XXVIII ÉLOGE HISTORIQUE
ture de l’oreille dans l’institution des sourds-muets. Enfin ses vœux ont été entendus. Il est juste de dire que le président de cette solennité, M. Husson, lui prêta l’appui de son talent dans un Rapport dont vous avez ordonné l’insertion au deuxième volume de vos Mémoires. Je ne prévoyais pas alors que je m’exposerais un jour aux dangers de la comparaison.
Ceux qui ont connu M. Itard savent que peu de personnes ont reçu un esprit plus inventif et plus ingénieux. Par la variété de ses aptitudes, il semblait fait pour toucher aux questions les plus diverses; par un de ces événements qui font les destinées, il n’a guère parlé que des maladies de l’oreille et des sourds-muets. Cette uniformité de travaux était pour l’auteur de cet éloge un écueil contre lequel la faiblesse de ses talents ne pouvait lutter ; mais il sent aussi qu’il serait indigne de l’honneur que vous lui faites, si, pour rendf'e sa tâche ou plus facile ou plus agréable, il n’avait dit qu’une partie des titres qui doivent recommander le nom de M. Itard à la reconnaissance des hommes.
Cependant la science lui doit quelques mémoires sur des sujets variés, et notamment sur le pneumo-tliorax, sur le bégayement, sur les fièvres intermittentes, etc. ; il a ajouté des notes à une traduction de l 'Hygiène domestique de Willich ; enfin il a composé, pour le Dictionnaire des sciences médicales, dont il était un des collaborateurs, l’article hvdropisie. Partout on retrouve les mêmes principes ; partout il proclame l’expérience comme l’unique guide du médecin. Non qu’il rejette les conjecture^de la théorie, mais il les reçoit avec l’insouciance d’un homme qui peut s’en passer. En revanche , il n’accordait à personne le droit de poser des bornes à la puissance de la nature, et de dire, Ceci est possible et ceci ne l’est pas. Toute proposition qui se présentait à lui au nom de l’observation était bien accueillie. Au commencement
DE M. ITAHD.
de sa carrière, il apprit qu’il y avait à Bordeaux uu empirique qui se vantait de guérir les sourds-muets. Quelque peu probable que fût cette nouvelle, elle avait pour elle tant de témoignages, qu’il voulut expérimenter par ses mains, et, ne pouvant obtenir une communication bénévole du fameux spécifique , il l’acheta à prix d’argent : mais, hélas ! ce remède eut le sort de tant d’autres. Tant que le mystère les protège , ils font des merveilles; à peine sont-ils connus, que leurs propriétés s’évanouissent, comme s’ils étaient d’une eomplexion trop délicate pour supporter le grand jour.
Cette mésaventure dut le rendre plus difficile en matière d’expérience ; mais elle ne changea pas ses principes. Toujours plus convaincu , à mesure qu’il avançait en âge, de la faiblesse de notre vue, il s’étonnait qu’il pût exister des esprits assez vains pour n’admettre que ce qu’ils peuvent comprendre.
Retiré de la pratique de la ville à un âge où tant d’autres y entrent, M. Itard ne voyait plus que les malades qui allaient le consulter au faubourg Saint-Jacques; c’étaient des sourds pour la plupart. QuelquefoisJ’affluence était si gtande, qu’ils étaient obligés de s’inscrire et d’attendre leur tour. Il est vrai qu’il ne leur donnait que quelques heures de la matinée ; le reste de la journée, il l’employait à soigner sa santé, et à préparer une nouvelle édition du Traité des maladies de l’oreille. Il avait rassemblé un grand nombre de matériaux, espérant toujours quelque trêve à ses douleurs, pour les mettre en ordre. Le ciel lui a refusé cette faveur. Il a quitté la terre avec le regret de laisser son œuvre inachevée. C’est à vous, messieurs, qu’il a légué le soin d’y mettre la dernière main (1). J’ignore par quelle fatalité ces matériaux se sont éga-
(1) Le conseil d’administration a chargé deux des membres de l’Acadé-
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rés ; heureusement pour nous, M. Berjaud nous conserve là tradition. Formé aux leçons de M. Itard, il en connaît toutes les pratiques : puisse la reconnaissance lui faire sentir que les fruits du talent ne sauraient être l’héritage d’un particulier!
M. Itard n’a pas borné là ses bienfaits pour l’Académie ; il lui a laissé une rente annuelle de 1,000 fr., pour fonder un prix triennal en faveur du meilleur mémoire de médecine pratique ou de thérapeutique appliquée : et, remarquez la sagesse du testateur! nul ouvrage ne sera admis au concours, s’il n’a au moins deux ans de publication, C’est prendre le temps en garantie contre les illusions de l’expérience.
Les sourds-muets ont été mieux partagés, et cela devait être ; le bien même qu’il leur a fait les lui rendait plus chers. Affligé de voir qu’à la fin de leurs cours d’études, après six ans de séjour dans l’institution, ils étaient incapables de lire avec une parfaite intelligence la plupart des ouvrages de notre langue, il a créé pour eux une nouvelle classe, dont le principal objet est de les former à cette lecture, et de les mettre ainsi en état de continuer d’eux-mêmes leur éducation. Il a affecté 8,000 fr. de rente à cette utile fondation, et, par une faveur nouvelle, il en a réglé les bases d’après la connaissance que quarante ans d’observations lui avaient donnée des sourds-muets.
Le testament de M. Itard est un modèle de raison et de sentiment : tout y respire la reconnaissance, l’amour des hommes, la pitié pour le malheur; il n’a rien oublié de ce qui lui fut cher. Il a donné à ses parents plus qu’il n’a reçu de ses père et mère ; ses serviteurs, les pauvres de sa paroisse, ceux de Riez, ont eu part à ses générosités. Parmi ses amis, il
mie, MM. Gérardin et Jourdan, de surveiller cette seconde édition; les annotations qu’ils ont cru devoir y ajouter sont distinguées du texte primitif par des crochets, qui les enferment.
DE M. ITAKD.
a distingué MM. Rives, Husson, Esquirol, Gravier, Buusquet, auxquels il a laissé un souvenir. Ainsi, non content de léguer son nom à la postérité, il eut l’ambition plus douce de vivre dans le cœur des malheureux et dans celui de ses
Au déclin de sa vie, les sentiments de piété qu’il avait puisés près de son oncle se réveillèrent dans son âme, plus ardents et plus vifs que jamais. Il demanda les consolations de la religion ; et, pour les demander, il n’attendit pas qu’il fût hors d’état de les sentir et de les goûter.
Cependant ses forces s’affaiblissaient de jour en jour. Ses amis, cherchant à lui inspirer une confiance qu’ils ne partageaient pas, l’engagèrent à se rendre à sa charmante retraite de Beau-Séjour, à Passy. Il obéit, mais sans se faire illusion. En partant, il prédit sa fin prochaine ; elle arriva le 5 juillet 1838. Il a voulu que « son corps fût rendu à la terre « intact et sans mutilation, persuadé que les ouvertures pro- “ fltent peu à l’art de guérir, et que rien ne saurait soustraire «l’homme aux tristes conditions de son existence, qui sont « de souffrir et de mourir. »
(. M. Itard avait le travail très-difficile. Sa pensée, d’abord confuse, ne se dégageait qu’avec une extrême lenteur; et, lorsqu’elle lui apparaissait sans mélange, la manière de la rendre était l’objet d’un second travail aussi pénible que le premier.)!! eût pu se citer en, exemple contre la maxime du poëte(ll est vrai qu’il était fort difficile à se contenter. Ne voulant rien sacrifier de sa pensée, il tournait et retournait sa phrase jusqu’à ce qu’il eût trouvé le tour et l’expression les plus propres à la faire valoir ; et il y parvenait si bien qu’il a marqué sa place parmi les meilleurs écrivains de la littérature médiealeji
M. Itard était d’une taille ordinaire ; ses infirmités avaient
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courbé son corps avant l’âge; ses traits, animes et expressifs, rappelaient ceux de Henri IV : les artistes étaient frappés de la ressemblance. On dit que, dans sa jeunesse, M. [tard avait le caractère fort gai: en ce cas, l’isolement et la maladie avaient singulièrement altéré l’égalité de son humeur. Sa parole était brève, quelquefois meme un peu brusque ; mais, sous ces dehors, il cachait l’âme la plus sensible et la plus aimante-
M. Itard a vécu célibataire. A ses derniers moments , il avait près de lui un neveu, qu’il regrettait de n’avoir pas connu plus tô£~ll lui a légué sa bibliothèque, et l’exemple de