CHAPITRE III
Par G. Linossier (de Vichy),
Professeur agrégé à la Faculté de médecine de Lyon, membre correspondant de l’Académie de Médecine.
Les eaux minérales jouent dans la thérapeutique des affections chroniques de l’estomac un rôle prépondérant. «Leurs effets grandioses, dit Boas, laissent notre thérapeutique médicamenteuse dans une assez pitoyable lumière (1). » D’autre part, il n’est pas douteux qu’on ne peut en attendre un résultat favorable, que si l’indication de la cure hydrominérale est bien posée, et si la direction en est judicieuse. Une erreur dans l’une ou dans l’autre peut avoir les plus fâcheux résultats ; il n’y a que les médicaments inactifs pour être toujours inoffensifs. Il serait donc de toute importance de posséder sur le traitement des affections g-astriques par les eaux minérales quelques notions précises.
Je n’ai pas besoin d’insister beaucoup pour convaincre le lecteur que ces notions nous font encore défaut, et que la plupart des traités classiques se contentent de quelques indications vag’ues, souvent contradictoires. La faute n’en est pas aux auteurs de ces traités*, elle est inévitable, et, en un pareil sujet, on ne peut espérer la précision. Il ne faut chercher qu’à être le moins vag-ue possible.
La raison en est simple. Si l’on parcourt les monog’raphies consacrées aux diverses stations hydrominérales par les médecins qui y exercent, on est frappé de ce fait que presque toutes sig-nalent, parmi les heureux résultats du traitement, l’amélioration des fonctions dig-estives. Dans le plus g-rand nombre des stations, il y a une source qui est plus particulièrement réservée aux dyspeptiques.
On pourrait être tenté de sourire et de ne voir dans ce fait qu’une
(1) Boas, Allgemeine Diagnostik und Thérapie der Magenkrankheiten, 1890.
traitement des dyspepsies par les eaux minérales. 751
m anifestationde la tendance naturelle de tout médecin des eaux à s’exagérer la valeur du remède dont il voit quotidiennement les heureux effets et à en étendre outre mesure les indications. On aurait tort, car, dans l’espèce, ces médecins ne font que constater un fait réel, facile d’ailleurs à expliquer. On peut en indiquer trois causes principales.
jja première est que très souvent les affections chroniques de i’estomac ne sont que la conséquence d’une maladie générale, goutte, rhumatisme, tuberculose, chlorose, ou d’une maladie d’un autre organe, foie, intestin, coeur... Toute cure qui améliorera la maladie primitive fera disparaître ou atténuera par cela même les phénomènes gastriques secondaires. Dans les cas où ces phénomènes gastriques ont pris dans la symptomatologie subjective une place prépondérante (et cela est fréquent, l’estomac étant un des organes qui se plaignent le plus), on a l’illusion bien nette d’une guérison de maladie gastrique dans une station où en réalité on a agi sur la goutte, sur le foie, etc.
D’autre part, un grand nombre des dyspeptiques qui encombrent les villes d’eaux sont des névropathes, dont les troubles de sécrétion, de motricité, de sensibilité gastrique sont causés ou exagérés par les troubles du système nerveux. A ceux-là, il suffit souvent d’un changement de climat, d’un séjour de quelques semaines au grand air, à la montagne, de l’oubli momentané de leurs soucis quotidiens, du repos cérébral, d’un peu d’exercice physique, pour obtenir une transformation presque instantanée de leurs fonctions digestives. Tel ne pouvait digérer chez lui un œuf à la coque, qui, au premier jour de sa cure, peut manger impunément de tous les plats d’une table d’hôte. Voilà encore un groupe important de malades qui enrichissent les statistiques des eaux minérales de toutes thermalités et de toutes compositions.
Enfin il existe, dans la plupart des stations de quelque notoriété, des établissements très bien organisés, où sont mis en œuvre tous les procédés les plus perfectionnés de la thérapie physique : hydrothérapie, massage, mécanothérapie, électricité. On sait quelle est la valeur de ■ces divers agents dans le traitement des affections gastriques, et qu’ils peuvent souvent à eux seuls amener des guérisons. Une partie encore des gastropathes dirigés aux eaux minérales se trouve améliorée de ce chef, en dehors de l’action de l’eau minérale, on pourrait dire, dans certains cas, malgré l’eau minérale !
R-ien d’étonnant donc que les dyspeptiques guérissent partout. En
doit-on conclure que le choix de la station est pour eux jusqu’à un certain point indifférent, et que, partout où ils trouveront le grand air, le repos, la distraction et un traitement physique bien appliqué, ils retireront le même bénéfice? Évidemment non. Si presque, partout un gastropathe peut espérer un apaisement momentané de ses malaises, il n’obtiendra une amélioration, et à plus forte raison une guérison durable, que dans une station bien choisie, dont les eaüx peuvent agir favorablement sur son affection. Paire le départ de ce qui, dans l’action complexe exercée par une cure, appartient en propre à l’eau minérale, est ce que je vais m’efforcer de réaliser ici. L'entreprise est un peu difficile, car les documents précis sont assez rares.
Ce qui manque surtout, ce sont les travaux de comparaison. Un médecin de station peut étudier avec le plus grand soin les résultats du traitement qu’il applique ; il ne peut que difficilement comparer ces résultats à ceux qui sont obtenus dans les autres stations : or, ce qui intéresse le praticien, c’est précisément cette comparaison. Il lui importe sans doute de savoir que, dans un cas donné. Vichy et Garlsbad peuvent rendre service à un de ses clients, mais ce qui l’intéresserait encore davantage, c’est de savoir laquelle des deux stations est préférable. Si j’insiste sur ces difficultés, c’est pour m’excuser, d’avance, auprès des lecteursd e toutes les lacunes de ce travail, de l’indécision; des conclusions. Cette indécision me semble résulter de l’état même de la question. Vouloir substituer de fausses précisions à de trop réelles incertitudes serait faire œuvre artificielle et peu scientifique.