NOTIONS GÉNÉRALES SUR LE STREPTOCOQUE
Reconnu en 1885 par Felheisen comme agent infectieux de l'érysipèle, e streptocoque avait été déjà rencontré par divers auteurs qui n'avaient fait [ue soupçonner son action pathogène. Nepveu et Hueter, dès 1870, signaient dans cette maladie la présence de parasites microbiens : 6 ans plus ard, le professeur Bouchard décrivit des cocci associés deux à deux ou en chailettes dans la sérosité des phlyclènes. Les travaux de Pasteur et la thèse de •oléris, en 1880, confirmèrent toutes ces recherches, précisées les années uivantes par celles de Felheisen. Depuis cette époque, les travaux sur le
(') Nous ne donnerons ici qu'un tableau d'ensemble de la biologie du streptocoque, renvoyant, pour lus de détails, aux traités de bactériologie et aux dill'érents articles parus récemment sur la strep- Koccic.
ft. REWON]
streptocoque se sont multipliés, et parmi les plus importants nous citerons ceux de Widal, en 1889, ceux de Roger, d'Achalme. de Bczançon cl Widal, puis ceux de Marmorek.
Deux questions se posent immédiatement. Le streptocoque est-il le seul microbe de l'érysipèle? Existe-t-il un streptocoque spécifique de l'érysipèle ?
La réponse à la première question ne peut soulever aucun doute à l'heure actuelle. Malgré le fait de Koch qui a décrit un érysipèle bacillaire, maigre1 celui d'Achalme ' qui a pu observer un érysipèle d'origine mycotique, et celui de Rhein qui attribue au bacille typbique un processus érysipélateuï, il n'y a plus de discussion possible : le streptocoque est le microbe de l'érysipèle.
La réponse à la seconde question est plus embarrassante. Elle paraissait tranchée, dès 1888, et l'on admettait que le streptocoque pouvait, simultanément ou successivement, créer l'érysipèle, l'infection puerpérale, les phlegmons, etc., suivant sa virulence ou la nature du terrain sur lequel il évoluait. Les années suivantes, on put constater que les caractères biologiques du microbe n'étaient pas toujours les mêmes, qu'à côté des streptocoques lnn:;s, il en existait de courts, que les uns poussaient sur pomme de terre, tandis que les autres ne pouvaient s'y développer, que le bouillon était troublé par certains, alors que d'autres le laissaient limpide, qu'ils pouvaient se décolorer ou rester colorés par la méthode de Gram, et qu'enfin le lait coagulé par les uns ne pouvait l'être par les autres. Widal etBezançon \ Marmorek3, Lemoine', en approfondissant les faits, purent démontrer que ces caractères, nullement spécifiques, n'apparaissaient qu'au hasard, et qu'il leur était impossible de servir de base à une classification rationnelle des streptocoques.
L'unicité du microbe paraissait donc définitivement établie, et d'une manière irréfutable, quand un fait rapporté récemment par Méry1, est venu ébranler quelques convictions. Cet auteur a pu isoler un streptocoque qui, chez l'homme comme chez l'animal, se montre réfractaire à l'action du sérum de Marmorek, et il se demande si l'action préventive ou non de ce sérum sur le lapin ne pourrait pas différencier ces espèces de streptocoques. Mais si Ion veut songer que pour d'autres affections, le choléra, par exemple, 1 action diagnostique des sérums est encore très discutable, nous ne pouvons que nous associer pleinement à la conclusion de MM. Widal et F. Bczançon dans un article récent. « Rappelons que tout intéressant que soit le procède de Pfeiffer au point de vue du diagnostic, il n'est cependant pas à l'ami» toute critique, comme l'a montré M. Metchnikof à propos du choléra, pin*' que, si le procédé de Pfeiffer est exact, le vibrion de Massaouah, dont le m
(') Aciialme. Considérations pathot/ëniqnes et anatomo-patholoqiques sur l'érysipèle. Paris '™™'JV
(=) Widal et F. Bezançok. Le streptocoque de la bouche normale et pathologique. Soc. mal. il" l 27 juillet 1894. , % ail.
(3j A. MvuuotiEK. Streptocoque et sérum antistreptococcique. Annales de l'Institut l'»"''"1 lot 1895. , .i|,l ,vii,
(*) Lemoine. Variabilité de quelques caractères de culture du streptocoque. Soc. (ItiBtotogUt bre 1895. fc ^c fc
(5) MÉnv. Sur une variété de streptocoque réfractaire à l'action du sérum de Marmorc . Biologie, 18 avril lsyj.
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n'est cependant guère douteux, ne doit pas être considéré comme un microbe du choléra'. » Peut-être en est-il de même pour le streptocoque.
Nous devions exposer impartialement ces faits, sans pouvoir en tirer encore des- conclusions définitives.
Le streptocoque : ses caractères : ses habitats. — Le streptocoque est formé de grains arrondis, de cocci, unis bout à bout en une chaînette courte ou longue, composée d'un nombre variable d'éléments, de deux à trente et même davantage : les dimensions de chacun de ces éléments varient de 0,5 à 0,6 \j. de diamètre.
Le streptocoque se colore facilement avec toutes les solutions hydroalcooliques des couleurs d'aniline, avec le bleu de Kuhne et avec la thionine. Il n'est pas décoloré par la méthode de Gram.
Ce microbe se cultive à l'air ou à l'abri de l'air, étant aérobie facultatif : les cultures poussent bien sur les milieux ordinaires de laboratoire, alcalins ou neutres. Sur gélose, à 57 degrés, après ensemencement en strie, on voit, au bout de 24 heures, se former de petites colonies, d'aspect poussiéreux : chaque colonie ressemble à un grain de semoule : si les colonies sont confluentes, leurs bords polycycliques présentent l'aspect classique de la feuille de fougère. Sur bouillon peptonisé, on observe les deux premiers jours un trouble peu marqué du liquide qui devient clair les jours suivants : il se forme un dépôt au fond du tube, et il suffit d'agiter ce dépôt pour constater des petits grumeaux se promenant dans le liquide qui conserve toujours sa limpidité. Sur gélatine, en piqûre ou en strie, on voit le streptocoque se développer sous forme de points opaques qui se réunissent rarement : la gélatine n'est pas liquéfiée : on retrouve ce même aspect des colonies sur les plaques de gélatine et sur les boîtes de Pétri. Sur tes milieux végétaux, pomme de terre et carotte, on ne note pas de culture apparente. Le lait est ou n'est pas coagulé.
La culture du streptocoque est difficile sur sérum sanguin ou dans le liquide de l'ascite. En mélangeant deux parties de sérum humain (recueilli par le bout placentaire de la veine ombilicale, après la section du cordon chez le nouveau-né) ou de liquide ascitique avec une partie de bouillon de viande de bœuf peptonisé à 1 pour 100, Marmorek2 a pu obtenir un milieu de culture très favorable au développement de ce microbe. Ce milieu permet au streptocoque de garder sa virulence qui s'altère en général si rapidement. Une culture, faite sur un autre milieu, perd sa vitalité en quelques jours à quelques semaines, si elle est exposée à l'oxygène de l'air.
L'inoculation des cultures du streptocoque produit chez le lapin, 24 à 48 heures après l'injection sous la peau de l'oreille, un érysipèle typique : l'oreille devient rouge, chaude et tuméfiée, peut se couvrir de phlyetènes, et desquamer, au bout de quelques jours. La température oscille entre 59,5 et 40. On observe de l'abattement, de la diarrhée, et la mort peut survenir avant que la lésion locale n'ait terminé son évolution : la mort peut succéder
(') Wiuai. ot F. Bezjkçok. Étude dos diverses variétés de streptocoques. Archives deméd. expêr., mai 1N06, p. 408.
(!) A. Maumuuek. Loco citaio, p. 505.
[t. nÉNOit]
en un ou deux jours à la septicémie. L'injection dans les veines peut amener la mort très rapidement, en un à cinq jours, si le microbe est virulent'.
Cette question de la virulence du streptocoque est des plus intéressantes Elle s'affaiblit d'elle-même dans les vieilles cultures. Elle peut s'exalter par le simple passage du microbe d'animal à animal, selon la méthode classique de Pasteur. Roger2 est arrivé au même résultat, en injectant avec le streptocoque le bacillus prodigiosus ou ses substances solubles. Achalme3 a renforce la virulence en employant de la peptone putréfiée, Widal et F. Bezançon' en associant le coli-bacille au streptocoque. Marmorek5 est arrivé dans cette voie à des résultats véritablement surprenants. Il cultive sur bouillon sérum le sang du cœur d'un premier lapin infecté par le streptocoque : il inocule cette culture à un second lapin qui meurt plus tôt que le premier, et, en utilisant les passages successifs sur les animaux et sur le bouillon sérum, il est arrivé à une exaltation telle de virulence, qu'au bout de deux mois, une injection d'un cent milliardième de culture sur bouillon sérum, c'est-à-dire l'injection probable d'un seul microbe, suffit à tuer le lapin.
Les produits solubles des cultures de streptocoques ne donnent pas aux animaux l'érysipèle, quand ils leur sont inoculés : ils provoquent souvent de la fièvre, comme Chantemesse6 l'a remarqué, ainsi que des convulsions et des paralysies. Roger7 a isolé de ces cultures une substance précipitable par l'alcool, et qui augmente la réceptivité des animaux, et une substance soluble qui leur confère au contraire une immunité passagère. Me Siebcr Scharmoff8 a pu retirer des cultures une toxalbumose qui, suivant les doses injectées, peut amener soit une élévation, soit un abaissement de température et la mort.
Le streptocoque vit à l'état de saprophyte dans le vagin, dans le duodénum, à la surface de la peau, et dans le nez et la bouche de personnes saines'. On peut le rencontrer dans l'air atmosphérique et dans la terre. Le streptocoque de la bouche normale ne donne aux animaux ni septicémie, ni érysipèle : il peut, à un moment donné, récupérer toute sa virulence, soit par passage direct dans l'organisme, soit par adjonction d'autres microbes, colibacille en particulier, avec formation de redoutables associations microbiennes.
Sérum antistreptococcique. — Behring10, Lingelsheim",et Mironoll" ont pu immuniser des souris et des lapins contre le streptocoque, en leur
'*) Widal. Streptococcie et érysipèle de la face. Traité de médecine et de lhérapeutiqne,tl",!>-w
(*) Roger. Associations microbiennes. Suc. de Biologie, 30 mars et 6 juillet 1889.
(3) Achalme. Loco citato, p. 65.
(*) Widal et F. Bezançon. Loco citato, p. 65.
(5) A. Marmorek. Loco citato, p. 598.
(6) Chantemesse. Leçons sur l'infection puerpuérale, 1889.
(7) Roger. Produits solubles du streptocoque. Soc. de Biologie, 4 juillet 1891. „
(8) M* Sieder Scharmoff. Archives des se. biol. de l'Institut impérial de Saint-Pétersbourg, 1W T- 265. ,
1°) iNetter. Présence du streptocoque pyogène dans la salive des sujets sains. Soc. de mol. - J Ict 1888. — Widal et F. Hezançon. Loco citato, et De la nécessité d'une révision des angines dites d slrcjr cuques. Soc. méd. des hôpitaux, 13 mars 1896.
(,0) Behring. Untersuchungsergebnisse ûber den streptococcus. Zeitsch. f litjg., 1891, t. A.
(*') Lingelsheim. Zeitsch. f. hygiène, 1891, t. X, et 1892, t. XII.
(■*) Mironoff. Archives de méd. expérimentale, 1893, p. 411.
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injectant des cultures stérilisées ou des cultures vivantes. Roger1 a pu vacciner les mêmes animaux, puis un cheval et un mulet, en leur inoculant. à diverses reprises, des cultures chauffées à 120 degrés à l'autoclave. Marraorek8 injecte sous la peau de grands animaux, moutons, ânes, et surtout de chevaux, des cultures vivantes et virulentes de streptocoques, d'abord à faibles doses : il répète l'inoculation à doses progressives, chaque fois que l'animal est complètement rétabli des troubles produits par l'inoculation précédente. En saignant les animaux, trois à quatre semaines après la dernière injection, on obtient un sérum de faible pouvoir antitoxique, mais d'un pouvoir anti-microbien puissant. Ce sérum, chez le lapin, possède une action préventive considérable, mais une action thérapeutique moindre, quoique déjà très appréciable, pour combattre les inoculations de streptocoque hypervirulent.
Ce sont ces sérums dont nous aurons à examiner l'application sur l'enfant dans le traitement de l'érysipèle.