OPHTALMIES
Au point de vue général, qui est le mien, on peut distinguer deux catégories d'ophtalmies infantiles : celles des nouveau-nés et celles des enfants plus âgés.
1° Ophtalmie des nouveau-nés.
Étiologie. — La conjonctivite des nouveau-nés résulte de l'inoculation des sécrétions vaginales, au passage de la tête, dans la majorité des cas ; elle peut aussi résulter de la contagion d'enfant à enfant, dans les crèches et les maternités. La contagion par les organes maternels est directe, les cils s'imprègnent de matière virulente, et, quand l'enfant ouvre les yeux à la naissance, le virus attaque la conjonctive. Il n'est pas nécessaire que l'accouchée ait une blennorragie véritable pour donner l'ophtalmie à son enfant ; une leucorrhée simple en apparence (les flueurs blanches) peut avoir le même effet ; mais, suivant l'intensité et la virulence variable de l'écoulement vaginal, la conjonctivite des nouveau-nés présentera des degrés nombreux d'intensité et de gravité.
Quand l'inoculation s'est faite au passage, la conjonctivite se déclare dès les premiers jours de la naissance : si elle ne se développe qu'après le cinquième jour, on doit admettre que l'infection s'est faite après la naissance, par des linges, des éponges, ou par les crevasses et abcès du sein. Cette forme est généralement plus bénigne que les autres ; plus l'ophtalmie est précoce, plus elle est grave. On a remarqué que les enfants chétifs, petits, nés avant terme, étaient plus exposés à l'ophtalmie, et à l'ophtalmie grave, que les enfants robustes.
L'agent virulent paraît être le gonocoque de Neisser, du moins dans les formes graves et précoces. Dans quelques cas, l'ophtalmie relève du bacille de Lôffler.
Symptômes. — On doit distinguer au moins deux variétés cliniques d'ophtalmie des nouveau-nés : une forme légère, une forme grave. La première, survenant tard (à la fin de la première semaine ou dans la seconde), présente les caractères d'une inflammation simple ; la conjonctive est rouge et sécrète un muco-pus floconneux qui flotte dans le champ pupillaire et unit lâchement les paupières entre elles. Quelques irrigations boriquées tièdes suffisent à la guérison. Mais la maladie peut rechuter ou récidiver et même devenir chronique chez les enfants chétifs et malingres. Elle est uni ou bilatérale, suivant les cas.
La deuxième forme, plus grave, débute dans les trois premiers jours de la
vie ; elle peut commencer par un léger catarrhe, comme la précédente, mais elle ne tarde pas à devenir purulente ; le pus est abondant, les paupières se gonflent et ne peuvent s'ouvrir spontanément. Quand on les écarte, on voit jaillir, entre leurs bords, un flot de pus, et la muqueuse oculaire et palpébrale apparaît rouge, tuméfiée. Puis la cornée peut être atteinte, opacifiée, ulcérée, perforée. Dans les cas graves, le globe de l'œil est détruit, vidé, anéanti.
Le pronostic de l'ophtalmie des nouveau-nés est redoutable dans ses formes intenses, et les oculistes prétendent que le tiers des aveugles, en France, doivent la cécité à cette maladie.
Traitement. — A titre prophylactique, on recommandera aux femmes enceintes de faire tous les jours, surtout dans le dernier mois, des injections vaginales avec une solution de sublimé à 1 p. 4.000, ou boriquée à 3 ou 4 p. 100. Au moment de l'accouchement, ces injections seront répétées trois ou quatre fois pendant le travail. Aussitôt que l'enfant a été expulsé, on lave ses yeux avec une solution boriquée tiède.
Cela n'est pas jugé suffisant par les accoucheurs, et Crédé (de Leipzig) a systématiquement instillé une goutte de solution de nitrate d'argent (à 1 p. 50) dans les yeux de tous les enfants de sa clinique. On peut employer une solution n^ioins forte, 1 p. 100 ou 150. Pinard préconise le jus de citron, et Valude la poudre d'iodoforme en insufflation (1).
Comme traitement dans les formes légères, les irrigations tièdes d'eau boriquée, à 3 ou 4 p. 100, faites entre les paupières (quatre ou cinq fois par jour) avec l'irrigateur ou une seringue urétrale, suffisent. L'acide borique peut être remplacé par le sublimé (1 p. 5.000), le permanganate de potasse à 1 p. 4.000. Dans les formes graves, on cautérisera la muqueuse avec le nitrate d'argent (crayon mitigé ou pinceau avec solution à 1 p. 30 ou 1 p. 50). Après la cautérisation faite matin et soir, on neutralise avec un pinceau trempé dans l'eau salée. Dans les maternités, on isolera les enfants atteints. Dans un cas d'ophtalmie purulente à gonocoques, j'ai obtenu la guérison après trois inject ons sous-cutanées en une semaine de vaccin antigonococcique de Nicolle, à la dose d'un centimètre cube.
La loi du 30 novembre 1892 a rendu obhgatoire, en France, la déclaration de l'ophtalmie des nouveau-nés.
2° Ophtalmies de la seconde enfance.
Les nourrissons et les enfants plus âgés peuvent être atteints dans les crèches ou dans leurs familles, par contagion accidentelle, de l'ophtalmie purulente des nouveau-nés. Il n'est pas très rare de voir la vulvo-vaginite des petites filles se compliquer d'ophtalmie purulente. La maladie ne difîère pas alors de ce qu'elle est chez les nouveau-nés, et elle exige les mêmes soins.
En dehors de cette variété, on en rencontre plusieurs autres très commu-
(1) Bulletin médical, 25 mars 1891.