CHAPITRE IL
Du Cancer, Article Premier.
Du Cancer considéré en général.
Le mot y.ct^z(vo<; des Grecs, et le mot Cancer des Latins , signifioient primitivement le crustacé connu en français sons le nom de Crabe. Le nom de na^nivoç a ete introduit par les Grecs dans la pathologie , pour désigner une tumeur du sein, envuonnée de grosses veines, qui leur paroissoient avoir quelque ressemblance avec les pattes d'un crabe. Les Latins ont fait usage des mots Carcinoma et Cancer, pour désigner la même maladie : et les Français , qui donnent le nom de Crabe au crustacé nommé cancer par les Latins et hol^kivoç parles Grecs , ont conservé dans la pathologie les noms de Carcinome et de Cancer, qui sont îles synonymes dérivés , l'un du grec , l'autre du latin.
Le cancer des mamelles est donc le piemier qui ait été désigné pai' un nom particulier. C'est aussi celui qui a dû le premier fixer l'attention des observateurs. Il est incomparablement le plus fréquent 5 il attaque des parties douées d'une grande sensibilité 5 sa vue frappe fortement l'imagination 5 ses ravages, quelquefois très-rapides, détruisent de proche en proche et indistinctement toutes les parties qu'ils atteignent. Aussi ne s'est-on pas contenté de lui donner le nom d'un être vivant; quelques auteurs l'ont représenté comme vn animal féroce et
insatiable qui se repaît des chairs de ceux qu'il attaque j et qui ne cesse de les dévorer jusqu'à leur dernier moment. Ils ont même porté cette idée si loin , qu'ils ont conseillé d'alimenter le cancer en lui présentant chaque jour des tranches de viandes fraiches pour assouvir sa faim et apaiser ses fureurs.
Situé à la surface du corps, le cancer des mamelles est facile à observer dans toutes ses périodes, et l'on conçoit aisément qu'il ait pu être assez bien connu des plus anciens médecins.
Dans la suite , à mesure qu'on observa d'autres maladies qui parurent analogues au cancer du sein , on les décrivit aussi sous le nom de carcinomes ou de maladies cancéreuses.
Le cancer des mamelles est ainsi devenu j en quelque sorte j le prototype des maladies cancéreuses.
De nos jours encore, presque tous les auteurs qui ont voulu indiquer les caractères 2,énéraux des maladies cancéreuses , ont donné la définition ou tracé la description générale du cancer des mamelles , plutôt qu'ils n'ont exposé d'une manière exacte les caractères communs à toutes les maladies cancéreuses. Aussi 7 lorsqu'on passe, de ces définitions ou de ces descriptions générales , à l'étude des maladies cancéreuses en particulier, quel embarras n'éprouve-t-on pas? On ne tarde point à s'apercevoir que les maladies con- Xiiies aujourd'hui sous le nom de cancer, sont tellement nombreuses et tellement différentes entr'clles, qu'il devient presqu'impossible de rien dire sous le rapport des symptômes caractéristiques , qui puisse leur convenir à toutes sans exception. Comment, en effet, caractériser^ dans \\\\^ même description , des tumeurs et des ulcères ^ des excavations et des excroissances , des indurations et diis ramoUissemeus y des productions nouvelles et des
AUX MALADIES CANCEREUSES. 85
transformations, des tumeurs ulcérées qui ont succédé à un squinlie lancinant et des ulcères primitifs?
Telles sont cependant les différences que nous offrent les maladies cancéreuses , et nous sommes loin de les avoir toutes énumérées j car la consistance des tumeurs varie depuis la dureté du cartilage jusqu'à la mollesse des fongosités , et leur aspect est pour le moins aussi variable. Parmi les ulcères , les uns lournissent un© suppuration abondante ^ ichoreuse , sanieuse j roussâtre , noirâtre, ou semblable à un putrilage d'une fétidité insupportable ; les autres présentent une surface sèche, tantôt rouge et tantôt recouverte d'une croûte grisâtre et dure , qui se reproduit aussi souvent qu'où l'enlève. Quelquefois ces ulcères sont environnés de veines variqueuses , et donnent lieu à de fréquentes hémorragies 5 d'autres fois on n'y observe rien de semblable. Les excroissances n'offrent pas moins de variétés : de même que la plupart des autres affections cancéreuses, elles font souverlt éprouver les plus vives douleurs , et dans quelques cas elles sont presqu'indolentes.' Les affections cancéreuses peuvent se développer à la surface du corps comme dans^ les viscères, sur la peau comme sur les membranes muqueuses , dans les os comme dans les parties molles.
Mais , dira-t-on , puisque ces maladies sont aussi dissemblables , doit-on les regarder comme de la même nature , et les réunir sous une même dénomination ?
Nous répondrons que toutes ces maladies orAt des rapports intimes , qui sont, pour le médecin praticien, d'un© très - grande importance , quoiqu'ils ne suffisent pai^ pour établir une définition ou une description générale complète , fondée uniquement sijr les symptômes^ Toutes, en effet , ont une tendance manifeste à détruire la partie qu'elles attaquent 5 toutes altèrunt sou tiisu
86 GENERALITES RELATIVES
avant de le détruire 5 toutes, dès qu'elles sont ulcérées, transforment la texture intime des parties voisines des bords de l'ulcération , qui, s'élargissant de jour en jour, finit par envahir, de proche en proche, tout le tissu dégénéré. Abandonnées à elles-mêmes , les maladies cancéreuses ne guérissent jamais. Elles peuvent, à la vérité , rester stationnaires pendant quelque tems, et même pendant toute la vie 5 mais lorsqu'elles viennent à changer d'état, c'est toujours pour augmenter, pour s'aggraver, et jamais pour diminuer ou pour s'améliorer. Les irritans , soit externes, soit internes, accélèrent leur marche. Les adoucissans et les sédatifs ralentissent souvent leurs progrès. Si on les détruit par l'extirpation , elles se reproduisent très-fréquemment , soit dans le même endroit où elles existaient, soit dans toute autre partie du corps. Enfin , toutes finissent par occasionner une espèce de cachexie , tout-à-fait particulière , que nous décrirons sous le nom de cachexie cancéreuse , et dont nous exposerons les signes , après avoir indiqué les principales différences du cancer.
Article IL Des Différences du Cancer,
Malgré le rapport intime qui existe entre les diverses maladies cancéreuses , elles présentent des différences qui méritent d'être connues et de fixer un moment notre attention 5 car elles servent à éclairer l'histoire particulière du cancer de chaque partie.
On sait que le cancer débute , tantôt sous la forme d'une tumeur, tantôt sous celle d'une ulcération. Nous nommons cancer squirrheua: celui qui débute sous la forme d^me tumeur. Nous dési«[iions par le nom de
AUX MALADIES CANCEREUSES. Sj
cancer rongeant celui qui n'a pas débuté sons ia forme d'un squirrlie ruaiiiFeste , mais sous celle d'une ulcération superficielle. L'aspect du cancer squirrheux ulcéré diffère beaucoup de celui que présente l'ulcère formé par le cancer rongeant»
Le cancer squirrheux ^ arrivé à Pétat d'ulcération, se présente sous la forme d'un ulcère dont la surface est inégale , les bords irréguliers , frangés , relevés ou renversés, et la base portée sur luie induration squirrbeuse souvent fort épaisse.
Le cancer rongeant forme un ulcère dont la surface est inégale, boiirgeonnée, et q«ielquefois parsemée de points blancs , lui-ians et même traubparens , les bords dentelés et frangés , la base non endurcie ou portée sur une induration qui a peu d'épaisseur.
Le cancer est primitif on consécutif. Le cancer primitif ^st celui qui n'a pas snccédé à une autre altération de la partie qui est le siège de la maladie. Le cancer consécutif est celui qui est formé par la dégénération d'une maladie qui d'abord n'étoit point cancéreuse. ^
Le cancer consécutif est tantôt analogue au cancer squirrheux 5 tantôt de même nature que le cancer rongeant. Ainsi le cancer consécutif ne diffère pas essentiellement du cancer primitif.
.Nous rangeons parmi les cancers consécutifs eew^iL qui se manifestent à l'occasion d'une tumeur ou d'une ulcération sipliilitique, scrophuleuse, ou d'une autre nature. Nous plaçons parmi les cancers primitifs les cancers rongeans qui ont commencé à la face sous la forme d'une verrue , d'une éruption , d'un petit bouton , etc.
Presque tous les cancers des mamelles sont des cancers squirrheux primitifs. .
Les polypes cancéreux sont presque toujours des can-
cers squirrheux primitifs. Il est possible néanmoins qu^ils
constituent quelquefois des cancers consécutifs.
Du reste j tous ces cancers , ainsi que nous l'avons dit précédemment (art, i*"^. j , finissent par entraîner j après un temps plus ou moins long , divers désordres par suite desquels on voit s'établir successivement tous les signes de la cachexie cancéreuse. ,