en ce monde) on ne viendrait jamais à délaisser le service d'un tant magnifique Prince : lequel gît en faisant ce qu'il nous commande (qui est de laisser croître la zizanie avec le froment) pour vouloir servir à un tant malheureux garnement, qui est le diable, et père de mensonge, homicide dès le commencement, de quoi notre Dieu par son cher fils, Jesuchrist, notre seul Sauveur, nous veuille garder. Ainsi soit-il. Ainsi soit-il.

« Ceux qui veulent être parfaits, qu'ils sentent une même chose ; que si quelqu'un sent autrement qu'eux, Dieu le lui révélera : mais cependant en ce qu'ils comprennent, qu'ils aient à sentir une même chose, et à vivre selon cette même règle. »

Philip. 3e.

Martin Bellie à Très

Illustre Prince et Seigneur,

Monseigneur Christofle,

Duc de ^Virtcmberg,

Salut.

|i toi, ô Prince Très illustre, avais prédit à tes sujets, que tu viendrais à eux en quelque temps incertain, et leur eusses commandé que tous se préparassent vêtements blancs, et qu'ainsi vêtus de blanc, ils vinssent au devant de toi, en quelconque temps que tu viendrais : Que ferais-tu, si après cela, tu trouvais, qu'ils n'eussent tenu compte de s'apprêter robes blanches ? Mais que cependant ils fussent en débat seulement de ta personne, en sorte que les uns disent que tu es en France, les autres que tu es allé en Espagne, les autres que tu viendras à cheval, les autres en chariot, les autres en grande pompe, les autres sans suite, ou train. Cela te plairait-il ?

Mais encore que dirais-tu, s'ils se débattaient entre eux, non seulement de paroles, mais aussi à grands coups de poing, et de glaives, et que les uns vinssent à navrer, ou occir les autres, qui ne s'accorderaient avec eux ? — Il viendra à cheval

dirait l'un, mais sur un chariot dirait l'autre. Tu as menti. Mais toi, tiens, tu auras ce coup de poing. Et toi, ce coup de poignard au travers du corps. O Prince, aurais-tu en estime tels citoyens ? Que serait-ce, si cependant quelques-uns d'entre eux faisaient leur devoir, suivant ton commandement de s'apprêter robes blanches, et que les autres pour cela vinssent à les affliger, ou mettre à mort ? Ne détruirais-tu pas malheureusement ces méchants-là ?

Mais que serait-ce encore, si ces homicides-là, disaient qu'ils auraient fait cela en ton nom, et par ton commandement ? Combien que tu l'eusses auparavant étroitement défendu. Ne jugerais-tu pas, que ce fait serait trop grief, et énorme, outrageux, et digne d'être puni sans miséricorde ? Or, je te prie. Très illustre Prince, d'entendre bénignement, pourquoi je dis ces choses.

Christ est Prince de ce monde, lequel se départant de la terre, a prédit aux hommes, qu'il viendrait à un jour, et heure incertaine : il a commandé qu'ils se préparassent robes blanches pour sa venue, c'est-à-dire, qu'ils vécussent ensemble chrétiennement, amiablement, et sans aucun débat ni contentions, s'entreaimant l'un l'autre. Or maintenant considérons, je te prie, comment nous faisons bien notre office.

Combien y en a-t-il, qui soient curieux de se préparer cette robe blanche ? Qui est celui qui s'efforce avec toute sollicitude de vivre en ce monde saintement, justement, et reHgieusement, attendant la venue du bienheureux Dieu ? On ne se

soucie de rien moins. La vraie crainte de Dieu, et la charité, est mise au bas, et du tout refroidie : notre vie se passe en noise, en contentions, et toute sorte de péchés. On dispute, non pas de la voie, par laquelle on puisse aller à Christ, qui est de corriger notre vie : mais de l'état et office de Christ, à savoir, où il est maintenant, que c'est qu'il fait, comment il est assis à la dextre du Père, comment il est un- avec le Père. Item de la Trinité, de la prédestination, du franc arbitre, de Dieu, des Anges, de l'Etat des âmes après cette vie, et autres semblables choses, lesquelles ne sont grandement nécessaires d'être connues, pour acquérir salut par foi (car sans la connaissance de celles-ci, les publicains et les paillardes ont été sauvés) et ne peuvent aussi être connues, si premièrement nous n'avons le cœur net, en tant que voir ces choses, c'est voir Dieu, lequel ne peut être vu, sinon d'un cœur pur et net, suivant ce qui est écrit : « Bienheureux sont ceux qui ont le cœur net, car ils verront Dieu. » Lesquelles choses aussi, encore qu'elles fussent entendues, ne rendent point l'homme meilleur. Comme ainsi soit que saint Paul a dit : «Si j'entendais tous mystères et secrets, et je n'aie charité, je ne suis rien. » Cette sollicitude des hommes (laquelle va tout à rebours) comme elle est d'elle-même vicieuse, vient à engendrer d'autres plus grands maux. Car les hommes étant enflés de cette science, ou plutôt de cette fausse opinion de science, déprisent hautainement les autres, au prix> d'eux, et s'en suit tantôt après cet orgueil, cruauté et persécution, en sorte que nul ne veut

plus endurer l'autre, s'il est discordant en quelque chose avec lui, comme s'il n'y avait pas aujourd'hui quasi autant d'hommes que d'opinions.

Toutefois il n'y a aucune secte, laquelle ne condamne toutes les autres, et ne veuille régner toute seule. De là viennent bannissements, exils, liens, emprisonnements, brûlements, gibets, et cette misérable rage de supplices, et tourments, qu'on exerce journellement, à cause de quelques opinions déplaisantes aux grands, et mêmement de choses inconnues, et déjà disputées entre les hommes, par si longue espace de temps et sans aucune certaine conclusion.

Et s'il y a aucun cependant qui s'efforce de s'apprêter cette robe blanche, c'est à dire, de vivre saintement, et justement, tous les autres s'élèvent d'un consentement contre lui, mêmement s'il est discordant avec eux en quelque chose : ils l'accusent, et prononcent hérétique, sans en faire aucune doute, comme s'il se voulait justifier par ses œuvres, et lui mettent sus faussement crimes horribles, et lesquels il ne pensa jamais, puis le charbonnent et défigurent tellement par leurs calomnies envers le commun peuple que les hommes estiment grand péché de l'ouïr seulement parler. De là vient cette rage cruelle et brutale, à exercer cruauté, en sorte qu'on en voit d'aucuns être tellement enflambés par telles calomnies, qu'ils sont comme enragés et forcenés, s'ils voient quelqu'un de ceux qu'on fait mourir être premièrement étranglé, et non pas rôti tout vif à petit feu.

Et combien que ces choses soient très cruelles, toutefois ils commettent encore un autre péché plus horrible, c'est qu'ils couvrent toutes ces choses sous la robe de Christ, et protestent qu'en ces choses ils servent à sa volonté ; comme ainsi soit que Satan ne pourrait excogiter ni penser chose plus répugnante à la nature et volonté de Christ ! Et eux, qui cependant sont si adversaires aux hérétiques (comme ils disent) tant s'en faut qu'ils haïssent les méchants, que même ils ne font point conscience de vivre en délices, avec les avaricieux, nourrir des flatteurs, supporter des envieux, entretenir des calomniateurs, rire et gaudir avec les ivrognes, avec les gloutons, et adultères, mener fête, et faire grande chair, avec les plaisanteurs, et les déceveurs, et vivre journellement avec telle sorte de gens haïs de Dieu. Lesquelles choses comme elles soient certaines et véritables, qui est-ce, qui pourrait douter, que ceux-là ne haïssent les vertus, et non pas les vices ? Car celui qui aime le mal, celui-ci même haït le bien. Comme si tu vois quelqu'un qui aime les mauvais, tu ne dois aucunement douter, que celui-ci même ne haïsse les bons.

Je te prie. Très illustre Prince, que penses-tu que fera Christ, quand il viendra ? louera-t-il ces choses ? les approuvera-t-il ?

Considère un peu cette affaire, je te prie, en la manière qui s'ensuit : Prends le cas que quelqu'un soit accusé en ta ville de Tubingue par quelque autre, lequel vienne à parler ainsi de toi : Je crois que Christofle est mon Prince, et veux obéir à lui

l6 TRAITÉ DES HÉRÉTIQUES

en toutes choses : mais ce que vous dites, qu'il viendra sur un chariot, je ne le crois point : mais je crois qu'il viendra à cheval. Item ce que vous dites, qu'il est vêtu de rouge, je ne le crois pas, mais je crois qu'il est vêtu de blanc. Et ce qu'il a commandé, que nous nous lavions en ce fleuve, je crois qu'il faut faire cela après-midi, et vous devant midi. Si je pensais qu'il voulût que je me lavasse devant midi, je le ferais, mais je crains de l'offenser, et pourtant veux- je faire selon ma conscience.

Je te demande, ô Prince, voudrais-tu condamner un tel tien citoyen ? Je ne le pense point. Et si tu étais présent, tu louerais plutôt la simplicité et obéissance de cet homme-là, que tu ne condamnerais l'ignorance. Et si les autres le mettaient à mort, certainement tu les punirais.

Or prends ce cas ainsi. Il y a quelque citoyen de Christ, lequel parle de lui en cette manière : Je crois en Dieu le père et en Jesuchrist son fils, et veux vivre selon ses commandements, qui sont contenus en la sainte Ecriture. Mais ce qu'il a commandé que soyons baptisés, je crois que cela se doit faire le huitième jour après la nativité de l'enfant, d'autant qu'on faisait ainsi en la circoncision. Estimes-tu, qu'un tel homme doive être mis à mort pour cela ? Je ne le pense point.

Et s'il dit ainsi : Je crois qu'un homme ne doit point être baptisé, que premièrement il ne sache rendre raison de sa foi, et si je croyais qu'il fût autrement, je voudrais faire autrement, car cela ne me serait point plus difficile de baptiser un petit

enfant, qu'un adolescent. Mais je n'ose violer ma conscience, de peur que je n'offense Christ, lequel a défendu par S. Paul son serviteur, que je ne fasse rien, de quoi je sois en doute s'il est bien fait ou non. Car il me faut être sauvé par ma propre foi, et non par celle d'autrui. Je te demande, si Christ, qui est le juge de tous, était présent, s'il commanderait qu'un tel homme fût mis à mort ? Je ne le pense pas, mêmement si tu proposes devant tes yeux la vie et la nature de Christ, lequel certainement n'a jamais rien commandé, ni fait telles choses, mais totalement le contraire. Si Christ donc ne le faisait point, les autres, qui ont quelque puissance de lui, ne le doivent pas faire, de peur que finablement ne leur soit reproché, et à bon droit, ce qu'on dit en commun proverbe : Tu es serviteur du Diable, tu as plus fait qu'il ne t'était commandé : ou plutôt : Tu as fait contre ce qui t'avait été commandé. Car si Dieu a puni tant rigoureusement Saûl, pour autant qu'il n'avait occi celui, que Dieu avait commandé être occi : combien plus grièvement punira-t-il ceux, qui mettent à mort ceux-là, lesquels Dieu avait défendu d'être occis, comme ainsi sôit mêmement, qu'il est beaucoup plus enclin à miséricorde qu'à ire !

Et ce que j'ai dit du Baptême, je veux qu'il soit entendu des autres passages de la Religion, qui sont en dispute, là où quelqu'un croyant en Dieu, et en Jésuchrist son fils, et lui servant selon sa conscience, erre en quelque chose ignoramment, ou même nous semble qu'il erre. Car certainement quand je considère les mœurs de Christ, et sa

l8 TRAITÉ DES HÉRÉTIQUES

doctrine, lequel jà soit qu'il fût juste et innocent, néanmoins il a toujours pardonné aux iniques, et méchants, et a commandé qu'on leur pardonne, même jusques à septante fois sept fois.

Je ne vois point comment nous pourrons retenir le nom de Chrétien, si nous n'ensuivons sa clémence et douceur. Que si même nous étions innocents, si le devrions nous ensuivre : Combien plutôt donc, quand nous sommes hommes couverts de tant de péchés ? Certes quand j'examine ma vie, je vois que mes péchés sont si grands, et en si grand nombre, que je ne pense point que je puisse jamais obtenir pardon du Seigneur Dieu, si je suis prêt à condamner ainsi les autres. Il faut donc que chacun s'examine soi-même, épluche, et sonde diligemment sa conscience et pèse à bon escient toutes ses pensées, ses paroles, et ses faits, puis il verra, et se connaîtra facilement être tel, qu'il ne peut tirer hors le fétu de l'œil de son frère, qu'il n'ait premièrement tiré la poutre de son œil. Par quoi sera beaucoup le plus sûr, qu'en une si grande multitude de péchés, desquels nous sommes tous chargés, un chacun retourne à soi-même, et soit soigneux de corriger sa vie, et non pas de condamner les autres. Cette licence de juger, laquelle règne aujourd'hui, et remplit tout de sang, m'a contraint (ô très doux Prince) de m'efïorcer de tout mon pouvoir d'étancher ce sang, en épandant lequel on pèche si grièvement, (j'entends le sang de ceux-là, qu'on appelle hérétiques) lequel nom est aujourd'hui rendu si infâme, si détestable, et horrible, que si quelqu'un désire que son ennemi

soit incontinent mis à mort, il n'a point de voie plus commode, que de l'accuser d'hérésie. Car tout incontinent que les hommes auront entendu cela, ils l'auront en si grande horreur, pour ce seul nom d'hérétique, qu'en bouchant leurs oreilles, afin qu'ils n'oyent sa défense, ils persécuteront furieusement, et à bride avallée, non seulement celui-là, mais tous ceux, qui oseront seulement ouvrir la bouche jjour l'excuser. Par laquelle rage il advient, que plusieurs sont mis à mort, avant que leur cause soit vraiment connue. Et ne dis point ceci pour favoriser aux hérétiques (car je hais les hérétiques). Mais je vois ici deux grands dangers. Le premier, c'est qu'aucun ne soit réputé pour hérétique, qui n'est pas hérétique, comme il est advenu jusques à présent : et comme même nous voyons que Christ, et les siens ont été occis pour hérétiques. Ce n'est pas sans cause, si nous craignons que maintenant en notre temps, lequel n'est de rien plus saint que celui-là, mais beaucoup pire, la même chose n'advienne : vu même que Christ a dit : « Je ne suis pas venu mettre la paix, mais le glaive. Car je suis venu mettre discorde entre le père et le fils, entre la mère et la fille, » etc. Tu vois combien il est facile aux calomniateurs, de dire d'un Chrétien : cet homme est séditieux, il met discorde entre le père et le fils, et dissipe la concorde publique. Et pourtant faut user de grande prudence, afin que ceux qui sont vraiment séditieux, soient discernés des vrais Chrétiens : vu que les uns et les autres font les mêmes choses, et si tu considères les faits extérieurs, il sont chargés d'un

même crime par ceux qui n'entendent point l'affaire, afin que Christ soit crucifié entre les brigands.

L'autre danger est que celui qui est vraiment hérétique, ne soit plus gravement, ou autrement puni, que la discipline Chrétienne ne requiert. Pour ces causes j'ai recueilli et amassé en ce livre, les sentences de plusieurs, qui ont écrit de cette matière, afin qu'après avoir considéré diligemment leurs raisons, on ne pèche plus dorénavant si gravement en cet endroit.

Or j 'ai premièrement recueilli les sentences d'aucuns Docteurs modernes, mêmement pour ce qu'ils allèguent les sentences des anciens, afin qu'en ces modernes, et nouveaux, tu aies en plusieurs endroits les sentences des uns et des autres. Et je l'ai fait aussi, pource qu'ils ont traité cet argument plus amplement, et plus diligemment, et l'ont mieux accomodé à notre temps, étant enseignés par celles mêmes persécutions. Les anciens écrivirent principalement contre les Gentils, desquels ils étaient persécutés, lors qu'on ensuivait encore Christ, et les Apôtres, lesquels n'avaient aucun persécuté, mais avaient été persécutés de tous. Mais après que les péchés et iniquités sont venues à croître, et que les Gentils ont cessé de persécuter les Chrétiens, les Chrétiens même se sont élevés contre les Chrétiens, pour les persécuter, principalement quand ils voient quelqu'un qui défend un peu constamment la vérité, afin que si d'aventure ils ne peuvent reprendre les moeurs de celui-là, ils puissent, par quelque art, calomnier sa doctrine, de laquelle le menu peuple ne peut pas ainsi juger comme des

mœurs. Car s'il est ainsi, que tous vrais fidèles souffrent persécution : (combien que tous ceux qui souffrent persécution ne soient pas vrais fidèles) certe tu trouveras que les persécutions ont toujours été accompagnées de la piété et crainte de Dieu, et incontinent qu'icelle piété a cessé, les persécutions ont cessé. Car l'Eglise ancienne, cependant qu'elle a retenu la vraie piété, elle a toujours été sujette à persécutions : Mais l'Eglise, laquelle est survenue après, alors que tous les Chrétiens étant réduits sous la servitude d'un seul Prince, le Diable était servi paisiblement, d'autant que personne ne lui résistait, icelle n'avait aucune persécution : comme si de notre temps n'y eût eu aucun vrai fidèle, il n'y eût aussi eu aucunes persécutions. Car pourquoi persécuterait Satan ses serviteurs ? Mais venant les vrais fidèles, sont aussi incontinent venus aucuns pour les affliger. Ce qui a aiguisé les entendements des fidèles, et a fait que vexation leur donnant entendement, ils ont écrit beaucoup de choses, bien et droitement de persécution.

Toutefois si aucuns de ceux que j'alléguerai ici, ont après, ou quelque autre part en leurs livres écrit, on fait autrement, ou advienne qu'ils écrivent, ou fassent autrement, ce nonobstant tenons la première sentence, laquelle a été écrite au temps de tribulation (auquel temps singulièrement on a de coutume d'écrire les choses à la vérité) et laquelle sentence principalement s'accorde avec la douceur et bénignité de Christ. Et si quelqu'un annonce un autre Evangile, fût même S. Paul, ou un Ange du ciel, qui ferait cela, maudit soit-il,

et exécrable. Car il advient souventes fois que ceuxlà qui viennent à l'Evangile, et connaissance de Christ, sentent et jugent très bien des affaires de la religion, cependant qu'ils sont povres et affligés : pource que affliction et pauvreté est grandement capable de la vérité de Christ, lequel aussi a été povre et affligé : mais que ceux-ci même étant élevés par après en richesse, et prospérité, et constitués en autorité, s'abâtardissent, et aliènent tellement, qu'eux, qui paravant défendaient Christ, et la vérité, défendent maintenant et approuvent les meurtres, et colloquent la vraie piété en force, et violence. Parquoi on ne saurait croire à personne du monde plus sûrement, qu'aux calamiteux et affligés, et qu'à peine ont-ils où ils puissent encliner, et reposer leur chef. A raison de quoi j'ai recueilli les sentences de tels auteurs, non pas toutefois de tous, mais de beaucoup, et ai été induit (pour plusieurs causes) ô Prince Christofle, de te les envoyer. Premièrement, pource que j'entends, que tu as toujours porté faveur à l'Evangile, et qu'en celui-ci tu as persévéré au milieu des calamités, et afflictions. (Par lesquelles sont éprouvés, et manifestés les cœurs des hommes,) Dont ta confession de foi (laquelle tu as seul de tous les Princes de la Germanie, envoyée à la dernière diète au concile de Trente) en rend suffisant témoignage. En quoi certe tu as clairement montré, que tu n'es pas tel, qui fuis la lumière : mais veux que ta foi et religion soit connue à tout le monde. Et après pource qu'étant puissant Prince, et de grande autorité, cela t'est utile, et expédient.

de bien connaître cette affaire, afin que tu puisses justement, et sans aucune iniquité régner, et présider sur tes sujets, et que tu viennes à persuader aux autres Princes voisins, et principalement au Roi de France, de faire la même chose, si par quelque moyen il se peut faire, que l'état de la République Chrétienne, lequel déjà par tant d'années a été si misérablement dissipé, puisse être restitué, en quelque tranquille état, et les peuples rappelés à pénitence, et amendement de vie, pour voir, si d'aventure le Seigneur voudra point détourner son ire, de laquelle il est tant enflambé contre le genre humain, et nous illuminer de la lumière de sa face.

Finablement j'ai été induit à t'envoyer ce livre, à cause qu'entre les sentences des autres auteurs, la sentence aussi de ton docteur Jean Brence y est insérée, laquelle tantôt après qu'il l'eût mise en lumière, incontinent fut diminué beaucoup de la cruauté des persécutions, comme j'entends, et beaucoup moins de gens depuis persécutés et mis à mort, tant de force a eu la sentence d'un seul homme de bon avis, encore en un temps si corrompu.

Or sus donc, Brence, poursuis outre, et persévère de plus en plus en cette bénignité chrétienne, comme tu as commencé. Certes tu as retenu et étanché beaucoup de sang, par ce tien petit livre, dont tu n'eusses su faire chose plus agréable à Christ, ni plus désagréable à Satan. Et plût à Dieu, que les autres eussent fait comme toi, et n'eussent point tant travaillé à épandre le sang

innocent, que tu as travaillé à le retenir : certainement nous n'eussions point vu tant de brûlements, ni tant de glaives sanglants de sang innocent, et ne mangerions pas maintenant les poissons nourris et engraissés du sang de ceux là, pour lesquels Christ a épandu le sien.

O Princes, ouvrez les yeux, et ne vilipendez plus ainsi le sang humain, pour l'épandre si facilement, principalement en cette cause de la religion. Car celui qui fera jugement sans miséricorde, la même mesure lui sera remesurée.

Au reste, pource qu'en ces sentences ici est démontré, non pas que c'est d'hérétique, (ce que toutefois doit être avant toutes autres choses connu) mais comment on doit traiter celui qui est hérétique, je exposerai en bref par la parole de Dieu, que c'est d'un hérétique, afin qu'on puisse mieux voir de quelle sorte de gens il est ici traité. Car je n'estime pas tous ceux-là être hérétiques, qui sont appelés hérétiques. Et voire que ce nom d'hérétique du temps de saint Paul n'était point tellement infâme, que les hérétiques fussent réputés pires que les avaricieux, ou hypocrites, plaisanteurs, ou flatteurs. Jà soit qu'aujourd'hui pour avarice, ou hypocrisie, pour plaisanterie, ou flatterie (desquels on peut facilement juger) nul n'est occi, mais pour hérésie, (de laquelle on ne peut pas si facilement juger) tant de gens sont mis à mort. Certainement, après avoir souvent cherché que c'est d'un hérétique, je n'en trouve autre chose, sinon que nous estimons hérétiques tous ceux qui ne s'accordent avec nous en notre opinion. Laquelle

chose est manifeste en ce que nous voyons, qu'il n'y a presque aucune de toutes les sectes (qui sont aujourd'hui sans nombre) laquelle n'ait les autres pour hérétiques : en sorte que si en cette cité ou région, tu es estimé vrai fidèle, en la prochaine tu seras estimé hérétique. Tellement, que si quelqu'un aujourd'hui veut vivre, il lui est nécessaire d'avoir autant de fois et religions, qu'il est de cités, ou de sectes : tout ainsi que celui qui va par pays a besoin de changer sa monnaie de jour en jour, car celle qui est ici bonne, autre part n'aura aucun cours, sinon que la monnaie soit d'or, car en tous lieux celle-là est bonne, de quelque marque qu'elle soit. Faisons ainsi en la religion, ayons quelque monnaie d'or, laquelle ait lieu partout, de quelque marque qu'elle soit.

Or, croire en Dieu le Père tout puissant, au Fils, et au saint Esprit, et approuver les commandements de vraie piété, qui sont contenus en la Sainte Ecriture, c'est une monnaie d'or plus approuvée, et examinée que l'or même. Mais cette monnaie jusques à présent a diverses marques et figures, cependant que les hommes sont en discorde entre eux, de la Cène, du Baptême, et d'autres telles choses.' Mais supportons-nous l'un et l'autre, et ne condamnons incontinent la foi d'un autre, laquelle est fondée sur Jesuchrist. Et afin que je vienne finablement au but, ne jugeons pas un homme être hérétique par l'opinion du commun peuple, mais par la parole de Dieu. Et voyons par ce que s'ensuit, que c'est d'hérétique.

<,< Que c'est Ce nom hérétique, est trouvé une fois seulement d'iin es Saintes Ecritures, en l'Epitre de saint Paul

hérétique. » envoyée à Tite, au 3^ chap. « Evite l'homme hérétique après une ou deux admonestations, sachant qu'un tel homme est perverti, et pèche en sorte qu'il est condamné par soi-même. » Si nous conférons ce lieu avec le commandement de Christ, qui est en saint Mathieu i8« chap. : nous entendrons que c'est d'hérétique : « si ton frère pèche contre toi, va et le reprends entre toi et lui. S'il t'ouït, tu as gagné ton frère, mais s'il ne t'ouït, prends encore un ou deux avec toi, afin qu'en la bouche de deux ou de trois témoins, toute parole soit ferme. S'il ne les ouït, dis-le à l'Eglise. Que s'il n'ouït l'Eglise, il te soit comme un Ethnique, et publicain. » Par cela appert qu'un hérétique, c'est un homme qui est obstiné, lequel étant droitement admonesté n'obéit point ; car ce que saint Paul appelle hérétique. Christ dit : <( s'il ne te veut ouïr, ni les autres. » Et ce que saint Paul dit : «Evite le » ; Christ dit : « Il te soit comme Ethnique et publicain. t> Et autre part : « Secouez la poudre de vos pieds. » Et ce que saint Paul dit : que celui-là pèche tellement, qu'il est condamné par soi-même, c'est une même chose, que Christ ajoute incontinent : « Tout ce que vous lierez en terre, sera lié es cieux, » c'est à dire, que tous ceux là, lesquels vous aurez ainsi pour Ethniques, et publicains, le Seigneur Dieu les condamnera aussi comme Ethniques.

Deux sortes Or il y a deux sortes d'hérétiques ou opiniâtres :

d'hérétiques, les uns sont obstinés, et opiniâtres aux mœurs,

comme les avaricieux, les moqueurs, luxurieux,

les ivrognes, les persécuteurs, et autres, lesquels étant admonestés, ne se corrigent point. Tels étaient les Juifs, les Scribes, et les Pharisiens • pour laquelle cause le Seigneur les a évités en leur disant : Voici votre maison vous sera laissée déserte. Tels étaient aussi ceux, qui étaient du pays de Christ, entre lesquels il ne pouvait faire beaucoup de miracles, pour la dureté de leurs cœurs.

Les autres sont opiniâtres es choses spirituelles, et en la doctrine, auxquels convient proprement le nom d'hérétique : car ce mot hérésie est un mot Grec, lequel signifie secte ou opinion. Dont il advient que ceux qui se tiennent obstinément à quelque secte vicieuse, ou opinion, sont appelés hérétiques. Tel était Ananias faux Prophète, duquel Jérémie se départit voyant qu'il ne le Jérémie, 18. pouvait retirer de son erreur, et auquel après par le commandement du Seigneur, et non pas par le Magistrat, il annonça sa mort. Et si Ananias était hérétique pernicieux et nuisible, lequel retirait le peuple de l'obéissance du Seigneur Dieu ; par lequel exemple on peut voir facilement que c'est qu'on doit faire avec tels hérétiques. Mais de. juger de la doctrine, ce n'est pas chose si facile, que des mœurs. Car quant aux mœurs, si tu interroges un Juif, ou un Turc, ou un Chrétien, ou quelque autre, que c'est qu'ils sentent d'un brigand, ou d'un traître. Tous répondront d'un consentement que les brigands et traîtres sont méchants et doivent être mis à mort. Pourquoi consentent-ils tous en cela ? Pource que la chose est toute notoire. Parquoi aussi on ne fait aucunes

questions, ni livres pour montrer que les brigands, etc. doivent être occis. Car cette connaissance est engravée et écrite es cœurs de tous hommes, dès la création du monde. Et c'est ce que dit saint Paul, que les Gentils ont la Loi écrite en leurs coeurs. Car les infidèles mêmes peuvent juger de ces choses.

Venons maintenant à la Religion, et nous trouverons qu'elle n'est point si notoire, ou manifeste. Les Gentils avaient cette opinion du passé, qu'il y avait plusieurs Dieux. Christ a ôté cette erreur par sa venue, en sorte que maintenant ni les Turcs, ni les autres nations, ne font plus de doute, qu'il ne soit un seul Dieu, et consentent tous en cela avec les Chrétiens. Si aucun nie le Seigneur Dieu, celui-ci est infidèle, et Athéiste, et abominable au jugement de tous. Ceci d'avantage ont les Turcs, qu'ils croient en celui-ci Dieu, duquel Moïse a écrit ; en quoi ils s'accordent avec les Juifs, et avec les Chrétiens, sans aucun contredit. La foi de ces trois nations est jusques ici commune, mais les Turcs attribuent beaucoup à Christ, en quoi ils surmontent les Juifs, et ont cela commun avec les Chrétiens, mais les Chrétiens en ceci surmontent tous les autres, en tant qu'ils croient que Jésus Christ est le Fils de Dieu, le Seigneur et juge du monde, et est cela commun à tous les Chrétiens. Mais tout ainsi que les Turcs ne s'accordent point avec les Chrétiens, touchant cet article de Christ, ni les Juifs aussi avec les Turcs, n'avec les Chrétiens et que les uns condamnent les autres, et les ont pour hérétiques : Ainsi les Chrétiens en la doctrine

de Christ sont en discord avec les Chrétiens, en beaucoup d'endroits, et se condamnent l'un l'autre, et se tiennent pour hérétiques. Car du Baptême, de la Cène du Seigneur, de l'invocation des Saints, de la justification, du franc arbitre, et d'autres plusieurs questions obscures, sont grandes controverses et débats : tellement que les Catholiques, les Luthériens, les Zwingliens, les Anabaptistes, les Moines et autres • se condamnent, et persécutent plus cruellement l'un l'autre, que les Turcs ne font les Chrétiens. Lesquelles noises et dissensions ne viennent d'ailleurs, que de l'ignorance de vérité. Car si ces choses étaient aussi notoires et manifestes, qu'il est manifeste qu'il est un seul Dieu, tous les Chrétiens s'accorderaient aussi facilement entre eux en ces choses, que toutes nations confessent qu'il est un seul Dieu.

Que reste-t-il donc à faire en ces grands discords ? Certes ce que enseigne saint Paul : « Celui qui ne mange point, qu'il ne méprise point celui qui mange : Car l'un et l'autre demeure ferme ou tombe à son seigneur. » Que les Juifs, ou les Turcs, ne condamnent point les Chrétiens. Derechef, que les Chrétiens ne condamnent point les Turcs, ou les Juifs, mais plutôt les enseignent, et attirent par vraie piété et justice. Item que nous aussi ; qui sommes Chrétiens, ne condamnons point l'un l'autre, mais si nous sommes plus sages qu'eux, soyons aussi meilleurs, et plus miséricordieux. Car ceci est certain, que d'autant qu'aucun connaît mieux la vérité, il est moins enclin à condamner les autres : Comme il appert en Christ, et en ses Apô-

très. Mais celui qui condamne facilement les autres, il montre bien par cela, qu'il ne sait rien, vu qu'il ne sait supporter les autres. Car savoir, c'est savoir faire : et celui qui ne sait faire doucement et bénignement, ne sait que c'est de douceur et bénignité, tout ainsi que celui qui ne peut être honteux, ne sait que c'est de honte.

Si nous nous gouvernions ainsi, nous pourrions vivre ensemble paisiblement : jà soit que cependant fussions en discord en autre chose, au moins nous consentirions ensemble et nous accorderions en amour mutuelle, lequel est le lien de paix, jusques à ce que nous fussions parvenus à imité de foi. Car cependant que nous combattons les uns contre les autres par haines et persécutions, il arrive qu'en ce faisant nous allons tous les jours de pis en pis, Et ne sommes aucunement souvenans de notre office, cependant que sommes occupés à condamner les autres : tellement que l'Evangile est blâmé entre les Gentils, par notre faute. Car quand ils nous voient courir les uns sur les autres furieusement à la manière des bêtes, et les plus faibles être oppressés par les plus forts, ils ont l'Evangile en horreur, et detestation, comme si l'Evangile faisait les hommes tels, et ont Christ en detestation, comme s'il avait commandé de faire telles choses, tellement qu'en ce faisant nous deviendrions plutôt Turcs ou Juifs, qu'eux ne deviendraient Chrétiens. Car qui est-ce qui voudrait devenir Chrétien, quand il voit que ceux qui confessent le nom de Christ sont meurtris des Chrétiens par feu, par

eau, par glaive, sans aucune miséricorde, et traités plus cruellement que des brigands ou meurtriers ? Qui est-ce qui ne penserait, que Christ fût quelque Moloch, ou quelque tel Dieu, s'il veut que les hommes lui soient immolés, et brûlés tout vifs ? Qui est-ce qui voudrait servir à Christ à telle condition, que si maintenant entre tant de controverses, il est trouvé discordant en quelque chose, avec ceux qui ont puissance et domination sur les autres, il soit brûlé tout vif, par le commandement de Christ, même plus cruellement, que dedans le taureau de Phalaris ? Voire quand il réclamerait Christ à haute voix au milieu de la flamme, et crierait à pleine gorge qu'il croit en lui. Prends le cas que Christ, qui est le juge de tous, soit présent, et prononce lui-même la sentence, et mette le feu : Qui est-ce qui n'aura Christ pour un Satan ? Car que saurait faire autre chose Satan, que de brûler ceux qui invoquent le nom de Christ ?

O Christ créateur et Roi du monde, vois-tu ces choses ? es-tu totalement devenu autre que tu n'étais, si cruel et contraire à toi-même ? Quand tu étais sur la terre, il n'était rien plus doux, plus clément, plus souffrant les injures : étant comme une brebis devant celui qui la tond, tu n'as point sonné un mot : toi étant tout découpé de batures, décraché, moqué, couronné d'épines, crucifié entre les brigands, en grande ignominie, tu as prié pour ceux, qui te faisaient toutes ces injures, et contumélies. Es-tu maintenant ainsi changé ? Je te prie par le très saint nom de ton Père, si tu commandes que ceux qui n'entendent point tes ordonnances

et commandements, ainsi que nos maîtres requièrent, soient suffoqués en l'eau et détranchés par batures, jusques aux entrailles, et après poudroyés de sel, dolés par le glaive, rôtis à petit feu, et tourmentés de toute sorte de supplices, si longuement que possible sera ! O Christ, commandes-tu, et approuves-tu ces choses ? Ceux qui font ces sacrifices, sont-ils tes vicaires à cet écorchement, et démembrements ? Te trouves-tu, quand on t'y appelle, à cette cruelle boucherie, et manges-tu chair humaine ? Si toi Christ, fais ces choses, ou commandes être faites, qu'as-tu réservé au Diable, qu'il puisse faire ? Fais-tu les mêmes choses, que fait Satan ? Oh blasphèmes horribles ! O méchante audace des hommes, qui osent attribuer à Christ les choses qui sont faites par le commandement, et instigation de Satan ! Mais je me déporterai et ferai fin, estimant que par ces choses tu entends déjà assez, ô Prince, combien ces faits sont contraires à la doctrine de Christ, et à ses mœurs. Et pourtant oyons maintenant les sentences des autres, lesquelles toutefois tu estimeras tout ainsi parler comme si on était déjà assuré, qui sont ceux, qui sont vraiment hérétiques.

Du Magistrat séculier

La seconde partie du livre de Martin Luther, en laquelle est démontré combien, et jusques où s'étend le Magistrat sécidier.

fcTXygAiNTKNANT nous venons à l'état, et princi- Cpraj yl pale partie de ce propos. Car après que r'^^'f^ nous avons montré que la puissance souveraine, et le Magistrat mondain est nécessaire en ce monde terrien, et aussi, comment il en faut user : maintenant convient enseigner, jusques où s'étend, et élargit cette puissance souveraine et juridiction du Magistrat, afin que par aventure il ne s'avance plus que de droit, et ne vienne à faire effort, et courir sus le règne de Dieu, et sus la principauté. Mais il convient entendre cela tout premièrement. Car il y aurait danger et détriment d'une part et d'autre, si d'aventure il venait à s'épandre trop au large, ou à se restreindre plus que de raison. Combien qu'il est plus tolérable qu'il s'étende moins, que s'il s'étendait trop, c'est-à-dire s'il punit moins, que s'il punissait trop : d'autant qu'il vaut mieux laisser aller le malfaiteur impuni, que punir un innocent, fuyant la Loi ; Ahsentem ff de pœnis, vu que le monde est tellement plein de méchants gens, qu'il n'en peut avoir aucun défaut, mais de bons, il en est destitué.

Premièrement faut diligemment noter (comme nous avons dit par ci-devant, qu'entre les enfants d'Adam, il y en a de deux sortes, et appartiennent les ims au Royaume de Dieu sous Jésus Christ leur chef, les autres au Royaume de ce monde sous le Magistrat. Et est nécessaire, que les uns et les autres aient leurs Lois, et kurs droits décrits et limités vu que sans Lois, nuls régimes ou gouvernements d'Empire, Seigneurie, ni de République, ne peuvent être retenus droitement, ni conservés : Ce que l'affaire même démontre assez.

Le Royaume mondain a ses Lois, esquelles sont sujets les corps, et les biens terriens des hommes mortels. Outre cela, il n'a aucun droit, ni puissance. Quant à l'âme, le Seigneur Dieu ne veut point qu'elle soit liée par aucunes Lois mondaines, et ne le peut aussi souffrir, lui qui seul a droit et Empire sur icelle. Et pourtant quand le Magistrat séculier s'efforce témérairement d'imposer Lois aux âmes, il met la main en la possession de Dieu, afin qu'il séduise et perde les âmes.

Or nous déclarerons ceci plus clair que lumière, afin que nos Evêques et Princes, entendent combien ils font follement, méchamment, et contre Dieu, quand par leurs Lois et Edits, ils contraignent les mortels à croire ainsi, ou ainsi. Car si quelqu'un par ses Lois, et Décrets, veut contraindre un autre de croire ceci ou cela, selon sa fantaisie, il est certain qu'il n'a point la parole de Dieu, et puisqu'il ne l'a point, il déplaît plutôt à Dieu, qu'il ne lui

plaît. Lequel veut que notre foi soit pure, nue, et édifiée sur sa parole, comme il dit en saint Mathieu, i6« chapitre : « Sur cette pierre j'édifierai mon Eglise ». Et en saint Jean lo^ chapitre : « Mes brebis oyent ma voix, et me connaissent, et n'oyent point l'étranger, mais le fuyent ».

Dont s'ensuit que leur Magistrat séculier téméraire, chasse les âmes à mort éternelle : car il contraint les hommes à croire, que cela est plaisant et agréable à Dieu, qui certainement lui déplaît, d'autant qu'il n'est point approuvé par le témoignage de la parole de Dieu : car celui qui croit cela être véritable, et certain, qui est faux et incertain, estime plus l'erreur et la mensonge que la vérité, et embrasse l'injustice pour justice. Par quoi ceux-là comme hors du sens, qui commandent de croire à l'Eglise, aux pères et aux conciles, même quand ils n'ont point la parole de Dieu, doivent être mis en curatelle comme furieux. Tels commandements certes ne sont point de l'Eglise, mais des ministres de Satan. Car l'Eglise ne peut commander autre chose, que la vraie parole de Dieu : comme appert par le témoignage de saint Pierre, au 4^ chapitre : « Si aucun parle, qu'il parle paroles divines » : Car adonc prouverontils leur conseil être parole de Dieu, quand on verrait des corbeaux blancs.

Item c'est une folie manifeste, si quelqu'un veut contredire en cette manière : Les Rois, et les Princes croient ainsi, et la multitude ainsi : il faut donc croire ainsi.

— Otc-toi d'ici, et te retire avec ta multitude: car nous ne sommes pas baptisés au nom des Rois, des Princes, ou de la multitude, mais au nom de Christ, duquel nous portons ce nom de chrétiens, et non pas du nom de quelqu'un de ceux-là.

Car quant à l'âme, tout ainsi que nul ne lui peut montrer la voie, laquelle mène au ciel : ainsi nul ne lui doit, ni peut commander aucune chose,

Parquoi, quant aux choses qui appartiennent à l'âme, il ne faut rien enseigner ni entreprendre, fors la juste et éternelle parole de Dieu. Et voyons après, que jà soit que iceux mêmes ne soient que troncs de bois, fort stupides, et ignorants, néanmoins si sont-ils contraints de confesser qu'ils n'ont aucun droit sur les âmes. Car aussi nul de tous les hommes, ne peut, ni tuer l'âme, ni la restituer en vie, l'élever au ciel, ni la jeter aux Enfers. Ce qu'affirme Christ en saint Mathieu lo^ chapitre : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, comme ainsi soit, qu'ils ne peuvent tuer l'âme : mais plutôt craignez celui qui peut perdre le corps et l'âme en la géhenne». Par lesquelles paroles j'estime cela être assez clair et manifeste que l'âme est exempte de la puissance humaine et du Magistrat séculier, et est soumise à la puissance de Dieu seul.

Je te prie donc, dis moi maintenant, combien de raison ou de prudence il y a en celui-là, qui fait des Lois à ceux, sur lesquels il n'a aucun droit ? Qui est-ce qui ne jugerait celui-là plus fol que Tribolet, qui commanderait à la Lune qu'elle donnât lumière à son appétit ? Pensez que cela serait beau, si les

Genevois voulaient imposer Lois aux Vénitiens, ou leur commander quelque chose : auraient-ils pas besoin d'hellébore, ou de veratre pour purger leurs cerveaux, afin qu'ils retournassent à leur bon sens ? Et toutefois les Rois et les Princes, tombent encore si lourdement en cet endroit (se laissant mener comme aveugles par les aveugles, par le Pape, par les Evêques, et sophistes) qu'ils commandent à leurs sujets de croire ce que bon leur semble, sans la parole de Dieu. Et veulent cependant être appelés Princes Chrétiens : c'est bien raison. Mais que dirons-nous d'avantage ? vu que nulle puissance que ce soit, ne peut, et ne doit agir, sinon tant seulement là où elle peut voir, connaître, juger, bailler sentence, ajouter ou muer : car rien ne doit être plus certain que jugement auquel toutes choses doivent être claires, bien examinées, et préméditées. Mais les secrets, et le dedans du cœur, et de l'âme sont manifestes à Dieu seul : lequel seul est appelé aux Actes des Apôtres, io« chapitre « Scrutateur des cœurs », à quoi les Prophètes s'accordent en plusieurs lieux. Dont s'ensuit que c'est chose vaine, et arrogante, de dominer, commander, ou vouloir contraindre aucun par force d'ainsi croire, ou ainsi, vu que par violence on ne profite rien. Il y faut aller par un autre moyen. Certes je ne me peux assez émerveiller de leur folle arrogance, lesquels combien qu'ils en fassent tous, que l'Eglise ne juge rien des choses secrètes, et occultes, néanmoins ils s'efforcent de juger, et ordonner de choses tant secrètes, et divines, comme est la foi.

Or la difficulté, et péril de l'âme d'un chacun, gît en ceci : de savoir comment il doit croire, car chacun doit regarder de croire droitement. Et tout ainsi que nul ne peut aller pour toi, ou au ciel, ou en enfer, ainsi nul ne peut croire, ou non croire pour toi. La foi ne peut être contrainte et tout ainsi qu'il n'est en la puissance d'aucun de te clore, ou ouvrir le ciel ou enfer, ainsi nul ne te peut contraindre à la foi, ou à infidélité. Parquoi, puisque chacun a cela en sa conscience, comment il doit croire, ou non croire, la puissance humaine doit être apaisée, et se contenter, (vu mêmement qu'on ne lui ôte rien) et cependant se soucier de ses affaires, permettant à un chacun de croire comment il voudra, ou pourra, sans contraindre personne à la foi. Davantage rien ne doit être plus libre que la foi et religion, à laquelle nul ne peut être contraint par force, d'autant que c'est une œuvre divine du saint Esprit, tant s'en faut qu'aucune force humaine la puisse faire ou exprimer. Delà vient ce commun dicton, duquel saint Augustin aussi a usé : A la foi nul ne doit, ne peut être contraint. Mais ces misérables et aveugles ne voient point combien vains et infirmes sont leurs efforts ; car qu'ils commandent fort et enragent tant qu'ils voudront, si ne sauraient-ils contraindre les hommes plus outre en les persécutant, que de tirer quelques paroles de leurs bouches, ou leur faire faire quelque chose corporellement. Mais quant au cœur, ils ne le sauraient contraindre, même quand ils enrageraient, et crèveraient de dépit, comme le proverbe dicton commun est bien vrai :

Que les cogitations des hommes sont exemptes des gabelles. Mais pourquoi contraignent-ils donc les hommes à croire de cœur, quand ils voient bien que cela ne se peut faire ? Pourquoi contraignentils les consciences imbéciles à mentir, à renier Christ, et parler autrement qu'ils n'ont en leurs cœurs, se chargeant ainsi des faits et péchés d'autrui ? Car quelconque menterie, ou fausse confession qu'ils font, tombera sur les têtes de ceux, qui les ont contraints. Et eût été chose beaucoup plus sûre, de laisser leurs sujets s'égarer simplement du vrai but, que de les contraindre à mentir, et faire telles confessions forcées.

Et si maintenant tu désires savoir pourquoi Pourquoi Dieu permet, que les Princes faillent si lourdement, Dieu permet et pèchent ainsi contre Dieu : Entends ceci, je ^"^ '^-^ te prie : Dieu les a abandonnés à sens réprouvé. Princes peafin qu'il punisse leur efforts de dernier supplice, ^ '^" ' comme il a fait à nos spirituels. Ils devaient plutôt satisfaire à leur of&ce, et annoncer la pure parole de Dieu. Mais l'ayant méprisée et rejetée, ils se sont transformés en Princes mondains, administrant la République comme eux, et par Lois, qui appartiennent au corps. Et ainsi ils ont changé leurs manières de faire de belle sorte. Car alors qu'ils devaient repaître les povres âmes de la parole de Dieu, ils ont occupé par domination externe, les châteaux, les villes, les provinces, et peuples, les affligeant par larcins, et briganderies, plus qu'on ne saurait dire. Semblablement les Princes, et gouverneurs, lesquels devaient régir et gouverner leur, sujets par Lois justes, et équitables.

iceux mettant tout droit et équité derrière le dos, ne savent plus faire autre chose que d'écorcher, déchirer, imposer gabelles sur gabelles, tribut sur tribut, et commettre les affaires publiques aux loups. Dont est advenu, qu'il n'y a plus en eux aucune trace ni de vérité, ni de la foi. Et pourtant ce n'est pas merveille, si les choses humaines s'en vont en décadence, pendant que ceux-là les troublent, qui les devaient remettre en un état tranquille et paisible. Car ceux-ci, à savoir les Princes et gouverneurs, veulent tout au rebours dominer sur les cœurs, et consciences, et leur donner commandements. Et les autres veulent avoir le soin et sollicitude des choses mondaines, et voilà comment les choses saintes sont mêlées avec les profanes, et les uns et les autres souillés, et contaminés mutuellement des péchés qu'ils commettent, en provoquant l'ire de Dieu contre eux-mêmes, jusques à ce qu'eux avec les Evêques, sacrificateurs et moines, les maquereaux avec les maquereaux, les ruffiens avec les rufhens, soient abattus et ruinés. Et alors qu'ils verront toutes ces choses, ils imputeront la cause de tous ces maux à l'Evangile. Et au lieu de rendre louange et bénédiction au Dieu du ciel, ils lui rendront blasphème et malédiction, et par ainsi ils souffriront les choses que leur maudite, et méchante perversité a mérité. Voilà le conseil de Dieu sur les grands de ce monde, auquel ils ne croiront jà, afin que ce conseil divin si sévère et horrible, ne soit détourné d'eux, s'ils se repentaient et amendaient leur vie.

Mais quelqu'un fera cette objection : Saint Paul

ne dit-il pas en l'Epitre aux Romains, 13^ chapitre : «Que toute personne obéisse aux puissances supé- Que toute rieures »? Et Saint Pierre qui dit : « Soyez sujets à «'^^ soit sutoutes ordonnances humaines». Tu viens tout à jette h la point, car ces lieux-là que tu allègues, sont pour puissance. moi, d'autant que saint Paul parle du Magistrat, et de la puissance : mais tu as déjà ouï par ci-devant que nul n'est gouverneur ou conducteur des âmes, sinon Dieu. Il faut donc que saint Paul n'ait point entendu ceci d'aucune obéissance, laquelle la puissance ne puisse atteindre. Dont on peut facilement entendre qu'il ne parle point de la foi, afin qu'elle ne dépende pas des commandements de la puissance humaine, mais des biens externes, desquels il peut ordonner sur la terre. Ces paroles de Jesuchrist, qui s'ensuivent (esquelles il constitue le but et limites, tant à la puissance qu'à l'obéissance) montrent clairement ceci : « Payez (dit-il) à un chacun ce que vous devez, à qui tribut le tribut, à qui péage le péage, à qui crainte la crainte, à qui honneur l'honneur » : voilà l'obéissance humaine, et la puissance, laquelle s'étend seulement sur les tributs, sur les gabelles, sur l'honneur, sur la crainte, qui sont choses externes. Davantage, quant il dit : « Les Magistrats doivent être craints, non pas pour les choses lesquelles sont bien faites, mais pour celles qui sont malfaites»: il marque derechef et assigne au Magistrat ses bornes et limites, afin qu'il ne vienne à corriger la foi, et la parole de Dieu, mais punisse les méfaits. Saint Pierre dit la même chose : « Soyez sujets à l'ordonnance humaine ». Certainement l'ordonnance

humaine ne se peut entendre jusques au ciel, ni jusques à l'âme, mais elle demeure en terre, et a soin des choses terriennes seulement, là où les hommes peuvent voir, connaître, juger, sententier, punir par amendes, ou quitter.

Christ a discerné tout ceci, et lié ensemble en un paquet en saint Mathieu, 22^ chapitre : « Donnez à César les choses qui appartiennent à César, et à Dieu les choses qui appartiennent à Dieu ».

Si la main de César s'étendait jusques au Royaume, et à la puissance de Dieu, et n'était contraire à icelle, quel besoin était-il de mettre différence en ces choses ? Car comme souventefois a déjà été dit, l'âme n'a point été constituée sous la puissance de César, d'autant qu'il ne la peut enseigner ni conduire, la tuer ni vivifier, la lier ni délier, la juger, ni l'absoudre, la retenir ni la laisser aller. Ce qu'il devrait faire, toutefois si quelque puissance lui était donnée de commander, ou constituer lois sur les âmes : ce que certainement il peut faire sur 1 • corps, sur les biens, et sur l'honneur, à cause que ces choses sont sujettes à sa juridiction. Comme David aussi a clairement parlé, longtemps y a au Psaume 113^ : « Le ciel du ciel est au Seigneur, mais il a donné la terre aux fils des hommes ». C'est à dire, que puissance est donnée à l'homme divinement, sur les choses terriennes, et sur tout ce qu'appartient au Royaume terrien, mais sur les choses célestes, et sur ce qui appartient au Royaume supernel, le seul Roi céleste y a domination. Mais quoi ? Moïse n'a-t-il pas voulu montrer la même chose par ses paroles : « Le seigneur Dieu a

dit : Faisons un homme, qui ait domination sur les bêtes de la terre, sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel ». Et pour le faire court, voici la somme de tout ce qu'il faut faire : «C'est chose juste d'obéir plutôt à Dieu qu'aux hommes ». Comme saint Pierre dit es Actes 4^ chapitre. Là où il met et II faut désigne les limites au Magistrat séculier, et le ren- plutôt obéir serre, et le rembarre tout à l'environ. Car s'il fal- ^ ^'^" lait mettre en exécution tout ce que les Princes et ^" ^"^ ^^'"" Magistrats commanderaient, qu'était-il besoin de dire : « Il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes » ? Si ton Prince donc, ou Magistrat séculier commande, que tu croies ainsi, ou ainsi, ou que tu rejettes les livres de la sainte Ecriture, il faut ainsi répondre : Il n'est point licite à Lucifer de colloquer son trône auprès de celui de Dieu. O homme très illustre, je suis tenu, et obligé de t'obéir es choses qui appartiennent aux corps, et aux biens. Commande-moi donc, selon la mesure de la puissance que tu as sur la terre, et tu me trouveras prompt à obéir à tes commandements. Mais si tu me commandes que je croie selon la fantaisie des autres, et que j'ôte mes livres, je n'obéirai point à ton commandement. Car en ceci tu fais comme un tyran, et excèdes les bornes de ta juridiction, commandant ce, en quoi tu n'as aucun droit ni puissance. Et si à cette heure là, pour punir la désobéissance, il te ravit tes biens, comme un pillard ou larron, tu es bienheureux, rends grâces à Dieu, lequel t'estime digne que tu sois affligé pour avoir obéi à lui, et le laisse enrager, et se courroucer tant qu'il voudra, car je t'assure qu'il trouvera son

juge. Si au contraire tu ne lui contredis, mais consens qu'il t'ôte la foi, et les livres, certainement tu as renié Dieu. Et afin que je t'amène un exemple de ceci, on publiera l'Edit d'un Prince en quelque lieu : que quiconque aura un nouveau Testament, il le donne aux Magistrats, ou à ses supérieurs. En ce cas-ci les sujets ne leur en doivent bailler un seul feuillet, ni une seule syllabe s'ils ne veulent perdre la béatitude étemelle. Et quiconque fait autrement, il trahit Christ à Hérode, Car ils cherchent Christ pour le mettre à mort comme faisait Hérode, Et si après par leur commandement on vient assaillir leurs maisons, et leur ôter leurs biens, et leurs enfants, ils doivent souffrir cela patiemment, et ne faut ici résister à leur témérité, et violence, mais endurer, sans toutefois les approuver mais les laisser faire, faisant cependant protestation ou testification de ce, devant Dieu, car en ce cas ils font tout ainsi que doivent faire les Princes de ce monde comme ils sont.

Or le monde est ennemi de Dieu, et pour ce que Dieu réprouve ce que le monde approuve, il faut qu'ils fassent tellement qu'ils ne soient point privés de l'honneur qui leur appartient, mais qu'ils demeurent vrais Princes du monde. Parquoi ne t'ébahis, si tu les vois enfler et enrager contre l'Evangile, car ils répondent et se conforment à leur nom et titre.

Il faut aussi que tu tiennes cela pour certain, que dès la création du monde, c'est un oiseau bien rare, qu'un sage Prince, et encore beaucoup plus rare d'un bon ou juste Prince, Slais de princes

cruels, comme Midas, Caligula, Néron et autres semblables, qui sont les bourreaux et meurtriers de Dieu, on en trouve sans nombre, et des plus grands, et desquels le souverain Seigneur notre Dieu abuse par son ire, pour la punition des mauvais, et pour conservation de la paix et tranquillité civile.

Parquoi puisqu'il est nécessaire d'avoir les nobles, les puissants, et les riches pour sergents, et bourreaux, il a ainsi plu à Dieu, que nous appelions les ministres de son ire et ses bourreaux par ces beaux titres : Seigneurs cléments et propices, que nous nous jettons par terre devant eux, et obéissons à eux en toute humilité ; cependant qu'ils tiendront la balance de leur office égale, et n'excéderont point le moyen, pour devenir de pasteurs, bouchers et gladiateurs. Mais quand Dieu fait la grâce à un peuple d'avoir quelque bon Prince chrétien, prudent et craignant Dieu, c'est un grand, certain, et évident signe du divin amour, et bénévolence envers ce peuple-là. Car les Princes correspondent presque tous, et sont semblables à ceux du lieu, qui est écrit en Esaïe, au 3« chap. : « Je leur donnerai des enfants pour Princes, et les efféminés domineront sur eux ». Item en Osée 13® chap. : « Je te donnerai un roi en ma fureur, et te l'ôterai en mon indignation ». Le monde est si inique et pervers, qu'il n'est pas digne d'avoir de bons Princes et sages : mais il faut que les serpents aient domination sur les grenouilles. Derechef tu pourrais faire cette objection : Le Magistrat séculier ne contraint nul à la Foi, ou à la Religion, mais

seulement est solliciteur, et défend que les hommes par fausse doctrine ne soient détournés de la vérite. Autrement comme mettrait-on hors les hérétiques ?

Je réponds qu'il n'appartient pas aux Princes de veiller, ou avoir soin sur cette affaire, mais aux Evêques, auxquels cette charge a été commise de Dieu. Car les hérétiques ne peuvent être réprimés, ni empêchés par aucune force extérieure. Parquoi il faut agir, et besogner avec eux par autre moyen que par sévérité de glaive : il y faut procéder par la parole de Dieu. Par laquelle parole si tu ne profites de rien, en vain tu y ajouteras la force ou violence humaine, même quand tu remplirais tout de sang. L'hérésie est une chose spirituelle, laquelle ne peut être tranchée par aucune parole, ni consumée par aucun feu, ni être noyée, ou lavée par aucune eau mondaine, mais par la seule parole de Dieu elle peut être coupée, brûlée et noyée. Comme témoigne saint Paul quant il dit : « Les armures de notre bataille ne sont point charnelles, mais puissantes par le Seigneur Dieu pour démolir les munitions, et par lesquelles nous abattons les cogitations et contraignons toute hautesse s'élevant contre la connaissance de Dieu, et toute pensée à obéir à Christ ».

Davantage, la force tant de la Foi qui s'hérésie, n'est jamais si grande, que quand elle est assaillie ou oppugnée sans la parole de Dieu, et par simple violence. Et peut chacun facilement connaître que telle force ne maintient point une juste cause, mais répugne à droit et équité : vu qu'elle va sans

la parole de Dieu, et ne se peut défendre, sinon par pure tyrannie et cruauté à la manière des bêtes. Car même es causes mondaines telle poursuite violente n'a aucun lieu, pendant que l'injustice sera vaincue par droit. Combien est-il plus difficile de besogner par violence avec la parole de Dieu, en si haute matière, après que le droit est ôté ? Regarde un peu comment ces bons seigneurs montrent bien leur prudence : ils veulent déchasser l'hérésie, et si n'attentent toutefois autre chose, que de fortifier les adversaires, se rendre suspects,, et justifier les autres.

Si tu veux arracher l'hérésie, il faut que tu aies cette astuce et prudence, que devant toutes autres choses tu l'arraches du cœur, et qu'après avoir allégué les causes, tu l'ôtes de son plein vouloir : autrement tant s'en faut que tu la puisses ôter par force, que tu la fortifieras plutôt. Que profîtet-il donc, si en confirmant l'hérésie au cœur, tu la débilites en la langue, et contraignes à mentir ? Mais si tu la viens assaillir par la parole de Dieu, le cœur sera illuminé par icelle, tellement que toutce qu'il y a d'hérésie, ou d'erreur en icelui s'évanouira de soi-même.

De cette manière d'ôter les hérésies, Esaïe a entendu ceci, qui est écrit en l'onzième chapitre de sa Prophétie : « Il frappera la terre de la verge de sa bouche, et tuera le méchant par l'esprit de ses lèvres ». Il enseigne ici, que le procès du méchant doit être démené et expédié par la parole et efficace de l'esprit.

Et afin de comprendre le tout en somme, les

Princes, et tyrans de ce monde, ignorent que batailler contre hérésie, n'est autre chose que batailler contre Satan, lequel tient les cœurs assiégés et enclos, témoin saint Paul en l'Epître aux Ephésiens, au 6« chapitre : « Nous n'avons pas guerre (dit-il) contre la chair et le sang, mais contre les principautés, les puissances, et dominations des ténèbres de ce monde, contre la malice spirituelle es lieux célestes ». Cependant donc que Satan n'est point arraché ni débouté hors du cœur, ce lui est tout un si je romps les vaisseaux par glaive, ou par feu, c'est comme si je bataillais contre la foudre avec un fétu. Ce que Job témoigne au 14^ chapitre : « Que le ferrement est réputé de Satan comme paille, d'autant qu'il ne craint rien sa violence ». Car jà soit que tous les Juifs et hérétiques fussent mis à mort ou affligés, nul toutefois par cela ne serait vaincu, ni converti à Christ, La sollici- Mais pensez, qu'il fait beau voir le soin, et la tilde des sollicitude qu'ont les Princes, certes tous à rebours, Princes. car ni l'une partie, ni l'autre, ne fait son devoir. Les Evêques sont solliciteux, mais c'est de contemner la parole de Dieu, et d'avoir tel soin des âmes, qu'ils commettent leurs charges aux Princes mondains, afin que cependant ils régnent par glaive, au lieu de la parole de Dieu.

Derechef les Princes mondains sont solliciteux de commettre usure, rapine, adultères, briganderies, et autres péchés semblables, et de laisser ces péchés ici impunis et autres, permettant toutefois cependant que les Evêques foudroient tels forfaits par lettres et bulles excommunicatoires : et ainsi ils

renversent fort bien le soulier à l'envers, en gouvernant l'âme par glaive, et le corps par la parole, afin qu'en ce faisant, les Princes mondains aient le soin des choses spirituelles, et les Princes spirituels des choses mondaines.

Satan a-t-il autre œuvre à faire sur la terre, que d'exercer tels jeux, et enchantements ? Voici nos Princes Chrétiens, qui défendent la foi, et dévorent le Turc : C'est à tels Princes qu'il faut commettre les Républiques afin qu'ils les gouvernent par leur prudence, pour laquelle certes, ils se précipitent, et jettent de haut en bas, et réduisent les peuples, et cités, en une horrible ruine et calamité.

Néanmoins je désirerais de donner quelque fidèle conseil à ces povres aveugles, à savoir, qu'ils se gardassent d'une seule, et brève parole que dit David au Psaume 107^ : « Il épand contemnement sur les Princes ». Autrement j'ose jurer saintement par le Seigneur Dieu, que si votre négligence vient à sentir si peu que ce soit la vertu de cette parole, c'est fait de vous, vous êtes perdus, même quand vous seriez tous, et un chacun de vous aussi forts en puissance que le Turc, et ne vous profitera de rien votre rage et votre cruauté : comme on en voit déjà assez grand commencement. Car il n'en y a guère d'eux, qui ne soient estimés pour fols, ou gens de nulle estime. Et ce à bon droit, puisqu'ils se montrent être tels. Mais le menu peuple commence finablement à devenir sage, et la punition des Princes, laquelle le Prophète appelle contemnement, marche déjà en grande puissance entre le peuple. Et y a danger qu'on ne la puisse empêcher.

OU y remédier : sinon que les Princes commencent à se montrer vrais Princes comme ils doivent, à présider justement en la crainte de Dieu, en mansuétude, et douceur. Votre tyrannie et perversité de cœur ne sera plus supportée, et déjà ne le peut plus être.

Or sus donc hommes Princes, éveillez vous finablement, et ruminez ces choses que j'ai dites en vos cœurs. Et en premier lieu, amendez vos vies, car le Décret du Seigneur Dieu est ferme, que votre méchanceté ne sera longuement endurée. Le monde d'aujourd'hui n'est pas comme du passé, alors que vous agitiez, et chassiez les hommes comme bêtes sauvages.

Parquoi vous déportant maintenant de votre témérité, et violence, pensez à vous-mêmes, de vous conduire droitement, et justement. Permettez à l'œuvre divine, (ce que Dieu requiert aussi) qu'elle ait son cours et avancement nécessaire, lequel autrement aussi bien et maugré vous, l'obtiendra-telle. Donc s'il advient quelque hérésie, elle doit être vaincue par la parole de Dieu toutpuissant ; car si vous vous efforcez encore de dégainer le glaive plus que de droit, gardez qu'il n'advienne quelqu'un qui vous commande (non point au nom de Christ) de remettre votre glaive en sa gaîne. Mais quelqu'un pourrait dire : Si le glaive mondain doit être totalement ôté de la main des Chrétiens, comment gouvernera-t-on les choses externes, vu qu'entre les Chrétiens il faut qu'il y ait aucuns qui président sur les autres.

Je réponds. Entre les Chrétiens ne doit, ni ne peut L'équalité être aucune puissance supérieure, ni aucune prin- ^"

cipauté. Mais l'un doit être sujet à l'autre, comme Chrétiens. dit saint Paul aux Romains 12^. « Prévenant l'un l'autre par honneur ». Et en la première Epître de saint Pierre, au 5^ chapitre : « Soyez sujets les uns aux autres ». Ce qui est confirmé aussi par la parole de Christ : « Les Rois des Gentils ont seigneurie sur eux, mais vous ne serez pas ainsi ». Item « quand tu seras invité aux noces, assieds toi au bas lieu». Entre les Chrétiens, nul n'est plus éminent par dessus les autres, sinon Christ seul. Car quelle prééminence peut être supérieure entre ceux là, lesquels même ne sont qu'un, et qui usent également d'un même droit, d'une même puissance, et faculté, d'un même honneur ? Et entre lesquels l'un ne désire point d'être plus grand que l'autre, mais plus petit ? Mais encore que dirons-nous davantage ? Que nulle puissance supérieure ne peut être instituée ou dressée, même quand on le voudrait faire, là où les hommes ne sont tels, que leur nature, et engin ne le peut souffrir, et où les hommes ne sont tels, ils ne sont point Chrétiens.

Qu'est-ce que sont donc les Prêtres, et Evêques ? Je réponds que l'administration d'iceux n'est point puissance, ou principauté, mais service, ou ministère, et ne sont point plus grands, ni meilleurs que les autres Chrétiens. Parquoi ils ne doivent constituer ni établir Lois, ni statuts sur les autres, sans leur volonté, et consentement. Car leur office est L'office des d'annoncer purement la parole de Dieu, gouverner Evêques. et repaître d'icelle les brebis de Christ, déchasser

les hérésies, et les loups par icelle parole. Car comme il a été dit, les Chrétiens ne peuvent être conduits ni gouvernés par aucune autre chose, que par cette pure parole de Dieu : car aussi ils vivent de foi, et non pas d'œuvres. Or la foi n'est point engendrée par les œuvres, mais par la parole de Dieu, comme saint Paul dit : « La foi est par l'ouïe, l'ouïe par la parole de Dieu ». Et pourtant les incrédules ne sont point Chrétiens, et n'appartiennent point au Royaume de Christ, mais au Royaume de ce monde, afin qu'ils soient gouvernés et contraints par glaive, et administration externe. Mais les Chrétiens de leur plein gré (nul ne les contraignant) font leur office, se contentant de la seule parole de Dieu, et de son Esprit (quant à ce qui leur attouche). De laquelle chose nous avons beaucoup écrit, et souventefois autre part.

Le même en ses Postilles, sur l'Evangile de la Zizanie, qui vient le cinquième Dimanche après les Rois.

Au 24™® chapitre de Saint Matthieu.

Nous apprenons par ce texte comment, il nous faut gouverner envers les hérétiques et faux-Docteurs, c'est de ne les extirper, et ne les mettre pas à mort : car Christ le démontre ici évidemment, quand il dit : « Laissez croître l'un et l'autre ». Il faut

procéder à rencontre d'eux par la seule parole de Dieu. Car en ce cas il peut advenir, que celui qui est aujourd'hui en erreur, demain, peut-être, pourra retourner au bon chemin. Qui est celui, qui peut connaître quand la parole de Dieu doit attraire le cœur d'un chacun ? Si vous le brûlez et l'ôtez de ce monde par autre moyen, toute puissance lui est ôtée de retourner au bon chemin, et vient à être privé de la parole de Dieu, tellement qu'il s'en va à perdition, ou, peut-être, qu'une autre fois il eût été délivré d'erreur.

Davantage, il en advient un autre grand inconvénient, duquel nous admoneste Christ en ce passage, nous donner bien garde : c'est à savoir, que le bon froment est le plus souvent arraché avec la zizanie, qui est un péché que nous devons avoir en horreur, et duquel on ne sera jamais excusé devant Dieu.

Nous voyons donc par ce passage la grande et énorme folie, que nous avons faite par ci devant en contraignant les Turcs à la foi par le moyen de la guerre, en brûlant les hérétiques, et voulant réduire les Juifs par crainte de mort, et autres injures : en ce faisant nous voulons de toute notre puissance arracher la zizanie, comme si nous étions ceux, qui ont puissance sur les cœurs et esprits d'autrui, de faire retourner les hommes à justice et bonté, ne considérant pas, que ce que Dieu même ne peut faire, est infecté et perdu à jamais. Voilà comment nous les détournons plutôt de la parole de Dieu en les mettant à mort, que nous ne faisons quelque fruit en eux, tellement qu'en

cet endroit nous nous rendons coupables de deux morts : C'est à savoir, de celle du corps, étant cause de sa perdition, et de l'âme, en l'envoyant à la géhenne par la mort éternelle. Puis nous nous vantons d'avoir fait grand service à Dieu, espérant pour cela en recevoir salaire au ciel. Mais au contraire ce passage devrait bien épouvanter les inquisiteurs des hérétiques, et ces meurtriers, qui pour la moindre erreur que leur semble un homme avoir, mettent une personne à mort. Je dis qu'ils devraient bien trembler, s'ils n'ont un front de fer, voire combien qu'ils fussent assurés d'avoir les vrais hérétiques entre les mains. Mais maintenant ils brûlent les vrais Saints, et eux-mêmes sont hérétiques. Ce n'est autre chose ce qu'ils font, que d'arracher le froment, montrant et donnant à entendre qu'ils arrachent la zizanie. Voilà donc ce que ces povres insensés font tous les jours et non autre chose.

La sentence de Jean Brence touchant cette question.

Si le Magistrat peut justement, et à bon droit faire mourir les Anabaptistes, ou attires hérétiques.

Entre les autres erreurs que nous voyons de notre temps, s'élever de tous côtés pour la foi Chrétienne, cestui-ci n'est pas petit, à savoir, de ceux qu'on appelle Anabaptistes, lesquels n'ayant pas la vraie intelligence du Baptême, sont tombés

en cette erreur, qu'ils enseignent que les enfants, qui n'ont encore usage de raison, ne doivent être baptisés, et que le Baptême de tels enfants est de nulle valeur. A raison de quoi, ceux qui sont déjà âgés entre eux, se font rebaptiser. Et de là en autant ont leurs biens communs, et ne portent glaives ni bâtons. Et aussi ne se veulent astreindre ni obliger aux Magistrats par aucun jurement, ni par foi. Affirmant constamment que nul Chrétien ne peut, ou doit user des offices des Magistrats.

Davantage, ils maintiennent encore quelques autres points semblables, qu'ils ont sucé de l'ignorance de l'Ecriture sainte. Mais puisque par témoignages de l'Ecriture assez fermes, on peut prouver et montrer clairement, que par leurs rebaptisements, ils font déshonneur au Saint sacrement du Baptême, et que par telle doctrine ils ont dressé une nouvelle secte, Pharisaique, Monastique, et pleine de séduction, il est question maintenant de savoir, par quel moyen on doit aller au devant de cette hérésie fanatique, pour l'arracher et éteindre. Et y a aucuns Magistrats, qui veulent remédier à ce mal par feu, et par glaive : estimant que c'est le droit moyen pour détruire telles hérésies ; et pour ce faire, ils allèguent le droit Impérial, par lequel il a été arrêté et écrit, que les Anabaptistes soient punis par mort. Parquoi, puisqu'il est ainsi, nous verrons tout premièrement, si par autorité et permission de la Sainte Ecriture, les Anabaptistes, ou autres hérétiques, doivent être ainsi punis par les Magistrats. En après nous verrons si la vraie et naïve intelligence

de loi Impériale est telle, que tous Anabaptistes Deux sortes soient indifféremment ravis au supplice, à la mort. de péchés. ^^ ^^^t donc entendre en premier lieu, qu'il y a deux sortes de péchés dignes de punition. Car il y a aucuns péchés spirituels : et puis ceux qu'ils appellent séculiers.

Entre les spirituels sont nombres : incrédulité, désespoir, pusillanimité, perverse intelligence de l'Ecriture Sainte, hérésie, rancune et envie, convoitise des biens, ou de la femme d'autrui, et tous autres semblables, qui sont estimés péchés devant Dieu, lesquels même quand ils sont commis, ne nuisent rien à la tranquillité commune et civile.

Entre les péchés séculiers, ceux-ci y sont nombres ; trahison, homicide, briganderie, larcin, adultère, ensemble tous autres péchés qui troublent la paix et tranquillité. Pour punir ces deux sortes de péchés. Dieu aussi a ordonné deux sortes de glaives, et de punitions, à savoir le glaive spirituel, qui est la parole de Dieu, pour punir les péchés spirituels : et le glaive séculier, qui est le glaive de César, pour punir les péchés séculiers et externes. Car chacun péché doit être puni par le même instrument, par lequel il peut être restreint, et empêché.

Or le péché spirituel est subtil. Et au contraire, le glaive du Magistrat, est tellement épais et charnel, que par icelui, ce péché est beaucoup plutôt renforcé, que débilité. Aussi le péché spirituel, ne montre point si mauvaise face, ou apparence au dehors, que fait l'homicide, ou briganderie, mais il chemine étant orné de belle honnêteté.

et prudence. Certes il n'y a incrédulité si grande, laquelle n'ait ses causes, et quelque honnête excuse, et apparence. Comme il n'y a aucune Toute héréhérésie, toute fausse soit-elle, qui ne se couvre et sie semble orne diligemment des témoignages, et aides de la être bonne en Sainte Ecriture. Parquoi si nous voulons réprimer l'apparence. l'incrédulité, et nues hérésies par glaive, nous ne profiterons de rien, sinon que nous aiderons l'effort du diable, pour rendre la chose pire, et avec plus grand trouble, et meurtre. Car du diable il est écrit en cette manière en Job, au 4i« chapitre : « Quand il sera assailli de glaive, le glaive ne saura soutenir ni durer, ni aussi la hallebarde, ni le hallecrer. Car il réputera le ferrement comme paille, et l'airain comme bois pourri ». L'archer ne le déchassera point, mais certes alors il sera tourné en fuite quant il sera assailli par la parole de Dieu, et ses ruses et mensonges découvertes, et confutées devant tout le monde, et ainsi ne pourra plus consister. Car toutes et quantesfois, que le diable bataillera contre la vérité, en excitant guerre par les siens, comme il a accoutumé de faire par incrédulité et hérésie, il n'est besoin d'autre quelconque répugnance, ou résistance, sinon que ses fraudes, embûches, et tromperies malicieuses soient découvertes et jugées. Car il est père de mensonge Le diable et ennemi de lumière. Parquoi incontinent que est vaincu la lumière de vérité est amenée, il faut que ce quand ses Prince de ténèbres prenne la fuite, ne pouvant plus Z'*^"^^* ^o"^ arrêter. Or le glaive mondain n'a pas cette puis- découvertes. sance et vertu, (quant à ce qui concerne sa puissance) qu'il puisse convaincre, et montrer claire-

ment quelque mal, ou quelque vice secret, comme s'il était clair et ouvert : et aussi ne peut ôter cette belle et claire apparence, que a l'iniquité secrète et occulte. Et d'autant, que plus s'en efforcera, d'autant plus croîtra cette apparence d'honnêteté. Dont advient que les iticrédules, et hérétiques par telle externe, et nue poursuite, ne sont que plus confirmés en leurs erreurs. Car comme ainsi soit, qu'il ne semble pas qu'ils aient cette opinion sans quelque cause et raison, et que leur opinion est ornée et munie de la Sainte Ecriture, laquelle toutefois ils entendent mal : et aussi (que leur perverse et fausse intelligence qu'ils ont par faute de la grâce de Dieu) ne peut être clairement convaincue, ils viennent à cette fantaisie, qu'il leur est ad vis, qu'ils souffrent persécution pour justice, et pour le nom de Dieu. Dont après tombent en une obstination, laquelle on ne saurait vaincre : en sorte qu'ils demeurent fermes et constants jusques à la fin, nonobstant toutes géhennes, et tourments. Laquelle obstination leur tourne à ruine, et à scandale aux autres, qui voient et oient leur constance. A raison de quoi la plus brève et meilleure voie, pour batailler contre les hérétiques est, que ce combat soit fait tant seulement par l'Evangile, et par la Sainte Ecriture, par laquelle leur couleur et excuses honnêtes (au moins en apparenc?) sont manifestées, et par telle manifestation ôtées. Davantage n'est-ce pas chose autant facile aux incrédules et hérétiques de se montrer gens de bien, et entiers, qu'il est facile aux vrais croyants, de ce faire ? Parquoi moyennant qu'ils ne s'adon-

TRAITÉ DES HÉRÉTIQUES $g

nent à meurtre, briganderie, à larcins, et ne se contaminent d'adultère, et ne fassent force ni violence à aucun, mais vivent paisiblement es ordonnances civiles et externes, et paient ce qu'ils doivent, comme les cens à qui les cens, la crainte à qui la crainte, et l'honneur à qui l'honneur, comme saint Paul écrit aux Romains, adonc le Magistrat Le droit du n'a aucun droit contre eux. Car saint Paul dit. Magistrat que le Magistrat est ministre de Dieu, et vindica- contre les teur en ire à celui qui fait mal. Lesquelles paroles Anabaptistes avec toutes leurs circonstances doivent être entendues des mauvais actes extérieurs des hommes, et non pas de l'incrédulité spirituelle. Les homicides, les brigands, et ceux qui sont manifestement mauvais, doivent être punis par supplices des Magistrats. Ma's les incrédules et hérétiques, qui vivent honnêtement, et sans reproches devant le monde, sont destinés et remis au supplice de l'Evangile, et du Seigneur Dieu, après cette vie. Dont Christ aussi commandait à ses disciples en S. Mathieu, au I3« chapitre qu'ils n'arrachassent l'ivraie, mais laissassent l'un et l'autre croître jusques à la moisson, etc. Par lesquelles paroles il a voulu démontrer, que les Chrétiens ne s'efforçassent point de mettre à mort par glaive les incrédules, ou hérétiques, lesquels en ce lieu sont appelés zizanie : mais qu'ils bataillassent contre eux par le glaive spirituel, jusques à ce que la moisson vienne, et alors ils recevront juste punition, s'ils ne se convertissent et retirent de leur perverse sentence. Car si quelqu'un pour incrédulité ou hérésie, devait incontinent être puni par mort.

icelui ne serait pas seulement privé de la vie corporelle, mais serait en danger de perdre son âme, d'autant qu'avec le temps il eût pu par aventure renoncer à son incrédulité, délaisser son erreur précédente, venir à repentance, et se convertir à la vraie foi. De quoi il est empêché par la tyrannie du Magistrat. Mais aussi saint Paul écrit à Tite, au 3^ chapitre : « Evite l'homme hérétique après la première et Féconde admonition, sachant qu'icelui qui est tel, est subverti, et pèche étant condamné par son propre jugement ». Saint Paul ne dit pas ici qu'il faille jeter au feu l'homme hérétique, ou le tuer par glaive, mais qu'après qu'on verra qu'il ne voudrait droitement sentir, ni entendre avec les autres, on le doit éviter. Mais quelqu'un dira : Christ et saint Paul reçoivent bien l'homicide, et adultère, quand ils s'amendent, et ne punissent aucun de mort en leur office, quelque grand cas, ou non grand, qu'ils aient commis.

Je réponds, qu'il est vrai, que l'Evangile ne punit aucun de mort, mais cependant qu'ils pèchent manifestement, s'adonnant à œuvres vicieuses, on les excommunie, et rejette de l'Eglise, et sont réputés pour Ethniques et publicains. Mais quand ils viennent à changer leur vie par pénitence, on les reçoit derechef en la communion chrétienne, et les reconnaît-on pour Chrétiens. Cependant toutefois l'Evangile permet aux Magistrats d'exercer leur office jusques là, à savoir, qu'ils n'excédront, ou outrepasseront la limite de leur office : mais demeureront en leur ordre légitime, et puniront ce qui leur est permis de droit de punir. Au

TRAITÉ DES HÉRÉTIQUES 6l

reste si le glaive est transporté plus outre, que les termes de droit ne s'étendent, et marche plus avant, en punissant, qu'il ne lui est ordonné de Dieu, voulant corriger (et encore avec supplice) ce que l'Evangile et la parole de Dieu doit corriger, comme l'incrédulité, et l'hérésie : Certes cestui apportera plutôt mal, et détriment, qu'il ne retiendra la paix, ou tranquillité publiques, puisque par cela il -se rend plus lourd, et hébété ; quand il vient ainsi à usurper à foi par force, l'exécution de l'œuvre, et office d' autrui, et mettre sa faulx en la moisson d'autrui, comme dit le proverbe.

Et quant à ce que j'en peux connaître, et juger, l'hérésie des Anabaptistes n'a jamais été plus fortifiée, et avancée par aucune chose que par les Magistrats, lesquels incontinent sans la parole de Dieu (ou exposition d'icelle) se sont élevés contre eux par tyrannie avec le glaive. Car tandis qu'ils se sont efforcés de venir au devant de ce vice spirituel par peine injuste, étendant le droit du glaive plus loin que de raison, ou qu'il n'était permis : le Seigneur Dieu a été embrasé d'ire, et a permis au diable pour l'abus et tyrannie du glaive de montrer de plus en plus sa cruauté, et exciter, et établir son erreur avec plus grande efficace. En sorte que cette peine et punition corporelle a apporté peu de fruit au simple peuple. Pource que bien peu, ou nul ont été ramenés à vraie repentance, mais a beaucoup plus fort augmenté et avancé l'erreur, vu qu'il appert que la réitération du baptême n'est pas un péché externe ou mondain, mais seulement

un erreur extérieur, et occulte, muni par témoignages de l'Ecriture.

J^a peine des Par ces choses qu'avons dites, il appert claire- Anabaptisies nient, et est abondamment montré, que l'incrédulité, et hérésie aussi longtemps qu'elles demeurent nues et sans ajoutement d'autres péchés, doivent être punies par la seule parole de Dieu. Mais s'ils viennent à commettre quelque mauvaise œuvre, et dommageable et sont cause d'émouvoir quelque certaine sédition, ou de perpétrer quelque homicide, ou de donner occasion de mener vie méchante, alors ils tombent en la puissance du glaive, pour être punis, desquels vices il ne faut point faire autrement punition par le glaive séculier, qu'on a coutume de faire des auteurs de sédition, ou des homicides, ou de quelques autres criminels. Car après que les incrédules, ou hérétiques ont ainsi commis quelque crime malicieusement contre les Lois, ils doivent être punis comme quelque autre homme privé, lequel sous ombre de la foi, aurait été chef, et auteur de quelque sédition, ou meurtre, ou de quelque autre crime digne de punition.

Bref, incrédulité et hérésie, ne sont point sujettes

aux peines du glaive civil, mais du spirituel. Et

certes si incrédulité devait être punie et jugée

par le glaive du Magistrat, il faudrait aussitôt

punir et tirer au supplice les Magistrats, que les

sujets.

Les héréti- Joint, que si les hérétiques doivent être exter-

tiques ne minés par violence, ou pouvaient être déchassés

doivent être p^j- force, quel besoin serait-il d'étudier en la Sainte

assaillis Ecriture ? vu qu'il est manifeste, qu'en cette affaire par force.

le bourreau serait un docteur le plus propre, et le plus littéré de tous. On allègue contre ces choses, la Loi de Moïse en Deutéronome, au I3« chapitre. « Si au milieu de toi se lève un Prophète, qui dise avoir vu un songe, et qui prédise quelque signe de chose advenir, et que ce qu'il aura parlé advienne, et te dise, allons et fuyons les Dieux étranges, lesquels tu ne connais, et leur servons, tu n'écouteras point la parole de ce Prophète, ou songeur, etc., mais ce Prophète-là, ou faingneur de songe sera mis à mort, car il a parlé pour vous détourner du Seigneur votre Dieu ». Et incontinent en ce même chapitre : « Si ton frère, fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou ta femme, qui est en ton sein, ou ton ami, que tu aimes comme ton âme, te veut persuader et mettre en tête secrètement, disant : Allons et servons aux Dieux étranges, lesquels tu ne connais point, toi ni tes pères, etc. Ne lui consents point, et ne l'ouïs point, ni aussi que ton œil ne lui pardonne point, pour en avoir pitié, et le csler : mais tu le mettras incontinent à mort. Ta main soit premièrement sur lui, et après toi, tout le peuple y mette la main, et ainsi étant lapidé de pierres, il meure ». Certes ici sont les deux Lois de Moïse, par lesquelles ils s'efforcent de prouver, que les hérétiques peuvent, par droit, être mis à mort : pour ce qu'apporter hérésie en la foi Chrétienne, n'est autre chose (disentils) que de retirer les cœurs des simples, du vrai Dieu, et de sa parole, et les mener aux Dieux étranges, et à mensonges.

Mais la raison de punir les hérétiques au Chris-

tianisrae est bien autre, qu'elle n'était au temps passé au Judaïsme.

Au judaïsme il y avait promesses externes et corporelles, bénédictions corporelles, terre corporelle. Royaume et prêtrise corporelle, il y avait aussi occision corporelle des adversaires, lesquelles choses étaient signes, et figures de droite vertu au Christianisme. Parquoi tout ainsi que la bénédiction corporelle des Juifs a été figure aux Chrétiens de la bénédiction spirituelle, et le Royaume corporel, figure du Royaume spirituel ; ainsi ce meurtre externe et corporel, et cette horrible tuerie des Cananéens, et Jibusiens, et des faux docteurs, montre et signifie, que les Chrétiens par une manière spirituelle ruinent leurs ennemis, à savoir, les péchés, les faux docteurs, et les séducteurs, c'est-à-dire, qu'ils oppriment et mortifient péché en leur corps par l'Esprit de Dieu, et n'adhèrent point aux séducteurs en leur foi, mais comme dit saint Paul, qu'ils les évitent. Ce que Christ aussi montre en saint Mathieu i8« chapitre, là où il parle ainsi : « Si ta main ou ton pied te scandalise, coupe-le, et le jette arrière de toi ». Lesquelles paroles n'appartiennent pas seulement à la main, ou au pied corporel, mais aussi spirituel. Car elles regardent certes et doivent être rapportées aux docteurs, aux amis, aux compagnons, car il n'a point parlé du coupement externe des menbres, mais du coupement spirituel. Le sens donc de ces paroles est tel : Si tu as un ministre, ou ami, ou adjuteur qui te soit à scandale, par fausse doctrine, ou te veuille séduire par mauvaise vie, tu n'y mettras

point ton cœur, mais tu le couperas, c'est à dire, tu évitercLS sa compagnie, et te sépareras d3 lui, et te soit, comme un Ethnique et publicain.

Cette évitation spirituelle, ou séparation de celui qui nous scandalise, a été démontrée en la Loi par l'occision corporelle des faux Prophètes. Il y a eu aussi en la Loi de Moïse, aucunes cérémonies corporelles, et services de Dieu, pour la négligence desquels, on était puni de certaines peines, comme on lit en Genèse, au 17» chapitre : * Le mâle duquel la chair de son prépuce ne sera point circoncise, son âme sera effacée de son peuple : car il a rompu mon alliance », Et au quatrième chapitre des Nombres : « Moïse livra quelqu'un au peuple pour être lapidé, lequel avait cueilli bois au jour du sabbat. » Certainement en l'Evangile, U y a quelque liberté des peines, ou de l'utilité, laquelle est proposée à la foi, ou à l'incrédulité, au lieu de laquelle a succédé une utilité, et une peine spirituelle. Comme dit Christ : « Celui qui croira sera sauvé, qui ne croira, il sera condamné ». Mais quelqu'un dira : Et bien qu'il soit ainsi, qu'à un Evangéliste, ou à l'office de prêcheur, la charge n'ait point été donnée de punir les hérétiques de supplice corporel, vu qu'il ne lui est permis, sinon de punir spirituellement : toutefois si appartient-il au Magistrat de punir ks hérétiques. Réponse : L'office d'un chacun Magistrat ne s'étend point plus outre (comme est déjà dit) qu'il est ordonné de Dieu. Parquoi si quelque incrédule, ou hérétique en conversation extérieure, vit justement, et honnêtem.ent devant le monde, ne péchant en

aucune chose contre les constitutions civiles, le glaive n'aura aucun droit de le punir. Car dequoi appartient au Magistrat l'incréaulité, ou l'hérésie ? Que le Magistrat soit plutôt soUiciteux de conserver, et maintenir la paix au monde, et l'honnêteté externe des mœur«, et ne se mêle point de cette affaire, laquelle ne lui appartient de rien. C'est aussi une chose fort périlleuse, quand 1^ Magistrat a accoutumé de persécuter une ou autre Foi, par feu et par glaive. Car ja soit que quelquefois il persécute la fausse foi, toutefois il peut advenir en ce faisant, que les successeurs étant déjà accoutumés à persécution, persécuteront la Vraie foi pour fausse, comme nous avons entendu, qu'il fut fait avec les Ariens hérétiques.

L'hérésie Car les Evêques en ce temps-là par leurs persua-

arienne. sions avaient induit l'Empereur Romain jusques là, qu'il persécutait, et mettait à mort les Ariens, de tous côtés. Finablement, après qu'aucuns Empereurs par longue accoutumance, eurent acquis cette manière de persécuter, et qu'aucuns de leurs successeurs par les Ariens fussent induits à croire, que leur opinion était droite, et véritable, ils commencèrent à persécuter les vrais fidèles, et les Evêques bien enseignant le peuple, et à défendre les hérétiques en grande diligence. Parquoi c'est chose beaucoup plus sûre et plus utile, que le Magistrat civil use de son office, et permette que les péchés spirituels soient punis de peine spirituelle. Et vaut aussi beaucoup mieux, que la fausse foi soit tolérée quatre ou dix fois, que la vraie foi souffre une seule persécution. Or maintenant.

après avoir parlé des hérétiques en général, je tournerai derechef ma parole aux Anabaptistes. Plusieurs ont dit que la secte des Anabaptistes, n'est pas une hérésie simplement mauvaise, mais qu'elle a beaucoup de choses adjointes, pour lesquelles ils doivent être punis par le Magistrat, comme quand ils enseignent que les facultés de tous, doivent être estimées communes. De laquelle chose sédition pourrait, par aventure, prendre son origine, etc. Certes, pour cette doctrine, on ne peut, par aucun droit, mettre à mort les Anabaptistes : car pendant qu'ils n'enseignent point, que les hommes doivent être contraints à avoir les biens en commun, ou à les distribuer également, et ne les contraignent à cela par force, on ne doit point aussi procéder contre eux par force. Car les Religieux, c'est-à-dire les moines et moinesses, ont ainsi enseigné jusques à présent, que si quelqu'un voulait être consacré de leur Religion par communs sacres, qu'il se départît de la propriété de ses biens, et eût commune fruition avec eux. Comment donc s'accordent et conviennent ensemble ces choses ici, que les moines soient approuvés pour doctes, saints, et parfaits Chrétiens pour cette doctrine, et maintenant tout au contraire, les pauvres et misérables Anabaptistes sont occis et mis à mort, pour la même doctrine, ja soit qu'encore les Anabaptistes n'aient songé ou controuvé leur sentence monastique, et hypocrite que par aucune malice, ne mauvaistie, mais comme simple et ignorants l'ont tirée de plusieurs passages de l'Ecriture mal entendus ? Si quelqu'un devait incontinent

Quand c'est

que les

Magistrats

ont droit

su7' les

Anabaptistes

être mis à mort, quand il n'entendrait pas quelque lieu en l'Ecriture, qui est-ce qui serait sûr du glaive ? On trouve tant de lieux en tous les saints Docteurs de l'Eglise, qu'ils n'ont pas entendus, devaient-ils être mis à mort pour cela ? Quelle serait cette équité ? Parquoi à cette intelligence erronique des Anabaptistes, appartient amiable et Chrétienne institution, et admonition, et non pas la crainte du glaive. Car si nous les induisons à recevoir notre doctrine, et institution, nous aurons gagné quelques Chrétiens, pour augmenter notre nombre. Mais s'ils méprisent notre admonition, il les faut laisser en leur cécité, et les avoir pour Ethniques et publicains. Autrement il n'appartient aucunement au Magistrat, même en ce cas, de mettre la main sur aucun d'eux, jusques à ce qu'ils auront erré, non seulement en la foi, mais aussi qu'ils auront commis cas criminels extérieurement.

Objection. Davantage, on dit qu'il pourrait advenir, que par ceci se lèverait quelque sédition, si le nombre des Anabaptistes était augmenté, et qu'ils pourraient supprimer les autres par force, etc.

Réponse : D'où vient qu'en ce temps ici, nous sommes devenus si subtils et ingénieux, que pour la doctrine des Anabaptistes, qui touche les biens et facultés temporelles, nous craignons la sédition, et ne l'avons pas crainte par ci-devant, pour la doctrine des moines ? Ces mêmes paroles que nous disons des Anabaptistes, n'eussent-elles su alors avoir lieu, vu que les moines enseignent tout ainsi, et usent de leurs biens communément, à

savoir, que quand leur troupeau serait fait plus gros, que sans doute ils émouveraient sédition, et voudraient que chacun suivant leur exemple, communicassent leurs biens avec eux en commun usage.

Et certes les moines sans aucune sédition, mais seulement par le levain de leur doctrine, et hypocrisie de leur vie, ont attrapé les richesses presque de tout le monde; pour lesquelles tels séducteurs nous ont exposé à vente, le ciel, et la vie éternelle. Tellement que s'il fallait que pour cette doctrine, l'une des parties, ou l'autre, fût mise à mort, tous les Evêques, et les moines devraient plutôt être occis, que ces povres misérables Anabaptistes, qui n'ont jamais vendu aucun ciel, ou immortalité aux hommes par fraude. Joint que si toutes les occasions, par lesquelles pourraient advenir sédition, devaient être réprimées ou ôtées par glaive, il faudrait abolir par force, et punition de peine, tous convis et banquets, toutes prédications, et marchés, toutes congrégations de l'Eglise : car nous avons appris par beaucoup d'expériences, que séditions se sont élevées en beaucoup de banquets, et tumultes excités en plusieurs marchés, mais encore qu'en plusieurs Eglises ont été faites conjurations, et consf irations secrètes. A cette occasion David devait défendre aux Juifs tous sacrifices publics, vu que son fils Absalom avait brassé sa sédition en Hébron, faisant sacrifices. Et qui plus est, il faudrait arracher les cœurs à tous les hommes, comme ainsi soit, que toute? séditions prennent leur origine du cœur. Mais peut-être, que plu-

sieurs méchants brigands (disent-ils) s'adjoindraient avec la secte des Anabaptist3s, lesquels ne machinent autre chose en leurs cœurs, qu'émotions séditieuses, et autres forfaits. Mais nous parlons seulement de la raison de cette affaire, et de cette secte, autant qu'à elle appartient, et non pas particulièrement des brigands, ou voleurs. Nous voyons qu'il n'y a aucune foi, ni aucune condition des hommes, ou état étant bon, auquel n'ait beaucoup de méchants gens, et inutiles. Car comment se pourrait-il faire, que plusieurs méchants, et débauchés ne se mêlassent avec quelque mauvaise secte ? Parquoi s'il est ainsi arrêté, que les méchants et criminels soient punis par rigueur de supplice : au moins que les simples, et ignorants ne soient opprimés par aucune injure. Car il est tout certain, que les hommes et femmes, et jeunes filles, qui par toute leur vie ont été scandalisées voyant le discord qui est entre nous, sont tombés en cette erreur par une grande et merveilleuse simplicité. Comment donc sera-t-il juste et équitable, que tels comme séditieux soient tirés à la mort ? Et après on fait aussi cette objection : combien que les Anabaptistes ne doivent donc être punis par les Magistrats pour cette doctrine, par laquelle ils affirment que les biens doivent être communs, toutefois ce cas qu'ils commettent, est digne de griève punition, quand ils enseignent, que aucun Chrétien ne doit user de l'office du Magistrat, et qu'avec ce ils ne veulent comme bons sujets être liés ou obligés aux Princes par aucun jurement, quant aux possessions civiles. Certes nous ne sau-

rions nier ces choses, car ils les enseignent et les font, mais si pour cela ils doivent être mis à mort, et ôtés de ce monde, il fallait pieça commencer aux prêtres et aux moines. Et certes les religieux qui jusques ici ont obtenu ce nom devant les autres, seraient principalement, et les premiers de tous, sujets à cette peine, qui jusques à présent ont toujours ainsi enseigné, et mis leur doctrine en exécution. Car ce. sont ceux qui ont dit et enseigné. Doctrine qu'il n'appartient à aucun religieux de juger quel- ^^■'^ moines. qu'un à mort par jugement de peine, ni de jeter sentence de sang, et qui n'ont admis aucun de cette sorte à leur ordre et religion sans dispense. Or qu'est-ce autre chose, que de défendre à tous, les offices et fonctions des Magistrats ? vu qu'il est nécessaire, que tous vrais Chrétiens soient vrais religieux, et que l'office du Magistrat ne peut être exercé sans effusion de sang. Ils sont tels aussi qu'ils ne veulent jamais endurer d'être astreints, ou rendus sujets aux Magistrats par aucun jurement ou promesse, comme aussi n'ont jamais voulu soutenir quelque autre charge civile en commun avec les autres : ce qu'a été fait sans aucune permission, ou faveur de Magistrat, mais par l'impulsion et plaisir désordonné de leur propre volonté : comme aussi il est advenu, que si on les a voulu contraindre à quelque chose qu'ils dussent au Magistrat, ils ont incontinent fait taire les Princes et Magistrats, quand ils sont venus à les frapper de la foudre de leurs excommunications : comme il est écrit expressément es Décrets du Pape. Parquoi si quelqu'un maintenant doit être mis à mort

pour telle chose, qui est-ce qui doit être plus justement puni, que l'ordre des Religieux ? entendu qu'ils n'ont point moins erré en ceci, que la secte des Anabaptistes. Et ne s'accorde pas mal avec la vérité, ce que les Religieux, et Anabaptistes affirment en cet endroit (ja soit que certes l'une partie ni l'autre, ne l'interprètent sainement, mais faussement) comme ils font toutes choses, à savoir, que l'homme Chrétien, comme Chrétien, ne peut user du glaive ou occir quelqu'un, autant que le devoir d'un Chrétien, est d'être doux, et humble, et ne pardonner point tard, ou enuis les injures. Item de souffrir patiemment le mal, et prier pour son ennemi.

En ceci errent toutefois les Anabaptistes, quand ils disent que le chef exerçant l'office de Magistrat, ne peut user du glaive : car Dieu certes a institué l'office du Magistrat, et peut l'homme Chrétien aussi bien exercer cet office, et même encore plus justement qu'un autre, lequel n'est pas Chrétien, ou est Ethnique. Et ne pouvons nier ceci, que le Magistrat spirituel, c'est-à-dire, l'Evêque, ministre ou prêcheur, à cause de son office spirituel, ne puisse ou doive user du glaive. Car quand Christ a commandé à ses Apôtres, ou prêcheurs d'annoncer l'Evangile, il ne leur a pas fait libre quant et quant l'usage de leur propre puissance, afin qu'étant induits par icelle, ils vinssent à user du glaive, comme le Magistrat civil. Mais au contraire, afin qu'ils vinssent à penser à cela, après qu'ils auraient reçu la puissance de prêcher l'Evangile, de lier et délier les hommes de leurs péchés.

par la parole de Dieu, et ne voulussent, par cette même raison avoir puissance d'user du glaive. Ce qu'il ne te faut point toutefois rapporter à leur personne, au cas qu'ils seraient d'aventure élus à prendre l'administration de la République, ou l'office du Magistrat, ou s'ils étaient appelés à cela par les Magistrats pour être en leur office. Certes l'office du Magistrat a été interdit aux Apôtres, pour ce qu'ils avaient reçu la puissance spirituelle^ comme le Pape se vante en ses Décrets. Mais en* cela ont vilainement chopé et failli les Religieux, quand ils ont enseigné qu'ils n'oseraient prononcer aucune sentence en jugement, ni user du glaive, et ce non seulement à cause de leur office, mais aussi pource qu'ils étaient oints et engraissés.

Maintenant donc si quelqu'un pour un seul erreur doit être privé de sa vie, il ne faudra pardonner à nul. Or que faut-il donc faire ou ordonner en cet affaire ? car les Anabaptistes ont arrêté cela entre eux, de ne prêter serment au Magistrat ; ni promettre aucune chose.

Réponse : Tout ainsi qu'on a fait aux Religieux en cet affaire, pareillement qu'on fasse aux Anabaptistes. Et que d'autant qu'ils refusent d'obéir à la police civile, qu'ils soient privés aussi de la liberté civile, et réputés, et traités comme étrangers. Lesquels arrivés en quelque ville, y habitent, ja soit que par aucun jurement ou promesses, ne se soient obligés aux Magistrats de ce lieu-là, et ne jureraient facilement si on les en requérait : mais recourraient à cette excuse, qu'ils ont donné la foi, et juré à une autre cité, ou Magistrat^

€t que par ainsi ne doivent jurer derechef. Parquoi la plus griève punition de laquelle quelqu'un de cette sorte devrait être puni, ce serait que toutes compagnies civiles lui fussent défendues. Autrement tout ce qu'on leur fera par injures outre cela, sera fait par force, et tyrannie, et sans aucune équité. Parquoi donc en tel cas, doit être l'Anabaptiste plus grièvement puni ? Au surplus on estime le droit Impérial être puissant en cette cause ici, et duquel plusieurs maintenant se défsndent, pensant que les Anabaptistes à cause d'icelui, doivent être punis par les Magistrats, et qu'à bon droit ils souffrent cette peine. Or pource qu'il nous convient parler du sens, et intelligence de cette Loi, il m'a semblé bon de mettre ici par écrit cette Loi, laquelle est ainsi écrite au premier livre du Code,

Ne sanctum baptisma reiteretur, lege secunda.

L'Empereur Honoré et Théodose au Grand maître Antoine.

-Si quelqu'un est trouvé rebaptiser aucun des ministres de la secte Catholique, il soit puni de dernier supplice, ensemble avec celui qui a commis un si grand crime, si toutefois celui auquel il aura été persuadé est en âge qui soit capable de crime.

Cette est la Loi Impériale, comme elle est contenue en lettres. Et faut noter tout premièrement, que cette Loi ne parle point communément de tous chrétiens qui sont rebaptisés, mais tant seule-

ment des ministres de l'Eglise catholique : comme sont les Acolj^es, Lecteurs, Exorcistes, Huissiers, Sousdiacres, Diacres, Prêtres et Evêques, tellement que si cette Loi n'a autre sens ou intelligence, ceux là seulement doivent être punis, qui ont rebaptisé quelque ministre de l'Eglise, et non pas quelques Chrétiens.

Et après elle parle aussi de ceux qui sont surpris, et trouvés au fait manifeste du rebaptisement, et non pas de ceux, qui déjà sont rebaptisés. Par ceci peut-on facilement estimer cette Loi avoir été faite plutôt pour donner crainte, que pour faire que ceux qui sont rebaptisés soient punis de quelque peine. Car comme ainsi soit, qu'en ce temps-là ce rebaptisement était fort en usage, et se faisait souvent, non pas toutefois ouvertement : L'Empereur voulut contrevenir aux Anabaptistes par cette Loi, proposant quelque peine à souffrir à ceux-là, voire s'ils étaient manifestement trouvés être rebaptisés. Tout ainsi que nous voyons qu'en la Loi de Moïse, il était permis au père de famille de pouvoir occir le larron, qui serait trouvé manifestement en sa maison : mais si le soleil était levé, il le laissât aller sans le punir.

Tiercement combien que ce qu'avons dit n'eût aucun lieu, néanmoins si ne peut être entendue cette présente Loi du rebaptisement simple et nu. Car on trouve es histoires anciennes, de cet Antoine grand maître, auquel les Empereurs écrivirent lors cette Loi, qu'il était homme de ce temps-là L'histoire fort prudent, et que l'Empereur Théodose ne fai- tripartite. sait, et ne ordonnait aucune chose sans son conseil : Liv. l, ch. 2.

mais que toutes choses se faisaient, et ordonnaient par sa conduite et volonté.

Bapt. 17. Et après de Théodose aussi il est écrit en cette

manière, à savoir, qu'il était homme de grande piété, qui gouvernait sa cour par si grande honnêteté et sainteté, que sa cour était plutôt estimée un couvent, qu'une cour Royale, et qu'il savait tellement la Sainte Ecriture, qu'il la pouvait réciter mot à mot par cœur, etc. Toutes lesquelles choses témoignent clairement, rien n'avoir été commandé en cette Loi imprudemment, ni contre Dieu. Or cela ne serait seulement fait inconsidérément ou follement, mais aussi méchamment de livrer un qui erre au bourreau, pour être mis à mort, pour quelque simple erreur tant seulement, vu même que cestui-là peut encore être réduit à bon sens, et saine opinion. Ou si cela ne se pouvait faire, qu'il fût au moins réservé à la punition de l'Evangile. Pour laquelle cause appert que cette loi a été constituée pour une autre raison, et démontre une autre cause et avis, que d'avoir été faite nuement ou simplement pour les Anabaptistes. Mais de cette cause pourquoi elle a été faite, il n'en est fait aucune mention. Car les Lois Impériales, comme elles sont maintenant écrites es livres, sont Epitomes, et abrégés, et recueillis sommairement des fontaines, et vrais livres, lesquels ne sont plus en être, à cause de quoi non seulement en cette loi, mais aussi en beaucoup d'autres, surviennent opinions contraires, et répugnantes entre les Légistes, depuis que les originaux ne sont plus, ni les vrais exemplaires, ni la cause

aussi de cette chose tant précédente que suivante, ne peut être sue, pour entendre pleinement le sens de la loi. Et que cette loi ne se puisse entendre nuement du rebaptisement, on le peut voir clairement par ceci, à savoir, de la loi, laquelle prochainement précède cette-ci présente, en laquelle Valentinien et Gratien Empereurs, disent ces paroles : Nous estimons l'Evêque, qui par abus indu baptisera derechef, être indigne de la prêtrise. Car nous condamnons l'erreur de ceux-là, qui foulent au pied, et contemnent les ordonnances des Apôtres.

Et ceux qui reçoivent une fois le Sacrement du nom de Chrétien, se souillent beaucoup plus vilainement par ce rebaptisement pris sous le nom de Baptême, qu'ils ne se lavent.

Ces deux Empereurs se contentent, que l'Evêque qui rebaptise, soit estimé indigne de son office, et son erreur re futée. Comment pourraient donc les deux autres être d'une tyrannie si débridée, que pour un simple rebaptisement ils condamnassent le povre peuple digne d'être mis à mort ? Ce même sens peut encore plus certainement être tiré de la Loi suivante. Car il est écrit en ce qui s'en suit après, au premier livre du Code, Titulo de Apostatis, en cette manière, si quelqu'un est trouvé en Loi honnête, et retombe finablement de Chrétien au Judaïsme, et s'adjoint en leur synagogue pleine de blasphèmes, nous commandons que ses biens soient ravis et pillés publiquement. Ce sens ici de la Loi Impériale, s'entend des Apostats : maintenant donc lequel est plus grand vice, si quelqu'un abuse tant seulement du sacrement, ou si quelqu'un

Au chapitre:

Ne sanctum

baptisma

reiteretiir.

se révolte totalement de la foi ? Sans doute, il n'y a si lourd ni si brutal, qui ne puisse bien entendre, que c'est beaucoup plus grand péché de se retirer de la foi, que d'abuser par ignorance, seulement du Sacfement. Comment donc devrait plus cruellement et plus grièvement être puni, celui qui abuse d'un sacrement, que celui qui s'est une fois révolté de toute la foi ? Car s'il fallait que tous ceux-là fussent mis à mort qui usent indignement du sacrement, combien en faudrait-il brûler ou décoller par chacun an qui ont participé peu dignement à ce vénérable sacrement du corps, et du sang de Jesuchrist ? Certainement ni celui-là, ni les Evêques, ne pourraient fuir la main du bourreau, qui ont défendu aux Chrétiens de recevoir le sacrement sous les deux espèces. Laquelle chose non seulement a été mal faite, mais est directement, et totalement contraire à l'institution de Christ. Parquoi le droit Impérial ne punit point tous les autres hérétiques de plus griève peine, que d'être privés de tous les privilèges Impériaux. Comment donc devrait être puni de si griève peine l'erreur des Anabaptistes ? S'il est arrêté, et conclu, que totalement les Anabaptistes soient brûlés et meurtris : les Papes et tous les Prêtres devraient être tourmentés des mêmes tourments, car ils en ont rebaptisés plusieurs. Comme quand un enfant tantôt né, est baptisé en la maison, par quelques femmes en cas de nécessité, icelui après étant apporté à l'Eglise, ils le rebaptisent entièrement. Faire cela n'est-ce pas aussi bien rebaptiser, que ce que font les Anabaptistes ? Voici, mais ils ajou-

tent ces paroles : Si tu es baptisé, je ne te baptiserai point : si tu n'es baptisé, je te baptiserai au nom du Père, et du Fils, et du saint Esprit, Mais quel besoin ont les Prêtres de faire cette addition, puis qu'ils entendent certainement par le rapport des femmes, que ces enfants-là sont baptisés ? Pourquoi rebaptisent-ils donc les enfants, qui ont été baptisés une fois par les femmes ? Et quant aux Anabaptistes, ils ne disent pas d'eux-mêmes qu'ils soient baptisés derechef, mais qu'ils sont alors premièrement, et vraiment baptisés : car ils estiment le Baptême des enfants être nul, comme les Papistes n'estiment presque rien le Baptême des femmes, nonobstant que extérieurement ils ne le jugent pas.

Il convient ici ajouter aussi, ce qu'on lit de saint Cyprien martyr, lequel étant Evêque de Carthage, homme certes de grande sainteté, qui, avec tout le concile (après délibération) ordonna, que ceux qui paravant avaient été baptisés par les hérétiques, fussent finablement rebaptisés, après qu'ils fussent convertis. Et jà soit que ne saurions nier, que tous ne fussent abusés, et éblouis en cette sentence, nul toutefois pour cela ne fut lors excommunié, tant s'en faut, que quelqu'un fut puni de mort. Mais encore saint Cyprien, duquel les histoires témoignent avoir été le chef en ce concile» qui encore aujourd'hui est cru de tous, être un saint martyr. Parquoi, puis que les Anabaptistes ont un si excellent saint, et si docte homme, et martyr, comme auteur commun de leur erreur et entreprise, que veulent dire les Chrétiens de se

meurtrir ainsi cruellement l'un l'autre ? Par toutes ces choses mentionnées ci-dessus, il est facile de prendre garde, que cette institution de César, en laquelle il condamne à mort les Anabaptistes, ne regarde point simplement au rebaptise ment, mais à quelque autre crime extérieur, lequel n'est ici mis expressément, et lequel en ce temps-là était adjoint avec ce rebaptisement. Autrement un Empereur si clément eût excédé, et outrepassé toute humanité, douceur et équité. Ou si cette Loi est faite simplement pour ce rebaptisement, j'oserai jurer n'avoir été faite, que par l'instigation des Evêques sanguinaires, et meurtriers, desquels nous n'ignorons pas un grand nombre avoir régné sous Théodose l'Empereur. Et était chose facile de fléchir jusques là les mœurs des Empereurs : car d'autant que les Empereurs Chrétiens étaient encore nouveaux en la Religion, ils étaient tantôt émus par les paroles des Evêques, estimant que tout ce qui sortait de leur bouche, en quelque chose que ce fût, fût pure parole de Dieu.

En l'histoire Car on lit es histoires dignes de foi, qu'il y triparti te, avait un Evêque à Synnade au temps de Théodose,

livre II, ch. 3 lequel persécuta tellement les hérétiques (qu'ils appellaient Macédoniens) qu'il les déboutait de leurs possessions, et s'en alla à Constantinople à l'occasion d'eux, là où la cour de César était pour lors, et en ce lieu prit avec foi tous les Prévosts de César contre les hérétiques, pour les persécuter : ce qui lui tourna après à grand opprobre, et vitupère, comme à celui, qui s'était gouverné peu chrétiennement en cette affaire.

TRAITÉ DÉS HÉRÉTIQUES 8l

Et lit-on après un fait presque semblable, de En l'histoire l'Evêque Nestorius, lequel quand il fut élu à tripartite, Constantinople pour être Evêque, on dit qu'il t^tv. ll,ch. 4 parla ainsi à Théodose en prêchant : « O César, donne-moi une région, où il n'y ait point d'hérétiques, et je te donnerai le ciel. Sois-moi pour aide à combattre les hérétiques, et je te donnerai aide à convaincre les Persiens tes ennemis ». Plusieurs hommes savants furent fâchés de cette harangue : et jà soit que nul ne portait faveur à l'erreur des hérétiques, toutefois la légèreté de cet Evêque, ou plutôt l'audace contre César, déplaisait à tous.

Parquoi si les Evêques ont ainsi tiré l'empereur Théodose par les narines, comme on tire un bœuf, et lui ont promis le ciel, ce ne sera pas chose merveilleuse, si une telle loi a été constituée de ce temps-là contre les Anabaptistes : mais cette loi doit-elle être pourtant réputée sainte, et irrépréhensible, laquelle par l'incitation des Evêques sanguinaires a été constituée ? Ne faut-il pas plutôt regarder en cette affaire, que c'est que doit faire le Magistrat Chrétien, que de regarder, que c'est qu'il pourra tirer par violence et tyrannie ? Car cela convient beaucoup mieux aussi à un Magistrat Chrétien, de ne point être convoiteux de sang, comme ceux d'entre les Ethniques ont continué d'être. Aussi lui convient-il, comme Chrétien, d'avoir soin de sauver les âmes, et non pas d'exercer cet affaire par cruauté comme un t5T:an. Mais comment peut -on dire qu'on cherche le salut des âmes, si ces povres Anabaptistes qui sont tombés en erreur, tant seulement par une simplicité

de l'intelligence perverse de l'Ecriture, sont incontinent enseignés et meurtris par le glaive du bourreau ? Et certainement il n'y aurait cause de craindre aucune sédition de ces povres gens, si nous usions droitement du glaive.

Parquoi le Magistrat pourvoit donc plus tôt et avec diligence à ce qu'il doit faire, et use de son office avec plus grande considération, et n'opprime plus ces misérables par tyrannie, et ne pille point le povre par continuelles exactions, mais qu'il défende fidèlement les pupilles et les veuves, et juge sans avoir égard aux personnes, comme l'usage de son office requiert. En ce faisant il n'y a aucune cause de craindre sédition. Les mauvais ne sont point auteurs d'aucune sédition, mais si nous voulons confesser franchement la vérité, c'est la mauvaise vie des Princes et Magistrats, qui est cause de sédition. Certes, il est vrai, que les mauvais homtties sont instruments de sédition, mais la vie du Magistrat a coutume d'être la cause de tout tumulte et mouvement séditieux. Et pour prouver cela, David en donne un exemple très certain, lequel s'il n'eût point péché en commettant adultère, et épandant injustement le sang d'Urie, Absalom son fils n'eût jamais su tant faire, que telle sédition étant emûe, il eût persécuté son père, même quand il eût été encore de plus grande audace, et malice. Pour laquelle cause la cruauté de ce supplice envers les simples Anabaptistes, doit être modérée et ôtée par les Magistrats, et doivent être délaissés pour être permis par l'Evangile : autrement que le Magistrat s'efforce diligem-

ment de faire que tous vivent paisiblement, et honnêtement, en vraie concorde. Car celui qui péchera contre la tranquillité commune, et contre le Magistrat, soit baptiser ou rebaptiser, qu'il sache, qu'il a mérité punition du Magistrat.

Erasme es supputations des erreurs de Béda.

E père de famille, c'est à dire le Seigneur Dieu, ne veut point que les faux Apôtres

ij et hérétiques soient mis à mort, mais qu'ils soient tolérés et endurés, si paraventure ils viendront point à repentance, et de zizanies s'ils se tourneront point à froment, ou s'ils ne s'amendent qu'ils soient réservés au jugement de Dieu, lequel en fera punition un jour viendra. Je demanderai ici tout premièrement s'il approuve la parabole des zizanies, et du froment ou non : s'il l'approuve comme il fait (comme je pense) je poursuivrai à demander, s'il approuve l'interprétation des anciens, et vrais docteurs catholiques, et principalement de saint Jérôme, et de Chrysostome : car Chrysostome persuade et montre, par beaucoup de paroles, que le Seigneur a défendu que les hérétiques ne fussent mis à mort, et dit entre plusieurs paroles en cette manière : Christ ne défend point de dissiper leurs compagnies et assemblées, leur fermer la bouche, leur retrancher la liberté de parler, mais il défend de les tuer ou meurtrir. Parquoi si, suivant la parole Evangélique et l'interprétation des anciens, et des Docteurs bien approuvés.

j'ai bien interprété, à savoir, que le champ est l'Eglise, la sentence est la doctrine Evangélique, que le père de famille, c'est le Père Céleste, ou Christ, si tu l'aimes mieux, Les serviteurs du père de famille sont les Apôtres et ceux qui président en l'Eglise. Le mauvais, c'est le diable. Les zizanies, la doctrine des hérétiques. La moisson, la consommation du monde, Et que les moissonneurs, sont les Anges de Dieu, à quelle cause nous vient-on ici alléguer Wiclef , Bohémiens, Luthériens damnés, schismes des Empereurs, et Lois de l'Eglise. A savoir, si j'ôte les glaives des mains des Princes ? Lequel même des Ethniques par la permission de Dieu, ont! pour la vengeance des méchants, et louanges des bons. Jà soit que les Princes Chrétiens doivent être tardifs à épandre sang, si ceux-là qui ont failli peuvent être guéris par autre voie. Oté-je aux Evêques leur autorité d'enseigner, corriger, excommunier, ou si outre cela, ils ont quelque droit ? quelles Lois d'Eglise, sont celles qu'il me raconte ici ? sont-ce Lois d'Eglise, quand on veut punir quelqu'un, de le jeter dedans la flamme du feu ? Nous voyons aux Evêques anciens, que la dernière peine dont ils punissaient, c'était l'excommunication. Saint Augustin aussi faisait prières et intercession envers les Prévôts de César, pour les Donatistes pires que hérétiques, à savoir, larrons, séditieux, afin qu'ils ne fussent mis] à mort. Et allègue la cause pourquoi, à savoir, qu'il n'en y eut quelqu'un, lesquels autrement puissent être guéris. Démontrant l'obstination et opiniâtreté des hérétiques avoir profité à l'Eglise. Le même Augus-

tin confesse qu'on endure plusieurs en l'Eglise, qui errent en la foi, à cause qu'ils n'attirent pas à eux le peuple. Et ne condamne point, si Dieu enflambe les cœurs des Princes, pour réprimer ceux qui troublent la tranquillité de l'Eglise : mais qui est-ce, qui ouït jamais dire, que les vrais docteurs, et Evêques suscitassent les Rois à meurtrir les hérétiques, qui n'étaient autre chose qu'hérétiques ? L'hérétique ne doit point être souffert (dit saint Augustin) lequel pour ambition, principauté, ou pour autre profit temporel, amasse des disciples de son erreur. Si l'affaire sort en tumulte séditieux, et que l'une et l'autre partie crie, qu'il défend la parole de l'Eglise catholique, la cause n'étant point encore assez démêlée, le Prince doit faire cesser chacune partie. Car qui est-ce qui empêcherait les Princes de mettre à mort les hérétiques troublant la tranquillité publique, vu que les Princes Ethniques ont bien ce même droit, et que nos Princes aussi aient bien ce droit contre les vrais docteurs catholiques ? L'Empereur a commandé que les hérétiques soient punis, mais il ajoute, quand ils sont légitimement convaincus, et obstinés. Mais il appartient aux Evêques (autant qu'en eux est) d'enseigner, corriger, guarir : car quel est l'Evêque, qui ne fait faire autre chose ; sinon de lier, et garrotter, tourmenter, jeter au feu ? Si ceux là qui traitent ce négoce, étaient tels comme Béda déclare en ce livre ici, quel il est : c'est-à-dire, s'ils avaient conçu une telle haine, et avaient autant d'impudence, et aussi grande affection de calomnier, le jugement aussi corrompu, qu'ils vinssent

à mettre plus tôt dix hommes en hérésie, que d'en retirer un, les accusés seraient-ils pas bien traités ! Car tout premièrement, si je ne me trompe, il noterait celui auquel il voudrait mal, icelui étant accusé il pourchasserait secrètement de le faire mettre en prison ; et puis on chercherait des articles, tels que sont plusieurs, que Béda me met sus, en partie faux, en partie dépravés. S'il se tenait quelque dispute, elle se ferait en prison. S'il sonnait un mot à rencontre, incontinent on appellerait trois moines à l'élite, et prononcerait-on la sentence définitive. Ce qui resterait, le bourreau le parachèverait. Car incontinent qu'un Théologien accuse, il mène en prison, il presse et hâte l'accusation, étant condamné, il le livre au juge profane. Le juge (non pas par connaissance qu'il en ait, mais par le jugement qu'en a déjà fait le Théologien) le jette au feu. Le Théologien comme auteur et exécuteur de ce meurtre, préside au supplice : je vous prie combien est-il peu loin de l'effusion de ce sang, mêmement si la chose se fait par haine, ambition, ou avarice ? Paraventure que Béda n'est pas tel en ses autres négoces, qu'il est en ce livre. Toutefois, j'en ai connu quelqu'un tel, du nom duquel je m'abstiens, pour ce qu'il est déjà allé en son lieu malheureux, s'il trouve Dieu tel juge, qu'il a été aux autres. Et si ne dis pour ces choses en faveur des hérétiques, laquelle sorte de gens j'ai en exécration, si quelque autre les a. Et ne défendrai la cause d'aucun, afin qu'il en soit plus doucement traité, si je connais qu'il soit vrai hérétique (c'est-à-dire, qu'il erre malicieusement) séditieux, et incurable, et ne

loue point pourtant la douceur envers les hérétiques, afin qu'ainsi ne soit fait, mais je dis avec S. Augustin, je peux bien errer, mais je ne peux être hérétique : et me suis tellement porté en ce discord, qu'il me semble, que l'Empereur et le Pape ont approuvé ma simplicité, vu que l'un et l'autre m'a remercié, jà soit que je n'eusse su laisser ce que j'ai fait, sans péché. Et paraventure aussi que le temps fera quelques fois, que plusieurs en ce schisme approuveront ma diligence et affection. Parquoi ce que rassemble Béda contre moi disant, que j'enseigne qu'il faut tolérer quelque méchant que ce soit, et autres choses plus outrageuses, ce sont pures calomnies. J'ai rendu ce qui était contenu en l'Evangile en bonne foi, et à la vérité, comme celui qui fait paraphrase, ne me départant point des traces des anciens Docteurs de l'Eglise, et n'eusse osé arracher cette chose controuvée qu'apporte ici Béda. La chose est traitée sous la personne de Christ : car quelle autre interprétation devait donner un paraphraste ? Cette-ci ? Ote les zizanies, quand il sera sûr et les jette au feu, car Béda crie à haute voix, que Christ l'entend ainsi; mais il défend expressément que les serviteurs ne le fassent. Comment donc tient Béda ce faux pour certain et infaillible ? Quand sera-t-il licite de faire cela sûrement ? Pourquoi donc commande le Seigneur d'attendre la moisson, et à interprété luimême que la moisson est la consommation du monde ? Pourquoi défend-il, que les serviteurs ne fassent point cela devant le temps ? et rend la cause pourquoi il ne veut point que cela soit fait : mais

que feront les Anges, si ce pendant les hérétiques sont ôtés par les serviteurs. Si d'aventure Béda ne voulait ceci être entendu de tous méchants, que j'accommode proprement aux faux Apôtres et hérétiques. Mais l'Eglise maintenant fait autre chose, (dit-il) les Décrets des Evêques enseignent autrement. Cette réponse ne fait rien quant à ma paraphrase. Et ne sont point dites ces choses sous la personne d'Erasme, mais sous la personne de Christ, et aussi ne sont dites en ce temps ici, mais en cestui-là, quand la nouvelle Eglise devait être plantée par mart3a-s, et arrosée de leur sang. Et n'ont été dites ces choses à la multitude, ou aux Princes, mais aux disciples élus : auxquels était donné à connaître le mystère du Royaume de l'Evangile. Et pourtant Béda récite et traite ces paroles assez calomnieusement, comme si elles étaient dites de moi présentement, et que j'enseignasse les hérétiques, ne devoir être punis. Et ne distingue point cependant entre les censures ecclésiastiques, et le supplice de mort prononcé par les Lois civiles. Et nous allègue aussi mal à propos le décret du Deutéronome, d'ôter le faux Prophète, comme si l'Eglise maniait les deux glaives. Et après ce il allègue l'Evangile, Dis-le à l'Eglise : que s'il ne l'ouït, il te soit comme un Ethnique et publicain, comme si quelque mention de brûler était faite ici : il est commandé de les éviter, et non de les brûler. Au surplus, il allègue l'Epître. Après une ou deux admonitions, évite l'hérétique. A savoir si éviter ici, signifie jeter au feu ? Item ôtez le mauvais d'entre vous : à savoir, si ôter

signifie autant que tuer. Si cela eût été fait, il n'eût point été de besoin de recommander aux Corinthiens par ses dernières lettres, celui qui eût déjà été corrigé. Et maintenant ce qu'il allègue du même saint Paul. Les armures de notre bataille ne sont point charnelles, mais spirituelles, fait contre cela, que propose Béda, sinon qu'il soit tant impudent, qu'il dise que j'ôte tout office et autorité aux homines ecclésiastiques. Saint Pierre aussi ne donna point sentence contre Ananias et Saphira, mais étant inspiré de l'Esprit, il dénonce la vengeance de Dieu. Ou si on veut prendre cela pour exemple, qu'on preuve quant et quant ce, que le même saint Pierre a ressuscité les morts, et guari les malades de son ombre, et a redressé les boiteux par sa parole, il a souvent fait ces choses,, mais cela il ne l'a fait qu'une fois. On allègue ici contre nous ce renommé dicton : repoussez force par force. Que n'allègue-t-on plutôt ceci ; qui devait être plus célébré, au moins envers les Théologiens, à savoir de ne point résister au mal, et ne vous point défendant vous-mêmes, mes trèschers. Maintenant donc après avoir outremis toutes les paroles,, que Béda a choisi, et recueilli du livre de saint Augustin, lesquelles lui pouvaient servir pour la sentence contraire : Si n'est-il là faite aucune mention de tuer, mais bien de punir. Ainsi étaient punis les Donatistes, à savoir, que les biens qu'avaient leurs églises, étaient transportés aux Eglises des vrais Docteurs Catholiques, et eux envoyés en exil, pour ce qu'ils ne cessaient de troubler la tranquillité publique.

Je pourrais discuter et éplucher les choses, qu'enseigne saint Augustin, en l'Epître qu'il envoie au comte Bon if ace, car il use beaucoup de tels arguments. Les Turcs et Juifs devraient être contraints à la foi par crainte de mort, si nous les interprétons de la peine capitale. Mais que saint Augustin ne l'entende pas ainsi, cela le montre qu'il dit, que ceux qui sont dociles, doivent être rappelés : et ceux qui ne sont point dociles, contraints premièrement par crainte, et incontinent après enseignés. Et amène l'exemple de saint Paul jette par terre, et tantôt après recevant commandement d'aller à Ananias. Or qui est-ce, qui pourrait enseigner de les tuer ? qui est-ce qui redressera ceux qui sont occis ?

Item en l'Epître à Marcellinus, en la cent et cinquante septième, il chante une chanson bien dissonante et contraire à ce qu'enseigne Béda. Car il poursuit avec grande diligence et sollicitude, qu'on punisse ceux-là, autrement que de les faire mourir, lesquels avaient commis crimes contre les Chrétiens dignes de plus griève punition que capitale, duquel les paroles entre plusieurs autres sont cette : mais s'il ne veut consentir à ceci pour mes lettres, qu'il fasse au moins cela, à savoir, qu'ils soient mis en prison, et nous serons soUiciteux d'impétrer ceci de la clémence de l'Empereur : afin que les souffrances du serviteur de Dieu, lesquelles doivent être glorieuses en l'Eglise, ne soient déshonorées par le sang de ses ennemis. Car je sais qu'en la cause des clercs Notaires, lesquels étant occis par les gentils, sont maintenant honorés pour mart3Ts, que l'Empereur étant prié concéda facilement, que

ceux qui les avaient occis, et étaient même tenus captifs, ne fussent mis à mort. A savoir, si saint Augustin, qui veut qu'on pardonne aux meurtriers Donatistes, et estime que la gloire des serviteurs de Dieu, soit déshonorée par le sang des ennemis, eût dit que le simple hérétique, tant opiniâtre que tu voudras, dût être brûlé au feu.

Le même Erasme en la réponse de rinquisition.

|ouTES et quantes fois que je considère en moi-même, combien hérésie et schisme, est chose exécrable, je ne peux condamner le cautère de la Loi, jà soit qu'il soit dur. D'avantage, quand je considère avec quelle douceur, et mansuétude. Christ a planté, nourri, élevé, et établi son Eglise par beaucoup de centaines d'années, à peine trouvé-je comment je puisse défendre et maintenir l'exemple, que nous voyons aujourd'hui en plusieurs, lesquels pour quelques opinions scholastiques, tirent incontinent en prison, et au feu. Comme nous voyons maintenant les prêtres être brûlés, lesquels aiment mieux appeler leur femme, quelque fille qu'ils tiendront en leur maison ayant sa compagnie, que de l'appeler concubine.

Certainement j'ai accoutumé de remédier à tels, et non pas soutenir ou défendre leur cause : comme aussi ne dis point cela, que je veuille qu'ils demeurent impunis : seulement je m'émerveille comment

si grande sévérité peut convenir avec la douceur ecclésiastique. Ce n'est pas à moi à faire d'approuver ou réprouver les Lois des Princes mondains : ils ont leurs droits, ils ont leurs conciles, ils ont leur juge, auquel ils rendront raison. Ma paraphrase déclare le sens de la parabole Evangélique, lequel s'il est véritable, s'il est digne de Christ, et a plu aux vrais et approuvés Docteurs de l'Eglise, qui l'ont interprétée, et a été approuvée par l'usage de l'Eglise, beaucoup de centaines d'années, pourquoi est-il repris maintenant ? Ou si ce sens doit être repris ? Pourquoi ne les appelle- t-on aussi en jugement ? Nous ne trouvons point, que les vrais Docteurs ecclésiastiques, aient jamais imploré l'aide de César contre les hérétiques, jusques à l'âge de saint Augustin, à savoir, plus de quatre cents ans après la Nativité de Jésus Christ, combien que les hérétiques de leur côté eussent souvent fait cela : jamais toutefois ne sembla bon aux vrais docteurs de l'Eglise, d'ensuivre cet exemple, jusques à ce que la rage incurable et obstinée des Donatistes, et Circoncellions trop bénignement tolérée, les contraignit à cela. Car outre ce Schisme, plus cruel et pernicieux que tous les autres (s'il fût venu en avant) ils affligeaient et blessaient grièvement les vrais Docteurs, en leur jettant de la chaux vive détrempée en vin aigre dedans les yeux, et leur ôtant la vue : tuant les uns, contraignant les autres à homicide de soi-même par crainte de mort. Et n'étaient point plus doux à eux-mêmes, qu'aux autres, se faisant mourir, ou par glaive, ou s'ils n'en avaient point, en se préci-

pitant, et se jetant de haut en bas. Qu'est-il besoin de beaucoup de paroles ? leur rage était si grande, qu'ils ne devaient être soufferts ni des Princes Ethniques ni des Chrétiens, mêmement quand ils n'eussent point été hérétiques, ou schismatiques. Tellement qu'à cette heure-là, quand nul n'était en repos, et n'y avait aucune fin d'exercer cruauté : finablement il fut conclu entre les Evêques, qu'ils imploreraient l'aide de l'Empereur, contre la méchanceté intolérable des Donatistes. Cette imploration de la puissance profane pour l'affaire ecclésiastique, ne plut point aux plus doux et débonnaires, entre lesquels était saint Augustin, estimant que les Evêques ne devaient user d'autres armures, que de la parole de Dieu, et de prières, et si le mal était incurable de l'excommunication, c'est-à-dire de la séparation de la communion, c'était alors l'extrême supplice de l'Eglise.

Et ainsi comme envers les juristes, la mort civile est appelée exil : ainsi envers les Apôtres, et leurs successeurs, la peine capitale était, de séparer de la compagnie de l'Eglise. Aussi les exemples de Christ, des Apôtres, et des martyrs, n'invitaient pas seulement à cette sentence, mais aussi la crainte les contraignait, considérant qu'il y aurait danger, si on y procédait plus rudement, qu'ils n'eussent des Chrétiens saints en lieu d'hérétiques, avec plus grand détriment du troupeau Chrétien. Mais après que la sentence des autres eût vaincu la chose, laquelle était bien tournée (plusieurs étant corrigés par cette sévérité, lesquels étaient demeurés en cette faction, ou malgré eux, ou avec doute, ou

étant séduits par erreur) à cette heure-là saint Augustin approuva grandement, ce qu'il avait paravant réprouvé. Mais toutefois contre tels furieux brigands, et meurtriers plus tôt qu'hérétiques, fut faite une Loi trop douce à mon jugement, par laquelle le corps d'aucun d'eux ne fut touché, ni les biens ôtés, mais seulement que les biens des Eglises hérétiques fussent transportés aux Eglises des Caholiques, auxquels celui qui y voudrait venir ou retourner, y pourrait ouïr et user d'iceux biens, qu'il avait paravant, et de ceux des dits hérétiques, qu'il trouverait es Eglises, Et avec si grand douceur, que l'honneur n'était point ôté aux Evêques repentants et qu'une amende était imposée aux autres, non pas fort grosse. Lesquels jà soit qu'ils fussent petit nombre, ne voulaient venir à résipiscence. Et tant s'en fallut qu'on attentât d'occir ces bêtes si cruelles, ces hérétiques, que quand le premier Edit de Macédonius, qui était Président, ce me semble, fut proposé, par paroles ambiguës, en sorte qu'il semblait qu'il menaçât les hérétiques de mort, s'ils ne se repentaient : saint Augustin l'admonesta diligemment, qu'il ne fait mourir aucun, vu qu'il n'avait point ce droit des constitutions de César, et le loue de ce, que par un autre Edit qu'il fait après celui-là, il exposa l'ambiguité des paroles. Le même S. Augustin admoneste outre plusieurs autres, l'Echevin Dulcinus, qu'il ne fait mourir aucun. Par ces choses appert assez clairement, combien leur cœur avait en horreur cette cruauté de ces confiscations, emprisonnements, supplices, et brûlements, laquelle seule maintenant

plaît tant à aucuns, et mêmement à ceux, qui sont du nombre de ceux, qui font profession de la perfection de la vraie piété Chrétienne, et lesquels se devaient plus tôt perforcer, voire en toute manière, de les guérir, que de les tuer, et d'adoucir par leur intercession la sévérité des Lois. Mais maintenant ces maîtres tant doux et cléments exercent leur cruauté par dessus l'Edit des Princes. Item un peu après : Et par ci-devant au Synode des Evêques les hérétiques cités rendaient raison de leur doctrine. Et à ceux qui étaient convaincus, le choix leur était baillé : à savoir, s'ils aimaient mieux, que leur doctrine fût prononcée anathème, et excommuniée, ou ensemble avec leur doctrine être excommuniés, c'est-à-dire être séparés de la communion. Car alors c'était la plus griève peine de l'Eglise. A Berengarius (lequel était accusé, non pas de l'origine de la confession, ni du Purgatoire, mais de la vérité du corps de Christ) ne fut faite alors aucune force, combien qu'ayant été renvoyé paravant, était retombé en un même erreur.

Maintenant les moines sont ceux, qui faussement sèment le bruit contre quelqu'un. Quant et quant ils viennent à jeter celui qui est suspect en prison et puis ils disputent là à leur mode. Les articles sont notés, et les fagots apprêtés. Mais ces choses sont débattues ici hors de la cause, vu certes qu'il n'est pas nécessaire. Mais aux autres sera paraventure profitable. Item un peu après saint Jean Chrysostome homme craignant Dieu, et fort savant es Saintes Ecritures, sur le 13e chapitre de saint

Matthieu, en l'homélie 47, interprété simplement, que la parabole du Seigneur, enseigne que les hérétiques ne soient occis, et amène diverses causes de cette sentence. Et afin que nul n'eût cette suspicion, que par ces paroles les hérétiques dussent demeurer totalement impunis, il modère ainsi son interprétation. Christ ne défend point (dit-il) de dissiper les monopoles, et assemblées des hérétiques, leur boucher la bouche, et leur retrancher cette hardiesse de parler, mais il défend de tuer, et meurtrir. Qui voudra voir le reste de cette interprétation de Chrysostome, qu'il regarde au lieu que j'ai montré par ci-devant. Théophilaste quasi en cette même manière : Les serviteurs (dit-il) sont les Anges, qui sont marris, qu'il y ait des hérésies, ou mauvaisetie en l'âme, et veulent arracher et ôter de cette vie, les hérétiques, et ceux qui pensent les maux. Mais Dieu ne permet point, que les hérétiques soient consommés par bataille, de peur que les justes aussi ne soient consommés avec eux, etc. Saint Jérôme interprète, que l'arrachement des zizanies est le coupement des hérétiques de l'Eglise, afin que par aventure (dit-il) en cueillant les zizanies vous n'arrachez aussi le froment. Le Seigneur Dieu a donné lieu de pénitence, et sommes admonestés, que ne tranchons pas incontinent notre frère. Car il se peut faire, que celui qui est aujourd'hui dépravé par quelque perverse doctrine viendra demain à repentance, et commencera à défendre la vérité, mais quoi ? Pour ce que c'était chose notoire, que saint Paul avait autrement enseigné et fait, car il enseigne, qu'il ne faut

prendre viande avec le frère, qui est fornicateur et avaricieux, et en a livré aucun à Satan. Pour cette cause, il attempère tellement son interprétation, que ces erreurs tout évidents, il ne veut point qu'on fasse tantôt ce tranchement, et es douteux et ambigus, qu'on ne le fasse jamais : mais qu'il convient réserver au Seigneur la connaissance de telle doctrine. Or entre le froment et les zizanies, lesquelles nous appelions ivraie cependant qu'elle est en herbe, et que le tuyau n'est encore venu en épi, il y a grande similitude, et pour la discerner il n'y a aucune différence, ou elle est moult difficile. A raison de quoi le Seigneur défend, que là où il y a quelque doute, ne prononçons hâtivement la sentence, mais réservons le terme de ce jugement à Dieu, afin que quand le jour du jugement viendra, il ne jette point la suspicion du crime hors de la compagnie des Saints, mais la coulpe manifeste. Jusques ici a parlé S. Jérôme. Item un peu après : qu'appartient-il ici de raconter que c'est, que sentent Remigius, Anselmus, et Béda ? Je mettrai en avant saint Augustin, qui est la fontaine et le père de toute la Théologie scolastique, de laquelle se vantent ceux-là, principalement qui suscitent ces tragédies, et meurtres. Icelui, comme ainsi soit qu'il ait déclaré la sentence de cette chose en plusieurs autres lieux : au livre intitulé : De qucBstionihus Evangelicis, sur S. Matthieu, en l'onzième et douzième chap. il dispute par beaucoup de paroles du sens de cette parabole, ajoutant ceci aux comments, que cette parabole n'appartient pas seulement aux hérétiques, mais aussi à

tous ceux lesquels en menant mauvaise vie sont à scandale en l'Eglise. Il ajoute aussi ceci, que ces paroles du Seigneur, afin que paraventure vous n'arrachiez aussi le froment, ne se rapportent pas seulement à ceux, qui ont intelligence, et vivent Chrétiennement, mais aussi à ceux, qui étant convertis en mieux, de zizanies, peuvent être faits froment. Car celui-là arrache aucunement le bon qui ôte le méchant de cette vie, lequel devait être bon à l'avenir. Mais d'occir les méchants, il dit ainsi : « Il ne dit point, au temps de la moisson je vous dirai, cueillez premièrement l'ivraie, mais je dirai, dit-il, aux moissonneurs ». Dont on entend qu'il y a d'autres ministres pour cueillir les zizanies et les brûler : et que nul fils de l'Eglise, ne doit penser, que cet office lui appartienne. Et un peu après traitant du fidèle, auquel survient quelque pensée d'occir les hérétiques, il dit ainsi, Il peut advenir volonté d'ôter telles gens de cette vie humaine, s'il a quelque aisance de temps, mais pour savoir s'il le doit faire, il prend conseil à la justice de Dieu ; si elle lui commande cela ou permet, et veut que les hommes aient cet office, dont il advient que les serviteurs disent, veux-tu que nous allions et les cueillons ? Auxquels icelle vérité répond : que l'homme n'a pas été ainsi constitué en cette vie, qu'il puisse être certain de savoir quel un chacun sera ci après. Celui-là duquel tu vois présentement l'erreur, ou que son erreur profite de quelque chose au profit des bons, tels ne doivent point être ôtés de cette vie, de peur qu'en s'efforçant de mettre à mort les mauvais, il ne tue les

bons comme paraventure ils seront après, ou qu'il ne nuit aux bons, auxquels malgré eux paraventure sont utiles. Mais que cela se doit faire, alors quand en la fin ne reste plus de temps pour changer sa vie, ou de profiter à vertu : par cette occasion, et comparaison de l'erreur d'autrui, et qu'à cette heure là se fera, non point par les hommes, mais par les Anges. De là advient que le père de famille répond : « Non, de peur qu'en cueillant les zizanies, vous n'arrachez aussi le froment. Mais au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs». Et ainsi il les rendit très patients et paisibles. Ces choses dit saint Augustin.

La sentence d'Augustin Eleuthère.

Du livre des hérétiques, qu'on ne doit pas témérairement estimer hérétiques ceux, que le monde a pour hérétiques.

]l y a danger, que le dit de S. Jérôme, ne soit vrai, par lequel il dit, que les corps de plusieurs sont adorés sur la terre, desquels les âmes sont totmentées es enfers. Comme ainsi soit, qu'il y a autant de différence entre les jugements de Dieu, et ceux des hommes, qu'il y a distance entre le ciel et la terre. Et que ce que le monde estime Saint, et le bénit, est détestable de vant Dieu. Comme on voit en S. Luc i6«. et en Esaïe 25«. Car il est assez manifeste, qui sont ceux, lesquels le monde a pieçà par ci-devant canonisés, et canonise

encore. Et au contraire, que ceux lesquels il prononce être hérétiques, à savoir, tous ceux qui parlent contre sa vérité, sa lumière et son Evangile : lequel toutefois n'est que mensonge, ténèbres, et abomination, vu que le monde n'estime nuls être Saints, sinon ceux lesquels il a sanctifié. Lequel monde outre cela propose aux autres, et met avant ses ténèbres, et mensonges pour lumière, et vérité. Et tout ce qui s'oppose à l'encontre de ses abominations, quelque droit ou véritable qu'il soit, il est estimé pour hérétique. Et est toujours ainsi advenu, comme il appert en Jésus Christ, et à ses Apôtres, et devant lui, aux Prophètes : lesquels tous ont été condamnés pour hérétiques. Ainsi furent condamnés pour hérétiques Valdo, en l'an mille cent cinquante huit, Dulcinus en l'an 1307. Rockenzau mille trois cent soixante et un, Wicklef 1364, Jean Hiiss 1440. Laquelle chose se fait communément en notre temps, et se fera ci-après, que plusieurs seront estimés hérétiques, et punis pour tels, lesquels ceux qui viendront après eux, auront en grand honneur. Et pourtant je crains, que beaucoup de bons Chrétiens n'aient été nombres avec les hérétiques, comme il appert des Prophètes, de Christ, et des Apôtres, et lequel Christ nous avons pour exemple. Tous ceux qui sont venus après, édifient des sépulcres aux Prophètes, à Christ et aux Apôtres, et les ornent magnifiquement : et néanmoins si accomplient-ils toujours la mesure de leurs pères, comme les Juifs. Et tout ainsi que l'Agneau de Dieu a été occis dès le commencement : ainsi sera-t-il occis jusques à la fin.

TRAITE DES HERETIQUES lOI

En tous lieux là où Jésus Christ sera prêché, là se trouveront toujours des Judas, des Anne, des Caïphe, des Pilate, et toute la passion. Le monde n'est point aujourd'hui meilleur, ni plus simple, que du passé, qu'il ne fasse la même chose, mais encore est pire, en sorte que la vérité souffre persécution de tous, comme si c'était hérésie. Pour laquelle cause, il faut diligemment considérer, que c'est qu'on conclut, et pourquoi. Car il advient presque toujours, que les Chrétiens, qui portent le nom d'hérétiques, ne sont point connus, que ce ne soit trop tard, ou que même (de propos délibéré) ils ne soient mis au rang des hérétiques. Et par ainsi est advenu, que Christ, et la vérité a toujours été condamnée du monde, et réputée pour mensonge et hérésie. Dequoi Jésus Christ disait la cause en saint Jean, septième chapitre : « Le monde ne vous peut haïr, mais il me hait, car je rends témoignage de lui, que ses œuvres sont mauvaises ». Ici est vérifiée cette parole de saint Luc lô^. « Ce qui est saint devant les hommes, est abomination devant Dieu ». Et afin que tu entendes pleinement, ce qui en est. Dieu est véritable : mais la sainteté du monde, sa justice, et sa sapience appartient au diable. Math. 7^. Jean i6e. I Corinth. ly. Esaïe 64e. Les écritures montrent bien les œuvres de Dieu, lesquelles croissent tous les jours, si quelqu'un avait yeux pour voir. Bref, si le choix des deux m'était donné, j'aimerais mieux être de la condition de plusieurs, lesquels le monde a condamnés pour hérétiques, que de ceux, lesquels il a canonisés entre les saints. Aussi on peut voir clairement en notre

temps, que c'est que le monde appelle hérésie, et combien malicieusement, et avec haine, il est aux écoutes, et prend garde aux paroles. Item comment il les discerne, et les prononce hérésies, quand le moins du monde elles semblent être contraires à la vérité, ou plutôt aux fables et appétit désordonné du monde. Car tout ce que le monde approuve, il le propose, et met en avant pour vérité, condamnant sans aucune miséricorde tous ceux qui n'y consentent. Pourquoi donc ne penserais-je qu'ainsi a été fait avec Vuiscellus, avec Wicklef, avec Jean Hûss, ou aussi avec plusieurs des anciens hérétiques, (jà soit que l'Eglise ne fût encore si dégradée) et qu'ils n'aient été opprimés déloyalement par fraude occulte, en détournant et pervertissant malicieusement leurs paroles, vu qu'aujourd'hui nous voyons la même chose être faite. Et ceux qui se glorifient aujourd'hui, que la Religion qu'ils tiennent, est la vraie Religion, qu'ont enseignée les vrais docteurs catholiques, et néanmoins cependant condamnent hardiment les autres d'hérésie. Ceux-là ne sont point plus fondés sur ces docteurs là, que sur l'Evangile, comme nous montrerons manifestement ici. Mais au contraire, ils les ont par ce même fait pour hérétiques, jà soit qu'ils ornent leurs sépulcres et monuments tant que tu voudras, et qu'ils confessent publiquement, qu'ils demeurent en leur discipline. Je vois bien combien droitement ils peuvent juger des choses spirituelles. Certes la vérité est de telle nature, que nul ne peut juger d'icelle, ou l'entendre, même quand un homme saurait parfaitement toutes les sciences

humaines, s'il n'est lui-même de la vérité. I. Cor. 2«. Vu donc que le monde n'est point capable de cela, mais au contraire qu'il aime le mensonge et le cherche, Psal. 4». comment peut-il donner ou prononcer sentence de ces choses, desquelles non seulement il n'a aucune connaissance naturellement, mais encore si quelqu'un lui en parle, il s'en moque, comme si c'était pure folie, affirmant que c'est mensonge, et parle tant perversement de la vraie vérité, qu'à son jugement la vérité n'est rien moins que vérité, combien que de parole il se vante de la vérité. Je dis ces choses, pour ce que je sais, que tous les sages du monde ne sauraient entendre que c'est que parle un Chrétien : combien moins pourraient-ils donc parler ou juger des affections d'icelui ? Et toutefois ce povre monde aveuglé, juge journellement de cette couleur, à savoir, selon sa nature : et n'en juge point mieux, que la chair juge de l'Esprit, ou les ténèbres de la lumière. Tout ceci appert fort clairement en Christ, lequel nous voyons comment il était bien entendu de Nicodèmus maître des Israélites, Jean 3®, et lequel tous les savants, et les Pharisiens ont si peu entendu, qu'ils ont réputé toute sa doctrine pour mensonge. Et quant à lui, ils l'ont estimé enfant, fol, détestable, et l'ont condamné pour hérétique, furieux et mauvais. La même chose se fait aujourd'hui, à savoir que tout ce que le monde ne peut entendre, ou comprendre, soit estimé pour hérésie. Et principalement quand le monde charnel veut juger des choses spirituelles, il est aussi propre et adroit à cela, qu'un âne à jouer du rebec, d'autant qu'il

pervertit toutes choses, et tourne vérité en mensonge et ne sait autre chose dire des Chrétiens, sinon que mentir. Et c'est la cause, pourquoi l'Ecriture est appelée un livre fermé de sept sceaux. Car les paroles de Dieu sont composées de tel^e sorte, que nul ne les peut entendre, sinon les enfants de Dieu. Et ce en tant qu'il parle avec eux par paraboles, et occultement, à fin que nul ne l'entende, sinon ceux qui sont nés de lui. Son propos est obscur, clos et fermé à toutes choses externes, c'est-à-dire à tout le monde. Et pourtant la vérité désire d'avoir son temps, et son école, en sorte qu'il se vaut mieux taire sûrement, que de témoigner la vérité hors son temps devant ce cruel monde, de peur que les marguerites ne soient jetées devant les pieds des pourceaux, Matth. 7«. Amos. 5«. Je vois de notre temps manifestement, de quelles calomnies sont opprimés les fidèles, et pourtant crois-je la même chose avoir été faite du passé : comme ainsi soit que la vraie piété a toujours été haïe des méchants. Les mauvais écrivains, et envieux, qui ont eu puissance et autorité sur les autres, ont tout renversé et perverti, et n'ont rien écrit purement, ni fidèlement de ceux-là qu'ils ont haï : en sorte que la vérité ne peut être apprise d'eux. Si les Scribes et Pharisiens eussent écrit l'Evangile de Christ, nous verrions toutes ses paroles être perverties, et détournées de leurs sens d'une merveilleuse façon : Il serait appelé séditieiix, séducteur, langard, diabolique, blasphémateur, empoisonneur, parfait hérétique. Prince des méchants, ennemi de la Loi de Moïse»

et finablement fils de ribaude, comme il est appelé en leur Talmud. Que si en notre temps, les hommes, qui sont semblables à ceux-là, c'est-à-dire, cruels et saints, et qui sont en telle autorité, donnent sentence contre les hérétiques, (car telles gens ont toujours eu l'autorité envers ce pauvre monde aveuglé) cela se fera totalement que nous voyons être fait, qu'une secte persécutera une autre secte, par haine mortelle, et que les uns n'entenderont point les autres, et qu'une même chose, laquelle sera condamnée par les uns, sera absoute et justifiée par les autres. Mais que toujours on en viendra là, que quiconque sera battu (or les bons sont toujours battus) cestui-là sera jugé et blâmé de tous, et en sa vie, et après sa mort, et les puissants seront prisés. Ainsi est le monde, il porte toujours faveur aux puissants, et hait les bons : car par la vie d'iceux il est condamné, Sapien. 2«. Matth. io«. Mais il ne peut haïr les méchants, Jean ye. Et pourtant quand JésusChrist lui-même parlait auxsavants, il leur appliquait et leur enveloppait cette même chose en paraboles, et paroles ambiguës, tellement qu'ils n'en étaient pas capables. Car le monde ne peut entendre ni comprendre l'Esprit de vérité : en sorte que ces secrets ne leur étaient autre chose, qu'un livre fermé. Et pourtant ils pervertissaient, et renversaient toutes ses paroles, et n'entendaient aucunement ce qu'il disait, encore qu'ils l'ouïssent parler lui étant encore vivant. De là vient que je pense, que plusieurs ont été estimés hérétiques, ou pour ce qu'ils reprenaient le monde, ou pour ce, qu'aucun ne les entendait, et que tout ce qu'on

a dit et écrit d'eux, est faux, comme nous voyons aussi qu'il advient journellement. Et pourtant serait à désirer qu'ainsi que nous avons les exemplaires, les vraies causes et écrits de Jean Hûss, nous les eussions aussi de tous les autres, lesquels on estime hérétiques, vu qu'il n'y a si méchant livre au monde, duquel l'homme Chrétien ne puisse user à son profit : car aussi ne peut-il être déçu, ni corrompu. Car la vérité conférée avec le mensonge resplendit plus clairement, et plus fermement. Et pourtant le Seigneur Dieu permet, qu'hérésies adviennent, et faut qu'il y ait du mensonge, pour éprouver et aider la vérité : comme ainsi soit qu'une chacune chose apporte et requiert son contraire. Davantage, je voudrais, que nous eussions leurs livres, pour voir, ou la fausseté, ou la vérité de leur erreur. Car les premiers hérétiques qui étaient du temps des Apôtres, avaient bien quelque apparence de vérité, comme appert par ce qu'ils émouvaient plusieurs, nonobstant que les Apôtres fussent encore vivants ; tellement qu'à cause d'eux, il fallut tenir un concile. Actes 15^. Ce qui n'eût jamais été fait, si ceux-là n'eussent bien su colorer leurs opinions par la sainte Ecriture. Mais des autres hérétiques qui sont venus après, on n'en a rien, sinon que pure méchanceté, et blasphèmes abominables : comme de Simon, de Mani, de Menander, etc. desquels aucuns se sont vantés être Dieu, ou être le Christ, et enseigné choses si absurdes et ineptes, que je ne peux croire, que les premiers Chrétiens eussent su être séduits par ceux-là, vu que leurs hérésies étaient si lourdes et évidentes.

Il semble que Eusèbe (si ces hérétiques avaient quelque chose probable) l'ait laissé, comme nous avons de coutume. Car si nous avons commencé à haïr quelqu'un, nous n'en pouvons dire sinon mal, comme on dit en proverbe : La bouche ennemie, ne dit bien de personne. Ceux qui ont écrit des hérétiques, ont aucune fois écrit après leur mort, ce qu'on en disait communément, mais il est facile à croire, qu'ils ont bien eu autre apparence. Et ainsi je crois que beaucoup de leurs paroles ont été renversées, et que beaucoup de choses leur ont été faussement imputées : ou s'il y a eu quelque mal, on l'a recueilli, et augmenté, en laissant ce qui était bon : comme ainsi soit, qu'en notre temps même, s'il y a dix hommes qui aient ouï un même sermon, il advient presque toujours, qu'en débattant du sermon, ils auront autant d'opinions, que de têtes et que les uns affirmeront que le prédicateur aura dit une chose, les autres une autre. Et davantage, s'il est ainsi que les livres qu'on aime bien, et qu'on a tous les jours en mains, on les gâte bien aucunefois, et corrompt, comme Erasme confesse clairement en ses Annotations, et TertuUien contre Marcion, et Origène sur saint Matthieu, homélie 26. Que pensons-nous être advenu aux paroles, ou écrits des hérétiques, vu que tout le monde leur était adversaire ? Comme ainsi soit, que nous voyons souventesfois les Saints personnages, et qui sont aimés du peuple, être tellement noircis et diffamés par les calomnies des Scribes et Pharisiens, qu'ils viennent à être haïs de tous.

Je pense donc qu'il est ainsi advenu aux héré-

tiques, lesquels s'il est ainsi qu'ils n'avaient autre chose que blasphèmes horribles (de quoi aucun accuse ainsi les Anabaptistes) c'est chose merveilleuse, comment ils ont jamais su tirer un seul homme en erreur. Ces choses, a dit Eleuthère, lequel aussi en ce même livre de ne point punir par glaive les hérétiques, parle en cette manière : Il y en a d'aucuns qui pensent, que Christ, quand il défend d'arracher les zizanies devant la moisson, ait fait cela, pour autant que le monde est aveuglé, et n'a aucune connaissance de la vérité, et principalement les Scribes, c'est-à-dire, les gens litterés et conducteurs des aveugles. Que si la puissance d'arracher les zizanies eût été donnée au monde, icelui eût arraché le froment au lieu des zizanies (comme ainsi soit qu'il est lui-même, les zizanies) afin que lui seul eût occupé le champ, comme il a toujours accoutumé de faire, et npn seulement aux Prophètes, à Christ, et aux Apôtres, mais aussi à plusieurs aujourd'hui. Pour cette cause, nous est cette puissance à bon droit déniée, et réservée à Pieu seul, comme dit saint Augustin, que les hérétiques ne doivent être mis à mort, de peur qu'en voulant occir les mauvais, les bons ne soient occis pour les mauvais : et dit tout clairement, que ce n'est l'office des hommes, mais des Anges. Davantage sur la même parabole, Matthieu 13e. Non seulement S. Augustin, Chrysostome, et les autres disent les mêmes choses : mais aussi Béda, Remignius, Anselmus, à savoir, qu'on ne doit faire aucune force aux hérétiques : et que nul ne doit être contraint à la foi, laquelle aussi est libre, pour

ce que Dieu veut avoir le cœur libre et non contraint. Et que les Chrétiens, pour cette cause, sont appelés libres, et ayant puissance d'eux-mêmes, pour ce que leur négoce ne provient de la violence d'aucune loi, mais de la libre inspiration de l'Esprit, lequel besogne en eux, et leur enseigne la foi, et enfiambe la charité.

Saint Augustin au livre des Questions Evangéliques, sur saint Matthieu, chap. ii^ et 12* expose la parabole des zizanies par plusieurs paroles : et outre tous les autres Commentateurs, il dit que cette parabole ne se doit pas entendre seulement des hérétiques, mais aussi de ceux qui, par leur mauvaise vie font scandale à l'Eglise. Voilà ce qu'il dit : et ajoute ceci davantage à savoir, qu'il n'a pas été dit aux Ecclésiastiques au temps de la moisson, qu'ils assemblent les zizanies : mais aux moissonneurs qui sont les Anges. Parquoi il faut entendre, que ce n'est leur office, mais celui des Anges. Or que les hérétiques doivent être punis de l'excommunication seulement, outre la doctrine de Christ, qui le montre, et les exemples de l'Eglise ancienne, aussi les anciens docteurs, comme saint Ambroise, chap. 2. Questio I. QucB dignior : Item Origène en ce même lieu, sur le Lévitique, cum aliquis, le montrent.

Le même Eleuthère en ce même chapitre.

CI appartiennent toutes les choses, lesquelles ont été écrites de la liberté Chré-

Ptt^ll tienne, et de la différence du vieil, et du nouveau Testament, de laquelle aucuns ont aucunefois très bien écrit, pour ce qu'ils étaient en crainte. Mais maintenant après que cette liberté leur est contraire, ils retournent leurs robes et se dédisent et reculent en derrière, à savoir, de Christ à Moïse, ou plus tôt du Soleil à l'ombre. Ils voudraient bien derechef redresser, et mettre sus la violence, le glaive, et la Loi de Moïse : Combien que cestui ci est plus grand que Moïse, que Salomon, que Jonas, lequel établit une nouvelle alliance, et abolit en Esprit le Testament de la vieille lettre, à savoir Christ, auquel le Père, parlant à nous du ciel, a commandé d'obéir.

Luther a écrit de ceci expressément un livre, auquel il démontre étroitement, à mon avis, comment doit être lu Moïse, et jusques où s'étend le vieil Testament, comment il cesse, et a pris maintenant fin, contre aucun, lesquels retirent Moïse des ténèbres, des ombres et figures, et, en vérité, le colloquent au lieu de Christ. Cela est reculer et enseigner à rebours, et ce qui est devant derrière, et remener le peuple de la terre de promission en Egypte, au désert, en Babylone, et de la filiale

liberté en faire derechef une servitude, etc. J'ai traité jusques ici des choses qui sont nécessaires en ce temps-ci, auquel certes il serait expédient d'avoir beaucoup de semblables à l'Empereur Constantin, lequel écrit clairement au Pape Agathon. In actione prima Consiantinopol. concilii, ad Papam Agathonem. qu'il ne veut faire force ni violence à personne, ni contraindre aucun à la foi : mais seulement exhorter, et laisser le jugement à Dieu. Il a fait comme un bon et prudent Prince devait faire, non pas comme aucuns qui vinrent après lui, lesquels étant déçus, ensorcelés, et induits par les faux docteurs (comme fut Théodose par Nestorius) ont étendu leurs Décrets plus loin, et plus haut, et les ont de jour en jour, et de plus en plus avancé, jusques à ce, qu'au Concile de Constance on est venu finablement aux liens, aux croix, et gibets, au feu, et aux roues. Le Décret de Valentinien, et de Marcien, contre les Manichéens hérétiques, qui fut fait après le concile de Chalcédoine, commande que leurs livres soient brûlés : mais qu'eux soient menés en exil, et que leurs auditeurs ou lecteurs soient en amende de dix livres d'or.

Un autre Edit de Martien Empereur, commande que les biens des hérétiques soient confisqués, et qu'eux soient envoyés en exil, et soient privés de la puissance de faire testaments, ou de donner leurs biens à quelqu'un pour les avoir en gouvernement, et aussi que les hôtes qui logent les hérétiques, soient férus d'une massue. Mais si ce sont personnes honorables et riches, qu'ils soient en amende de dix livres d'or, pour donner crainte aux autres par

leurs exemples et que leurs livres soient brûlés. Cet Edit ici était seulement contre Apollinaire, et Eutyche, comme celui de ci dessus était seulement contre les Manichéens.

Maintenant donc j à soit que ces lois soient quelque peu plus toléra blés, que celles qui furent faites au dernier concile de Constance, et que celles qu'on a finalement introduites, par lesquelles, décollations, feux et brûlements sont en vigueur : et que ce dernier sanguinaire, et meurtrier le diable se manifeste si grossement, lequel arracherait volontiers, et détruirait tout à un coup tout le monde : Néanmoins l'une et l'autre de ces deux lois, passent les limites, et sont faites contre les Ecritures et anciens pères, et même aussi contre leurs décrets 23®. Quest. 3. chap. 3 si ecclesia. Là où il est clairement dit, que la vraie Eglise c'est cette laquelle souffre persécution, et non pas celle qui persécute : comme a été celle de Christ, et des Apôtres. S. Augustin au sermon de tous les saints, dit que l'Eglise a toujours été corroborée, et fortifiée sous la croix, non pas en résistant, mais en souffrant. Damascène enseigne la même chose 3^. sente, ch. 32. A savoir, que l'Evangile a été prêché par tout le monde : mais qu'il a vaincu ses adversaires, non pas par aucuns dards, armures, ou glaives : mais que les sages du monde ont été confus par quelque petit nombre de povres tripelus, tout nus, ignares, et affligés. Car comment aussi pourrait l'Eglise avoir des martyrs, si elle même faisait les martyrs ? Nous avons à ce propos Hilaire, contre Auxestius Arrien, lequel déplore grandement cette iniquité.

laquelle a été ajoutée à l'Evangile par les hommes, à savoir, de contraindre les gens par la force. Il convient, dit-il, tout particulièrement avoir pitié du travail, et labeur de notre temps, et gémir pour les folles opinions des temps présents, par lesquels on vient à croire, que les choses humaines doivent aider à Dieu, et met en peine de défendre l'Eglise de Christ, par ambition séculière.

O Evêques, au moins vous qui le pensez être, je vous demande, de quels suffrages, ou aides ont usé les Apôtres pour prêcher l'Evangile ? de quelles puissances ont-ils été supportés, quand ils prêchaient Christ, et qu'ils ont retiré presque tous gens des Idoles au vrai Dieu ? Prévoyaientils quelque dignité du palais, quand ils chantaient les hymnes et louanges à Dieu, en la prison, entre les chaînes et même après qu'ils avaient été fouettés ? Saint Paul, quand il fut fait spectacle au Théâtre, assemblait-il l'Eglise à Christ par les Edits du Roi ? Ou la défendait-il par l'aide de Néron, Vespasien, ou de Décius, vu que par la haine d'iceux la confession de la prédication divine est venue en fleur ? Iceux vivants du labeur de leurs mains convenant ensemble dedans les chambres et lieux secrets es rues, es châteaux, et quasi entre toutes gens, tracassant par terre, et par mer, n'avaient-ils point les clefs du Royaume des cieux ? Ou la vertu manifeste de Dieu se montrait-elle point contre la haine humaine, alors qu'on défendait que Christ ne fût point prêché, et que tant plus qu'on le défendait, tant plus ardemment était-il prêché ?

Mais las maintenant la foi divine est estimée par les suffrages et aides terriens : Christ étant povre et dénué de sa vertu, est accusé et repris, quand ambition est acquise en son nom. L'Eglise épouvante par exils et prisons, et contraint de croire à soi-même, elle qui a été sujette à exils et prisons : Elle laquelle a été consacrée par la crainte des persécuteurs, déchasse les vrais anciens, elle qui a été dilatée alors que les anciens étaient déchassés. Elle se glorifie d'être aimée du monde, elle qui ne pouvait être l'Eglise de Christ, si le monde ne l'avait en haine. Ces choses dit Hilaire. Mais maintenant petit à petit, on est venu à cette licence, le diable a été longtemps honteux de venir du commencement en une licence tant impudente entre les fidèles, que quelqu'un fût contraint à la foi, et qu'on procédât par force aux affaires de l'Evangile, et de la foi. Car c'était une chose trop absurde et étrange (afin que je ne dise qu'elle était ridicule) non seulement envers les fidèles, mais aussi envers le monde es affaires de Dieu, d'y aller par force, et ériger la foi par violence, et malgré eux, en ceux qui ne voulaient pas croire, vu que Dieu veut avoir le cœur volontaire, et ses serviteurs aussi.

Ces choses toutefois ont été introduites les unes après les autres : et s'est de jour en jour le monde plus étrange de la vérité, et demeuré moins instruit, jusqu'à ce que Pelagius Pape, l'an cinq cent cinquante trois, procéda encore plus outre, étant envoyé et poussé du père des Pharisiens. Jean 8®, car icelui impudemment publia un Edit, que si les

hérétiques ne voulaient être amenés par raison à la foi Romaine, laquelle il appelle Chrétienne, qu'on appellât la puissance mondaine, qui les contraignît par force à cela.

Tu vois où nous sommes tombés et ce que journellement se renforçait, en sorte qu'on ne procède plus, ni dispute ou autrement que par gibets, par glaive, par feu, et ne leur garde -t-on point la foi donnée : mais leur fait-on tout ainsi que fait le concile de Constance à Jean Hûss, Et n'ont point (au moins) tant d'équité qu'on leur puisse reprocher, que si la foi ne doit point être gardée aux hérétiques, on ne la leur devrait pas donner, ni leur ainsi tollir leur propre vie.

Mais encore à cette insolence, répugnent les meilleurs des anciens canons, lesquels défendent que les spirituels pour quelque chose que ce soit (combien moins pour la foi, ou pour hérésie) ne mettent aucun à mort, et ne mettent la main sur aucun, ni par eux-mêmes, ni par autres. Et qu'ils n'appliquent leur volonté, leur œuvre, ni leur conseil à ce faire : mais jugent et punissent les autres qui feront cela. 23. Quœst. vit. cap. His a quibus, de re judi. bib. 5. Quod. de pœniten. dist. 3. Periculose. Augustinus 24. quœstio. 3. piurique.

Maintenant donc si les hérétiques doivent être brûlés, comme enseigne leur nouveau droit en plusieurs lieux, contre ce que nous avons tout maintenant allégué : et que selon leur droit les Simoniaques soient trèsgrands hérétiques, et même tiennent le premier lieu entre les hérétiques. I Quœstio I, Eos qui. Et aussi qu'il ne soit aucune-

Il6 TRAITÉ DES HÉRÉTIQUES

ment licite d'ouïr la messe d'un paillard sous peine d'excommunication, et de commettre péché d'idôlatrie. ii. 12. distinct. 2. verum je vous prie que ferait-on d'un tel troupeau d'hérétiques, ou trouverait-on assez de bourreaux, et de bois pour les brûler tous, etc. Certainement le droit spirituel, avec les écritures, montre que les hérétiques doivent seulement être excommuniés, ce qu'il montre en plusieurs lieux : mais principalement 24. Qucestio I. Quœ dignior verba Ambrosii. Item ibidem, cap. cum aliquis. Origenes, etc.

Avec ces choses consentent totalement les Canons des premiers anciens conciles, et des Papes, quand alors on ne procédait point outre l'excommunication, jusques à ce qu'on a commencé d'envoyer en exil, et finablement de prendre et livrer au glaive et à la puissance séculière. Outre ce nul ne doit être condamné ou excommunié, qu'il ne soit droitement, et par ordre convaincu, 2. qucestio. I in multis locis.

Item la punition d'iceux est clairement exprimée par saint Augustin, au Canon 23. qucBst. 5. circimal. à savoir que les hérétiques ne doivent être punis de mort, et qu'il n'appartient à aucun Chrétien de faire cela. Et jà soit que les Donatistes qui étaient méchants et iniques, outre ce qu'ils étaient hérétiques, eussent mis la main et meurtri plusieurs prêtres Chrétiens : Toutefois saint Augustin admoneste Marcellin le Juge, qu'il ne les punisse de mort : mais qu'en cela il veuille avoir mémoire de sa conscience et office Chrétien. Ces Décrets devraient valoir quelque chose, et principalement saint Augustin envers ceux qui l'ont en si grande estime.

Lactance au 5^ livre, chapitre 20.

[l n'est besoin de force et injures, car la Religion ne peut être contrainte. Il faut plutôt procéder par paroles que par bâtures, afin que la volonté y soit. Qu'ils dégainent le tranchant de leur entendement. Si leur raison est vraie, qu'ils l'amènent, nous sommes prêts de l'ouïr, s'ils enseignent, autrement certes nous ne croyons rien à ceux qui se taisent, comme aussi ne'cédonsnous point à ceux qui exercent leur cruauté contre nous. Qu'ils fassent comme nous, qu'ils exposent la raison de toute l'affaire. Car nous n'alléchons point (comme ils nous mettent sus) mais nous enseignons, nous prouvons, nous démontrons. Et pourtant ne retenons nous nul malgré soi. Car celui est inutile à Dieu, qui n'a ni foi, ni dévotion. Et toutefois nul ne se départe de l'Eglise par ce que la vérité les retient, etc. Et un peu après, il dit : Qu'ils entendent par ceci combien il a de différence entre ce qui est vrai, et ce qui est faux, quand ils voient que ceux qui sont éloquents ne peuvent persuader, et que les ignorants et idiots le font bien. Car même la chose, et la vérité parlent. Pourquoi sont-ils donc si cruels et enragés pour augmenter leur folie quand ils la veulent diminuer.? Ce sont choses fort contraires, que la bourelerie et la piété, et ne peut être conjointe la vérité avec la force, ou justice avec cruauté. Item un peu après : Ils sentent bien qu'il n'y a rien meilleur es choses

Il8 TRAITÉ DES HÉRÉTIQUES

humaines, que la Religion, et que pour ce il la faut défendre avec grande violence. Mais comme ils s'abusent en icelle même Religion, ainsi s'abusentils en la manière de la défendre. Car la Religion aoit être défendue non point en tuant mais en admonestant, non point par cruauté, mais par patience ; non point par méchanceté, mais par foi. Car ces choses-là appartiennent aux mauvais, mais cette ci aux bons : et est nécessaire certainement, que ce qui est bon converse en la religion, et non pas ce qui est mauvais. Car si tu veux défendre la Religion par sang, par tourments, par mal, icelle déjà ne sera pas défendue : mais sera polluée et violée. Car il n'est rien plus volontaire que la Religion, en laquelle si le cœur de celui qui sacrifie est détourné, déjà la Religion est ôtée, elle est nulle. La droite raison est donc que tu la défendes par patience ou par mort, en laquelle quand la foi est consacrée, elle est agréable à Dieu, et ajoute autorité à la Religion.

Le même Lactance, Chapitre 24

Donc tout ce que les mauvais Princes machinent contre nous. Dieu permet qu'il soit fait. Et toutefois les injustes persécuteurs, auxquels le nom de Dieu a été à opprobre et moquerie, qu'ils ne pensent pas, qu'ils doivent demeurer impunis. Car ils ont été comme ministres de son ire et indignation contre nous. Certes ils seront punis par le jugement de Dieu, puis qu'ayant reçus puissance par dessus la manière humaine en ont abusé, et

assailli le Seigneur Dieu même plus outrageusement, assujettissant son nom éternel à leurs pieds pour être méchamment et indignement foulé et coculqué. Pour laquelle cause il permet qu'il en fera de bref la vengeance entre eux, et qu'il exterminera les mauvaises bêtes de la terre. Mais jà soit qu'il ait coutume de faire vengeance même en ce monde des injures et outrances qu'on fait à son peuple : ce néanmoins, il nous commande que nous attendions patiemment ce jour du céleste jugement, auquel il honorera un chacun, ou punira selon qu'il aura mérité. Parquoi que tels sacrilèges n'espèrent pas, que ceux, qu'ils ont ainsi haïs, doivent être contemnés de Dieu, ou demeurer sans être vengés : car aux loups enragés et ramages, qui ont tourmenté les justes et simples, qui n'avaient commis aucun forfait, viendra leur salaire. Seulement prenons peine que rien autre chose ne soit puni en nous, sinon la seule justice. Efforçons nous de tout notre pouvoir de mériter envers Dieu la vengeance de la souffrance, et ensemble le salaire.

Gaspard Hedio, ministre de la parole,

en l'Eglise de Strassbourg, en l'explication du cinquième chap. de l'Evangile saint Luc, qui se lit le sixième dimanche après la Trinité, au petit livre appelé les Epitomes aux Evangiles et Epîtres, qui sont lues aux Eglises.

RENDS garde diligemment, dit-il, que Christ commettant ses brebis à Pierre, qui trois fois lui avait confessé qu'il l'aimait, lui dit : Tu prendras les hommes vifs. Et ce contre la cruauté, par laquelle aucuns aiment mieux occir les Juifs, Turcs et autres infidèles, et envoyer en Enfer, que les gagner vifs à Dieu.

Icelui même Hedio, en l'exposition du y^. chap. de S. Mathieu sur ce passage, « Donnez vous garde des faux Prophètes, * qui se lit le huitième dimancJie après la Trinité.

Ici devons observer la douceur de Christ. Il ne dit pas : Punissez ceux, qui sont tels, ni aussi. Tuez les. Mais, dit-il, gardez-vous d'iceux, que ne soyez blessés, ou déçus, et que mal avisés et immunis tombiez aux embûches d'iceux.

Jean Agricola Isleben, en ses annotations, sur VEpttre à Tite, exposant le lieu où est parlé des hérétiques, au chapitre troisième, dit :

Comme on peut connaître par l'Epître de saint

Paul aux Corinthiens, celui est hérétique, qui enseigne chose contraire à l'Evangile de Christ, suivant les raisons et opinions de son propre sens, lesquelles détournent et mettent hors du Royaume des Cieux : car ce sont les œuvres de la chair, aux Galates, chap, 5. Nous voyons ce commandement de saint Paul aujourd'hui être grandement refroidi en l'Eglise : car pour ce mot Devita, qui signifie, fuis, ou évite : ils lisent en deux mots De vita, et ajoutent, Ad ignem, c'est à dire : De la vie au feu, tue, brûle, tranche, pend, noie, ou jette en la rivière. Tant se sont éloignés des pas et vestiges de saint Paul, ceux qui se vantent être vicaires de Dieu, et se glorifient être les vrais successeurs des Apôtres.

Le Docteur Jaques Schenck en l'enarration de la même Epîire au lieu de l'homme hérétique, au chap. 3« dit ainsi :

Les hérétiques ne doivent être fuis ou évités, quand ils nous assaillent : mais par la parole de Dieu, avec très grande douceur et bénignité, sans courroux, sans injures, sans malédictions, ou paroles outrageuses, doivent être instruits, repris et convaincus : et pour iceux faut prier Dieu, Car certes par cette seule raison, ils sont ou convertis, ou convaincus, et chassés. Certainement Christ au désert, à la sommité du Temple, et en la haute montagne, ne surmonta pas Satan en se courrouçant, murmurant, ou injuriant, mais par la parole, et vertu de Dieu, le vainquit, et mit en fuite ?

Christophe Hosman, en ses commentaires, sur le même lieu, écrit ainsi :

Toutefois tels hérétiques ne doivent être brûlés, et certes ne doivent être tenus pour hérétiques, sinon que premièrement étant admonestés et convaincus d'erreur et impiété de mauvaise opinion et doctrine, refusent de faire rétractation de leur intelligence inique, et fausse entreprise, et ne veuillent changer leurs fausses doctrines. Alors certes peuvent être punis, selon le jugement des Magistrats, et comme il semblera bon aux dits Magistrats. Mais alors aussi, ne les pourront punir de supplice de mort, sinon que par leurs méchantes doctrines, ils excitassent mouvements séditieux, en la République. Car le jugement de punir les hérétiques, est spirituel, et appartient au jugement de Christ. Et pour ce saint Paul commande, que tels une fois et deux fois, soient admonestés, et corrigés : que s'ils ne veulent changer leurs méchants conseils, entreprises, et fausses doctrines, et aiment mieux demeurer opiniâtres et obstinés, que d'obtempérer à l'Eglise, et aux droites et saintes admonitions, qu'ils soient lors évités et fuis. Mais encore si aucuns hérétiques dussent ou doivent être brûlés, certes des papistes, et moines, dût et devrait être pris tel supplice.

Jean Calvin en la préface

sur les Actes des Apôtres.

Cette seule méditation, fera finablement que jamais ne nous advienne cela, que trop d'expériences montrent qui a été dit par Ennius de la plus grande partie, à savoir, que la Sapience est chassée du milieu, toutes et quantesfois que la chose est demeurée par force. Car s'il est ainsi qu'en la grande et véhémente ferveur des combats, le doux accord des instruments de musique a eu tant de force envers les Lacédémoniens, qu'il rendait douce la cruauté naturelle du peuple belliqueux, et tempérait l'impétuosié, laquelle s'égaie outre mesure, même en ceux lesquels autrement sont doux de nature : combien plus fera cela le règne de Christ, et avec plus grande efficace par mélodie céleste du saint Esprit ? Lequel Royaume, non seulement apprivoise les bêtes cruelles, mais des loups, des lions, et ours, il en fait des agneaux, lequel aussi convertit les lances en faucilles, et forge les glaives en coultres.

Le même Calvin en sa première Institution, Chapitre 2«.

Et pourtant jà soit qu'il ne soit licite par la discipline Ecclésiastique, de converser familièrement, ou avoir amitié intérieure avec les excommuniés. Nous devons néanmoins tâcher par toutes les manières que nous pouvons, ou par exhor-

tation, ou par doctrine, ou par clémence, et douceur, ou par nos prières envers Dieu, qu'iceux convertis en meilleure vie, se retirent en la compagnie et unité de l'Eglise. Et non seulement ceux-là doivent être ainsi traités, mais les Turcs aussi, et les Sarrasins, et autres ennemis de la vraie Religion : tant s'en faut que ces raisons doivent être approuvées, par lesquelles plusieurs jusques à présent se sont efforcés de les contraindre à notre foi, quand ils leur défendent l'eau, et le feu, et leur refusent tous devoirs d'humanité, quand ils les persécutent, avec ferrement, et armes, etc.

Otto Brunfelsius es pandectes.

De brûler les hérétiques, c'est contre la volonté de l'Esprit. Ils convertiront leurs glaives en coultres, et leurs lances en faucilles. Ils ne tueront point, et ne nuiront point en toute ma sainte montagne.

S'il n'ouït l'Eglise, il te soit comme un Ethnique.

« Vous ne savez de quel Esprit vous êtes. »

« Le fils de l'homme n'est point venu perdre, mais sauver les âmes. » Luc. 9.

« Gardez- vous du levain des Pharisiens » : il ne dit point tuez les hérétiques. Pharisiens, etc.

D'avantage Christ n'a nul contraint à la foi par glaive, ou par feu. Item Christ a enduré les Pharisiens, disant : « Gardez- vous des faux Prophètes : il ne dit point tuez les faux Prophètes, » Mat. 7. Ici appartient la parabole des zizanies, et du froment.

Paul était blasphémateur, et toutefois il a obtenu miséricorde.

Evite l'homme hérétique, il ne dit point : tue le.

Conrad Pellican en son commentaire

sur S. Mathieu, chap. 13e, en la parabole des zizanies

Cela n'est grief au Seigneur de déclarer clairement la parabole des zizanies à ses disciples étant prié d'iceux : Ce bon père de famille (dit-il) qui a semé la bonne semence, c'est le père céleste. Le champ auquel il a semé, c'est le monde, et non seulement Judée. Certainement le froment, qui est produit bon de la bonne semence, ce sont ceux lesquels par la doctrine Evangélique, se rendent dignes du royaume des cieux, correspondant à leur profession, à leur vie, et à leurs faits. Les mauvaises zizanies excrues de la mauvaise semence mêlée avec icelles sont les méchants, lesquels ne font point purement profession de la doctrine Evangélique. Or cet ennemi lequel secrètement de nuit a mêlé la semence, de laquelle est sortie cette perverse doctrine, c'est le diable. Les serviteurs qui veulent cueillir les zizanies devant le temps, sont ceux, qui estiment que les faux apôtres, et maîtres hérétiques doivent être punis par glaive, et par mort. Comme ainsi soit, que le père de famille ne veut point qu'ils soient occis, mais soufferts, si d'aventure ils s'amenderont, et soient convertis de zizanies à froment. Que s'ils ne s'amendent, ils soient réservés à leur juge, lequel quel-

quefois les punira. Le temps de la moisson, c'est la consommation du monde. Les moissonneurs sont les Anges. Cependant les mauvais mêlés avec les bons, doivent être endurés, vu qu'on les tolère avec moins de dommage, qu'on ne les ôterait. Certainement quand ce dernier temps là viendra, que les bons seront séparés des mauvais, et qu'à un chacun sera donné salaire selon ses faits : Alors le fils de l'homme, qui est le juge de tous, enverra ses Anges, pour reparger son Royaume, et ne permettra qu'aucun scandale y demeure : Vu aussi qu'alors les bons ne pourront plus profiter aux mauvais et les mauvais ne seront plus laissés pour fâcher et molester les bons ; mais tous ceux lesquels vivants ici entre les bons, aimeront mieux iceux affliger et molester, que par leur sainte conversation devenir meilleurs, après que le juge les aura séparés, il les assemblera, et les jettera au feu de la géhenne, où ils seront tourmentés de supplices, lesquels ne prendront jamais fin pour leurs brèves et fausses voluptés. Et ainsi étant ôtés de l'aire de l'Eglise, seront jettes en Enfer, ou Royaume de leur père le diable là où la repentance trop tardive, et inutile, tirera hors de ces misérables pleurs, braiement, et grincement de dents, etc.

Urbanus Regius, es lieux théologaux

sur la fin, au chapitre des hérétiques.

'Esprit des Chrétiens est doux et clément, il brûle, mais c'est seulement du feu de charité, Luc. 9*. « Vous ne savez de quel esprit vous êtes ». Il ne cherche point vengeance, mais la résipiscence des péchés. Comme aussi les bons ne disputent point d'un cœur fier et obstiné, mais d'un cœur humble, et convoiteux de la vérité en la forme et manière qu'il était aux Actes des Apôtres, chap. 17e. Ils sondent et cherchent les Ecritures, pour trouver la vérité, ne cherchant sinon la victoire d'icelles, et non leur propre victoire.

Le Seigneur Dieu n'enseigne point de brûler les povres brebiettes errantes, et éparses : mais de guérir celles qui sont infirmes et malades, et repaître et engraisser celles qui sont maigres, etc.

Regarde saint Jérôme sur le prophète Osée, au second chapitre comment c'est, que doivent être traités les hérétiques.

Saint Augustin contre Cresconius

grammairien, au troisième livre.

Ceci ne plaît à nuls bons fidèles en l'Eglise catholique, d'exercer cruauté contre aucun jusques à le faire mourir, même quand il serait hérétique.

Et aussi les fidèles n'abandonnent point la grange de l'Eglise pour la paille, ni le froment de Christ pour l'ivraie, ni la grande maison d'icelui, pour les vaisseaux à déshonneur, ni les rets et filets de Christ, pour les mauvaises pertes.

Des choses qu'il a écrites, de la foi et des œuvres. Chapitre 5».

Nous estimons que cela appartient à la saine doctrine de tirer une sûre sentence des témoignages allégués d'un côté et d'autre, afin que nous endurions les chiens en l'Eglise, pour maintenir la paix de l'Eglise : et que toutefois nous ne donnions la chose sainte aux chiens, là où la paix de l'Eglise est sûre, et ferme. Tu pourras lire ce qui reste en ce même lieu de saint Augustin.

En Vépître cent cinquante huitième à Marcellin.

Quant à ce que ton excellence a écrit, que tu es en doute, si tu dois commander, que les mêmes gestes soient proposés en Theoprepia. Qu'il soit fait, si le lieu est capable de la multitude de gens qui se trouveront là. Autrement faut pourvoir d'un lieu plus célèbre, et plus ample, ce qu'il ne faut nullement laisser à faire. Je te prie que la punition d'iceux soit faite sans supplice de mort, et pour notre conscience, et pour rendre louable la douceur catholique, jà soit qu'ils aient confessé avoir commis forfait si grands et énormes.

De l'Epître 159e, au même Marcellin.

O Juge Chrétien, accomplis le devoir d'un bon père : courrouce-toi tellement à l'iniquité qu'il te souvienne de regarder à l'humanité ; et n'exerce pas l'appétit que tu as de faire vengeance, selon la gravité de leurs péchés, mais applique ta volonté à guérir les plaies d'iceux péchés. Ne perds pas cette diligence paternelle, laquelle tu as gardée en faisant l'inquisition d'iceux, vu que tu n'as pas tiré cette confession de leurs forfaits par géhenne, ni par exulcération d'ongles de fer, ni par flammes brûlantes, mais par bâtures de verges seulement.

De l'Epître 150* à Apringe

Certes nous avons lu, ce que l'Apôtre a dit parlant de vous, à savoir que vous ne portez pas le glaive sans cause, et que vous êtes ministres de Dieu pour faire vengeance sur ceux qui font mal. Mais autre est la cause de la province, autre est la cause de l'Eglise de la province : l'administration doit être exercée avec rigueur et sévérité : mais de l'Eglise la douceur doit être exercée avec clémence. Si j'avais à faire avec un juge qui ne fût pas Chrétien, je parlerais autrement, et si ne délaisserai pas pourtant l'Eglise en ce faisant, mais insisterais et le solliciterais autant qu'il me daignerait écouter, que les passions des serviteurs catholiques du Seigneur Dieu, lesquelles doivent profiter pour exemple de patience, ne fussent souillées ou conta-

minées du sang, de leurs ennemis. Et s'il ne voulait acquiescer, j'aurais suspicion qu'il ne résistât d'un cœur ennemi. Mais maintenant d'autant que j'ai affaire avec toi, j'ai bien une autre raison, et une autre consultation. Nous voyons bien que tu es gouverneur d'une haute puissance : mais aussi nous te reconnaissons enfant de la pitié Chrétienne. Que ta hautesse donc s'abaisse, et soumette : Que ta foi s'asujettisse, etc.

Du livre des questions de TEvangile

selon saint Matthieu, au Chapitre 13^.

Veux-tu que nous allions et cueillons l'ivraie, à savoir, si ceux-là sont les serviteurs, lesquels un peu après il appelle les moissonneurs, ou pour ce qu'en l'exposition de la parabole il a dit que les moissonneurs sont les Anges, et que nul n'a jamais osé dire, que les Anges aient ignoré qui est celui qui a semé l'ivraie, et qu'icelle est facilement apparue aux Anges, après que l'herbe est venue à faire fruit. Il faut plutôt entendre, que par ce nom des serviteurs les hommes fidèles ont été signifiés en ce passage, lesquels aussi il dit être la bonne semence. Et n'est pas chose merveilleuse, s'ils sont tantôt appelés la bonne semence, et tantôt serviteurs du père de famille, comme il dit de soi-même, qu'il est la porte, et qu'il est aussi le pasteur, vu qu'une même chose reçoit bien plusieurs et diverses similitudes de diverses significations. Et principalement pource que parlant aux serviteurs, il ne dit point.

au temps de la moisson je vous dirai : Cueillez premièrement l'ivraie, mais : je dirai aux moissonneurs. Dont il est à entendre, qu'il y a d'autres ministères et offices de cueillir l'ivraie pour la brûler ; et que nul enfant de l'Eglise ne doit penser que cet office lui appartienne.

En ce même lieu De là vient que les serviteurs disent : veux-tu que nous allions et les cueillons, auxquels icelle même vérité répond, que l'homme n'est pas constitué tel en cette vie qu'il puisse être certain quel un chacun sera à l'avenir, duquel il voit présentement l'erreur. Ou que c'est que l'erreur apporte de profit aux bons, qu'il ne faut point ôter tels de cette vie, de peur qu'en s'efforçant d'occir les mauvais, il n'occît les bons, comme ils doivent être à l'avenir : Ou qu'ils ne nuisent aux bons auxquels par aventure malgré eux ils sont utiles : mais alors se fera cela opportunément, quand à la fin déjà ne restera plus de temps de changer notre vie, ou de profiter à la vérité par occasion, ou par comparaison de l'erreur d'autrui.

Du livre contre TEpitre de Manichée

laquelle il appelle, Du fondement

I'ai prié, et prie le seul et vrai Dieu tout puissant, duquel, auquel, et par lequel, sont toutes choses, qu'en réfutant et revainquant votre hérésie, ô Manichée (à laquelle vous vous êtes adonné par aventure plus par impru-

dence, que par malice) il me donne un cœur paisible et tranquille, et lequel appète plutôt votre correction, que votre subversion. Car jà soit que le Seigneur pour ses serviteurs subvertisse les Royaumes d'erreur : néanmoins si commande-t-il plutôt ; qu'iceux hommes en tant qu'ils sont hommes, soient corrigés et convertis, que occis et perdus.

Chrysostome en THomélie 47^

Sur le 13e Chapitre de saint Mathieu

Veux-tu donc que nous les allions cueillir ? Or le Seigneur le défend, afin qu'avec les zizanies ils n'arrachent ensemble le froment en herbe. Ce qu'il disait, afin qu'il défendît les batailles et effusions de sang. Car si les hérétiques étaient mis à mort, guerre serait apportée au monde sans aucune alliance de paix, et sans trêves. Il l'a donc défendu pour deux raisons : La première, pource qu'il nuirait bien peu au froment : l'autre pour ce que s'ils n'étaient guéris, ils n'échapperaient pas les supplices éternels. Parquoi si vous voulez qu'ils soient punis, et ne nuisent rien au froment, il faut attendre l'opportunité convenable du temps. Car qu'est-ce qu'il dit : vous arracherez ensemble le froment avec icelles zizanies ? Certes, c'est-à-dire, que si vous prenez les armes, ou il est nécessaire qu'en meurtrissant les hérétiques, vous meurtrissez beaucoup des Saints avec : ou que plusieurs convertis de ces zizanies, se changeraient eux-mêmes à la nature du froment. Si en prévenant donc vous

les arrachez, les froments périront, lesquels fussent venus des zizanies changées. Il ne défend point de dissiper les assemblées, et monopoles des hérétiques, leur boucher la bouche, et de leur ôter cette liberté de parler, mais il défend de les tuer et meurtrir.

De rhomélie sur le premier chapitre de la Genèse.

Les hérétiques sont tout ainsi affectionnés, comme sont ceux, qui sont malades de quelque maladie, et sont aveugles des yeux corporels. Car à cause de l'infirmité de leurs yeux, ils haïent et fuient la lumière. Et à cause de la maladie de leurs corps, ils méprisent et contemnent les bonnes et saines viandes. Ainsi les hérétiques étant malades de l'âme, et aveugles des yeux de leurs cœurs, ne peuvent regarder à la lumière de vérité. Et pourtant nous (faisant notre office et devoir) tendons les mains et parlons avec eux en grande douceur. Car S. Paul aussi nous admoneste, disant : Afin (dit-il) que les adversaires soient instruits par douceur, si d'aventure Dieu leur donnera point repentance pour venir à la connaissance de vérité, et nager hors des laqs du diable, auxquels ils sont pris et détenus par lui à sa volonté. Tu vois comment il a déclaré par paroles, que ceux-là sont étourdis, comme d'ivrognerie. Certes ce qu'il dit, enager hors, il montre qu'ils sont plongés et submergés par quelqu'un. Et derechef qu'ils sont

pris (dit-il) du diable, comme s'il disait, ils sont empêchés es laqs, à raison de quoi nous avons besoin de double douceur, et patience, afin que nous les puissions retirer et délivrer des laqs du diable. Disons leur donc : Nagez hors, et vous repentez, et regardez la lumière de justice.

Le même Chrysostome en l'homélie du nom d'Abraham

Il faut reprendre, et anathématiser les Décrets, et enseignements, qui sont contre Dieu, et sont sortis des hérétiques, mais il faut pardonner aux personnes, prier pour leur salut.

Saint Jérôme sur saint Mathieu

comme Bartholémy Westhemer le cite

Il ne froissera point le roseau cassé, c'est-à-dire, il tiendra la main au pécheur, et portera le fardeau de ses frères, et n'éteindra point le lumignon fumant, c'est-à-dire, il n'éteindra point la petite foi des infirmes. Saint Jérôme a déclaré, duquel des deux ceux-là sont imitateurs, ou de Christ, ou de l'Antéchrist, qui dégorgent ainsi, et crient, et boutent le feu, et la mort. Et pour ce que c'est bien peu de chose qu'un Chrétien vienne à montrer sa cruauté par une félonie plus que militaire, par une rage plus que de chiens, par une rigueur plus que tyrannique contre une povre brebis errante, de se courroucer contre un misérable, et courir

SUS un homme déploré et rejette de Dieu : le Seigneur se complaint de ceci contre les pasteurs, qui doivent repaître et non pas occir : en Ezéchiel 34e. chap. « Malheur aux pasteurs d'Israël, qui se paissaient eux-mêmes, etc. Vous n'avez pas lié ce qui était rompu, etc. ».

Ceelius secundus Curio

contre Antoine Florebel

Ils devaient donc être réprimés, et réduits en bon ordre, non pas pour la Religion, s'ils en avaient quelqu'une enclose dedans leur cœur, mais pour la sédition. Item, qui est-ce, qui ne sache bien qu'il usurpe à soi-même les deux glaives, afin que ce que le glaive de la bouche ne peut faire, le glaive de la main le tranche ? en quoi non seulement il ensuit Sabellius, mais aussi Arius, Macedonius, et Mahomet, trois grands pestes pour lors du monde : car ils affligeaient et tourmentaient par divers supplices, tous ceux, qui ne voulaient acquiescer à leur perverse doctrine.

Sébastian Castellion, en la préface sur la Bible

dédiée au Roi d'Angleterre.

D'où sont venues tant, et si grandes dissensions, lesquelles déjà par tant de centaines d'années et par tant de disputations, n'ont su être apaisées.

et s'éclatent presque toujours jusques à l'effusion du sang des plus infirmes, cependant que nul ne fait doute de son propre jugement, et n'y a aucun, qui ne condamne les autres ? Nous sommes envieux, nous maudissons, nous rendons non seulement mal pour mal, mais souventesfois mal pour bien : et si quelqu'un est discordant avec nous en un seul point de la Religion, nous le condamnons, et poursuivons par tous les anglets de la terre atout le dard de la langue, et stile de la plume : et exerçons notre cruauté par glaive, par flamme, par eaux, et ôtons de la terre ceux, qui n'ont personne qui les défende, mais sont destitués de tout aide. Et disons qu'il ne nous est pas licite de faire mourir aucun, et toutefois nous le livrons bien à Pilate, et s'il le laisse aller, nous disons qu'il n'est point ami de César. Et ce qui est encore plus indigne et méchant que tout cela, nous publions hautement, que nous faisons toutes ces choses par un zèle, que nous avons en Christ, et par son commandement, et en son nom, et couvrons cette cruauté de loup, sous la peau d'un Agneau. Oh en quel temps, sommes nous ? Vêla bon, nous serons sanguinaires, et meurtriers par zèle, que nous avons en Christ, lequel afin que le sang des autres ne dût être épandu, il a épandu le sien. Par zèle de Christ, nous arracherons l'ivraie, lequel afin que le blé ne fût arraché, a commandé l'ivraie être laissée jusques à la moisson. Par zèle de Christ, nous persécuterons les autres, lui qui a commandé, que si on nous frappe sur la joue dextre, nous présentons la sénestre. Par zèle de Christ, nous ferons mal

aux autres, lui qui a commandé, que nous rendions bien pour mal.

Et un peu après dit : Que s'il y a quelques dissensions en la Religion, (comme il y en a plusieurs) je dis qu'en icelles on doit suivre l'exemple de Judas Machabeus, et des siens, lesquels d'autant qu'ils ne savaient que c'était qu'ils devaient ordonner touchant l'autel de l'entier sacrifice, ils mirent des pierres d'icelui au mont du Temple en un lieu propre, jusques à ce qu'il vint quelque Prophète, qui révélât que c'est qu'on devait faire d'icelles. Ou plutôt suivre l'exemple de Moïse, auquel il avait été commandé expressément, que si quelqu'un péchait de propos délibéré contre la loi, il fût mis à mort : et ne voulut pas toutefois mettre à mort celui-là qui avait cueilli du bois au jour du Sabbat, que premier il n'eût réponse divine expressément sur cette affaire. Et était Moïse, toutefois fidèle ministre de Dieu, et rempli abondamment de son esprit. Afin que je ne dise rien cependant du conseil de Gamaliel, qui montra que si cette affaire était des hommes, il serait défait : mais s'il était de Dieu, il ne pourrait être défait : de peur que par aventure on ne bataille contre Dieu. Que si nous pensons que ces choses nous soient plus notoires, que celle-là n'était à Moïse (puis que voici le temps auquel personne ne pense errer) certes si ne devons nous point être ensemble accusateurs et juges, et faut plutôt obéir à saint Paul commandant en cette manière : S'il y a quelqu'un de petite foi, aidez le, sans en faire aucune doute en vos coeurs.

Toi qui es-tu, qui condamnes le serviteur d'autrui, lequel se tient ferme ou tombe à son Seigneur, et qui même demeurera ferme : car Dieu le peut fortifier. Toi donc pourquoi condamnes-tu ton frère, ou pourquoi le déprises-tu ? Un chacun de nous dira sa cause pour soi-même devant Dieu. A raison de quoi ne condamnons point l'un l'autre. Car si nous condamnons, nous serons condamnés, et la même mesure nous sera remesurée : il vaudrait beaucoup mieux, selon mon jugement, suivre la Loi des Romains des récréances, laquelle était telle : Si quelqu'un qui s'était porté franc jusques à présent, était appelé au droit par quelque autre, qui affirmât qu'il fût serf: pendant la cause les provisions étaient données selon la liberté, c'est-àdire, que celui-là duquel la liberté était en procès, demeurait en la condition, en laquelle demeuraient les francs, jusques à ce qu'il apparût, et fût prononcé en jugement s'il était franc ou serf. Et ce à bon droit : car puisqu'on était en doute de sa condition, si d'aventure il fût advenu qu'il eût été trouvé franc, et cependant durant le procès, il eût été traité servilement, griève injure eût été faite à un homme franc. Mais combien est-il plus raisonnable de faire la même chose, en une cause criminelle, principalement en la Religion, en laquelle le péché qu'on y commet est moult grief. Attendons la sentence du juste juge, et mettons peine non pas de condamner les autres, mais que nous ne faisions chose pour laquelle nous devrions craindre damnation. Obéissons au juste juge, et laissons les zizanies jusques à la moisson, afin que

par aventure nous n'arrachions le blé, quand nous voulons plus savoir, que notre maître. Et aussi la dernière fin du monde n'est pas encore venue, et ne sommes point Anges, auxquels cette charge soit commise. Joint, que c'est une chose mal convenable d'user d'armures terrestres en une bataille spirituelle. Les ennemis des Chrétiens, sont les vices, contre lesquels il faut combattre par vertus, et guérir les maux contraires par remèdes contniires, afin que doctrine chasse ignorance, patience vainque injure, modestie résiste à orgueil, diligence soit mise contre paresse, clémence bataille contre cruauté, et que la pure conscience, et religieuse, se rendant louable devant Dieu, et aussi le cœur net, lequel s'efforce de plaire au seul Dieu, rue simulation par terre. Cettes sont les vraies armures, et vraiment victorieuses de la Religion Chrétienne. Et non pas que la charge de celui qui enseigne soit commise à un bourreau, et que le dehors du hanap soit purgé avant que le dedans. Ceci dis-je seulement de la Religion. Mais quant à ce qui touche les crimes, comme homicides, adultères, larcins, faux témoignages, et autres cas semblables lesquels Dieu a commandé qu'ils soient punis, et ordonné comment et en quelle manière ils doivent être punis : ces cas ne viennent pas en doute, vu que le commandement de Dieu de les punir, n'est obscur pour en douter, et que cela appartient à la défense des bons, si autrement nous ne voulions qu'on nous coupât la gorge en nos lits, ainsi que sont les temps de maintenant. Et ne faut craindre que le Magistrat, qui est constitué

de Dieu pour défendre les bons, vienne à faire mourir un homme de bien, quand il fera pendre quelqu'vm, qui est convaincu d'homicide. Comme aussi personne ne défendit jamais ce fait d'homicide, non pas même le meurtrier. Mais certes l'affaire de la Religion, et de l'intelligence de la sainte Ecriture, est bien autre : car d'autant que les choses contenues en icelle nous sont données obscurément, et souventes fois par énigmes, et questions obscures, et lesquelles sont en disputes il y a déjà plus de mille ans, sans que la chose ait jamais su être accordée, ou qu'encore maintenant le puisse être, si ce n'est par charité, laquelle rompt, et apaise toutes controverses, et déchasse ignorance, et que pour cette cause la terre est remplie de sang innocent. Nous devons certainement craindre, qu'entre les brigands, lesquels justement nous crucifions, nous ne crucifions aussi Jésus Christ injustement, ja soit qu'il nous semble que nous sachions toutes choses. Et s'il est ainsi que non seulement nous souffrons les Turcs, et les Juifs, vivre entre nous, desquels les Turcs n'aiment guère Christ, et les Juifs le haïssent mortellement, mais aussi que nous souffrons bien les maldisants ou détracteurs, les orgueilleux, les envieux, les avaricieux, les impudiques, les ivrognes, et autres pertes des hommes, et vivons avec eux, faisant grand chère, et gaudissant : par plus forte raison devonsnous (au moins) laisser vivre ceux, qui confessent avec nous ce même nom de Christ, et ne nuisent à personne : et qui sont de tel courage, qu'ils aimeraient mieux mourir, que de dire ou faire

chose, que ce qu'ils pensent qui doit être dit, ou fait : afin que cependant je ne dise qu'il n'y a aucune sorte de gens au monde moins à craindre que ceux-là. Car celui qui aime mieux perdre la vie, que de dire quelque chose autrement qu'il ne sent, je crois qu'il ne faut pas craindre que celui-là puisse être corrompu par argent, ou par autre chose. Car aussi celui qui dirait autrement, qu'il ne sent, pécherait : et celui, qui le contraindrait à ce, le contraindrait à pécher. Et certes j'ai pris garde, qu'il n'en y a point, qui soient plus obéissants aux Princes et magistrats, que ceux-là, qui craignent Dieu simplement, et se montrent fidèles en ce qu'ils savent. Au contraire l'obéissance des autres est sainte, et ne dure point plus longuement, que cependant qu'ils sont contraints par crainte ou attirés par quelque profit. Mais celui qui est poussé par sa propre conscience à obéir, et qui est enseigné par le Seigneur, qu'il faut obéir aux magistrats, et puissances, même encore aux iniques, (combien plus aux justes) son obéissance est nécessairement vraie, et étemelle, d'autant que le Seigneur Dieu, qui est la cause de son obéissance, demeure vrai, et éternel. Et, afin que nous retournions à notre propos, ceci est vrai sans aucun contredit, que celui-là se hâte pour se repentir, qui trop tôt juge : et que plusieurs se sont repentis d'avoir jugé, mais nul d'avoir différé le jugement : et que celui-là qui est plus enclin à douceur, et clémence, qu'à ire, et vengeance, ensuit la nature de Dieu : lequel encore qu'il connaisse que soyons méchants, si diffère-t-il longtemps sa sentence, et attend jusques

à ce que corrigeons nos vies. Car celui qui tue incontinent, ne laisse aucun lieu de pénitence, ou de temps pour s'amender. Que s'il y a quelqu'un, qui ose contredire à ces choses, il faut qu'il confesse nécessairement, qu'il bataille contre le sang pour répandre, et nous le défendons pour le retenir et étancher. On verra duquel des deux la cause sera plus tôt facile à maintenir devant Dieu qui est le juste juge. Je tiens pour certain, que personne ne se pourra repentir d'avoir usé de douceur, patience, bénignité, obéissance : mais de cruauté et de jugement téméraire, on s'en repentira toujours. Que si cette voie de douceur et de patience est la plus sûre, comme elle est, et l'autre voie est pleine de périls et dangers, cestui-là est hors du sens, lequel à son escient, et de son plein vouloir, se jette au danger.

La sentence de Georges Kleinberg

par laquelle il montre combien nuisent au monde les persécutions.

jjUL de sain jugement, ne saurait douter que nos péchés ne soient cause de tant de calamités, discords et guerres, dont aujourd'hui tout le monde, et principalement la Germanie, est foulée et cassée : mais il y a peu de gens, qui s'enquièrent qui sont les péchés, qui en sont cause. Quant à moi, je pense que c'est la cruauté, et trop grande rigueur. Et ce qui me fait penser cela, ce

sont les paroles que dit le Seigneur : « Quiconque aura épandu le sang humain, son sang sera épandu : car l'homme est créé à l'image de Dieu. » Christ dit aussi : « Celui qui frappera de glaive périra par glaive. » Saint Jaques dit : « Jugement sera fait sans Jacq. y. miséricorde à celui, qui n'aura fait miséricorde. » Il y a beaucoup de telles sentences, lesquelles démontrent que le sang doit être puni par sang. Les exemples démontrent la même chose : Abimelech, à l'aide des Sichémites, occit ses frères : laquelle cruauté Dieu punit par le sang des deux parties. Saûl par faveur qu'il portait aux Israé- fl Rois 2 / . lites montra sa rage contre les Gabaonites, pour laquelle cause on endura trois ans la famine, laquelle ne peut être apaisée, sinon que la lignée de Saûl fût détruite. Les Israélites exercèrent leur cruauté contre les prophètes, à cause de quoi ils furent assujettis à leurs ennemis. Il y a de tels exemples sans nombre, par lesquels est montré que non seulement ceux-là sont punis de Dieu, qui exercent ainsi leur cruauté, mais aussi ceux, qui se réjouissent de cette rage, et n'en sont point marris. Ce qu'enseigne Tobie montrant que les lignées d'Israël Tob. i. sont tombées en calamités, d'autant qu'alors ils devaient pleurer et s'humilier devant Dieu, pour l'affliction de leurs frères, ils faisaient grand chère, et s'adonnaient à leurs plaisirs et voluptés. Le Psalme 137®. enseigne la même chose, lequel menace très fort les Iduméens, pour ce qu'ils coururent sus aux Israélites, quand ils périssaient. Je me tais de beaucoup de lieux des Prophètes, qui enseignent les mêmes choses. Or toutes ces

choses sont disciplines pour notre doctrine, afin qu'étant affligés de mêmes peines, nous entendions que ce sont les mêmes causes. Et qu'il soit vrai, que soyons tourmentés des mêmes peines, c'est chose si manifeste, qu'il n'est besoin de les montrer. Que si nous n'eussions point épandu de sang, on pourrait croire qu'il y aurait quelque autre cause : mais puisque maintenant de notre temps tant de sang a été épandu, que certes je ne sais si jamais en quelque autre temps en fut plus épandu, il ne faut faire doute que nous ne soyons punis pour la même chose. Et ne parle point seulement de ce sang, qui a été épandu es guerres (duquel aussi faudra rendre raison, si quelque chose a été fait injustement) mais de celui-ci principalement, qui a été épandu pour la Religion : laquelle comme elle sait telle de sa nature, qu'elle arrête et étanche le sang (car ils forgeront, dit-elle, de leurs glaives, et lances des faucilles, et coultres) toutefois je ne sais par quelle perverse pensée des hommes cela se fait, qu'il n'y a quasi aucuns qui épandent plus de sang, que ceux qui se vantent d'avoir la vraie Religion. Je laisserai les autres nations, et viendrai en Allemagne, en laquelle en peu de temps ont été faites grandes mutations pour la Religion, et autant de sang humain épandu pour icelle, que si on en eût tant épandu des bêtes, les hommes certes devraient gémir. Je ne parlerai pas beaucoup de la basse Allemagne, en laquelle ont été jetés en l'eau, et noyés tant de gens, et non pas un à un, ni deux à deux, non, mais cent à la fois, voire mille, et finablement des navires toutes pleines.

Et n'ose dire (car la gravité et outrance de ce meurtre est plus grande qu'on ne saurait croire) que plus de trente mille, en trente ans ou environ, par le commandement d'un seul homme, ont été occis pour la religion. A grand peine croiront ces choses les autres nations : mais les feux, les glaives, les mers en sont témoins. Si un Prince avait perdu, je ne dis pas autant de chevaux, mais autant de pourceaux, il estimerait avoir fait une grande perte. Que dirais-je de la ville nommée Munster, en laquelle il semble que Dieu, nous ait montré évidemment (si nous n'étions plus aveugles que taupes) combien ceux-là lui déplaisent, qui gouvernent la religion par glaive.

Premièrement cruauté a été exercée en icelle contre les Anabaptistes dont est procédée une longue rage, et fuite à exercer fureur. Derechef iceux Anabaptistes se défendirent par armes, et tuèrent beaucoup de leurs adversaires : vêla sang purgé par sang. Depuis les dits Anabaptistes ont été occis misérablement. Et en y avait eu déjà auparavant, qui avaient exercé leur cruauté, même contre ceux, qui étaient sans armes. Et, ce qui est très cruel, ils ne le firent pas seulement par glaive, mais aussi par livres, afin que cela fût divulgué plus au large, et durât plus longuement. : ou, plutôt, afin que cette cruauté enragée demeurât à toujours. Je ne soutiens point ici les homicides, ou adultères, ou autres semblables malfaiteurs, en tant que je sais bien que le glaive a été donné divinement au magistrat contre tels : mais je parle de l'intelligence des lieux de l'Ecriture, desquels

le sens n'appert encore certainement, car s'il était apparent, on eût cessé de disputer, et n'y aurait aucun si hors du sens, qui voulût souffrir la mort pour nier une chose, qui serait certaine. Pour ignorance dis-je (car si quelque péché est ici commis, c'est par erreur, et ignorance, vu que de cela ne revient aucun profit, plaisir, ni honneur, mais tout le contraire). Pour ces choses dis-je, mettre à mort tant de gens, et présentement par glaive en nos régions, et puis après par livre par tout le monde, et pour toujours, certes cette chose est telle, que celui qui ne la dépleure, je n'estime point qu'il ait un cœur d'homme. Et semble que Dieu ait montré combien ces meurtres lui plaisaient, quand il a fait que celui qui était auteur de cette sentence, homme littéré, et renommé par tout le monde, fût occi en bataille avec plusieurs autres, peu de temps après que les autres nus et imbéciles furent occis. Ce que plusieurs bons personnages croient lui être advenu pour ce péché. Cet exemple tant manifeste nous devait au moins émouvoir : mais je crains qu'aucuns n'aient endurci leurs coeurs. Ils poursuivent par même voie, et sèment livres pleins de cruauté, c'est-à-dire, de brûlements, par tout le monde ; tellement, qu'il n'y a point de fin d'occir jusques à ce que le Seigneur nous surprenne, et apprenne par son avènement alors que serons ensanglantés, repus, et engraissés de sang, et nous mette avec les hypocrites. Ceux mêmes qui du commencement, et principalement pour ces choses, ont parlé contre leurs adversaires, à cause qu'ils disputaient par fer et glaive pour ce que

autrement ils ne pouvaient disputer par la vérité, qu'iceux mêmes, dis-je, étant devenus forts, ensuivent maintenant leurs adversaires, et qu'après qu'ils ont eu rôtis à petit feu ceux, qui les reprenaient, et brûlés leurs livres, ils envahissent et persécutent leurs cendres, et écrivent à lencontre. Vêla grande prouesse. C'est à fin qu'ils vainquent des morts, lesquels ils n'ont su vaincre quand ils étaient vivants. Et disputent contre les cendres de leurs livres tout ce qui leur vient en la fantaisie, cependant que personne ne leur contredit. Voici un beau jugement, de faire mourir un homme avant qu'il soit connu s'il doit être occi ou non, et n'est point permis à ces livres de dire sa cause, au moins après sa mort. Et puis nous blâmons, ceux qui coupent la langue à ceux lesquels ils persécutent : et nous, nous coupons, et rasons et leur vie, et leurs livres, afin que tout ne puisse être éprouvé, et ce qui est bon être tenu. Oh cœur de sang ! Oh cruauté incomparable ! Qui est-ce, qui a jamais été si diligent à sauver et garder la vie de l'homme, que ceux-ci sont à la perdre ? 0 Christ, 0 Dieu fort, O père du siècle à venir ! O Prince de paix ! O Lumière du monde, illumine les yeux des Princes, afin que dorénavant ils ne servent plus à la cruauté de Satan, mais à ta miséricorde et clémence !

O Princes, et vous tous gens de justice, ouvrez les yeux, ouvrez les oreilles, craignez Dieu, et pensez finablement de rendre compte à Dieu de votre administration. Plusieurs ont été punis pour cruauté, mais personne n'a été puni pour douceur et clé-

mence. Plusieurs seront condamnés au dernier jugement, pour ce qu'ils ont occi les innocents, mais personne ne sera condamné de ce qu'il n'en aura point occi. Inclinez-vous plutôt du côté de clémence, et n'obéissez à ceux, qui vous incitent à meurtrir : car ils ne vous viendront point à garant, quand il vous faudra rendre compte devant Dieu : ils auront assez affaire au leur.

Croyez-moi, que si Christ était ici présent, il ne vous conseillerait point de tuer ceux qui confessent son nom, combien qu'ils faillissent en quelque chose : afin que je ne dise, qu'ils semblassent faillir. Conseillez plutôt à ceux qui sont doux et cléments, qui vous conseillent que vous laissiez les zizanies jusques à la moisson : car ceux qui les veulent arracher devant, arrachent le commandement de Christ, lequel commande qu'on les laisse. Et quand ceux-là commandent qu'on tue les hérétiques, par cette même raison ils défendent de mettre à mort les homicides, et autres malfaiteurs criminels, lesquels toutefois la Loi commande être occis. Ou autrement, qu'ils montrent que c'est des zizanies : Car si les hérétiques sont les zizanies, ils ne doivent être occis, mais doivent être laissés jusques au temps de la moisson. Que si les hérétiques ne sont point les zizanies, mais les homicides, et autres malfaiteurs, ils les faut laisser jusques au temps de la moisson, et non pas les mettre à mort : ce qui est faux : car si les méchants n'étaient mis à mort, le monde ne pourrait durer. Si est-ce qu'il est nécessaire ou que les hérétiques, ou que les criminels soient laissés jusqu'à la moisson.

Dont il s'ensuit que celui, qui veut que les hérétiques soient occis devant la moisson, ne veut point que les criminels soient occis. Et de rechef que celui, qui veut que les criminels soient mis à mort, icelui ne veut point que les hérétiques soient mis à mort, si on ne veut rejetter le commandement de Christ de laisser les zizanies. Par quoi, ô Princes, ne croyez point à ceux qui vous conseillent, que épandiez le sang pour la Religion : ne soyez pas leurs bourreaux : car, croyez-moi, que s'ils étaient affligés, ils conseilleraient autrement, comme aucuns d'eux ont autrefois conseillé cependant qu'ils ont souffert persécution, et conseilleront toujours tous vrais Chrétiens. Car, comme dit S. Paul, tous ceux qui veulent vivre chrétiennement en Jésus Christ, souffriront persécution. Que s'ils souffrent persécution, ils ne conseilleront jamais aux autres, qu'ils persécutent, non plus que Christ, et les Apôtres.

Contentez-vous de ce glaive, que le Seigneur Dieu vous a donné. Punissez les brigands, punissez les traîtres, les faux témoins, et autres semblables. Mais quant à ce, qui appartient à la Religion, défendez les bons à l'encontro des injures des autres. Cestui est votre office. La doctrine de la théologie ne doit point être défendue par glaive : car si les Théologiens obtiennent cela de vous, que vous défendiez leur doctrine par armes, le médecin pourra à bon droit postuler la même chose, à savoir jue vous le défendiez contre les opinions des autres lédecins, et ainsi semblablement le Dialecticien,

)rateur, et les autres arts. Que si vous ne pouvez

maintenir ces arts par glaive, aussi ne faites-vous la théologie, vu mêmement qu'elle consiste en paroles, et >. n esprit, non pas moins que celle-là. Et si un bon médecin peut assez défendre sa doctrine sans l'aide du Magistrat, pourquoi ne pourrait faire cela le théologien ? Christ l'a bien pu faire, les Apôtres l'ont pu faire : aussi certes leurs imitateurs le pourront faire. Défendez les corps des bons par votre glaive corporel, mais ce glaive ne saurait atteindre l'âme.

Soyez sages, et ensuivez le conseil de Christ, et non pas celui de l'Antéchrist. Autrement je veux que vous sachiez, qu'il n'y aura jamais aucune fin de ^séditions et guerres, jusques à ce que tous ceux-là périssent misérablement, qui ont témérairement épandu le sang. Ne pensez pas que les séditions puissent être ôtées en exerçant cruauté. Car si par cruauté et félonie on était venu jusques là, que deux hommes seulement fussent demeurés en tout le monde, si seraient ces deux en discord entre eux, et se tueraient par plaies mutuelles, comme autrefois est advenu aux Madianites. Et y a danger aujourd'hui qu'il ne nous advienne, si nous ne cessons d'exercer notre rage. S'il y avait quelque remède contre ces maux en cruauté et félonie, iceux fussent pieçà tous abolis : vu qu'il y a déjà plus de cinq mille ans, qu'on l'exerce. Mais c'est chose certaine, que jamais mal ne sera vaincu par mal. Et n'y a aucun remède contre les meurtriers, sinon qu'on cesse de faire meurtres.

Le Même au Livre de la Religion,

Tous ceux qui persécutent les autres en la cause de la Religion font cela, ou par envie, comme Csùn, qui tua Abel, à cause qu'Abel le surmontait en piété, et crainte de Dieu : semblablement les Scribes et Pharisiens, qui étaient envieux sur Christ' : ou ils le font par ambition, comme les mêmes Scribes et Pharisiens, qui haïssaient Christ, pour ce qu'il découvrait leur h}^crisie : ou pour avarice, comme les mêmes, lesquels sous espèce de piété dévoraient les maisons des veuves, de quoi ils s'enrichissaient, lesquels voyaient que leur gain se perdait, quand Christ vint ainsi à les découvrir, comme Démétrius orfèvre, lequel persécutait Paul à cause qu'il ôtait les dieux faits de mains, lesquels dieux, Démétrius faisait, et acquérait grand gain : ou ils le font pour volupté, comme Hérodias, laquelle haïssait Jean, pour ce que par lui elle était empêchée en sa volupté, et paillardise :

Ou ils le font par un zèle de Dieu, conjoint avec ignorance, comme saint Paul, lequel avant qu'il fut Chrétien, estimait faire service à Dieu, quand il ôtait les Chrétiens de ce monde. Pour ces derniers Christ a demandé pardon : « Pardonne-leur (dit-il) car ils ne savent qu'ils font. »

Les autres pèchent par malice, et qui pis est, ils couvrent leur envie, ambition, avarice, et luxure, sous ce nom de zèle, et éblouissent les yeux des peuples, et par aventure aussi les leurs par telles

illusions et enchanteries. Et pourtant d'autant plus que ces vices régneront, tant plus grandes seront les persécutions. Or règneront-ils grandement es derniers temps : car charité refroidira, et abonderont les iniquités. Parquoi il y aura très grandes persécutions es derniers temps à cause de telles méchancetés.

Si ceux, qui souffrent persécution pour le nom de Christ, ne sont fidèles, il n'y a nul fidèles. Car S. Paul dit : « Tous ceux qui voudront vivre fidèlement en Christ, souffriront persécution. »

Si ceux qui sont mis à mort, comme hérétiques, ne sont martyrs (ou au moins aucuns d'eux) l'Eglise n'a nuls martyrs : car nuls ne furent jamais occis pour Christ, sinon sous titres d'hérétiques. Jean 4',v.5'. « Quiconque croit que Jésus est le Christ, et qu'il est venu en chair, icelui est né de Dieu. » Quiconque donc occit un homme qui croit que Jésus est le Christ, il occit un homme né de Dieu. Si les Chrétiens persécutaient en ce monde les mauvais pour la foi, les Chrétiens régneraient en ce monde : et ainsi le Royaume de Christ serait de ce monde. « Ne craignez point petit troupeau, je vous envoie comme brebis au milieu des loups. » Le petit troupeau peut-il persécuter le grand troupeau, ou la brebis le loup ?

« Le monde s'éj ouira, et vous pleurerez.» — Lesquels sont ce, qui s'éjouissent ? Sont-ce pas les persécuteurs ? Lesquels sont-ce qui pleurent ? Sont-ce pas ceux qui souffrent persécution ?

« Vous êtes bien heureux, quand les hommes vous persécuteront » : — comment donc serons-nous bien heureux, si nous persécutons les autres ?

« Celui qui veut venir après moi, qu'il prenne sa croix f> : comment irons-nous après Christ, si nous chargeons la croix sur les autres ? Ne serons nous pas semblables aux Juifs, qui allaient après Christ, non pas pour être crucifiés avec lui, mais pour le crucifier ? Christ a été crucifié entre deux brigands. Parquoi les Chrétiens seront estimés brigands. Car comme les brigands ôtent la vie aux hommes, (ce qui les rend odieux et haïs) ainsi les Chrétiens ôtent la vie aux méchants, c'est-à-dire, leurs plaisirs et voluptés (sans lesquelles ils n'estiment point leur vie être vie) quand les Chrétiens viennent à les reprendre ou par paroles, ou par mœurs, ou par innocence.

La lionresse poursuit le loup et la brebis ; le loup poursuit la brebis, et non pas la lionnesse.. La brebis est la dernière. Elle endure seulement : elle ne sait que profiter, et non pas nuire. Car elle n'a rien plus bas qu'elle. Ainsi entre les hommes, les plus grands tyrans persécutent les moindres tyrans, et les Chrétiens. Les moindres tyrans persécutent les Chrétiens. Le vrai Chrétien est le dernier, il ne sait sinon profiter, et ne nuire à personne : il n'a rien plus bas, que soi. Car il n'est rien plus humble, qu'un homme Chrétien, rien plus clément, rien plus pauvre, rien plus faible. Bref, c'est un ver, et non pas un homme, comme David a écrit de Jésus Christ. Quiconque souffre persécution pour la foi, ou il sent droitement, ou il erre : s'il sent droitement, il ne doit être blessé ; s'il erre, on lui doit pardonner. Car si Christ a demandé pardon pour ceux qui le crucifiaient, d'autant qu'ils erraient : combien plus pour ceux, qui endurent

d'être crucifiés pour lui ? Et si la Loi de Moise pardonne à ceux qui ont occi quelqu'un par ignorance : combien plus à ceux qui souffrent d'être mis à mort par ignorance. Si quelqu'un ayant trouvé une brebis égarée, l'amenait en ta maison, pensant qu'elle fût tienne, ne l'aimerais-tu pas pour sa bonne volonté, jà soit que la brebis ne fût point tienne ? Que si toi, qui es mauvais, fais bien cela, que fera Dieu ? n'aimera-t-il pas ceux qui défendront par une bonne affection, ce qu'ils estiment être vrai ? Et si d'aventure ils errent, ne leur pardonnera-t-il pas ?

Il y a d'autres raisons sans nombre, qu'on pourrait amener touchant cette matière : mais celles que nous avons dites, suffiront à ceux, qui sont équitables. Les déraisonnables ne seront sages, qu'ils ne soient frappés. Si quelqu'un a si grand soif de sang, et est tellement enivré du hanap de l'Antéchrist, qu'il veuille réfuter ces choses, qu'il regarde qu'il réfute le tout, et la vérité.

Il y a aucuns fins et malicieux sophistes, lesquels quand ils oppugnent la vérité (ce que leur art enseigne de faire) ils oppugnent les plus faibles arguments de tout leur pouvoir, et s'efforcent de retenir l'auditeur en iceux, afin qu'il ne prenne garde à ceux, qui sont plus fermes.

Quant aux fermes arguments, ils font semblant de ne les voir pas, et passent outre, ou ils les touchent légèrement, et ne les réfutent pas, comme s'ils étaient déjà réfutés, ou n'avaient besoin de réfutation : ou bien, ils les traitent si obscurément, que personne ne les entend. Finablement, pour

opprimer la vérité, ils emploient tous les arts des Aristotes, et Cicérons, à fin qu'ils éblouissent les yeux des juges, comme leur maître Cicéron se vante quelque part, avoir fait. Qu'ils ne s'abusent point : car la très claire lumière déchassera ces ténèbres parsa venue : et combien qu'ils en fassent mourir plusieurs, néanmoins quand il n'en demeurerait que trois, et qu'encore ces trois fussent transperces de glaives, si assailliront-ils leurs forteresses, et châteaux, et les brûleront, et découvriront en lumière tous leurs arts, et finesses. L'hypocrisie enivrée du sang des Saints, a assez longuement régné, son heure viendra en bref.

D'une chose veux-je admonester tous les Princes, et peuples, qu'ils se gardent des séditions et tumultes, qui ont accoutumé de venir par les persécutions ; comme montrent les exemples qui s'ensuivent. Premièrement du temps des Machabées, y eut de grandes et longues guerres pour les persécutions d'Antiochus Epiphanes, qui molesta les Juifs pour la Religion, et ne peut cesser ce mal, que la persécution ne cessât.

En après en Jérusalem y eut de très dangereux tumultes, pour ce que les Scribes et Pharisiens persécutaient Christ, comme ainsi soit, que paravant n'y avait eu aucuns tels troubles. La même chose advint du temps de saint Paul, lequel comme il enseignait en Ephèse sans aucun trouble, se leva Démétrius orfèvre, lequel par sa persécution émut si grande sédition, que toute la cité fut remplie de tumulte. La même chose firent après les Juifs, lesquels ayant trouvé Paul au Temple, sans aucun

trouble, le persécutèrent : en quoi ils firent très grands tumultes. On peut voir le même de notre temps : car en quelque lieu que soient les persécutions, tout est plein de trouble. Au contraire là où il n'y a point de persécutions, toutes choses sont plus paisibles, encore que leurs religions soient diverses. Je connais quelques villes, èsquelles il y a presque autant d'opinions, que de tètes : Toutefois pour ce que là ne se fait persécution, il n'y a point de sédition, et si seraient confuses de troubles, si on y laisait persécution. Il y a à Constantinople des Turcs, il y a des Chrétiens, il y a aussi des Juifs, trois nations grandement différentes entre elles, touchant la Religion : lesquelles toutefois vivent ensemble en paix. Ce que certainement ne se pourrait faire, s'il y avait des persécutions. Qu'on considère diligemment ceci, et on trouvera qu'il est ainsi, que les persécuteurs ont toujours été cause de grands maux.

~' Parquoi, ô Princes, et Magistrats, si vous voulez avoir paix, et tranquillité, n'obtempérez point à ceux, qui vous incitent à persécution : car ils sont séditieux, combien qu'ils accusent les autres de sédition (comme les Juifs accusaient Christ, lesquels mêmes mouvaient la sédition) et la maison de Christ laquelle doit être édifiée par charité y veulent édifier par haines et par sang, que si vous ne vous gardez d'eux, croyez-moi, qu'ils effaceront, et raseront pour jamais vos Royaumes, Républiques, cités, âmes et corps, et vous réduiront en une telle ruine et infélicité, que les Scribes et Pharisiens rédigèrent la gent judaïque par leurs persécutions et sanglants conseils.

Réfutation des raisons

qu'on a coutume d'amener, pour maintenir et défendre la persécution, par Basile Montfort.

Il y en a aucuns, qui veulent qu'on mette à mort tous les hérétiques' (c'est-à-dire, ceux, qui ne s'accordent avec eux) de quelque condition ou nation qu'ils soient, voire si cela se peut faire. Les autres pensent qu'on ne doit persécuter les étrangers, comme il n'était point commandé aux Israélites de persécuter gens étrangers, mais de punir seulement ceux de leur secte. Telle est la cautèle du loup, qui n'assaut point le lion, mais la brebis, car il n'y a pas tant de danger. Et afin qu'ils puissent persuader ces choses aux Princes et puissants, ils recueillent des saintes Ecritures tous les lieux, qui peuvent enflamber les Princes à épandre le sang. Et jà soit qu'aucuns par leurs écrits ayent réfuté leurs opinions : toutefois ils persévèrent en cela, et n'écoutent nul, s'il n'est persécuteur. Ce qu'ils ne font point, ce me semble, par l'instigation de Christ, car Christ ne souffre point qu'on le défende par armes, vu que pour ce faire, il pourrait impétrer douze légions d'Anges : mais le font afin qu'ils puissent défendre par armes mondaines leurs puissances et royaume mondain. Qu'il soit ainsi,, on le voit par cela, que quand ils étaient du commencement povres, et sans aucune puissance, ils avaient les persécuteurs en détestation : mais maintenant étant devenus forts, ils ensuivent les

persécuteurs : et en délaissant les armures de Christ, prennent les armures des Pharisiens, sans lesquelles ils ne sauraient défendre, ou retenir leur puissance. Moi qui vois combien de sang a été épandu depuis la création du monde sous ombre de la Religion, et comment les justes ont toujours été meurtris, avant qu'ils aient été connus, je crains que le même n'advienne en notre temps : à savoir que nous ne tuons ceux pour injustes, lesquels ceux qui viendront après nous, honoreront pour justes. Pour cette cause j'ai réfuté en cet écrit, ainsi que j'ai pu, leurs arguments : et l'ai fait d'une bonne et sainte affection : afin que, si faire se peut, ils ouvrent les yeux, et que si d'aventure ils errent par ignorance, ils cessent d'errer. Car il vaut mieux se repentir tard, que jamais : et afin aussi que les autres ne soient déçus par leur autorité. Et pourtant je les prie qu'ils reçoivent ce mien labeur bénignement, comme vrais Chrétiens, doivent faire, et souffrent qu'on leur résiste quelquefois, pour la vérité : s'ils font cela, le temps viendra qu'ils en rendront grâces à Dieu. Certes je fusse volontiers allé vers eux, et conféré amiablement et chrétiennement avec eux : mais d'autant qu'il disputent par glaive, par flammes, et par eaux, et que nous ne sommes armés d'aucun fer (car aussi Christ nous a défendu le fer en ce combat) nous traiterons cette question avec eux, de loin et par paroles, comme faisait Jothan fils de Jerobaal. C'est la bataille de Christ, il la faut démener par les armures de Christ. Que Christ donc soit juge, et défende ceux, qui souffrent persécution, puis-

qu'il a souffert persécution : et veuille ouvrir les yeux aux persécuteurs, afin qu'ils voient que ces sacrifices qu'ils font, ne plaisent point à Dieu, et qu'ainsi convertis, ils soient guéris et sauvés. Venons donc à la cause. Ils amènent cette Loi, qui est en Exode : « Celui qui sacrifie à autres qu'à un seul Dieu, soit exterminé. » Je demande donc s'ils entendent cette immolation corporelle, ou spirituelle : s'ils l'entendent corporelle, il faut tout premièrement qu'ils ramènent toute la Loi de Moïse, et punissent corporellement les sacrifiants : que s'ils font cela, ils se veulent justifier par les œuvres de la Loi, et ainsi sont forclos de Christ, auxquels les choses vieilles sont passées, et toutes choses faites nouvelles.

D'avantage nul ne sera puni pour cette Loi : car nul ne sacrifie corporellement aux dieux étranges, non pas même les Turcs à Jupiter ni à Mercure, ni au Soleil, ni à la Lune, mais au Dieu de Moïse. Mais s'ils l'entendent spirituellement, comme saint Paul veut qu'on l'entende, quand il parle de l'hostie raisonnable, ceux qui sacrifient à leur Dieu Maozim, doivent les premiers être occis, c'est-à-dire, qui sacrifient à violence, et cruauté, pour lequel sacrifice ils seront certes occis, s'ils ne s'amendent, mais ce sera spirituellement par la parole, et par le feu de Christ : comme aussi les avaricieux, desquels l'avarice est idolâtrie : et les gourmants, desquels le Dieu est leur ventre, dont saint Paul prononce qu'ils n'entreront point au Royaume de Dieu. Item ceux qui sacrifient à leur ventre, vivant en contentions et débats, lesquels ne servent à

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Christ, dit saint Paul, mais à leur ventre. Cette est la vraie idolâtrie du nouveau Testament, de laquelle celle qui est écrite au vieil Testament, n'était qu'une ombre, et figure. Dont s'ensuit que cette punition du Vieil Testament était figure de punition, non temporelle, mais éternelle.

Ils allèguent un autre lieu du Deutéronome 13e. chapitre, auquel est commandé que le faux Prophète soit mis à mort. Je demande en premier lieu que c'est qu'un faux Prophète. Moïse enseigne en ce lieu là, que le faux Prophète, c'est un qui prédit quelque chose advenir, et qui advient, et lequel enseigne de servir aux dieux étranges : mais aujourd'hui on ne juge pas ainsi des faux Prophètes, ou hérétiques, mais on en juge par opinions. Mais quoi ? c'est une chose difficile de juger de cela en une si grande diversité d'opinions, et dissension de courages, jà soit que celui qu'on juge soit abusé en quelque lieu de la Religion, moyennant qu'il tienne le fondement. Car si un chacun erreur en articles de foi, ou lieu de l'Ecriture mal entendu, ou obstinément défendu, fait un homme hérétique ou faux Prophète, qui doive être mis à mort, nuls ne seront plus punissables par cette Loi, que ceux, qui enseignent les autres. Vu qu'à grand'peine en pourra-t-on trouver deux en une ville, qui s'accordent en toutes choses entre eux : jà soit qu'ils connurent leurs dissensions pour retenir la paix commune, ou afin qu'ils se donnent occasion aux autres de mal penser, ou afin qu'ils fuient envie, ou malveillance. Mais prenons le cas qu'on puisse juger du faux Prophète, si ne peut

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toutefois l'hérétique selon cette Loi être mis à mort, s'il ne prédit les choses advenir, et qu'elles adviennent : afin que par cela il puisse être dit faux Prophète (car ce n'est pas une même chose d'un faux Prophète, et d'un hérétique) et aussi qu'il incite à aller servir aux dieux étrangers. Or n'en a-t-on point encore trouvé de semblable entre le Chrétiens. Mais ils diront, que ceux qui interprètent faussement la sainte Ecriture, retirent les autres du vrai service de Dieu, et que par cela ils exhortent au service des Dieux étranges. Ce qui est faux, et excogité diaboliquement pour épandre sang. Car celui qui édifie sur le fondement de Christ, jà soit qu'il édifie foin ou paille, toutefois il sera sauvé par le service du vrai Dieu. Dont dit saint Paul, que Christ est mort pour cestui ; lequel même ne croit point qu'il soit licite de manger chair, jà soit qu'un tel entende mal les Ecritures. Car Dieu pardonne à son ignorance. Je me tais que comme ainsi soit qu'il y ait des sectes innumérables, desquelles n'en y a pas une, qui s'accorde avec l'autre en l'interprétation des saintes Ecritures, il les faudrait mettre toutes à mort, excepté une, et icelle la plus petite, comme ainsi soit que le troupeau de Christ est petit. Laquelle chose qui est-ce qui ne voit combien elle est mal convenable et impossible à faire ? Et quand finablement nous leur concéderions cela, toutefois si ne pourraient ceux-là être occis, sinon du glaive de l'esprit, comme il est montré ci-dessus.

Ils amènent l'exemple du blasphémateur qui est au Lévitique, et nous avons les villes pleines

d'ivrognes, desquels on ne saurait dire auquel ils sont plus accoutumés, ou à blasphémer, ou à ivrogner, et n'a-t-on aucune doute, que leurs blasphmes ne soient vrais blasphèmes, et néanmoins nous ne les tuons point : et ils veulent que les hérétiques (comme ils appellent) soient mis à mort, lesquels ne sont convaincus de blasphème par leur propre conscience, (qui est un grand témoin) ni par le témoignage de deux ou de trois (sinon que d'aventure on doive recevoir pour témoignage la voix des accusateurs, c'est-à-dire, de nos maîtres, et Christ commande qu'ils soient laissés jusques à la moisson, devant laquelle l' ambiguïté et doute ne peut totalement être ôtée. Je me tais que les plus grands blasphémateurs, et qui doivent être mis à mort selon cette loi, sont ceux qui confessent Dieu de bouche, et le nient de fait, vu que cela est cause que le nom de Dieu est blasphémé envers les gentils.

Rom. 2. Qu'on lise aux Romains au second chapitre, et on verra que sont les vrais blasphémateurs, lesquels toutefois ne peuvent pas tous, et ne doivent être mis à mort.

Ils amènent aussi l'exemple de celui qui avait violé le jour du Sabbat. Que s'ils veulent que cela soit observé du sabbat Judaïque, tous doivent être lapidés excepté les Juifs. Mais si c'est du Sabbat

Heb. 6. duquel est faite mention en l'Epître aux Hébreux, cela ne touche rien quant à ceci.

Car là est fait transportement du péché corporel, au spirituel : dequoi il s'ensuit que la peine doit être spirituelle et non corporelle. Ils allèguent après, les Lévites, lesquels tuèrent ceux-là qui avaient

fait le veau : à quoi déjà a été assez répondu. Le veau corporel fut puni de punition corporelle, le spirituel sera puni par punition spirituelle.

On pourrait, par cette même raison, alléguer Achan, lequel pour son sacrilège fut lapidé ensemble avec toute sa famille et son bétail. Lequel acte si nous le voulons ensuivre mettons à mort toute la famille des hérétiques, ou plutôt retournons à Moïse, et soyons circoncis, et en rejettant Christ, attendons-en un autre, avec les Juifs, sous l'ombre de la loi. Car tout ainsi que Moïse ne passa point le Jourdain, et ne vint point à la bienheureuse terre ; ainsi ceux qui vivent sous la loi de Moïse n'entrent point en la félicité de Christ. Que si au moins on ensuivait les choses de Moïse qui sont meilleures, et approchent plus près de la douceur de Christ, comme le fait d'icelui Moïse, lequel apaisa le Seigneur Dieu, quand il était courroucé contre les Israélites, jà soit que même ils le voulussent lapider : et qui aimait mieux être effacé du livre de vie, que ceux-là fussent perdus : mais maintenant de recueillir de cette Loi de Moïse toutes les choses dures, et appeler le sang par tous moyens, cela est du tout contraire à la bénignité de Christ. Mais ils allèguent aussi le prophète Elle, lequel occit les prêtres de Baal (c'est bien à propos). En quoi ils se montrent malicieux de ce qu'ils ne font aussi mention du fait d'icelui Elie, à savoir quand il fit descendre le feu du ciel, lequel consuma les gendarmes serviteurs du Roi. Ce que certainement ils n'eussent laissé, s'ils ne voyaient bien que les Apôtres ont été repris de Christ, quand ils voulaient ensuivre

le fait d'Elie : « vous ne savez, dit Christ, de quel esprit vous êtes. Le fils de l'homme n'est pas venu, afin qu'il ôte la vie, mais afin qu'il la garde. » Mais ceux-ci estiment qu'on doive faire ce que Christ reprend en ses Apôtres, afin que nous entendions qu'ils ne sont pas venus pour sauver, mais pour perdre. Ils veulent, que les prêtres de Baal soient mis à mort ; mais premièrement il n'est point encore certain qu'ils sont : mais du temps d'Elie il était certain : car les prêtres mêmes faisaient profession de Baal : comme ainsi soit au contraire, qu'aujourd'hui nul des hérétiques ne fait profession des dieux étranges. D'avantage Elie impétra feu du ciel pour brûler le sacrifice, lequel était même mouillé d'eau par trois fois, ce que les Baalites n'avaient su faire. Par quoi, ayant acquis cette victoire, il triompha contre eux, et les occit : mais ceux-ci veulent triompher sans victoire. Car quel feu ont-ils jamais fait descendre du ciel ? le sacrifice qui est agréable à Dieu, c'est un esprit angoissé, un cœur contrit et humilié, une hostie vivante, sainte, plaisante à Dieu, un peuple obéissant à Dievt, et qui lui sert en esprit et vérité. S'ils ont un tel peuple, et ont fait descendre du ciel le feu de charité, et le saint Esprit, pour brûler ce sacrifice, ils ont certes cause, et bon droit, de triompher des prêtres de Baal, et de les tuer, non pas du glaive corporel, mais spirituel et tranchant des deux côtés, c'est-à-dire de la vive parole de Dieu. Mais s'ils ont leur peuple rebelle, et obstiné, et gourmandant, toutes les nuits (ce qu'ils confessent eux-mêmes à haute voix en leurs chaires) et qu'ils n'aient su encore obtenir

quelque feu de charité, mêmement après qu'ils ont crié jusques aux vêpres, ainsi vont toutes choses en empirant, en sorte que souventesfois les pasteurs sont envoyés en exil par leurs propres ouailles : qu'ils cessent de vouloir ensuivre le triomphe d'Elie, duquel ils ne peuvent ensuivre la victoire. Les autres choses qu'ils allèguent de Jéhu, de Jojada, de Nabuchodonosor, sont telles qu'il appert qu'ils n'ont jamais diligemment ou bénignement considéré les raisons de Brence (lequel a une fois répondu à toutes ces choses). Certes ils font le royaume de Christ mondain : lequel toutefois a dit : « Mon royaume n'est point de ce monde » : et ainsi ils sont debteurs d'accomplir toute la Loi, puisqu'ils veulent demeurer sous la Loi. C'est merveille, comment ils n'allèguent Phinées, lequel de sa propre main occit ceux qui n'étaient point condamnés. Laquelle chose ils nient leur être licite, car ils disent : Il ne nous appartient point de tuer aucun. Mais Phinées et Samuel l'ont bien fait.

Que si nous voulons imiter les anciens, faisons la même chose, et délaissant le nouveau Testament, retournons au vieil, et tuons tous ceux lesquels Dieu commande là être tués, à savoir les adultères, et ceux qui sont rebelles à leurs pères et mères, les incirconcis, et ceux qui ne font point la Pâque, et autres semblables.

Mais ils amènent aussi quelque chose du Nouveau Testament. Qu'est-ce qu'ils amènent ? Est-ce ceci : « Je vous envoie comme brebis au milieu des loups » ? Non. Est-ce ceci : « Vous êtes bienheureux quand les hommes vous persécuteront » ? Est-ce

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ceci : « Le monde s'éjouira, et vous pleurerez ? » Non. Ils n'amènent rien de telle chose, mais c'est ceci : Pierre occit Anania et Saphira pour leur hypocrisie et mensonge, ou pour leur fausse Religion. Et saint Paul rendit aveugle Elymas Magus, comme s'il lui eût arraché les yeux hors de la tête. O aveugles, ils ne voient point qu'ils se coupent la gorge de leur propre glaive : car tout premièrement Pierre tue cestui-là, lequel avait menti au saint Esprit : si toutefois Pierre fit cela, et non pas plus tôt le Seigneur Dieu. Ceux-ci, au contraire, ne mettent à mort que ceux qui ne veulent mentir : car si quelqu'un consent à leur religion par paroles et par fait externe, il n'est point occis, jà soit que de cœur il soit du tout contraire, dont appert que mensonge a plutôt lieu envers ceux-ci, que la vérité, vu que si quelqu'un dit ce qu'il sent, il sera mis à mort. Que s'ils disent qu'ils ne peuvent juger du cœur, mais qu'ils jugent l'homme par ses paroles, qu'ils cessent donc d'alléguer Pierre, lequel n'étant enseigné d'aucun sinon du saint Esprit, jugea du cœur d' Ananias, ce qu'ils ne peuvent faire, vu qu'ils n'ont pas cet Esprit. D'avantage cela n'advint pas à Ananias pour hérésie, mais pour ce qu'il voulut partir avec Dieu, alors qu'il devait tout donner à Dieu, ou rien. Ce que déclare saint Pierre quand il dit : « Le champ n'était- il pas totalement à toi, et étant vendu, n'était-il pas en ta puissance ? » Comme s'il disait : Nul ne te contraignait à le vendre, ou apporter l'argent, et ne contraignons point ceux qui n'apportent rien. Mais ceux-ci veulent punir ceux-là mêmes, qui ne sont point de leur Religion.

Que ne disent-ils les mêmes choses que saint Pierre. Nous ne contraignons nul à vendre ses biens et les offrir à Christ ? c'est-à-dire nous ne contraignons nul à renoncer à soi-même : mais si quelqu'un de son plein gré y renonce, il faut qu'il renonce totalement à soi, et offre à Dieu hostie entière et sans macule, car le Seigneur veut avoir toute la personne, comme le mari sa femme.

Que si quelqu'uh ne sert de tout son cœur à Dieu, mais fait moins qu'il ne peut, icelui ensuit vraiment Ananias. Outre ce, d'attribuer au glaive ce que Pierre a fait par parole, c'est chose trop mal convenable. Et semble qu'ils entendent bien cette absurdité, quand ils s'efforcent de donner remède à icelle par ces paroles, à savoir qu'il n'y a pas grande différence, si quelqu'un est tué par glaive, par poison, ou par paroles, et que occir est occir, par quelque manière ou instrument que cela se fasse : et que ce que Dieu faisait par les Apôtres, il fait le même par le magistrat, d'autant que cette vengeance est de Dieu, laquelle il donne au Magistrat, et aux souverains pour l'exercer, et punir les malfaiteurs. Voilà leurs paroles. Est-il ainsi qu'il n'y a pas grande différence si quelqu'un est occi par glaive, par poison, ou par paroles ? Pourquoi est-ce donc que Christ ne tue pas l'Antéchrist par glaive, mais par l'esprit de la bouche ? Pourquoi ne sont les armures de saint Paul charnelles ? Pourquoi n'a saint Pierre usé alors du glaive, comme il aurait voulu user à Malchus, et comme avaient fait par avant Moïse et Phinées ? N'estce pas pour ce que le glaive de l'ancien Testament n'était qu'une figure du glaive de la parole de Dieu,

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duquel on se devait aider au nouveau Testament ? Et pour cette cause commanda Christ à Pierre qu'il remît son glaive en sa gaîne, à savoir son glaive charnel, et dégainât le spirituel : ce qu'il fit aussi à Ananias- Que disons-nous ? Ces choses sont-elles vraies, ou peuvent-elles être réfutées ? Voulons-nous mêler tout ensemble la figure et la chose figurée, et faire une même chose du glaive, de la poison, et des paroles ? Qu'est-ce que veut dire Jésus par ces paroles : «Quand tu étais jeune tu te ceignais, et allais où tu voulais ; mais après que tu seras devenu vieil, tu étendras tes mains, et un autre te ceindra, et te mènera où tu ne voudras »? Ne signifiait-il pas que Pierre ne tuerait pas par glaive, mais serait tué.

Mais occir est occir, dis-tu par quelque manière ou instrument que cela se fasse. Je le crois. Et certes guérir aussi, c'est guérir par quelque manière ou instrument que cela se fasse. Dirons-nous pour cela que c'est tout un si la belle-mère de Pierre est guérie par les paroles de Christ, ou par la médecine de Gallien ? Si vous voulez occir Ananias, ressuscitez aussi Dorcas. Si le Magistrat occit par glaive, comme Pierre fait par paroles, pourquoi ne peut-il par ce même glaive, ressusciter, comme Pierre l'a bien pu faire par la parole ? D'occir par glaive, un brigand même le peut bien faire, mais par paroles, il ne peut. Montrez que vous pouvez plus faire que les brigands, ou que n'ont pu les Scribes et Pharisiens, lesquels ont occi Jésus par glaive. Tuez ceux-là par parole, usez du glaive de saint Pierre, et adonc nous confesserons que vous êtes disciples

de Pierre. Autrement qui est-ce qui ne croira, que votre parole est convertie en glaive, et que vous avez fait des épées et des lances de vos contres et fauciUes ? Mais il appartient au Magistrat de punir les malfaiteurs. Tu dis bien : mais quels malfaiteurs ? Ananias était-il malfaiteur ? ou si tu étais Magistrat, punirais-tu Ananias pour malfaiteur ? par quelle Loi ? qu'a-t-il commis ? Il a menti au saint Esprit. Et -combien y en a-t-il aujourd'hui qui ne mentent au saint Esprit ? Quand votre peuple dit ces paroles, après vous : « Notre père qui estes cieux,» etc., combien^^en y a-t-il là qui se gouvernent comme il appartient aux enfants de Dieu, qui veuillent que son nom soit sanctifié, que son royaume advienne, et que sa volonté soit faite ? Qui est celui qui ne veuille que sa propre volonté soit faite, et non pas celle de Dieu ? et que son règne advienne ? tous ne prennent-ils pas peine nuit et jour d'acquérir grandes richesses, grandes puissances ? Voudrais-tu pourtant que le Magistrat les mît tous à mort ? Et ne vois-tu pas que l'office du Magistrat et celui du pasteur sont totalement différents ? Viens ça, si tu étais Magistrat, voudrais tu occir ces enfants-là qui se moquaient d'Elisée ? Tu ne le devrais faire : car tu n'as nulle Loi, qui commande d'occir les moqueurs : et toutefois le Magistrat ne peut nul occir sinon par le commandement de la Loi.

Je dis la même chose de ces gendarmes, sur lesquels Elie fit descendre le feu du ciel, qui les brûla. Le magistrat n'eût eu aucune puissance contre eux : car ils n'avaient rien commis, mais

encore en cela, ils obéissaient à leur Magistrat, c'est-à-dire au Roi, lequel leur avait commandé d'aller appeler Elie. Nous voyons ici que c'est bien autre chose de l'office du pasteur, que de l'office du Magistrat, comme aussi quelqu'un que vous connaissez bien a déclaré par ces paroles : l'Evangile n'usurpe rien à elle de ce qui est propre au Magistrat, ni aussi le Magistrat ne peut faire ce qui est fait par l'Eglise. Lesquelles paroles si tu les confesses être vraies, le Magistrat n'eût su tuer Ananias, ni aucun certes des hérétiques, ou de ceux qui doivent être punis pour la parole : autrement le Magistrat priverait les Apôtres de leur glaive : car si le Magistrat peut tuer par glaive ceux que le pasteur doit tuer par la parole, il faut que le pasteur, de son côté, puisse occir par la parole, ceux que le Magistrat doit tuer par glaive : et ne peut pas le Magistrat faire mieux l'office de pasteur, que le pasteur l'office du Magistrat.

Pourquoi brouillons-nous tout ? si vous avez la parole, contentez-vous d'icelle, et punissez par icelle les hérétiques, les hypocrites, avaricieux, etc., etc. et laissez le Magistrat punir les criminels par glaive, et redemander œil pour œil, dent pour dent, et vie pour vie, et argent pour argent. Que si votre parole est faible, laissez vivre ceux, lesquels vous ne pourrez vaincre par votre glaive, afin que vous ne soyez semblables aux enfants disputant aux écoles, lesquels si quelquefois ne peuvent être maîtres de leurs compagnons par raisons, ils se jettent à leurs cheveux.

Dieu a voulu montrer en Ananias quelles peines

souffrent ceux, qui ne se dédient point totalement au service divin, et qui mentent au saint Esprit, quand ils disent, qu'ils ne sauraient faire davantage qu'ils font. Mais cela a été fait en figure, comme aussi le crucifiement de Christ, lequel saint Paul déclare quand il dit, « que ceux qui sont de Christ, ont crucifié leur chair avec leur concupiscence ». Paul ne connaissait pas Christ selon la chair, mais selon l'Esprit et nous connaîtrons Paul et Pierre selon la chair ? Que ne les ensuivons-nous donc à guérir les malades, ou à ressusciter les morts ? Ou, si nous ne pouvons, ne veuillons pas ôter la vie à ceux, auxquels nous ne la pouvons donner, mêmement puis que le Seigneur le défend, auquel, ou ils demeurent fermes, ou ils tombent.

Paul ne veut point qu'on méprise les Juifs, lesquels toutefois nient et détestent totalement Christ : et nous tuerons ceux qui confessent Christ, mais entendent aucuns Heux de l'Ecriture autrement que nous, comme si nous mêmes nous accordions en toutes choses entre nous ? Comme ainsi soit, que nous apportons souventesfois sur un seul lieu de l'Ecriture dix opinions. Et après quelle est cette raison : on punit justement les adultères, les homicides, les imposteurs et blasphémateurs : on occira donc justement les faux Prophètes et hérétiques ? Qu'est tout ainsi comme si tu disais : celui qui hait son frère est homicide, parquoi il doit être mis à mort : mais c'est du glaive spirituel, car il a commis un péché spirituel. Et en dis tout autant d'un hérétique. Autrement si tu voulais occir tous ceux qui haïssent quelqu'un, ou qui con-

voitent la femme d'autrui, ou qui appellent leur frère fol, ou Raca, garde que vos villes ne demeurent vides d'hommes. Ils amènent aussi les exemples et Décrets des Empereurs, de punir les hérétiques : en quoi ils ne voient pas qu'ils donnent eux-mêmes le glaive à la main des tyrans contre eux-mêmes : car ils sont estimés hérétiques par les Empereurs, et n'a eu Christ guère de martyrs, qui n'aient été occis par les Empereurs, ou par ceux qui les ont ensuivis : car incontinent que les Gentils eurent cessé d'exercer leur rage contre les Chrétiens, les Chrétiens (à fin que nous n'eussions faute de tyrans) commencèrent à faire le même.

Mais on dira qu'il y a eu anciennement des Empereurs plus justes : je le crois, s'ils ont fait chose plus juste. Parquoi s'ils ont laissé la Religion quelquefois libre, leurs exemples, ou Décrets peuvent être allégués contre la cruauté de ceux, qui font le contraire. Or que souvent ils aient laissé la Religion en liberté, on le peut aisément montrer : car Gratien avec le jeune Valentinien tenant le règne, après qu'il fut rappelé d'exil, décréta par une Loi à tous, qu'il fût licite à chacune Religion de célébrer ses sacres, ou cérémonies, et défendit l'Eglise seulement aux Eunomiens, Photiniens, et Manichéens.

Sosomenus Tripart. histo.

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