CHAPITRE PREMIER
Du squirrhe.
Le mot grec , Sft/ppoç j signifie un morceau de martre ^ fragmentum viarmoris , Il a été introduit dans la pathologie pour désigner les tumeurs dures et indolentes j aux^ quelles les médecins grecs trouvèrent unp sorte d'analogie avec un morceau de marbre j apparemment à cause de leur dureté et de leur insensibilité.
Toutes les tumeurs dures et indolentes ne présentent pas la même structure intime;, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre II de notre introduction j et il n'y a que celles dont le tissu est pareil à celui de la base du cancer ulcéré des mamelles qui soient susceptibles de passer à l'état d'ulcère cancéreux sans changer de nature. Ce n'est qu'à ces dernières que nous donnerons le nom de squirrJies. En passant en revue ^ dans la troisième partie de cet ouvrage , les questions générales relatives au cancer , nous ferons connoître les motifs qui nous ont porté à nous éloigner à cet égard du langage adopté par les plus grands maîtres, tels que Galien et Boerîiaave. Qu'il nous suffise ici de donner aux termes que nous employons une signification précise.
Nous appelons squirrhewriQ tumeur dure j rénittente^
AVX MALADIES CAKCEREUSES. ^Q
indolente ou douloureuse , iixipossible à résoudre^ et tendant par son caractère à produire un ulcère cancéreux j quand il survient dans son intérieur un changement cjuiy détermine une suppuration quelconque 5 soit ichoreuse, soit d'une autre nature. L'exactitude de cette définition sera mieux appréciée , après qu'on aura examiné la marche du squirrlie dont nous allons tracer l'histoire, en faisant connoître en même temps les diverses dénominations par lesquelles on désigne communément cette maladie dans les différentes époques de sa durée.
La plupart des cancers situés à la surface du corps j et dont le siège primitif est au-dessous de la peau ^ se manifestent d'abord sous l'apparence d'une tumeur plus ou moins douloureuse j qui augmente de volume peu- ~dantun certain temps. A cette époque ,- on a désigné la maladie sous le nom de squirrhe faux j squirrlie imparfait^ etc. j parce qu'onl'a confondue avec d'autres tumeurs qui ne tendent pointa devenir cancéreuses. Souvent la tu^ nieur cesse de prendre un nouvel accroissement , elle reste stationnaire pendant un certain temps. Elle est alors très-dure et indolente. Les auteurs disent qu'elle n'a aucune sensibilité j ce qui paroît exagéré 5 mais elle ne détermine souvent aucune douleur. On la nomme alors squirrhe vrai ^ squirrhe parfait. Mais on la confond souvent j à cette époque j avec des tumeurs qui ne sont point cancéreuses , et qui sont tuberculeuses ou fibreuses , etc. Après avoir été indolente j et comme insensible j pendant un temps indéterminé 5 la tumeur squirrheuse redevient douloureuse. Les malades y ressentent, de loin à loin, des éîanceraens passagers plus ou moins vifs, qui se renouvellent plus fréquemment de jour en jour. La tumeur ne tarde pas à changer de forme , da volume , d'apparence ; la maladie est alors bien caracté-
SO GENERALITES RELATIVES
risée 5 on la nomme squirrhe malin , cancer occulte , etc. ^ parce qu'on ne la confond plus avec aucune autre espèce <le tumeur. Après avoir demeuré quelque temps sous cette forme ^ la maladie se présente sous celle d'un ulcère inégal , porté sur une base endurcie , souvent entouré de veines flexueuses ^ gonflées , variqueuses 5 on l'appelle alors cancer ouvert ^ cancer ulcéré j etc.
C'est ainsi que la même maladie a reçu quatre noms différens dans les quatre périodes qu'elle parcourt 5 et au lieu de regarder chacune de ces périodes comme un des temps de la maladie , on a considéré la tumeur, à chaque période j comme étant une maladie nouvelle j une véritable transformation de la maladie précédente. Nous ne croyons pas devoir ainsi morceler l'histoire du cancer.
En vain nous opposera-t-on que le squirrhe indolent et le squirrhe ulcéré qui lui succède sont deux maladies bien distinctes , puisque le premier n'occasionne aucun désordre apparent dans l'exercice des fonctions , tandis . que le second détermine les symptômes généraux les plus aiarmans ; en vain nous objecTera-t-on que Ton voit de véritables squirrhes du sein qui persistent toute la vie , sans passer à l'état de cancer ulcéré. Ces faits , qui sont incontestables , prouvent seulement que la même maladie ne détermine pas les mêmes accidens pendant toutes ses périodes , et que, parmi les cancers , il en est quelques-uns qui restent fort long-temps dans un état stationnaire , de sorte que les individus qui en sont affectés peuvent mourir avant que la maladie soit arrivée à ses dernières périodes.
Quant aux caractères extérieurs qui distinguent les squirrhes d'avec les indurations fibreuses , osseuses, tUr berculeuses j inflammatoires , ils seront indiqués lorsque nous décrirons en particulier les maladies cancéreuses |ians les (iivers organes. Mais nous ne craignons pa.$
AUX MALADIES CANCÉREUSES. Si"
d^arouer que dans certains cas ce n'est que par la dis* section que le médecin peut parvenir à connoître quelle est la nature d'une tumeur soumise à son examen. Ces cas sont très-rares 5 mais il suffit qu'ils existent , ' pour qu'on doive signaler cette imperfection dans le diagnostic. En conclura-t-on que la distinction du véritable sqnirrhe destiné à passer à Tétat cancéreux soit superflue et sans avantage pour la médecine pratique ? Une telle assertion ne seroit pas difficile à réfuter. Supposons , par exemple j qu'une personne se présente à nous avec une tumeur au sein ou dans quclqu'autre partie. Cette tumeur existe depuis plusieurs années , et n'a jamais occasionné le moindre dérangement dans la santé 5 elle est dure et tout-à-fait indolente 5 elle n'a nullement les caractères des phlegmasles chroniques , ni des tumeurs scropliuleuses , ni des loupes, etc. Quelle est sa nature, et que doit-elle devenir par la suite? Passera- 1^ elle à l'état de cancer ulcéré , ou bien n'éprouvera-t-elle aucun changement pernicieux? Voilà ce qu'il seroit important de savoir 5 car, dans le premier cas^ il conviendroit d'en faire l'extirpation le plutôt possible, tandis que, dans le second, on pourroit; presque toujours s'en dispenser. Pour prononcer avec certitude sur une pareille tumeur, il faudroit savoir quelle est sa structure intime 5 et nous conviendrons que» dans le cas dont il s'agit , on ne pourroit s'en assurer que par la dissection. Dans l'incertitude , nous conseillerons l'extirpation , sans hésiter , pourvu , toutefois ^ que rien n'y mette obstacle. Jusques-là nous n'avons aucun avantage sur le médecin, qui est tont-à-fait étranger aux progrès de l'anatomie pathologique 5 mais voici le moment où les connoissances acquises par l'étude de cette science vont nous devenir utiles. Nous disséquons soigneusement la tumeur^ et bientôt nous sommes eu I. 6
état de prononcer sur sa nature. Est-elle formée , en totalité ou en partie , par un tissu pareil à ceux qu'on trouve à la base des cancers ulcérés du sein 5 nous en concluons qu'elle auroit formé tôt ou tard une ulcération cancéreuse , ou quMle auroit déterminé les symptômes généraux des maladies cancéreuses j nous avons lieu de craindre qu'elle ne se reproduise 5 mais^ néanmoins, nous nous félicitons d'en avoir conseillé l'extirpation, persuadés que les chances de la récidive seront bien moindresqne si nous avions attendu d^être éclairés siusa nature par les douleurs lancinantes et les autres symptômes du cancer. Cette tumeur est-elle purement fibreuse ou fibro-cartilagineuse , etc. (//z^rofl^. , chap. II) , nous reconnoissons alors que la malade a souffert imc opération qu'on lui eût éparguée si la science eût été plus parfaite 5 mais du moins nous pouvons lui promettre une prompte guérison de la plaie , et la tranquilliser sur les craintes d'une nouvelle tumeur.
Quoique tous les vrais squirrhes , considérés sous le rapport anatomiqne et sous celui de leiu' forme extérieure , et des symptômes qu'ils détermment , ne soient pas parfaitement semblables , comme nous le dirons dans la suite, tous appartiennent néanmoins d'une manière évidente à un même genre de maladie 5 tous ont une analogie frappante au premier coup-d'œil 5 tous présentent une certaine ressemblance de structure ; tous tendent à détruire la partie dans laquelle ils sont développés 5 tous sont incurables dans l'état actuel de nos connaissances thérapeutiques 5 et tous différent totalement, quant à leur structure intime, des tumeurs qui ne sont point cancéreuses , et qui, dans la suite , ue doivent pas donner lieu à des ulcères cancéreux. (^Introd. , chap. II, art. 2 et 3.)
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