COMMENT LES MATIÈRES ALIMENTAIRES DEVIENNENT DES CORPS ÉTRANGERS
Un estomac sam, après une digestion parfaite, ne contient absolument rien : il est aussi net, aussi propre que les mains après la toilette. L’eau qu’on y introduit et qu’on en retire au moyen d’un appareil approprié, en sort aussi limpide qu’elle y est entrée.
Un estomac qui ne fonctionne pas régulièrement n’est jamais propre : même vingt-quatre heures après le dernier repas, on en relire des filaments muqueux, des masses épithéliales et des débris d’aliments.
Ces débris forment des corps étrangers qui irritent la muqueuse, renouvellent et perpétuent les indigestions. Voyons donc comment il se fait que des matières alimentaires puissent résister à l’action des organes digestifs.
Dans l’état normal, les matières fécales forment une masse homogène, bien liée, où l’on ne distingue plus le moindre fragment alimentaire.
En délayant ces matières, on constate que les parties des aliments qui ne sont point digestibles, le ligneux par exemple, sont réduits en une purée fine qui se confond
avec le reste de la masse fécale et en est difficilement distinguée. J’en excepte toutefois les fragments d’os, les noyaux et les graines, qui sortent telles quelles des voies digestives.
Cependant, les matières alimentaires ne sont jamais parfaitement broyées sous la dent; et elles ne parviennent, en général, à l’estomac qu’à l’état de purée grossière contenant des morceaux plus ou moins volumineux.
Il existe donc une action des parois musculaires de l’estomac et des intestins qui, avec l’aide des humeurs digestives, achève l’ouvrage des dents, dissocie, divise etréduiten purée tout ce que la mastication avait épargné.
Quelque imparfaite etgrossière que soit la mastication, tant que le système gastro-intestinal fonctionne à propos, les aliments sont digérés elles résidus ramenés à la condition de matières louables; mais si le jeu de l’estomac, du duodénum et des intestins s’altère, aussitôt tout change : les parties des aliments digestibles ou indigestibles, imparfaitement travaillées par la mastication, demeurent dans leur état et ne forment plus en définitive que des espèces de corps étrangers.
Celte action variable du système gastro-intestinal sur l’état physique des matières alimentaires a été bien mise en lumière dans les observations et les expériences de Paul Gaubert.
« Au mois de mai 1843, dit ce célèbre médecin, je reprends des expériences commencées l’année précédente et je les poursuis sur trois personnes simultanément; deux de ces personnes ont longtemps souffert de gastrite et d’entérite et sont rétablies depuis plusieurs années.
» Des carottes nouvelles, associées à la viande ou mangées seules, sont servies pendant huit jours; chacun a soin de les diviser exactement par la mastication. Les matières des garde-robes présentent constamment la pulpe de ce légume sans aucune altération sensible chez les deux personnes qui ont souffert des entrailles; cette même pulpe ne se distingue, ni par la couleur, ni par la consistance, du reste des matières chez la personne qui a toujours digéré complètement. La matière délayée ne trahit chez ce dernier sujet que quelques traces qui soient hétérogènes. ..
» Des pruneaux, des cerises laissent leur enveloppe très reconnaissable et par grands débris dans la matière des garde-robes chez les personnes qui ont souffert des entrailles; mais beaucoup plus divisées, mêlées à la matière fécale, difficiles à saisir chez la troisième.
» Je fais cueillir, éplucher des petits pois de premier choix, une heure seulement avant le dîner; je les partage en deux portions, dont Tune est cuite et servie immédiatement : les matières présentent à peine quelque^ traces de l’enveloppe chez les deux premiers sujets; chez le troisième, elle est insaisissable.
» La seconde portion des petits pois est conservée jusqu’au lendemain, les grains exposés h l’air et réservés pour l’heure du dîner. Les deux premiers sujets offrent dans les garde-robes des fragments de l’enveloppe facile à reconnaître et même quelque petits pois entiers tels qu’ils ont été avalés; le troisième rend des fragments d’enveloppe mieux divisés, sans aucun grain entier...
» Les groseilles, avalées entières, se retrouvent le plus souvent telles quelles dans les matières des deux premiers
sujets, et l’enveloppe seule le plus souvent divisée et mêlée intimement dans celles du dernier; quelquefois et, comme par exception ici, un fruit entier traverse le canal1 2. »
Pour corroborer ses propres expériences, P. Gaubert rapporte le fait suivant, tiré de Blondlot :
« Une jeune fille ayant avalé un sou qui paraissait être arrêté dans les petits intestins depuis plusieurs mois, malgré l’emploi des bains, des lavements et des purgatifs de tout genre, j’imaginai, dit Blondlot, de lui faire avaler différentes substances végétales entières et sans être mâchées,telles que des haricots, des pois mal cuits, des olives, des cerises et de pelites prunes sèches, espérant que ces substances, protégées par leur épiderme, passeraient dans l’estomac sans être chymifiées, et qu’offrant ainsi une forme plus favorable à l’action expultrice des intestins, elles pousseraient devant elles la pièce de monnaie. Sans discuter la valeur de ce moyen, toujours est-il que, dans l’espace de vingt-quatre heures, tous ces fruits étaient rendus par l’anus, parfaitement intacts, entraînant après eux quelques selles peu copieuses. La malade put continuer pendant une quinzaine de jours consécutifs l’usage de ce singulier purgatif, auquel je fus pourtant obligé de renoncer, parce qu’il fatiguait l'estomac3. »
En commentant celte expérience, P. Gaubert observe, avec juste raison, que le sujet, rendant les fruits et légumes dans l’état où ils étaient avalés devait nécessairement être atteint d’une de ces affections chroniques
1. P. Gaubert, Hygiène de la digestion. Paris, 1845; in-8°, p. 107.
2. Blondlot, Traité analyt. de la digestion. Nancy, 1843; in-8”.
de l’estomac et des intestins, qui diminuent l’intensité de leur contraction et permettent aux matières alimentaires mal mâchées ou avalées entières de traverser les voies digestives sans y subir les changements physiques habituels.
« Pour les fruits avalés entiers, dit-il, on observe une différence considérable entre les garde-robes des personnes qui ont longtemps souffert de l’estomac et du petit intestin, et celles des personnes chez lesquelles ces organes n’ont jamais été malades. Chez les premières, les pellicules de ligneux et les fruits entiers se retrouvent le plus souvent avec la couleur et la consistance initiales; chez les autres, le plus grand nombre des fruits avalés entiers sont écrasés dans leur marche à travers les voies digestives, et les pellicules ligneuses se retrouvent à grand’peine dans les garde-robes...
» Les expériences faites sur un grand nombre de parenchymes, et particulièrement sur celui de la truffe, m’ont signalé de grandes différences dans les résidus, selon qu’ils provenaient de sujets d’une constitution maladive ou de sujets robustes : la truffe, pour les premiers, traverse le canal digestif sans ramollissement notable, et est rejetée en fragments de forme et de volume tout à fait pareils à ce que les avait faits la mastication; chez les autres, au contraire, la fusion est presque complète pour la consistance et la couleur des différents produits éliminés.
» Les autres substances réfractaires venant du dehors et qui se trouvent mêlées ou combinées aux matières alimentaires apparaissent dans les matières fécales avec des ditférences analogues dépendantes des dispositions
MALADIES DE l’ESTOMAC.
particulières et de l’énergie musculaire du canal digestif.
» J1 en est encore de même des fluides variés provenant de l’intérieur et sécrétés pour l’accomplissement de la fonction : la bile et le mucus retrouvés en nature dans les garde-robes me paraissent constituer un fait exceptionnel, propres aux intestins, ou depuis longtemps affaiblis, ou momentanément modifiés dans leurs sécréteurs.
» Dans l’état normal, et au plus haut degré d’activité de la fonction, les matières fécales sont des combinaisons ou des mélanges intimes des parties réfractaires des aliments avec le résidu des humeurs sécrétées par les organes digestifs1. »
Dans les expériences de P. Gaubert, la mastication était régulière; je vais montrer maintenant les désordres provoqués par une mastication insuffisante ou nulle : on en a vu déjà les premiers effets chez la petite malade de Blondlot.