‹ Traité des maladies de l'estomacChapitre 94 sur 115 · ATURE DE LA FIÈVRE GASTRIQUE CATARRHALE · texte numérisé non relu

ATURE DE LA FIÈVRE GASTRIQUE CATARRHALE

Dans l’analyse de la fièvre bilieuse, qui forme un chapitre de son travail sur Y Application de V analyse à la médecine pratique , Frédéric Gérard a parfaitement exposé les rapports qu’affectent entre eux l’état gastrique catarrhal et la fièvre qui lui estassociée. Il établit contre Ph. Pinel, que la fièvre est entretenue par l’affection des voies digestives; et contre Broussais, que l’état fébrile présente des caractères particuliers qui ne dépendent plus del’affection locale, mais qui sont l’effet direct d’une disposition générale de l’individu affecté. « Nous admettons donc, dit-il, que, dans la fièvre bilieuse, il y a éréthisme général et local qui s’influencent réciproquement, ne contestant pas lerôle que joue l’éréthisme local pour exciter et soutenir l’éréthisme général1. »

L’état fébrile, dans la fièvre gastrique catarrhale, est bien souvent un pur symptôme de l’affection des voies digestives; il cède alors avec la fluxion qui l’excite et qui

1. Ch.-L. Dumas, Doctrine générale des maladies chroniques, 2e édit, publiée parL. Rouzet. Paris, 1821, in-8\

Lé travail de Fr. Bérard forme un des suppléments de cet ouvrage, et se trouve à la fin du t. II. Voyez p. 518 et 556.

le soutient. C’est le cas habituel. Mais il arrive parfois que la fièvre possède une certaine indépendance vis-àvis de la fluxion gastrique, et alors elle lui survit. L’état gastrique dissipé, le malade n’est point encore guéri : il lui reste l’éréthisme général qui, dans ces circonstances, revêt quelquefois la forme d’une fièvre intermittente quotidienne ou double tierce. Ces cas, mal appréciés, sont le triomphe de tous les fébrifuges, de tous les succédanés du quinquina. Pourtant, le quinquina leur est ici fort supérieur : quelques doses de sulfate de quinine suppriment sûrement cette fièvre persistante.

L’éréthisme général est parfois si peu prononcé que la fièvre peut passer inaperçue. Recherchez alors s’il n’ existerait pas du mal de tête. Le Roy assure, en effet, que la céphalalgie frontale est le signe le plus certain et le plus constant de l’état fébrile; et si le malade ne sent pas spontanément de douleurs de tête, il recommande de lui faire exécuter un mouvement plus ou moins violent qui ne tarde pas à déceler la céphalalgie.

Le signe de l’état fébrile indiqué par Le Roy est très réel, et la manière de le provoquer quand il manque réussit à peu près toujours. Mais ce signe ne peut être utile que dans l’état gastrique, et non pas dans toute maladie fébrile, comme le veut J. Duplanil 1 ; car, dans cet état seul, parmi les maladies aiguës, peut exister, avec une fièvre que le pouls ne décèle pas, un mal de tête bien évident ou que le mouvement développe. Pourtant, je ne sais s’il ne faut pas alors rapporter le mal de

1, G. Buchan. Médecine domestique tr. de l’anglais par J.-E. Duplanil, 2e édit, française. Paris, 1780; in-8°. t. Il, p. 10, not. 1.

tète plutôt à la tluxion gastrique qu’à la lièvre cachée, car j’observe qu’en dehors de toute fièvre, les affections gastriques retentissent sympathiquement sur les nerfs de la tête et produisent la céphalalgie, et que, d’un autre côté, l’état gastrique guéri, le mal de tète cède complètement, même quand la fièvre persiste.

La fièvre gastrique catarrhale telle que je l’observe ordinairement à Paris est toujours rémittente , avec paroxysmes vespéraux. La rémittence d’ailleurs est son caractère essentiel. Quant elle devient continue , c’est par accident, et, si vous la laissez aller, elle ne tarde pas à perdre ce mode fortuit. C’est l’inverse de la fièvre typhoïde qui, intermittente ou plutôt rémittente au début, par suite de quelque accident, ne tarde pas à devenir continente , type qui est son caractère fondamental.

Ph. Pinel admet pour les besoins de son ordonnance nosographique, que la fièvre gastrique peut-êLre continue, rémittente ou intermittente. Il croit pourtant que le type rémittent lui est plus habituel. « La fièvre gastrique, dit-il, peut ne point se borner à de simples exacerbations de la chaleur et des autres symptômes, mais offrir, durant son coursnon interrompu, des accès complets, c’està-dire des retours réguliers d’uu sentiment de froid et de chaleur, ce qui donne le vrai caractère de la fièvre bilieuse rémittente ou gastrique, car on ne saurait être trop en garde coutre la fausse acception de ce mot, que plusieurs auteurs ont attaché aux fièvres gastriques continues à cause de leurs alternatives d’exacerbation et de rémission des symptômes b »

1. Pli. Pinel, Nosographie philosophique, vi° édit. Paris, 1818; in-8% t. I, p. 66.

Certes, ces auteurs ont raison ! Ils ont vu juste, n’ayant pas à défendre une conception nosographique. Pli. Pinel veut qu’il n’y aiL de fièvre rémittente que celle dont l’exacerbation se fait en froid et en chaud ; c’est là une vaine subtilité et même une erreur qui mène droit à la suppression du type rémittent. En effet, il n’y a rien de plus rare dans certaines constitutions médicales que l’exacerbation en froid et en chaud; c’est à peine si, ces dernières années, je l’ai observée deux ou trois fois.

Il y a non pas un grand danger à confondre les types fébriles mais une source d’illusions qui influe considérablement sur les progrès de la thérapeutique. Si vous prenez le type rémittent pour l’intermillent, vous considérerez tous vos états gastriques comme appartenant à l’ordre des fièvres intermittentes, et le vomitif deviendra un antipériodique. Que dis-je ! grâce à cette erreur, vous imposerez cette qualité à des substances qui n’ont jamais eu une pareille vertu et vous les exalterez aux dépens du quinquina. C’est ce qui est arrivé pour l’arsenic.

En 184 4, M. Bernard publia, dans 1 e Journal de médecine, un travail sur l’action de l’arsenic dans les fièvres intermittentes. J’y trouve le fait suivant, puisé dans le service de Boudin, le grand promoteur du nouveau fébrifuge :

« Un soldat de vingt-deux ans, en garnison à Versailles, sans maladie antérieure, est pris le 1er mai, pendant sa garde à la caserne, à cinq heures du soir, de frissons suivis de chaleur.

» Le 2 mai, il n’éprouva rien qu’un peu de faiblesse et de fatigue dans les membres.

» Le 3, la fièvre paraît à cinq heures et dure jusqu’à minuit.

» Il entre à l’hôpital le 4 mai, jour d’apyrexie.

» Le 5 mai, accès à huit heures du soir.

b Le 6, ipéca et tartre stibié. Le soir, à huit heures et demie ou lui donne 2 milligrammes d’acide arsénieux.

b A la suite de cette médication, les accès ont disparu. B

Ai-je besoin de le faire remarquer? ce soldat était tout simplement affecté d’état gastrique ou de fièvre gastrique catarrhale, et ce n’était vraiment pas la peine de lui faire prendre 2 milligrammes d’acide arsénieux. Les faits semblables à celui que je viens de citer abondent dans l’histoire de l’arsenic.

Une autre erreur consiste à confondre avec une fièvre continue la rémittente gastrique catarrhale quand elle est un peu développée. L’état gastrique devient alors, dans l’esprit de l’observateur, d’autant plus facilement une fièvre typhoïde qu’il n’est pas rare de voir le malade ainsi affecté, plongé dans une sorte de stupeur qui peut, mais à tort, passer pour de la stupeur typhoïde. Comme la langue est chargée, bilieuse, etc., on donne l’émétique. 0 prodige! la fièvre cesse, la stupeur disparaît, le malade est guéri dans les vingt-quatre heures et le praticien naïf croit avoir fait avorter la terrible maladie.

Je n’invente rien : ce que je signale là est arrivé. Vous trouverez dans le Bulletin de thérapeutique pour l’année 1846 un article intitulé : Du traitement abortif clés fièvres typhoïdes. Le traitement abortif que préconise l’auteur, et qu’il déclare pourtant ne pas être nouveau, est tout simplement le vomitif. Lisez cet article, d’ailleurs in té-

ressant, et vous verrez qu’il s’agit d’une constitution estivale dans laquelle dominaient les éLats gastriques. A cette époque, déjà si lointaine, l’état gastrique n’existait plus dans la science médicale, la lièvre typhoïde régnait sans conteste, elle avait tout absorbé. On jugulait donc tranquillement les fièvres gastriques catarrhales à l’ombre de la dothiénenlérie. Nous avons tout jugulé en médecine mais, parfois, rien avec tant de succès que le bon sens!

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