‹ Traité des maladies de l'estomacChapitre 111 sur 115 · DEUX HISTOIRES DE DILATATION D’ESTOMAC · texte numérisé non relu

DEUX HISTOIRES DE DILATATION D’ESTOMAC

Les deux histoires suivantes, tirées de ma pratique, compléteront le tableau de la dilatation stomacale et montreront les bons effets qu’on peut y obtenir des lavages de l’estomac pour rétablir les digestions et faire cesser l’inanition qui traîne à sa suite le dépérissement des malades et la mort même.

La première de ces histoires a été recueillie et publiée par M. le Dr F. Balzer, mon ancien interne, actuellement mon collègue dans les hôpitaux ; la seconde, par M. Dericq, mon élève à l’hospice des Incurables.

M. le DrF. Balzer s’exprime ainsi :

« C..., âgé de IrenLe ans, employé de commerce, entre le 6 juillet 1875, à l’hopilal Beaujon, salle Saint- Jean n° 30, dans le service de M. Audhoui, suppléant du professeur Axenfeld. Il fait remonter à 1807 les premières atteintes de la maladie. 11 avait fait, cette année-là, d’assez grands excès de boisson, et souffrait de très vives douleurs au creux de l’estomac, surtout du côté droit. Ces douleurs étaient parfois notablement soulagées par une ingestion copieuse d’aliments. Il était, à cette époque, au

régiment, et fut traité pendant quelques jours pour un état gastrique.

» Les mêmes douleurs continuèrent en 1868, accompagnées d’un ballonnement du ventre, assez considérable pour nécessiter l’exemption du ceinturon. Envoyé alors à Bou-Sàade, en Algérie, il fut momentanément soulagé, et attribua ce soulagement à l’usage de l’absinthe, dont il faisait une grande consommation.

» En 1869, accès de fièvre intermittente qui cèdent rapidement au sulfate de quinine. Mais, à son retour à Paris, il fut repris, au commencement de l’hiver, d’accès de gastralgie plus intenses que jamais, qui lui ôtèrent le sommeil et qu’il essaya vainement de combattre à l’aide d’infusions de têtes de pavot et d’une solution de bicarbonate de soude. Les mêmes douleurs continuèrent avec des alternatives variées jusqu’en 1872. Au mois de décembre, il eut son premier vomissement composé de matières semblables à du marc de café, et qui fut suivi plus lard de vomissements alimentaires. En 1873, il se rend successivement aux consultations de Saint-Antoine, de l’Hôtel-Dieu, il s’adresse même à l’homœopathie : malgré les divers traitements, les vomissements continuent et s’accompagnent d’éructations fétides. En 1874, il se soumit pendant quelque temps au régime lacté conseillé par un médecin qui avait diagnostiqué un ulcère simple. Ce traitement, joint au séjour à la campagne, arrête pendant quelque temps les vomissements; mais ils reprennent deux mois après son retour à Paris, ainsi que les douleurs gastriques et le ballonnement du ventre. En 1875, son état empire de nouveau; les douleurs deviennent de plus en plus vives et constantes, au point de

supprimer presque complôtemenl le sommeil, les forces diminuent rapidement, il se laisse aller au découragement, des idées de suicide se présentent à son esprit. Le 7 juillet, il a un vomissement noir très abondant, et se décide quelque temps après à entrer à l’hôpital.

» A son entrée, le malade est faible et amaigri ; la face est pâle, les traits tirés, la physionomie exprime le découragement et la tristesse. La langue est large et blanchâtre. L’appétit est peu marqué, excepté à la suite des vomissements. Ceux-ci ont lieu tous les jours, plus ou moins longtemps après le repas. Le plus souvent, ils surviennent dans l’après-midi et dans la nuit, environ six ou sept heures après l’ingestion des aliments. Ils sont composés de matières aqueuses, filantes et de substances alimentaires plus ou moins reconnaissables. Ils présentent habituellement trois couches : la première est formée par une écume de couleur jaunâtre ou mieux café au lait quelquefois d’une teinte vineuse; au-dessous se trouve la couche liquide, qui forme la plus grande partie des matières vomies; enfin, tout à fait au fond, les matières alimentaires. Les vomissements sont très abondants; chaque fois, le malade remplit une cuvette presque tout entière. Le plus souvent, il vomit dans l’après-midi, et une seconde fois pendant la nuit: le moment des vomissements varie d’ailleurs avec l’heure des repas. Ceux-ci sont pris tous les jours, mais ils sont plus ou moins réguliers et abondants, suivant l’appétit du malade. En effet, malgré les souffrances qui l’attendent à la suite de l’ingestion des aliments, cet homme a encore des besoins de manger assez vifs. Il met de côté les aliments qu’on lui donne, lorsque l’état de son estomac

ne lui permet pas de les prendre au moment de la distribution des aliments, et il les ingère quelque temps après les vomissements.

» Deux ou trois heures après le repas, l’estomac se gonfle, le malade éprouve un sentiment de pesanteur et de plénitude dans l’abdomen. Il éprouve souvent des bouffées de chaleur vers la face; il est faible, pâle, incapable de se livrer à une occcupation sérieuse. Si, à ce moment, on pratique la succussion, on entend des bruits hydro-aériques très marqués, qui semblent se produire dans presque toute l’étendue de l’abdomen. Cet état s’accompagne fréquemment de renvois acides ou nidoreux. A mesure que cette situation se prolonge, ces symptômes s’accentuent davantage, le malade sent qu’il ne va pas tarder à vomir.

» En effet, la gêne, croissant de plus en plus, arrive bientôt à l’état nauséeux, et le malade, après avoir salivé pendant quelques instants, rejette les aliments qu’il avait pris. Le vomissement est le plus souvent facile, quelquefois il est unique, ou bien il y en a plusieurs qui se succèdent rapidement. Ils sont, en général, suivis d’un soulagement immédiat, et peu après, comme nous l’avons dit, le malade ne tarde pas à désirer de nouveau des aliments.

» Il urinebien, et aussi souvent que dans l’état de santé, mais il est habituellement très constipé. Rien de particulier à noter du côté des organes de la respiration et de la circulation.

» Considérant, d’une part, l’inutilité des traitements et des régimes essayés jusqu’ici; d’autre part, l’abondance des vomissements et la dilatation considérable de

l’estomac, M. Audhoui renonce à tenter de nouveau la guérison par les méthodes ordinaires, et se résout à employer la pompe stomacale.

« En effet, quelques jours après l’entrée du malade, on commence les aspirations avec une seringue munie d’une canule pouvant s’adapter à l’ouverture d’une sonde œsophagienne souple et longue qu’on introduit préalablement dans l’estomac. Le malade est courageux, résigné à tout pour guérir ; le cathétérisme est facilement supporté. La quantité de liquide amenée par les aspirations est variable; on extrait aussi beaucoup de gaz. Les matières ainsi obtenues présentent l’aspect des vomissements : on reconnaît souvent les aliments ingérés, quelquefois même au bout d’un temps assez long. D’ailleurs, le malade assure, que fréquemment, il lui arrivait de reconnaître dans ses vomissements des aliments ingérés depuis un ou même deux jours.

» Après chaque cathétérisme, on pratique des lavages à l’aide de l’eau alcaline gazeuse, jusqu’à ce que celle-ci revienne parfaitement claire.

» Quelque temps après l’opération, le malade avale une pilule d’aloès destinée à combattre la constipation et à exciter les fonctions de l’estomac, puis il prend sa nourriture. M. Audhoui prescrit en même temps des pilules ferrugineuses, que lemalade devra prendre en mangeant.

y> Les résultats de ce traitement ne se font pas attendre : au bout de quelques jours, le malade se sent mieux. Les forces sont un peu revenues; il reste debout presque toute la journée. Le moral se ressent également de cette amélioration : le malade a repris un peu de gaieté. La maigreur est aussi un peu moins marquée.

» Le même traitement fut suivi avec la plus grande régularité pendant toute la durée du séjour de G... à l’hôpital. Mais il ne larde pas à s’ennuyer, et trouvant que ses forces sont suffisantes, il réclame sa sortie, en disant qu’il pourra continuer à suivre ce traitement chez lui.

y> Au moment de sa sortie, les forces et l’embonpoint sont un peu revenus. On remarque aussi que, dans les matières alimentaires extraites par l’aspiration, on trouve moins de substances solides; les liquides, au contraire, sont peu diminués, et la dilatation de l’estomac est toujours considérable. On lui prescrit de continuer l’usage d’aliments choisis, des pilules ferrugineuses et des pilules d’aloès, de prendre enfin de l’eau alcaline gazeuse, en boisson, aux repas.

» L’amélioration obtenue par ce traitement ne se démentit pas pendantles mois qui suivirent le départ de C... de l’hôpital. Il put même bientôt cesser l’usage du fer et de l’aloès ; mais il dut continuer les lavements, à cause de la constipation, et surtout les aspirations stomacales, qui continuèrent à fournir une assez grande quantité de liquide, surtout le soir. Il fut néanmoins encouragé à continuer le traitement, à cause de l’absence complète de phénomènes douloureux du côté de l’estomac.

» Pendant les années 1 876 et \ 877, C. . . a été plusieurs fois revu par M. Audhoui, qui a pu constater la persistance de l’amélioration.

» J’ai pris sur sa situation, à cette époque, les notes suivantes : son état général est très satisfaisant; ses forces sont revenues ; il peut facilement travailler d’une façon régulière. Il ne souffre pas habituellement, mais il a de

temps en temps des crisespénibles qui peuvent durer deux à trois jours et qui sont caractérisées par un gonflement de la région épigastrique, avec douleur et sensation d’étouffement. Ces crises s’accompagnent decongestions très vives du côté de la tête ; la face devient rouge et brûlante, et il se plaint d’une céphalalgie très vive. Il est toujours obligé de continuer le traitement; mais, depuis quelque temps, il est parvenu à s’introduire avec facilité la sonde dans l’œsophage, à pratiquer lui-même l’aspiration des liquides contenus dans l’estomac, et à faire les lavages avec de l’eau simple ou de l’eau alcaline gazeuse. Le cathétérisme de l’œsophage est répété deux fois par jour, quelques instants avant le repas. L’aspect des matières qu’il obtient ainsi ou qu’il rend par les vomissements est semblable à celui que nous avons déjà décrit ; leur abondance est variable, suivant la quantité des aliments ingérés ouïe temps qui s’est écoulé depuis le dernier cathétérisme. Lorsque l’estomac est vidé, le malade est bientôt pris d’une faim souvent très vive. Parfois aussi, il ne peut résister au besoin de boire, même lorsque l’estomac n’est pas dans l’état de vacuité.

» Il retrouve fréquemment dans les liquides des aliments ingérés depuis un certain temps; ce sont les viandes indigestes ou un peu dures, dont les fibres se laissent dissocier dilficilement, par exemple le porc et le mouton; le bœuf, au contraire, est bien digéré. Làbière est la boisson qu’il supporte le plus facilement. Dès qu’il cesse le traitement, les vomissements reparaissent; c’est ce qui arrive au moment des crises gastriques dont j’ai parlé, et pendant lesquelles la douleur est souvent assez vive pour empêcher l’introduction de la sonde. Le ma-

lade a plusieurs fois observé une amélioration passagère par l’hydrothérapie; c’est ainsi qu’il a pu suspendre plusieurs fois, sans vomir, l’usage de la sonde, à la suite de douches ou de bains de rivière.

» En résumé, chez notre malade, les hématémèses et les douleurs atroces des premières périodes de la maladie semblent démontrer qu’on doit rattacher la dilatation d’estomac à une coarctation de l’orifice pylorique consécutive de la cicatrisation d’un ulcère. Il est probable que la guérison complète eût été obtenue par les lavages dans le cas de dilatation simple succédant à une gastrite chronique. Cependant, la dilatation doit être attribuée ici autant à la paralysie de la couche musculaire de l’estomac qu’au rétrécissement du pylore, d’autant que cette paralysie peut être rattachée également à l’existence des lésions chroniques de la muqueuse, développées sous l’influence de l’alcoolisme. Il est inutile d’insister sur les avantages qu’a procurés le lavage de l’estomac : s’il n’a pas amené la guérison définitive, il a du moins sauvé le malade en faisant cesser l’inanition, et lui a permis de reprendre ses occupations comme s’il était en pleine santé.

» Je reçus, au mois de mai 1878, un mot de C.... me priant de passer chez lui au plus vite. Malheureusement, ce malade ne connaissant pas mon adresse exacte, sa lettre ne m’arriva que deux jours après sa mort. J’appris chez lui que, dans les derniers jours, le cathétérisme œsophagien était devenu impossible, à cause des douleurs intolérables que déterminait l’introduction de la sonde. D’autre part, il était pris, immédiatement après le repas, de gastralgies épouvantables par leur intensité

el leur persistance. 11 avait renoncé à prendre toute espèce de nourriture solide ; les aliments liquides étaient rejetés au bout de quelques heures, mélangés à cette énorme sécrétion muqueuse que nous avions observée. Il mourut littéralement de faim, dans un état de maigreur squelettique. La mort fut précédée de crampes très douloureuses et de convulsions. »

Voici la seconde histoire de dilatation d’estomac compliquée d’inanition, d’après la narration de M. L. Dericq :

« Georges, âgé de soixante-neuf ans, entre à l’infir- • merie de l’hospice des Incurables, le 18 février 1881, au soir, pour des vomissements qui durent depuis le matin.

» Le 19, nous trouvons le malade dans un état de faiblesse extrême. Ses joues sont caves, tout son corps est amaigri et ses jambes, dont le mollet a presque totalement disparu, ne peuvent le soutenir. La peau, ridée, sèche, un peu farineuse, comme chez les vieillards, ne présente pas de coloration ou de teinte spéciale. Les ongles sont lisses, la conjonctive des paupières inférieures est boursouflée, rouge et saillante, mais depuis longtemps; la cornée n’offre pas d’arc sénile. L’appétit est nul, la soif peu vive; du reste, l’estomac ne tolère aucun liquide. Outre une céphalalgie intense, le malade accuse une violente douleur dont le point de départ esta l’hypocondre gauche et qui irradie vers le creux épigastrique et vers l’ombilic. Celte douleur, qui, par sa conlinuilé et son intensité, rend compte de la respiration brève et superficielle que l’on constate, présente des exacerbations qui précèdent de peu les efforts de vomissement. Les

matières vomies ne consistent plus qu’en quelques mucosités filantes mêlées à la tisane commune que le patient boit pour ne pas vomir à vide. Dans les vomissements de la veille, nous avons pu retrouver facilement de gros fragments de pommes de terre, la mastication complète étant difficile chez cet homme dont la bouche est, à trois ou quatre dents près, complètement dégarnie. L’artère radiale est un peu dure et donne 75 pulsations à la minute; la miction se fait bien; l’urine ne contient pas d’albumine, mais les selles font défaut depuis cinq jours environ.

s M. Audhoui prescrit un lavement purgatif, la potion antiémétique de Rivière, un cataplasme laudanisé sur le siège de la douleur et du bouillon.

» Le 20, les vomissements ont cessé. Le malade reste somnolent toute la journée et ne prend qu’une tasse de bouillon froid,

» Le 21 , légère sensation de faim. Ingestion de plusieurs tasses de lait coupé avec de l’eau alcaline gazeuse.

» Le matin du 22, nous retrouvons Georges dans le même état qu’au moment de son entrée. La nuit a été très mauvaise : les vomissements, qui ont commencé à 10 heures du soir, n’ont cessé que vers 7 heures du matin. Le malade, complètement affaissé, est couché sur le dos et pousse, de temps en temps, de sourdes plaintes. On lui ordonne de la glace et de l’eau gazeuse simple.

» Cet état grave s’améliore les jours suivants. Peuàpeu, le lait, les bouillons, les potages furent tolérés, sans être cependant facilement digérés, car le malade les sentait peser longtemps sur son estomac.

» Ce mieux relatif est mis à profit pour achever l’examen des organes et obtenir des renseignements sur les antécédents. L’auscultation des poumons révèle, aux deux bases, l’existence de gros râles qui s’entendent également à l’inspiration et à l’expiration. Les bruits du cœur, un peu sourds, ont le rythme normal. Le foie et la rate possèdent le volume ordinaire. La percussion de l’abdomen dans tout l’hypocondre gauche, dans le flanc du même côté, dans la région épigastrique et dans la partie supérieure de la région ombilicale donne une sonorité lympanique très nette. Au-dessous de l’ombilic, il existe de la submatilé. Une palpation attentive ne permet pas de découvrir la moindre tumeur. En imprimant au malade couché une brusque secousse, l’oreille perçoit, dans la région sonore, un bruit de clapotage bien marqué; enfin, nous avons pu entendre le bruit de glouglou signalé par quelques auteurs, en auscultant le malade assis au moment où il buvait une tasse de lait. Nous devons dire que, malgré des tentatives répétées plusieurs fois dans la suite, nous n’avons plus été assez heureux pour constater de nouveau ce phénomène.

b Voici les antécédents que nous avons relevés :

» De sept à vingt et un ans, Georges travaille dans une filature, et, sans être jamais sérieusement malade, il est pris assez souvent d’indispositions caractérisées par de la perte d’appélit, des sueurs et des vomissements. Ces désordres gastriques durent une huitaine de jours et finissent après une purgation.

b A vingt et un ans, il tombe au sort. Devenu soldat, il fait de nombreuses garnisons, prend part au siège d’Anvers, et, pendant loute la durée de son service, jouit d’une

excellente santé, si on laisse de côté toutefois une grippe contractée àBrest, en 1837, et, quelque temps après, une blennorrhagie qui dura environ six semaines.

» Il se marie en 1844, et, ne trouvant pas d’ouvrage dans les filatures, il se fait manœuvre des maçons, puis passe ouvrier. C’est le moment le plus heureux de sa vie : il boit sa chopine à chaque repas, la goutte tous les matins, se grise de temps en temps, et ne dédaigne pas de faire la partie avec les camarades. A la suite de la mort de sa femme, survenue en 1860, il vit tantôt à l’auberge, tantôt chez lui. Peu à peu, son appétit diminue, ses forces se perdent, son entrain disparait. Il maigrit, les aliments sont vomis, et il est obligé d’entrer à l’hôpital Saint-Antoine, où il reste un mois (1862). Il sort en état de prendre le travail de bitumier. Cependant, de temps en temps, il a le matin des vomissements pituiteux, accompagnés d’un peu de douleur; enfin, en 1879, les mêmes désordres que ceux qui nécessitèrent son entrée à l’hôpital Saint-Antoine réapparaissent : il s’affaiblit de plus en plus; il est obligé d’interrompre son travail et entre au mois d’octobre 1879 à l’hospice des Incurables. Il est, à ce moment-là, à peu près convalescent de cette affection de l’estomac, qui durait depuis le mois d’avril.

b Mais revenons à l’état actuel.

» Le 4 mars, les vomissements recommencent, par suite, sans doute, de quelque infraction au régime alimentaire, et continuent les jours suivants. Le sommeil est complètement perdu, des coliques continues affectent la région ombilicale. Il y a de la constipation. M. Audhoui ordonne de nouveau un lavement purgatif.

» Les jours suivants, tout s’aggrave : aucun aliment, soit liquide, soit solide, n’est toléré; la glace n’a plus d’action; l’eau de mélisse spiritueuse, le thé au rhum, la potion de Rivière, l’eau gazeuse simple, tout est vomi.

» En présence de ces vomissements opiniâtres qui ont amené une inanition grave se traduisant par un amaigrissement extrême et une très grande faiblesse, le malade paraissant loucher à sa fin, et l’impuissance des agents thérapeutiques employés étant bien constatée, M. Audhoui se décide à pratiquer le lavage de l’estomac, qui, chez un de ses malades, dont l’histoire a été publiée par notre ami M. Balzer, avait produit une rapide amélioration.

» Le 14 mars, on fabrique donc un siphon stomacal avec un tube de caoutchouc anglais et un entonnoir de verre. A l’aide de cet appareil, on fait pénétrer dans l’estomac du malade environ 7 litres d’eau tiède, qui revient avec une couleur roussâtre et en exhalant une insupportable odeur de beurre rance. Georges, ce jourlà, ne prend pour toute nourriture que des bouillons et du lait. On lui donne en outre de la glace et de l’eau gazeuse simple,

» Le 15, vomissements le matin. Nouveau lavage à l’eau tiède.

» Le 16, le malade se plaint de la poitrine : des râles fins et sibilants se font entendre des deux côtés, dans toute l’étendue des poumons. La toux sèche, pénible, provoque le vomissement. On lui fait prendre quelques cuillerées de sirop de tolu qu’il vomit.

» Le 18, la bronchite diminue d’intensité. Les vomissements sont presque continuels : il ne peut rien tolérer.

» Le 19, lavage à l’eau tiède; l’estomac, le soir, conserve deux tasses de bouillon et le sirop de tolu.

» Le 21, vomissements le matin. Le lavage de l’estomac est fait, pour la première fois, avec la sonde gastrique à double courant. On se sert d’eau froide. On injecte ensuite deux litres d’eau minérale acidulé saline pour achever le lavage.

» Le 23, l’introduction du tube est assez difficile; son passage derrière le larynx provoque de la douleur et des vomissements. Néanmoins, après plusieurs tentatives, la sonde pénètre dans l’estomac, dont on retire d’assez gros fragments de croûte de pain.

» Le 24, le malade peut à peine avaler ; ses amygdales sont tuméfiées; le voile du palais, le pharynx sont d’un rouge luisant, et le contact du doigt y détermine de la douleur. Gargarisme avec chlorate de potasse, 6 grammes.

» Dans la nuit du 27 au 28, les vomissements reparaissent, uniquement composés de débris alimentaires. Ils cessent le matin du 28, en même temps que surviennent des coliques sourdes localisées dans le bas-ventre. Elles diminuent peu à peu dans le courant de la journée, par l’évacuation de selles diarrhéiques assez abondantes et fétides.

» Le 30, sur la demande du malade, M. Audhoui procède à un nouveau lavage.

» Depuis ce jour jusqu’au 29 mai furent pratiqués trente-deux lavages ; nous n’avons à noler, dans ce longespace de temps, que deux indigestions avec vomissements, survenues le 20 avril et le 11 mai, toujours par suite d’infractions au régime alimentaire ordonné.

» Nous pouvions distinguer, chez notre malade, deux portions dans le liquide qui revenait de l’estomac. Lapremièreconstituée parles quatre, cinqet quelquefois six premiers litres : elle était trouble, de couleur café au lait, exhalait une désagréable odeur de beurre rance et contenait de nombreux débris alimentaires qui ne tardaient pas à déposer. Le premier demi-litre était acide et rougissait fortement le papier de tournesol, puis la réaction diminuait d’intensité peu à peu et disparaissait au second litre. Le microscope nous a décelé la présence de nombreuses gouttelettes de graisse, les unes assez volumineuses, les autres à un état de division extrême. Nous y trouvions, après douze heures de repos, des cristaux cubiques dits d ’hématine, de l’acide margarique et enfin, par deux fois, à la suite des indigestions du 90 avril et du 11 mai, des plaques magnifiques de cholestérine. Dans les débris alimentaires, nous constations la présence de grains de fécule, de cellules épithéliales pavimenteuses, de chair musculaire dont la plupart des stries avaient disparu. Nous y avons retrouvé même de fines arêtes depoisson, dont l’ingestion remontait à cinq jours. La seconde portion du liquide était blanchâtre, louche; elle contenait de nombreuse granulations moléculaires et surtout des cellules épithéliales en grande quantité. Ces cellules étaient pour la plupart granuleuses, le noyau était très apparent, et quelques-unes avaient leurs bords déchiquetés. Elles étaient, en grande partie, réunies par groupes de cinq ou six; celles qui étaient libres étaient presque toujours pliées en deux.

» Le liquide froid qui passait par l’eslomac de notre malade n’y subissait aucun changement dans sa tem-

pérature; nous nous en sommes assurés plusieurs fois.

)) Quant au résultat obtenu, il était difficile de l’espérer aussi satisfaisant étant donnés l’âge du malade et l’état d’inanition dans lequel il se trouvait au moment de son entrée dans le service de M. Audhoui.

» Aujourd’hui, 10 juin, Georges va, vient, se promène toute la journée, gravit sans difficulté l’escalier qui mène au laboratoire où est intallé l’appareil pour le lavage de l’estomac au moyen de la sonde gastrique à double courant, alors qu’autrefois on était obligé de le porter. Ses joues se sont remplies, l’œil s’est rallumé, et la vie intellectuelle se manifeste par la lecture quotidienne du journal et par les discussions qui la suivent. Le bon état de la vie organique s’affirme par la réapparition du sommeil, la disparition de la constipation, la régularité des selles, la facilité des digestions, par la reprise enfin de la nutrition, que démontre suffisamment l’augmentation du poids du corps qui, de 40 kilogrammes qu’il pesait le 10 avril, était arrivé à peser, le 10 juin, 47 kilogrammes. »

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