RÉSUMÉ DES PROGRES DE LA SCIENCE DEPUIS LA MORT
DE l'auteur.
Quoique vingt-trois ans nous séparent aujourd'hui de l'époque où l'auteur de cet ouvrage fut enlevé à la science et à sa famille, il faut avouer que la pathologie des maladies cancéreuses n'a pas fait depuis lors de bien sensibles progrès. Ce qu'il y a de remarquable surtout, c'est qu'aucun des points de doctrine établis dans cet ouvrage n'a été contredit par les recherches nouvelles; c'est que les résultats généraux d'observation auxquels Bayle était arrivé ont tous été confiiniés par les faits recueillis depuis sa mort.
Pendant quelques années, la doctrine physiologique avait séduit quelques esprits en leur faisant croire que les maladies cancéreuses n'étaient que des phlegmasies chroniques. Mais peu de temps a suffi pour les désabuser, et il serait inutile de réfuter cette erreur, aujourd'hui qu'il n'y a plus personne à convaincre.
Les principaux foi (s de détail observés depuis la mort de
6lO " CONOLliSiON.
Bayle sont relatifs au cancer du cœur, à la matière cancéreuse trouvée dans les veines, à de nouveaux moyens d'exploration, au traitement des cancers externes par la compression, à l'excision du col de l'utérus, et à l'extirpation de cet organe.
Obligés, par l'étendue déjà considérable de cet ouvrage, de nous restreindre dans d'étroites limites, nous ré§|imerons aussi succinctement que possible ce qu'il y a d'essentiel dans ces progrès.
Cancer du Cœur.
Bayle et Laennec n'avaient jamais vu de cancer du cœur; MM. Récamier et Cruvcilhier en ont observé chacun un exemple, mais ils se sont bornés à indiquer sommairement ces faits sous le rapport de l'anatomie pathologique (1). En 1815, M. RuUier publia une observation eu- | rieuse sur cette maladie dans le tome III des Bulletins de la Faculté (p. 357). On en trouve un autre cas dans l'ouvrage de M. Oliivier sur la moelle épinière. J'ai publié en 1824 (2), , avec M. Andral, trois observations de cancer du cœur. Ces faits ne peuvent suffire pour tracer une histoire générale de cette maladie ; on peut cependant en tirer quelques conséquences qui ne sont pas sans importance : ils démonlrent que les fibres musculaires du cœur peuvent être en partie détruites, sans que la circulation soit notablement troublée, et que le tissu cancéreux n'exerce aucune influence fâcheuse sur la circulation, tant qu'il ne se ramollit pas.
(1) Laennec, Traite de l'auscultation, t. ii, p. .325.-=-Cruveilbier, - Anat. patliol.
{'2) lîcvuemc'dicale, [. i, p. 2G8. 1824.
COIS'CLUSION. 6 11
Matière cancéreuse dans les veines,
MM. Velpeau (1), Ciuveilhier (2) , Bérard aîné (5) , et d'aulres observateurs, ont rencontré des corps cancéreux dans les grosses veines comme la veine cave, la veine jugulaire interne, les veines, hépatiques, etc. Le plus souvent ces corps faisaient partie de tumeurs cancéreuses^ développées au dehors et au voisinage de ces vaisseaux, et en paraissaient des embranchements ; d'aulres fois ils étaient libres et flottants dans les veines, ou adhérents à leurs parois sans perforation de leurs tuniques. Dans les premiers cas , il est probable que le cancer s'était foimé primitivement hors des veines, et qu'en se développant et s'élendant dans tous les sens il avait rencontré ces vaisseaux, détruit leurs parois et pénétré dans leur cavité. Dans les autres cas, on ne peut admettre une pareille origine. Ces veines auraient-elles absorbé la madère cancéreuse dans le voisinage d'une tumeur de celle nature? Le sang se serait-il coagulé el converti en corps cancéreux ? Ces corps seraient-ils un indice d'une altération cancéreuse générale de la masse sanguine, d'une cachexie perlée au plus haut degré? Les faits observés jusqu'ici sont Irop peu nombreux pour résoudre ces questions. On peut cependant en conclure que le sang était altéré dans ces cas, quoiqu'il soit impossible de déterminer le mode de celle altération.
(1) Heme médicale, 1825, t. i , p. 223 et 230; et t. m, 1826, p. 77.
(2) Recueil d'anat. pathol., i« et 12* livraisons.
(3) Dicl. de mc(L, deuxième édit., art. Cancer, p. 276*
h l'A CONCLUSION.
Nouveaux modes d'exploration.
L'aiiscullation de la poiliine, en perfeclionnant les moyens de diagnostic des tumeurs volumineuses développées dans les poumons, a fourni par conséquent un nouveau mode d'exploration des cancers de ces organes. Lorsqu'une masse squirrheuse ou encéphaloïde un peu considérable, grosse, par exemple, comme un œuf de poule, se forme dans le tissu pulmonaire, on n'entend plus la respiration dans l'endroit où elle existe. Mais quand les tumeurs sont petites et que le parenchyme des poumons est sain dans leurs intervalles, l'auscultation n'indique plus rien (1).
On doit à M. Récamier l'invention d'un instrument d'une grande utilité pour l'exploration du vagin et du col de l'ulérus. Les premiers essais de M. Récamier avaient déjà été mentionnés dans cet ouvrage, qui remonte à 1815. Depuis cette époque le spéculum uteri a été singulièrement perfectionné tant par l'inventeur que par Dubois , Dupuytren, M, Guillon, et par d'autres chirurgiens. Celui qui est le plus généralement employé aujourd'hui est un tube ayant la forme d'un cône tronquéf garni d'un manche pour l'introduire et le maintenir avec plus de facihté. Ce tube se compose de deuxsegmens en argent ou en cuivre plaqué en argent, joints entre eux à l'aide d'une charnière placée sur le plus long bord ^ une crémaillère sert à rapprocher ou à écarter plus ou moins ces deux segmens , suivant la largeur du vagin qu'on examine, et suivant la portion de sa cavité qu'on se propose d'explorer.
(1) Laeimec, Traité de V auscultation, t. ii, p. 3, troisième édition.
CONCLITSION. Gir»
Traitement du cancer externe par la compression.
En 1809, Samuel Young eut l'idée de traiter les tumeurs cancéreuses externes par la compression. Il publia dix-neuf observations toutes relatives à des cancers du sein, à l'exception de deux, qui se rapportent à des ulcères de la joue et de la lèvre supérieure. Douze se terminèrent par la guérison, cinq par une amélioration considérable ; les deux dernières malades, quoique non guéries, offrirent néanmoins un mieux sensible. La plupart des tumeurs guéries étaient dures, inégales, bosselées et lancinantes. Six étaient en outre ulcérées, et donnaient une suppuration ichoreuse (1). Charles Bell et quelques autres chirurgiens anglais nièrent l'utilité de la compression , et ce moyen était presque entièrement oublié , même en Angleterre, lorsque M. le professeur Récamier , qui a rendu de si grands services à la thérapeutique expérimentale, prouva son importance par une masse imposante de faits bien observés (2).
M. Récamier a fait usage de la compression sur quatrevingt-quatre femmes atteintes de cancer du sein. Trente ont été complètement guéries par ce moyen seul ; et vingt-une ont éprouvé une améhoration très -notable ; quinze ont été débarrassées , soit par l'ablation , soit surtout par l'ablation combinée avec la compression ; six ont été guéries par la compression unie à la cautérisation ; enfin, chez douze, l'affection a absolument résisté. Les malades guéries par la compression seule avaient toutes au sein des engorgements et des
(1) Minutes of cases of cancer successefully treated, by S. Young.— Lond., 1816.
(2) R.eclierches sur ie traitement du cancer par la compression méthodique simple ou corabinée. — 2 vol. in-S". Paris, 1829.
Gi^ coNCLrsiox.
tumeurs plus ou moins anciennes et Je grosseur variable, dures, inégales, bosselées, donnant lieu la plupart à des douleurs spontanées et lancinantes; aucune n'était encore ulcérée ; dans deux cas , le traitement fut employé sur des cancers qui avaient récidivé après l'ablalion , et la guérison ne fut pas moins radicale. Les tumeurs qui furent guéries par la compression combinée, soit avec l'ablation , soit avec la cautérisation , étaient ulcérées. Les succès obtenus par M. Récamier ne s'étaient pas démentis, et la maladie ne s'était pas reproduite à l'époque où il écrivait. Les cancers dont le traitement fut entièrement inefficace, ou seulement suivi d'un mieux sensible, étaient les uns encore à l'état squirrbeux, les autres également ulcérés. D'après le même praticien , on ne guérit par la compression que des tumeurs squinlieuses diffuses. Celles qui sont enkystées résistent à cet agent. M. Récamier pense que la plupart des tumeurs qu'il a guéries seraient devenues cancéreuses, mais il n'oserait assurer que la dégénéiation fût acbevée dans aucun de ces cas.
Voici en quelques mots le procédé opératoire dont M. Récamier fait usage. Les matériaux qu'il emploie pour comprimer consistent en des feuilles d'agaric bien égales et sans nodosités, et en des bandes de toile ou de percale de deux pouces et demi de large , et de buit à neuf aunes de long, >L Récamier pose d'abord un large disque d'agaric immédiatement suc cbaque sein ; il construit ensuite sur celui qui est malade un cône tronqué avec d'autres disques , intercalés un à un s'ils sont épais , et deux à deux ou trois à trois au plus s'ils sont minces, entre les circulaires successives des bandes. Le cône de trois à quatre pouces de hauteur doit être construit de manière que le centre de pression tombe sur l'endroit de sa base qui répond au poiril de la
CONCLUSION. Gi5
lumeurqul doit êire le plus comprimé. La compression. doit êire douce et égale sur tous les poinls.
Traitement local , cautérisation et excision du col utérin
cancéreux*
Le spéculum uteri n'a pas seulement perfectionné le diagnostic des maladies du canal vulvo-utérin , en permettant de voir des affections qui jusqu'alors étaient entièrement inaccessibles à l'œil; il a encore fourni un important moyen de traitement, en facilitant l'emploi de divers moyens locaux. « Les ulcères de l'intérieur du vagin , du col de la matrice, du rectum, sur lesquels on n'agissait auparavant que par des injections et des douches, ont pu être pansés et traités comme les plaies et les ulcères de l'extérieur du corps. M. Récamier (dès l'époque de l'invention de son spéculiim) appliquait sur les ulcères du col de l'ulérus de^luniasseaux de charpie , enduits de miel rosat ou de rob^'de Daucus , combiné suivant les circonstances avec le collyre de Lanfranc, le laudanum de Rousseau ou l'extrait gommeux d'opium. Quelque temps après, il en vint à la cautérisation avec le nitrate acide de mercure, et les succès qu'il obtint engagèrent successivement d'autres praticiens dans cette nouvelle voie thérapeutique. Le docteur Bietl, à l'hôpital Saint-Louis, et M. Breschet , à l'Hô tel-Dieu , ont employé dans les mêmes vues le proto et le deuto-iodure de mercure (1). » M. le docteur Guillon a perfectionné également le traitement local des maladies du canal vulvoutérin,''en imaginant d'introduire des cataplasmes dans cet organe.
'1) Clinique mç'dicahf par M. Cayol, p. 593.
6l0 CONCLUSION.
Le spéculum a permis encore de porter l'inslrument trancbaiil dans le vogin el d'enlever le col de l'iilérus devenu cancéreux. Osiander, professeur de chirurgie à l'université de Goellingue , est le premier qui ait pratiqué cette opéralion, qui fut suivie d'un succès complet chez les huit femmes qu'il opéra. Les essais du chirurgien allemand furent d'abord répétés en France par MM. Récamier el Dupuytren, et ensuite par d'autres chirurgiens et surtout M. Lisfranc , qui eut de nombreuses occasions de pratiquer l'ablation du col utérin. Cette opération, qu'on regardait d'abord comme étant d'une innocuité complète, n'est pas jugée aussi favorablement aujourd'hui. Les nombreuses observations publiées depuis quelques années ont prouvé que le diagnostic des affections du col utérin n'était pas toujours assez facile pour faire éviter des méprises dangereuses, qu'il était souvent arrivé à des chirurgiens renommés d'enlever des cols utérins qui n'étaient pas cancéreux et qu'on aurait dû conserver, et enfin que l'opération elle-même pouvait entraîner des accidents graves, tels que l'hémorrhagie , l'inflammation, etc. Il reste donc encore beaucoup à faire pour bien établir les cas où r^j^cision est indiquée ou contre-indiquée.
Extirpation de l'utérus cancéreux^
Une opération malheureuse que nous mentionnons pour la condamner , c'est l'extirpation de la totalité de l'utérus l^evenu cancéreux. Le docteur Sauter, de Constance , est le premier qui l'ait conçue et exécutée en 1822. Depuis celte époque, elle a été pratiquée par plusieurs chirurgiens d'Allemagne, de France et d'Angleterre, et l'on compte aujourd'hui vingt exemples d'extirpation de la mairiçc.&lheureu-